Le Peuple / Nos Fils

Part 27

Chapter 273,734 wordsPublic domain

Rousseau n'est nullement novateur. L'optimisme, depuis Leibnitz, depuis cent ans, était populaire en Europe, professé en Allemagne. Les déistes anglais l'avaient mis en honneur. Entre deux ombres absurdes, la férocité puritaine, l'imbécillité méthodiste, l'Angleterre avait eu comme un éclair humain, un appel au bon sens. Voltaire, en 1727, quand il revint de Londres incognito, encore exilé, ruiné, pauvre, et caché alors dans un grenier de Saint-Germain, écrit très noblement (contre Pascal et les pleureurs chrétiens): «_L'homme est heureux._ Il y a plus de bien que de mal.»

Il le soutient de même dans ses _Discours_, ses lettres à Frédéric. C'est le grand cours du siècle: l'Optimisme et la Liberté.

L'affreuse Guerre de Sept-Ans et le désastre de Lisbonne, tant de maux coup sur coup, firent pourtant tort à la lumière. Voltaire eut son éclipse (voy. mon _Louis XV_). Il se trouvait aussi que la diffusion du mouvement encyclopédique, la variété des sciences, leurs progrès même, avaient l'effet momentané de trop disperser l'âme, de lui faire oublier sa force intérieure et son moi. Diderot l'éprouvait, comme aujourd'hui Comte et Littré. Des lueurs fatalistes passaient, troublaient le jour. Complication mauvaise qui aurait à jamais ajourné la Révolution.

Le dix-huitième siècle, fort différent du nôtre, a le coeur d'un héros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve quelqu'un (un malade comme Vauvenargues, un pauvre homme comme Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant: «L'homme est libre. Le coeur, la conscience, c'est tout. Je suis heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien.»

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Les grands éducateurs depuis la Renaissance, traînant encore au pied leur boulet (Biblique et Chrétien), n'avaient jamais articulé cette confiance entière dans la nature. Elle est exactement _anti-chrétienne_, la pure négation du mythe de la nature déchue. Notez que les retours contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrétiennes qui pourront revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes dans l'ensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser jamais.

Même dans la _Julie_, dans les langueurs dévotes de sa dernière partie, l'éducation est juste anti-chrétienne, contraire à la dure discipline qui ne veut qu'émonder, mutiler la plante humaine. Julie se fie à la nature, au point que, selon elle, l'éducation consiste à ne rien faire du tout. Laisser l'enfant jouer et vivre, se créer par lui-même, c'est le seul idéal de la belle raisonneuse (en même temps un peu quiétiste). Et le philosophe Wolmar, le père, le goûte assez. Il dit: «Le caractère ne change pas; il reste quoi qu'on fasse. Donc, il ne faut rien faire.» Il semble fataliste, par respect de la liberté.

Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit: «Pourquoi l'éducation?» La négligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau même, avec un vigoureux bon sens, dans la _Julie_ et dans l'_Émile_, se fait une terrible objection, c'est que cette éducation négative suppose un vrai miracle. Quel? _Un milieu parfait_, un si excellent entourage que l'enfant, ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'améliore (rien qu'à regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs. L'enfant, entre deux coeurs _sensibles_ (et plus amoureux que jamais), mollirait et dépérirait, atrophié dans cette langueur.

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L'_Émile_, heureusement, ne suit pas l'_Héloïse_. C'est un livre très mâle. L'éducation d'amour, négative, expectante, ne va pas à ce siècle, en réalité énergique, et, parmi ses écarts, actif et créateur. L'_Émile_ agit et crée. Tout y est art et énergie. En disant: «_Nature agira_», il agit vigoureusement. Il est en cela concordant au grand but que posèrent Voltaire et Vauvenargues: «Le but de l'homme est _l'action_.»

C'est superbe de mise en scène. C'est bien autre chose que _Robinson_. Il y a bien là un naufragé, une âme échouée au rivage de la vie (_Sicut projectus ab undis navita_, Lucret.). Mais cette âme n'est rien encore, n'est point douée. Et vous avez la grandiose intuition du Prométhée, qui, d'un peu de terre, va faire l'homme.

Le tout triste et sublime. C'est un morne désert. Point de famille, ni père, ni mère (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est très beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur à lire. Il y a trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de toute chose. Il montre un bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour bercer un enfant.

J'ai vu dans le Tyrol certain logis désert, un nourrisson tout seul. Du matin, les parents étaient à la forêt; un sauvage cours d'eau, armé de force énorme, fait pour tourner dix meules, d'un filet ménagé qui servait de nourrice, agitait, balançait l'enfant dans son berceau.

On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la cheminée les longues heures patientes qu'y passera Froebel à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer.

Rien de plus éloigné du sentiment du peuple. Il n'a pas observé ce qu'offre le plus simple ménage, ce que sait le moindre ouvrier: c'est que _la famille du travailleur est une éducation de Justice_ (voy. plus haut). Il n'a pas vu l'enfant frappé de l'exemple du père, sachant qu'il travaille pour lui, et qu'il _doit_ le lui rendre, s'y essayant déjà, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.

_Le Juste_ est-il en nous? et cette belle lumière luit-elle déjà dans le berceau? Il dit _oui_ dans son premier livre. Puis, il l'oublie, dit _non_ ailleurs.

Condillac a finement composé et décomposé l'homme-statue. Rousseau se fait tort en l'imitant, en employant ces artifices. Il brise l'unité réelle, si touchante de l'âme. Il en fait trois, ce semble. À l'en croire, le petit enfant ne comprendrait rien _que la force_; il faudrait durement, à ce pauvre petit, lui dire ce mot bref: «Je suis fort.» (Quoi de plus déplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne comprend _que l'utile_; on le mène par l'intérêt. Et c'est plus tard encore, selon Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, le devoir.

Quelle scolastique! quel esprit de système, tout contraire à l'expérience! Il ne s'aperçoit pas que par ce dur chemin, sans s'en apercevoir, il retourne au passé, cruel et sophistique. Ce triste enfant à qui on n'apprend que la force, m'a l'air du fils d'Adam et de l'homme déchu.

Ah! robe de Nessus qu'on ne peut arracher! Ah! levain savoyard de l'éducation catholique!... C'est de là qu'il a pris des finesses à la Fénelon, des machines qui trompent l'enfant «dans la bonne intention». Quoi! lui mentir, quoi! la tromper, cette chère et faible créature, aimante et confiante, qui n'a que vous, se remet toute à vous! Comment en avoir le courage? Comment lui dire ce mot de tyran: «Je suis fort!»

Il y a de ces mots, des élans tyranniques, comme dans le _Contrat social_. Et, dans cette dureté, pourtant une bien grande vacillation. Qu'est-ce que ce Vicaire Savoyard? ce feint abbé qui parle, _et non Rousseau_. Rousseau n'est, dit-il, que copiste. Qu'est-ce que ce respect (douteux) pour la Révélation, violemment démenti dans ses _Lettres de la Montagne_?

Misère! misère! Et avec tout cela, l'effet total fut pourtant beau et grand.

Rousseau trouvait le siècle un moment indécis et comme embarrassé dans le réseau d'un progrès compliqué. Il le saisit, ce siècle, le remet en chemin, il lui rend la voie droite, d'un seul mot: «Conscience! conscience!»

Cela est magnifique.

La liberté morale, une fois attestée, relevée, toute liberté suivit dans les actes, les oeuvres, les lois.

_La liberté est une._ Sociale, morale, économique, etc., le nom n'y fait rien; c'est toujours liberté, la liberté du coeur, d'où jailliront les autres.

On cria, mais en vain. Les chrétiens, les sceptiques, parfaitement d'accord, disaient: «Il se confie au coeur, si variable, au caprice individuel, à l'instinct si souvent faussé.» Mais si cette voix intérieure est _la même_ par toute la terre; si, pour s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de tous, n'est-ce rien que l'_accord de l'homme et de l'humanité_?

Un peu avant l'_Émile_, cet accord avait eu sa vive affirmation dans le grand livre de Voltaire (1757). Un peu après l'_Émile_, il eut sa démonstration admirable que l'on essaye en vain d'ébranler aujourd'hui. On vit se dérouler (1768), de l'Inde et de la Perse à nous, la touchante unanimité des plus grandes nations de la terre, la voix de cent peuples et cent siècles, répondant à Rousseau: «Conscience! conscience!»

Ce beau siècle de foi, le dix-huitième siècle, fort du dogme suprême, la liberté morale, s'en va dès lors tout droit au but: 89.

Voilà la gloire d'_Émile_. Le fataliste élève l'enfant pour le tyran, Rousseau pour la Révolution.

CHAPITRE VI

L'Évangile de Pestalozzi.

L'immense résultat de l'_Émile_ parut de cent façons, mais surtout par un mot qui éclata partout: _philanthropie_. Le grand patriote allemand, l'illustre Basedow créa ses instituts _philanthropiques_, maisons d'éducation, d'instruction _intuitive_. Ses très belles gravures, jointes à un admirable texte, renouvelaient Coménius, père vénéré de la pédagogie.

Nous avons vu comment, de l'horrible chaos de la Guerre de Trente-Ans, sortit l'éducation, le génie de Coménius. Notre cruelle Guerre de Sept-Ans éveilla le bon coeur, le grand coeur de Basedow. C'est de même, au milieu des malheurs de la Suisse, sur les ruines fumantes de Stanz, dans ces lieux tragiques et sublimes, sur le lac des Quatre-Cantons, que se fit, non le plan, non le rêve de l'éducation, mais sa vive réalité. Nulle légende plus sainte dans la mémoire des hommes.

En 1798, les orphelins échappés au massacre, jeunes enfants de quatre à dix ans, furent mis dans un couvent à demi ruiné, et pour en avoir soin on appela un homme que beaucoup croyaient fou, l'ardent, le charitable Pestalozzi, qui, depuis vingt années, s'était ruiné plusieurs fois par des essais d'éducation. Il fallait un tel homme pour accepter une telle tâche, sans moyens ni ressources, sur ce terrain sanglant. C'était en octobre, une saison déjà froide sous les Alpes. Dans la seule chambre habitable de ce bâtiment saccagé, les fenêtres brisées laissaient entrer la pluie, les vents d'automne. Point de dortoir, point de cuisine. Nul sous-maître, nul aide. Voilà notre homme qui bientôt est entouré de quatre-vingts enfants, obligé de faire tout, bien moins maître que bonne, et, qui pis est, garde-malade. Ces petits malheureux étaient dans l'état le plus déplorable, en guenilles, et plusieurs couverts de maux, de plaies. Triste résidu de la guerre.

Au dehors, tout hostile, de grossiers fanatiques, un monde catholique et barbare qui, dans cet homme dévoué, voyait un protestant, qui perdrait ces enfants, pervertirait leur âme, bref, un suppôt du Diable, de la damnée Révolution.

Elle venait pourtant, cette Révolution, de délivrer la Suisse, toutes ses populations sujettes de Vaud, etc., opprimées par les vieux bourgeois, par les cités tyrans. Mais les malheureux montagnards des petits cantons, vrais taureaux d'Uri, d'Unterwalden, n'entendant rien, suivaient leurs prédicateurs furieux, des capucins, les agents de l'Autriche. Ils étaient si aveugles qu'à l'entrée des Français dans Stanz, comme on parlementait, ils tirèrent, ils tuèrent l'officier qui était en tête. De là un massacre cruel. Nos soldats, généreux et humains à Altorf, furent très féroces à Stanz. Malgré le zèle que mit le gouvernement à donner tout ce qu'il pouvait de secours, des rancunes profondes subsistaient, et l'on s'en prenait au pauvre homme.

Tout lui était contraire, tout semblait impossible. Il a écrit lui-même: «Il me fallait agir dans un chaos de confus éléments, de misères sans limites. Si je l'avais bien vu, j'aurais été effrayé et désespéré. Heureusement j'étais aveugle. Je ne savais guère ce que je faisais, mais bien ce que je voulais: _la mort, ou réussir_. Mon zèle pour accomplir le rêve de ma vie m'eût fait aller, par l'air ou par le feu (n'importe), au dernier pic des hautes Alpes.»

* * * * *

Quel était donc ce rêve? Il l'explique bien peu, bien mal dans ses écrits. Ceux qu'il fit seul et jeune, avant sa grande expérience, sont faibles, vaguement humanitaires. Ceux qu'il fit vieux, aux temps de son succès, sont moins de lui que des ardents disciples qui lui prêtaient leur plume, trop souvent leurs idées, leur donnaient hardiment des formes arrêtées, étrangères au génie du maître.

C'est l'homme même qu'il faut atteindre en lui, ne tenant des écrits qu'on intitule de son nom qu'un compte fort secondaire.

Ce n'était pas un homme d'une pièce. Des hommes et des races diverses visiblement étaient en lui. Gauche et étrange en ses gestes, en ses actes, il avait au contraire dans la parole, non seulement la vive éloquence, mais la dextérité rapide pour la lancer, pour la reprendre, une finesse extrême pour trouver la vraie prise qu'offrait un jeune esprit, un art unique de l'éveiller, de faire qu'il trouvât, qu'il créât. Don singulier de faire des âmes.

C'est l'improvisation, au degré de puissance que n'ont point les brillants _trovatori_ de l'Italie, la vide et faible muse qui aligne des mots. Lui, il improvisait des hommes.

Ce don brûlant, fécond, est-il plus dans les Allemands? L'Allemagne a, je crois, tous les génies, moins cette dextérité rapide. Elle est grande, profonde, avec _nescio quid plumbeum_ qui fait un autre enseignement.

Né à Zurich, il eut pourtant bien peu le calme suisse, allemand. Il avait du sang italien. Sa famille, réfugiée en Suisse, était originaire du Tessin, du midi du Saint-Gothard. C'est là la rencontre des races, des climats, la lutte éternelle. Le soleil, l'avalanche ont leurs alternatives et leurs combats.

Et tout cela traduit dans l'homme. Sur ces versants des Alpes (du Tyrol au Tessin, et de là au Piémont, aux vallées Vaudoises), je trouve force génies fougueux, fils du torrent, fils de l'orage.

Pestalozzi enfant n'eut point la sécheresse ordinaire aux enfants. Il naquit tel qu'il fut toujours, étonnamment sensible et aveuglément charitable, ardent, impétueux pour redresser les torts, souffrant de tout ce qui souffrait. Ce qu'on trouverait de meilleur en ouvrant le coeur de la femme, en chaleur de bonté, en vivante palpitation, ce fut justement son génie. Il était laid, avec des yeux si tendres que nul n'y résistait. Les femmes comptent beaucoup dans sa vie. Son père meurt, et dès six ans il est élevé uniquement par sa mère, au foyer même (comme un petit grillon), toujours derrière le poêle. De là un être bien nerveux. Marié à vingt-quatre ans, il a une femme admirable qu'il ruine par sa charité. Ce qui peint bien la Suisse, cette excellente Suisse, ce sont ses deux servantes, Babely qui l'éleva, sauva le pauvre ménage de sa mère, et la vaillante Lisbeth, qui, le voyant lui et sa femme ruinés, toujours ruinés, les soutint quarante ans de son indomptable énergie.

Dès douze ans, à l'école, on l'appelait le petit fou. Pourquoi? Pour son aveugle élan à défendre le faible. Étudiant, il est encore plus fou. Il se jette dans les querelles du canton. Citoyen de Zurich, il ne peut supporter l'absurde tyrannie des citoyens sur ceux qui ne sont qu'habitants, leur monopole industriel, l'écrasement des petits métiers qui, l'hiver, auraient pu nourrir le paysan. Il lui faut fuir Zurich.

Il y avait en lui l'étoffe d'un révolutionnaire. On le sent dans ses _Fables_. La violente pitié qu'il avait pour les pauvres l'eût précipité dans ce sens; mais avec un parfait bon sens il comprit que, sous la révolution politique, il fallait une révolution morale, que les riches n'étaient pas seuls accusables, que les immenses masses pauvres (un infini! c'est presque tout le peuple) avaient leurs vices aussi qu'il fallait réformer; que, sans cette réforme, le changement des lois, de la Constitution, agirait peu pour eux. Le vice national, en Suisse, était l'ivrognerie; l'auberge était le gouffre où l'argent, la force, la vie, la moralité se perdaient. _Léonard et Gertrude_, faible petit roman qu'il fit, est dirigé contre l'auberge, l'aubergiste fripon, le fléau du pays. La femme reste sobre, et sauve la famille.

La providence, ici-bas, c'est _la mère_. Elle est pour ses enfants et l'exemple et l'enseignement. Par elle, ils vaudront mieux, et les générations seront renouvelées. Que serait-ce _si l'école pouvait être une mère_, si elle réalisait _pour tous_ ce que la mère fait pour les siens? C'est le fonds principal du grand rêve de Pestalozzi. Ainsi d'un même coup puissamment révolutionnaire (révolution touchante, admirable, de la nature), il échappait au double vice des grands livres d'éducation qui l'avaient précédé. Rabelais élève un roi, Montaigne un prince, Locke et Rousseau un gentilhomme. Et Pestalozzi tout le monde.

Le gouverneur maussade qui nous attriste dans leurs livres, est heureusement licencié. La mère reprend ses droits; le charme et la tendresse de la femme vont réchauffer l'éducation. Elle prend dans ses bras, sur ses genoux, à sa belle mamelle son enfant, tout enfant. Elle en fait peu la différence. La _Charité_ d'André del Sarte que nous voyons au Louvre en est la ravissante et sainte image. Tout ce qui souffre est sien. Elle accueille, elle prend, elle allaite, sans regarder qui. La mère inférieure disparaît; plus d'égoïsme étroit. _La vraie mère apparaît, l'école_, pour instruire, nourrir tout enfant.

* * * * *

C'était difficile. Pestalozzi, dans son premier essai (1775), veut donner l'aliment matériel aussi bien que l'autre; on le voit par les routes ramasser les petits vagabonds, orphelins ou abandonnés. Voleur d'enfants d'un nouveau genre, il en enlève de toutes parts, n'en a jamais assez. Mais comment les nourrir? En s'infligeant à soi-même la vie des mendiants, en s'ôtant le pain de la bouche; puis, en les faisant travailler. La nécessité fait ici d'elle-même le vrai système mieux que n'eût fait l'idée; c'est l'_association des trois vies naturelles_ à l'homme: pour l'été, la _culture_; pour l'hiver, l'_atelier_, un peu d'industrie, d'art; et en tout temps l'_école_. Au métier, au sillon, il leur parlait partout. Les travaux monotones du corps étaient sans cesse avivés de l'enseignement. L'école, ailleurs prison, ennui et châtiment, ici était la récompense. Les oeuvres les plus rudes étaient bonheur et joie, sous le charme de sa parole.

Le grand coup arriva, réalisa le voeu primitif de Pestalozzi. En 1798, par l'épée de la France, la Suisse fut vraiment délivrée des tyrannies gothiques, les Vaudois affranchis, et partout l'_habitant_ égal aux _citoyens_. Le gouvernement éclairé qui se forma, secourant la coupable et infortunée Stanz, y appela Pestalozzi.

S'il y eut jamais un miracle, c'est celui-ci. Il fut le prix d'une foi forte, d'un merveilleux élan de coeur. Il crut, il voulut. Tout se fit.

L'acte énorme de foi qu'il y fallait, c'était de croire, en présence de cette tourbe dégradée de petits êtres déjà mauvais et vicieux, de croire, dire: «_L'homme est bon._ Tout est possible encore.»

Notez qu'ils se haïssaient tous. Les uns, enfants des riches, avaient horreur des petits mendiants qui se trouvaient leurs camarades, et ne cachaient pas leur dégoût. Et ces rudes enfants de la route n'étaient que trop portés à user de violence. Chose à voir désolante! Dans ce troupeau si jeune, parmi tant de misères, déjà les haines sociales! l'enfer en miniature! Il fallait démentir ce qu'on voyait, et dire: «N'importe! L'homme est bon.»

Dans un petit _Essai_ qu'il venait d'imprimer cette année même, il posait cette base, principe de toute éducation. Le principe contraire est précisément ce qui fait que le christianisme, _anti-éducatif_, n'a pu faire qu'une _discipline_, le _castoiement_ de l'homme et sa mutilation.

La transformation fut subite. C'est ce qui reste inexplicable, ce qui donne une idée étrange de la force du magicien. Il n'y fallut qu'un an. Tout fut changé. Ils furent, on ne peut dire comment, enveloppés, fascinés, subjugués. Ce nourricier infatigable, qui seul alimentait, soignait, occupait, amusait, qui, ayant parlé tout le jour, le soir les endormait de belles histoires, il fut à lui seul _tout_, exactement _la vie_. Ils gravitèrent autour, sous une attraction magnétique, le suivant pas à pas, ne pouvant le quitter.

Miracle sur miracle! Voilà tous ces enfants divisés qui se réunissent, qui s'aiment, à cause d'un centre si aimé. Tous disciplinés pour lui plaire; que dis-je? tous changés, généreux comme lui. À la nouvelle de l'incendie d'Altorf, il les rassemble, il dit: «Voici encore des orphelins; si j'en demandais vingt?...--Oh! oui! oui!--Mais il faudra manger moins et travailler plus!...--Ah! père, nous le ferons pour eux!»

L'homme est bon, cela est prouvé! Et le maître a sa récompense. Mais ce qui est plus fort, plus beau que l'élan d'un moment, c'est que tous essaient de l'aider. Les plus grands s'associent à son enseignement, l'imitent et se font maîtres. Comme en une famille, les aînés ont plaisir à enseigner les plus petits. Entre ces frères, chose admirable, il se crée des pères et des fils, une paternité volontaire. Ainsi, avant Bell et Lancastre, de la nécessité, de la bonne nature, naît l'enseignement mutuel, l'enseignement propre aux grandes foules, où un seul maître, avec ses petits moniteurs, peut instruire un peuple d'enfants.

Les Jésuites avaient cru que la différence d'âge était un obstacle à l'enseignement, les avaient séparés exactement par classes, écartant de l'école le beau type de la famille où les âges différents sont réunis, s'aident l'un l'autre. Mais ici, c'est l'école de la fraternité, c'est déjà la touchante image d'une société où le fort sert le faible, s'améliore en l'améliorant. Plus il verse l'esprit, plus il grandit de coeur.

La Suisse, en général peu amie de la France, doit pourtant reconnaître que le parti français, ses directeurs, Stapfer, etc., sentirent avec grandeur toute la portée de ces idées. L'envoyé de la République, l'éloquent et chaleureux Zschokke, étant venu à Stanz pour porter des secours, fut indigné de voir l'insolence de la bourgeoisie pour un homme si simple et si bon, un saint plein de génie. On le laissait tout seul, et nul ne lui parlait. Zschokke s'attacha à lui, et lui donna des preuves de respect et d'affection. Il se faisait souvent son serviteur, réparait le désordre habituel de ses habits, le boutonnait et brossait son chapeau.

Mais un matin, voilà encore la guerre qui brise tout. La coalition nous lançait sur l'Europe civilisée la férocité des barbares, l'horreur des manteaux rouges, les Croates, les Russes, le fameux massacreur Suvarow-Attila. Le Directoire de France, l'épée de Masséna couvrirent l'Europe et chassèrent les Barbares. Mais, avant, il fallut s'enfuir devant ce flot. Le miracle de Stanz, à peine accompli, fut perdu.

Pestalozzi s'était presque tué dans ce prodigieux effort. Malade et poitrinaire, brisé de corps, entier d'esprit, il recommence obstinément. Par grâce, il obtient (sans salaire, pour son pain seulement) d'être sous-maître d'une petite école que tenait une vieille femme à Berthoud, près de Berne. Là, il est accablé de dégoûts, de critiques. On l'attaque surtout comme négligeant le catéchisme officiel, priant toujours de coeur, faisant de la religion une chose vivante, élan toujours nouveau de reconnaissance et d'amour. «C'est un maître qui n'est pas un maître, disait-on. Enseignement pitoyable, si simple que toute bonne femme pourrait chez elle en faire autant.»