Le Père Lebonnard

Part 6

Chapter 63,682 wordsPublic domain

Et puisque tu n’es pas de ces gens sans ressort Qui perdent pied devant la douleur ou la mort, Puisque ta volonté protège ton cœur tendre, Je te dirai tout droit ce que tu dois entendre. Écoute-donc... C’est une histoire de soldats: Nous étions sous Paris. Je me battais là-bas, A côté d’un ami d’enfance,--un frère d’armes, Un vaillant, dont la mort fit couler bien des larmes: Le comte Saint-Aubly, charmant, brave et loyal. Il reçut un éclat d’obus, à Buzenval. J’accourus. Il pansait lui-même sa blessure... Là, près du cœur...--«Allons, dit-il, la mort est sûre, Mais nous avons le temps d’échanger un adieu...» --«J’ai, reprit-il, un fils!»

_Mouvement de Robert._

Oui, Robert.

ROBERT

Oh! mon Dieu!

LE MARQUIS

Il te nomma.--«Je veux que ce fils soit un homme. «Il est mon fils, malgré le nom dont il se nomme. «Sache-le! Tu feras mon devoir en l’aimant...»

_Robert veut se lever. Le marquis l’arrête du geste._

Attends. Il dit encor:--«J’ai fait un testament «Où je te lègue,--et sans condition aucune,-- «Ma terre et tout ce qui me reste de fortune. «Cela peut revenir, s’il en est digne, un jour, «A Robert...»

_Prenant la main de Robert._

Comprends-tu? «... s’il mérite l’amour «De ta fille!»--Il sourit, pressa de sa main douce La mienne, dit: «Je meurs» et mourut sans secousse.

ROBERT

Ah! monsieur!

LE MARQUIS

Quand on a du cœur, rien n’est perdu!

ROBERT

J’en aurai toujours plus, monsieur.

LE MARQUIS

Bien répondu. Je suis content de toi, fier même... Tiens, espère! Ma fille, maintenant, écoutera son père... Tout ça doit s’arranger... je vais m’en mêler, moi! Mais ne dis rien--jamais--à ma fille...

ROBERT

Ah!--pourquoi?

LE MARQUIS

Que t’importe!

ROBERT

C’est la tromper!

LE MARQUIS

Ça me regarde. Un ami me confie un secret: je le garde... ... Ce secret là n’est pas à toi seul; n’en dis rien; C’est inutile.

ROBERT, énergiquement.

Soit, mais, je partirai.

LE MARQUIS

Bien. Pars pour un temps. Conquiers ta liberté complète. Pars fièrement; j’en suis heureux, je le répète; Sois soldat sans regrets... tu feras ton chemin. Quant au docteur,... ma fille aura cédé demain...

ROBERT

Elle vous a dit?...

LE MARQUIS

Non... je l’ai su par ta mère.

ROBERT, avec découragement.

Croire encor mon bonheur possible, c’est chimère, Monsieur!

LE MARQUIS

Quel entêté!... Mais puisque je te dis...

ROBERT

Non... non... allez, j’ai bien perdu mon paradis! Car Jeanne épousera bientôt celui qu’elle aime, L’honnête homme que j’aime et respecte moi-même... Dès lors...

LE MARQUIS

Blanche y consent, si j’y consens,--là!

ROBERT, étonné.

Quoi! Est-ce vrai?

LE MARQUIS, gaîment.

J’aimais mieux Martignac, mais, ma foi, Ton docteur a du bon. Il me plaît. Je l’estime. Il se tient bien. C’est une «honorable victime,» Comme dit Lebonnard.

ROBERT, avec effusion.

Tenez, j’avais besoin De ce mot-là!

LE MARQUIS, lui prenant les mains.

Tu peux compter sur ton témoin.

_Voyant paraître Lebonnard._

C’est Lebonnard... Va-t-en.

SCÈNE VIII

LE MARQUIS, LEBONNARD, MARTHE.

LEBONNARD, à Marthe qui ne fait que traverser le théâtre, de droite à gauche.

Veille à ce qu’on nous laisse.

_Les yeux de Robert et de Lebonnard se rencontrent; Robert se détourne; il sort vivement. Lebonnard secoue la tête d’un air de profonde affliction._

LE MARQUIS, examinant Lebonnard.

Voici l’homme:--mélange étrange de faiblesse Et d’énergie!

SCÈNE IX

LE MARQUIS, LEBONNARD.

LEBONNARD

Eh bien?... j’arrive de chez vous.

LE MARQUIS, avec sévérité et brusquerie.

Le malheur de Robert nous désespère tous.

LEBONNARD, désolé.

On vous a dit?

LE MARQUIS

Oui.

LEBONNARD

Ah!... Ma surprise est profonde, Cruelle!... Il eût fallu cacher à tout le monde Ce secret!... Mais on peut encore le murer?... J’ai bien voulu punir, mais pas déshonorer.

LE MARQUIS

C’est entendu, mon cher monsieur; je dois vous croire... Mais...

LEBONNARD, vivement.

Votre fille, au moins, de toute cette histoire Ne sait rien, elle?

LE MARQUIS

Rien.

LEBONNARD

Elle épouse Robert?

LE MARQUIS

C’est dans sa dignité qu’il a, par vous, souffert: Il veut être soldat!...

LEBONNARD

Quitter sa mère!... et Marthe!... Et votre fille!... Oh! non, je n’entends pas qu’il parte! Être simple soldat, d’ailleurs, c’est un métier Un peu bien rude... Encor s’il était officier! Il serait malheureux, sans nous, comme les pierres! Moi, je ne peux plus lui parler, mais vos prières, A vous,--vos bons conseils, monsieur, le retiendront!

LE MARQUIS, froidement.

Ce jeune homme a subi chez vous un dur affront, Cher monsieur;--je n’ai pas à juger cette affaire... Mais son départ devient, en tout cas, nécessaire. Il a du cœur; il est sans fortune aujourd’hui; Et peut-être avez-vous été cruel pour lui. Pour quelle faute avoir, d’une telle souffrance, Frappé ce jeune cœur, juste en pleine espérance, Et repris à l’enfant--si tard--l’honneur du nom? Vous en êtes seul juge, et je ne dis pas non. Robert, lui, doit partir. Il a le vrai courage: Qu’il soit soldat! Je suis d’avis, moi, qu’il s’engage

LEBONNARD, avec douleur.

Mais...

LE MARQUIS

Et je viens chercher votre consentement.

LEBONNARD, brusquement joyeux.

Ah! C’est juste! Parfait: je refuse!

LE MARQUIS, étonné.

Comment? Son devoir, songez-y! son droit, dit-il lui-même, C’est de vous délivrer...

_Marthe traverse le théâtre de gauche à droite et entre, à pas muets, dans la chambre de Robert._

LEBONNARD, éclatant.

De lui? moi!... mais je l’aime, Monsieur! et j’ai prouvé, je pense, assez d’amour,-- Et sans me démentir,--en quinze ans,--un seul jour! Ça n’a pas empêché ce moment de colère... J’étais fou... Je venais de parler à sa mère... La fureur emportait mon cœur désespéré... Robert entre et, voyant que sa mère a pleuré, Il m’insulte!...

_Baissant la voix._

... Croyant qu’il insultait son père!

_Un silence._

Peut-être aurais-je pu souffrir encor, me taire... Mais quinze ans de silence éclatant dans un cri, Mon œuvre de quinze ans dans une heure a péri!

_Il tombe accablé sur son siège et s’essuie le front avec angoisse._

LE MARQUIS, le considérant, à part.

C’est vrai, qu’il l’aime!

LEBONNARD

Eh bien! non, ce n’est pas possible! Robert ne peut pas être à ce point insensible Qu’il ne comprenne pas mon chagrin... mon remords! Tenez, je ne sais plus... Dites-lui que j’ai tort... Que je le sens... que j’ai souffert un long martyre Pour lui!... Je ne sais pas, moi, ce qu’on peut lui dire! Que j’ai longtemps caché, pour ma fille... et pour lui!-- Pour tous deux,--le secret dont il souffre aujourd’hui! ... Et je perdrais le fruit d’un si long sacrifice, Par ma faute?--Non, non, s’il a de la justice, Il me pardonnera... Le voilà, son devoir!... S’il savait!... mais jamais il ne pourra savoir!

_Il demeure en silence, méditant._

_On voit Robert paraître au fond, amené et comme entraîné malgré lui par sa vieille nourrice, à laquelle il résiste faiblement._

SCÈNE X

LES MÊMES, MARTHE, ROBERT.

MARTHE, bas, d’un ton d’insistance.

Écoute-le.

ROBERT

Non.

MARTHE

Si.

_Le marquis fait signe à Robert d’approcher. Robert obéit. Tous deux se tiennent derrière le fauteuil de Lebonnard. Marthe se retire._

SCÈNE XI

LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT.

_Lebonnard se croit seul avec le marquis._

LEBONNARD, au marquis, sans voir Robert.

Comprendrait-il lui-même, Sachant ce que je sais, pourquoi, comment je l’aime? C’est si simple!... Le jour où je l’appris, d’abord, J’appris en même temps que «le père» était mort! Où la mort passe, tout, pour un moment, s’apaise Et le plus irrité sent qu’il faut qu’on se taise!

_Mouvement de Robert qui veut s’éloigner. Le marquis le retient._

... Robert avait cinq ans; Jeanne, dix;--deux démons! Nos enfants, rien ne dit comme nous les aimons! On ne s’explique pas, mais ça tient aux entrailles! Ah! mon cœur fut mordu comme avec des tenailles, Quand, jaloux, stupéfait, furieux, incertain, J’appris,--par une lettre égarée,--un matin,-- Que ce fils... n’était pas mon fils! Oh! quel vertige! Comment je ne devins pas fou, c’est un prodige! Je savais pourtant bien qu’elle ne m’aimait pas... Mais qu’un autre...--Et je pris cet enfant dans mes bras!

ROBERT

_Il se tient avec le marquis, à demi-caché, derrière le haut dossier du fauteuil de Lebonnard._

Oh!

LEBONNARD

--«De quel droit viens-tu, toi, toi! prendre à ma fille Une part de son bien? fils de rien, sans famille, Sans nom!... bâtard!»--J’avais de ces cris plein le cœur! --Mais l’enfant me riait... il appelait sa sœur... Que m’avait-il fait, lui? L’aimais-je pas, la veille? Il tendait vers ma bouche une bouche vermeille, Et quand il attachait son bras faible à mon cou, Comment le dénouer rudement, tout à coup? Comment le rendre, lui, l’innocent,--responsable? --Et cet amour de père était inguérissable!

LE MARQUIS

Pauvre homme!

LEBONNARD

J’ai voulu guérir, j’ai bien tâché! Mais c’est par ma douleur que j’étais attaché! En l’arrachant de moi, je saignais trop... Je l’aime, Ayant trouvé plus doux de le chérir quand même: Je les aime tous deux ensemble, simplement, Monsieur! On est un père--un vrai,--rien qu’en aimant!

_Il bégaie, par instants, et semble souffrir de la peine qu’il éprouve à trouver des mots pour exprimer la profondeur de son sentiment._

Tenez,--il faut la chair pour être un fils de femme? L’âme, c’est plus grand?... moi, je suis père... par l’âme! ... Eh! mon Dieu! ce qui rend à la femme si cher Son enfant, c’est qu’il la fit souffrir dans sa chair?... Eh bien! cet enfant-là... vous comprenez, j’espère?... Par de grandes douleurs, je suis resté son père!

_A ce cri, Robert, n’y tenant plus, s’élance sans être vu de Lebonnard et lui saisit la main.--Lebonnard se retourne vivement et, mettant ses mains sur les épaules de Robert, il pousse un grand cri de joie._

Mon enfant! Mon enfant!... Tu restes, n’est-ce-pas? Il faut oublier... Dis que tu nous resteras?...

_Lebonnard est assis dans son fauteuil.--Robert s’agenouille à sa droite._

ROBERT

C’est impossible.--Non.--Mais mon âme est tout autre, Et je «renais»--depuis que j’ai vu dans la vôtre.

LEBONNARD, à Robert.

Va, reste, pour ta mère,--et pour ta pauvre sœur...

ROBERT, avec fermeté.

Non... Et vous m’approuvez, monsieur, au fond du cœur.

LEBONNARD, se récriant avec douleur.

«Monsieur!...» Le méchant mot!

_Voyant entrer Jeanne, il met un doigt sur sa bouche en regardant Robert._

Ta sœur!...--Chut!...

SCÈNE XII

LE MARQUIS, LEBONNARD, ROBERT, MARTHE; au fond: JEANNE.

LEBONNARD, le doigt sur ses lèvres.

Qu’elle ignore!

JEANNE

Quel est ce «méchant mot?»

LEBONNARD, vivement et embarrassé.

Rien... non!...--rien!

JEANNE

Mais encore? ... Vous le grondiez?

_Elle s’agenouille à la gauche de Lebonnard._

LEBONNARD, vivement.

Non...

_Se reprenant._

Oui,--pour la dernière fois! Il m’appelait «_Monsieur!_»

JEANNE, scandalisée.

Oh! Robert!

LEBONNARD, à Robert.

Là,--tu vois!

_A Jeanne._

Il ne le dira plus... jamais.

JEANNE

Jamais, j’espère!

LEBONNARD, tendrement à Jeanne.

Dis-lui comment on nomme un père...

JEANNE, avec une tendresse infinie, appuyant sa tête sur la poitrine de Lebonnard. Papa!

ROBERT, de son côté, cachant sa tête dans la poitrine de Lebonnard. Père! Père!

LEBONNARD

Tu restes,--dis?

ROBERT, vaincu par sa propre émotion.

Oui.

LEBONNARD, au marquis, en se levant.

Je suis content d’eux!

_A ses enfants._

Il faut aller trouver la mère, tous les deux, A présent.--Dites-lui:--«Notre père nous aime, Maman, et tout est bien; comme avant; bien mieux même.» Entrez en vous tenant la main, d’un air joyeux...

_Il les rapproche l’un de l’autre, main dans la main, et les contemple._

Alors, rien qu’à vous voir, elle comprendra mieux.

_Il les conduit vers la porte.--Les deux enfants sortent._

SCÈNE XIII

LEBONNARD, LE MARQUIS.

LEBONNARD, reprenant ses habitudes et se remettant à son établi comme si de rien n’était, avec son tablier étalé sur ses genoux.

Il faut bien qu’elle sache au plus tôt... C’est la mère.

LE MARQUIS, le regardant avec admiration.

Avec qui vivra-t-elle?

LEBONNARD, relevant la tête.

Avec moi.--Comment faire? Rien n’est changé, non, rien.

_Il tapote de son petit marteau sur un boîtier de montre._

... Pour moi je vous promets De redevenir faible et vieux plus que jamais!... Il faut savoir mourir... C’est une pauvre femme.

LE MARQUIS, lui tendant les deux mains.

Cher monsieur Lebonnard... c’est de la grandeur d’âme!

LEBONNARD, flatté; il se lève avec vivacité, tout en fourrant, par un geste d’habitude, son tablier dans sa poche.

Ah! monsieur le Marquis! Ah! monsieur le Marquis!

LE MARQUIS

Ma fille et moi vous nous avez vaincus, conquis! Votre bonté triomphe: elle a tout fait, en somme.

LEBONNARD, enchanté, lui prenant le bras, avec affection.

Ah! monsieur le Marquis... vous êtes gentilhomme!

_Ils s’éloignent en causant._

_Le rideau tombe lentement._

LE PÈRE LEBONNARD

_Comédie dramatique en quatre actes, en vers._

PORTRAITS DES PERSONNAGES

La père Lebonnard

Bonhomme d’une soixantaine d’années, aux cheveux en couronne et blanchissants. Point de barbe. Oublie quelquefois de se raser. Au second acte, sa tenue est plus soignée qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il ne s’anime pas, il y a quelque lenteur dans ses mouvements. Nature modeste et timide, il a toujours été dominé par sa femme qui lui inspirait même une certaine crainte. Lorsque, il y a quinze ans, il a appris le secret de la naissance de son fils putatif, son héroïque silence lui fut certainement facilité par sa timidité et son caractère craintif.

M. Lebonnard a de la lecture. C’est une manière de philosophe. Il connaît Fourier. Les rêves du premier des féministes, Saint-Simon, l’ont charmé. Il croit fermement qu’en s’y prenant bien, les premiers éducateurs de son insupportable épouse en auraient fait une femme passable. Il a réfléchi sur les inconvénients d’une bonté sans nuances et sans énergie; il s’est promis de lutter, pour le bien, contre sa propre nature. Il s’essaye au courage et à la justice, toutes les fois qu’il a à défendre sa fille. C’est la crise psychologique de son existence qui est le sujet de la pièce.

Au premier acte, la peur que lui inspira longtemps sa femme doit apparaître encore plusieurs fois très visiblement; elle fait partie du côté comique du personnage dont les manies et les ridicules doivent s’accuser assez nettement pour qu’au troisième acte la révélation de son âme douloureuse et grande fasse toute l’impression qu’elle doit produire.

M. Lebonnard aime la simplicité dans le vêtement et même il serait enclin à négliger sa mise. Il porte des pantalons noirs, coupés droits, un peu trop larges et flottants, tombant mal sur des chaussures à deux fins, mi-souliers, mi-pantoufles, avec lesquelles il peut traverser la rue ou demeurer chez lui à son aise. Son gilet sans revers, descendant très bas, est en velours fauve, avec des poches très nombreuses comme celles d’un gilet de chasse, et dans lesquelles il peut mettre ses montres et ses menus outils. Il est vêtu, à l’ordinaire, d’un veston trop long, très ample, d’une sorte de paletot sac à larges poches. C’est sa femme qui lui impose la redingote. Il porte du linge mou. Sa cravate est de satin noir, plate et large de deux doigts. Il a un chapeau mou de peluche, à longs poils, à larges bords, à calotte un peu haute.

Ancien horloger et bijoutier, M. Lebonnard a, quand il sort, un jonc à grosse pomme d’or. Il soigne volontiers les montres de ses amis. Il a le goût passionné des travaux de mécanique, tout comme Louis XVI.

Mlle Jeanne Lebonnard

Heureusement négligée par sa mère, dans son enfance, Jeanne fut l’unique souci de son père. Elle a hérité de lui la bonté naturelle la plus parfaite, mais son bonhomme de père, connaissant par expérience le danger de pousser la bonté jusqu’à la faiblesse, n’a cessé de mettre sa fille en garde contre les sentiments mêmes qu’il préfère. De son côté, la petite, pleine de raison et douée d’une excellente intelligence, a aidé de tout son pouvoir les intentions paternelles. Fort instruite, elle s’est chargée, en quelque sorte, depuis sa quinzième année, de faire à son père une véritable éducation intellectuelle; elle a débrouillé des idées confuses en lui; elle lui a défini des sentiments qu’il éprouvait sans se les expliquer; elle lui a appris, de jour en jour, à rester bon sans trop de faiblesse; elle a vraiment pour lui, dans son cœur délicieux, quelque chose de maternel; il le sent, il le sait. Ils se complètent l’un l’autre. Si elle n’était la grâce jeune tandis qu’il est la vieillesse un peu gauche, on pourrait dire qu’elle est tout le portrait de son père. Le portrait? Oui, le portrait de son âme devenue visible, épanouie.

Jeanne Lebonnard a toute l’élégance possible dans la parfaite simplicité; elle corrige la mode par le goût.

Lebonnard est prêt à mourir pour elle qui, de plusieurs manières, est vraiment sa fille. Elle est son idéal réalisé.

Mme Lebonnard

Acariâtre, impertinente, impérieuse, le fléau d’une maison. Ses cheveux grisonnent, ce qui porte au comble ses irritations coutumières. Elle a été fort belle, elle l’est encore, mais personne ne s’en aperçoit plus. La raideur de ses gestes tyranniques ne lui permet pas d’avoir de la grâce. Elle s’habille bien, trop bien. Elle est parée en des lieux et à des moments qui demanderaient une tenue simple. Il y a même parfois, dans sa toilette, un détail qui choque: c’est un nœud de ruban mal assorti, de couleur trop crue, un panache trop flamboyant et toujours quelques bijoux de trop. Malgré ses protestations contre les goûts de l’ancien horloger, son mari, elle ne fait pas oublier qu’elle a figuré dans la boutique de l’orfèvre et qu’au moment de la liquidation elle a gardé pour elle certains «laissés pour compte» des riches fermières des environs.

Elle est certaine de sa supériorité sur son mari, sur sa fille, sur tout le monde, excepté sur les gens titrés. Elle aime son fils véritablement, mais croit qu’elle aura tout fait pour lui quand elle lui aura assuré, en le mariant, la fortune que lui donnera Lebonnard et à laquelle, au fond, son fils n’a aucun droit, ce qu’elle oublie parfaitement. Si elle tolère dans son salon deux pendules et une horloge à gaîne, c’est que ce sont des pièces rares qui valent beaucoup d’argent.

Quant au petit réduit où Lebonnard a installé son atelier et qu’il trouve commode parce qu’il est tout en vitrages et qu’on y peut régler la lumière du jour, il a bien fallu l’accepter, car les manies du bonhomme sont irréductibles, mais la vérandah se masque au moyen d’un somptueux rideau, et Mme Lebonnard est toujours satisfaite dès que les apparences peuvent en imposer.

Robert Lebonnard

Gommeux de petite ville; exagère les modes. Léger, suffisant; adore sa mère parce qu’elle ne l’a jamais corrigé de ses défauts qui n’ont rien de rare. Au quatrième acte, régénéré, il est touchant.

Le docteur André

Triste au fond, cache avec fermeté sa tristesse sous une apparente froideur. Il est sérieux, mais souriant. Les esprits superficiels, comme Robert, qui lui reprochent de n’être point gai, n’incriminent en réalité que le sérieux de son maintien et commettent, sans s’en douter, une indiscrétion. Esprit mûr, grave, le docteur André a pourtant les vraies élégances. La première de toutes, à son gré, est de ne point montrer sur son visage les traces des chagrins auxquels, il le sait bien, les gens, qui ont les leurs, seraient parfaitement indifférents. Il lui semblerait ridicule de jouer, si peu que ce soit, les Antony ténébreux.

Lorsque, en présence de Lebonnard, il laisse échapper le cri de sa douleur habituellement bien cachée, c’est qu’on a touché brusquement à sa blessure secrète et que d’ailleurs il a, à ce moment-là, le devoir de s’expliquer.

Il est vêtu d’une redingote de fantaisie, bleu marine, gilet blanc.

Le marquis d’Estrey

La correction même. Au premier acte, il est en tenue de cheval; pour les autres, complet gris clair, guêtres blanches.

Mlle Blanche d’Estrey

Très élégante. D’une élégance en contraste avec l’extrême simplicité de Jeanne. De la hauteur.

Marthe

Type classique de la vieille gouvernante. Coiffure et costume à caractère d’une province quelconque.

LE VERS

DANS LES PIÈCES MODERNES

«... Nous rêvions de ressusciter le _héros_, mais dans son milieu mauvais, même trivial, avec ses faiblesses, ses travers, et d’autant plus grand à l’heure de l’action généreuse et noble, qu’il s’est montré, à l’ordinaire, plus semblable aux autres hommes. Ainsi, sans flatter l’esprit du temps ni lui faire violence, sans parti-pris d’action ou de réaction littéraire, mais seulement parce que nous sommes fils de notre époque, nous aurions, au nom de la poésie, poursuivi la _réalité_ jusque dans les _réalisations_... de l’idéal, rares si l’on veut, mais dûment constatées[1].

[1] «Il y a des héros obscurs, plus nombreux qu’on ne pense, qui sont des personnes _naturelles_. En veut-on une preuve? une preuve expérimentale, bien moderne? Ouvrez les statuts et règlements des Sociétés d’assurances sur la vie. Vous y verrez que ces associations financières prévoient le dévouement (!) le dévouement fou, imbécile, romantique, enthousiaste, poétique (!) mais vrai comme un chiffre,--le dévouement de pauvres gens qui, une fois _assurés_, se tuent dans l’espérance de laisser de quoi vivre--à un être aimé!» (J. A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.)

«Aussi loin de la pompe tragique que des magnificences lyriques,--deux choses que le double esprit sceptique et positif de notre époque ne semble pas appeler,--le poète pourrait retrouver une langue directe, comme spontanée quoique en vers, sobre de métaphores, ayant l’allure même de la parole venue librement dans la vie; dont le mérite poétique serait dans la force de pénétration que donne le vers, dans l’élan particulier, incomparable, que communiquent au mouvement général de la parole, le rythme, la rime, la _puissance propre_ du vers.

«Il faut avoir quelque courage pour être simple absolument surtout en vers, car aux yeux d’une critique inattentive ou de parti-pris, la simplicité paraîtra aisément vulgarité ou platitude. Quelle noblesse pourtant peut respirer le style simple! Les modèles d’une telle langue existent dans le passé, avec les marques, il est vrai, de leur époque: c’est la langue du _Misanthrope_ et de _Tartuffe_, celle de La Fontaine et de Mathurin Régnier. Tout près de nous, Musset l’a parlée, dans la _Soirée perdue_ notamment... C’est le langage même du théâtre en vers, dans un temps où,--si elle s’obstinait aux développements imagés, aux abondantes métaphores, aux variations lyriques,--la poésie dramatique ne serait peut-être pas tolérée dans une pièce moderne.» (J. A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.)

Victor Hugo, lassé de la pompe littéraire classique, y substitua ce que j’appellerai un langage lyrique d’allure naturelle; bien plus, il osa des expressions communes.

«On entendit un roi dire: «_Quelle heure est-il?_» écrit Victor Hugo, faisant allusion à un vers de _Cromwell_.

--«Quelle heure est-il!» en vers! Cela ne se pouvait souffrir! pas plus que _mouchoir_ dans _Othello_!

Après Hugo, on nous passe «quelle heure est-il,» mais que de choses encore paraissent trop «vulgaires» pour être dites en vers!