Le Père Lebonnard

Part 4

Chapter 43,676 wordsPublic domain

Va, crois-moi, condamne à voix moins haute,-- Mon fils,--non seulement l’enfant né d’une faute, Mais les coupables même... Ils ont souffert, vois-tu. Le bonheur n’est jamais qu’un effort de vertu.

ROBERT

J’approuve la loi. Dure aux fils illégitimes, Pour garder la famille elle les veut victimes. C’est ce qu’il faut; et rien n’est plus juste.

LEBONNARD, le regardant fixement.

Ah!... tu crois?

ROBERT

J’aime les préjugés: ils défendent les lois...

LEBONNARD

Je m’incline devant les lois, mais je réclame, Quand je les vois frapper l’innocent jusqu’à l’âme!... Jamais aucune loi n’empêchera les cœurs D’accorder aux vaincus la pitié des vainqueurs.

ROBERT

Mais...

LEBONNARD, l’interrompant avec une énergie irréductible et froide.

Je n’accepte pas l’arrêt que tu prononces. ... Tâche de me donner de plus justes réponses, Plus tard... et suis alors les conseils de ta sœur: Apporte à me parler un peu plus de douceur; Tu te plains de me voir quelquefois en colère? Ah! si tu t’efforçais toujours de me complaire, Si je sentais sur moi ton respect filial, Si tout ce que je dis ne te semblait pas mal, Si tu ne me jetais jamais le mot qui blesse, Si tu semblais parfois excuser ma faiblesse, Ma gaucherie,--et mon ignorance, après tout,-- Je t’aimerais bien plus...

_Avec une infinie tendresse et comme près de pleurer._

... Car je t’aime beaucoup!

ROBERT, ému, se rapprochant de lui.

Mon père...

LEBONNARD, l’attirant sur ses genoux et posant la main sur ses cheveux.

Ah!... Tiens, dis-moi ce que tu me reproches? D’être avare? Je mets mon argent dans tes poches! Brutal? Oui, quand c’est pour répondre à tes défis!

_A ce mot, Robert se lève, impatienté._

Trop faible?...

ROBERT

Oui, pour Jeanne!...

LEBONNARD, se levant, blessé, le main sur son cœur.

Ah! c’est assez!...

_Avec intention._

... mon fils!

_Lebonnard sort. Robert demeure et paraît réfléchir profondément._

SCÈNE XI

ROBERT, ANDRÉ.

ANDRÉ, entrant et tendant la main à Robert, qui fait semblant de ne pas s’en apercevoir.

Ah! vous voilà!... Je viens pour dire un mot qui presse, Et qui, mon cher monsieur Robert, vous intéresse... Mais... ne voyez-vous pas que je vous tends la main?...

ROBERT

Je serais allé, moi, vous porter, dès demain, Un mot que j’aime mieux prononcer tout de suite, Qui rendra sûrement, si la chose est bien dite, Vos entretiens avec mon père superflus, Car je crois qu’après nous on n’y reviendra plus!

ANDRÉ

C’est donc moi qui vous prie, alors, ou qui vous somme, Au besoin,--de parler.

ROBERT

Volontiers... d’homme à homme. Vous rêvez d’épouser, avec consentement De mon père, ma sœur?... Seulement...

ANDRÉ, hautain et froid.

Seulement?

ROBERT

Ma mère, dont l’avis m’importe davantage, N’approuve pas du tout, monsieur, ce mariage. Nous ne le voulons pas, vous ne le voudrez pas.

ANDRÉ, calme.

Quand on parle si haut,--je vous le dis tout bas,-- On agit à coup sûr contre ce qu’on annonce, Et la prière a tort... qui dicte la réponse.

ROBERT

Nous empêcherons tout; j’empêcherai tout,--moi.

ANDRÉ

A quel titre, et comment?

ROBERT

A quel titre et pourquoi? Je ne l’aurais pas dit, mais, puisqu’on m’interroge, Soit... Au titre de chef de maison, que s’arroge (Lorsque le père est faible et sans commandement) Un fils qui connaît bien tout son devoir... Comment Ou pourquoi? Sachez donc, monsieur, que, par mon père, J’ai tout appris... Cela vous suffira, j’espère. Épargnez à tous deux plus d’explications. Sans doute il vous plaira que nous nous en passions.

ANDRÉ, avec une fierté triste.

Vous êtes, mon enfant, un peu bien jeune, en somme, Pour condamner aussi hardiment un cœur d’homme, Et pour juger ceci: «L’amour dans la douleur...» Deux mots profonds, monsieur, qui vous rendront meilleur. En attendant, je veux me rappeler votre âge. A voir l’étourderie, on ne sent plus l’outrage.

ROBERT

Nous n’avons pas souscrit à votre engagement: Vous rendrez sa parole à mon père...

ANDRÉ, impatienté.

Ah! vraiment? Mais la demande est folle en ce qu’elle me blesse, Et que je n’y peux plus obéir... sans bassesse!

_Il s’éloigne._

ROBERT

Ne dites pas le mot «bassesse!»

ANDRÉ, se retournant avec violence.

Parce que?

ROBERT

Parce que vous avez capté, sans notre aveu, Sachant bien ce qu’un jour en dirait la famille, L’esprit d’un vieillard faible et d’une jeune fille, Vous, docteur,--introduit chez nous par le devoir... Vous...

ANDRÉ, tranquille, avec autorité.

Silence, monsieur!--Je vous fais, moi, savoir Que de vous tout m’afflige et que rien ne me fâche, Et qu’ainsi m’insulter plus longtemps serait lâche, Puisque--entendez-vous bien?--je ne me battrai pas Avec vous... Je n’entends me battre, en aucun cas, Avec le frère aimé de la femme que j’aime, Qui m’aime, et que j’épouse!... Il me convient quand même D’ajouter que j’allais, pour vous, spontanément, Remettre en question un cher engagement... Mais maintenant, c’est moi, seul, que cela regarde. La parole que j’ai,--maintenant, je la garde...

ROBERT, avec un mouvement de menace.

Ah!...

ANDRÉ, avec un léger haussement d’épaules.

Enfant!... qui voudrait changer ma volonté! Je ne me battrai pas, c’est dit et répété. Donc, geste qui provoque ou parole qui blesse, Toute attaque est dès lors--songez-y--sans noblesse Et sans utilité, comme elle est sans péril. Aussi, tout bien jugé, le projet tiendra-t-il, A moins que des raisons--que vous n’aurez point faites Changent trois volontés, aussi fermes qu’honnêtes. Pesez tout. Faites tout. Mais rien n’y pourra rien. ... Au revoir, mon ami!

_Il sort en lui faisant un petit salut de la main._

ROBERT, menaçant.

Pardieu! nous verrons bien!

_Le rideau tombe rapidement._

ACTE III

Même décor.

SCÈNE PREMIÈRE

LEBONNARD, MARTHE.

LEBONNARD, son chapeau sur la tête, sa canne à la main, veut sortir. Marthe, debout devant la porte, l’empêche de passer.

Où voulez-vous courir? dans un état semblable! Vous ne sortirez pas, monsieur.

LEBONNARD, frappant du pied.

Va-t-en au diable!

MARTHE.

Quelque chose qui me fait peur est dans vos yeux.

LEBONNARD, subitement apaisé.

Tu me crois fou?... Je suis seulement malheureux.

_Il s’assied tristement et réfléchit._

Ce silence, depuis dix jours, est un présage Qui me trouble. Un tel calme annonce un grand orage. Le docteur ne vient plus chez moi...

_Il se lève brusquement._

Je vais chez lui! Je veux à toute force en finir aujourd’hui.

MARTHE

Ne sortez pas, mon cher Monsieur, je vous en prie.

LEBONNARD

Ah! tiens, tu les sers tous contre moi, je parie!

MARTHE, joignant les mains.

Oh! Monsieur, pouvez-vous penser cela de moi ... Depuis que je vous sais si bon... si bon...

LEBONNARD

Pourquoi, Alors, m’arrêtes-tu quand il faut que je sorte? Explique-toi, voyons!

MARTHE

Madame est la plus forte, Monsieur... Vous saurez tout trop tôt!... On a parlé Devant moi.

LEBONNARD

Ah?--Dis tout.

MARTHE

Vous êtes trop troublé... Et cependant, Monsieur, il faut que je vous dise. Sans moi, Mademoiselle y serait,--à l’église! (Mon bon Monsieur, ne faites pas ces yeux mauvais) Mais moi, Monsieur, sachant tout ce que je savais, J’ai pu la décider, avec un peu d’adresse, A m’accompagner seule à la première messe.

LEBONNARD, frappant le plancher de sa canne.

Qu’est-ce que tout cela veut dire, sacrebleu!

MARTHE, baissant la voix.

Qu’à présent on a mis contre vous le bon Dieu!

LEBONNARD

Quoi?

MARTHE

Ce prêcheur qui fait courir la ville entière, Doit parler ce matin... de certaine manière... Lorsqu’on est en colère on ne fait rien de bon! Du calme.

_Elle lui fait signe qu’on vient._

LEBONNARD, subitement apaisé.

J’en aurai;--merci, Marthe. Et pardon.

_Marthe sort vivement._

SCÈNE II

LEBONNARD, LE MARQUIS, Mme LEBONNARD, ROBERT, BLANCHE.

LE MARQUIS

Hélas! mon cher monsieur, nous venons tous, en hâte, Vous parler du docteur. Son avenir se gâte. Il a pour père un joli gueux, ce médecin!... Oui, je vous fais souffrir? Eh bien, c’est à dessein... Nous sortons à l’instant du prône, où le bon Père...

LEBONNARD

Vous aura su prêcher la charité, j’espère?

LE MARQUIS

Sans doute,--mais...

MADAME LEBONNARD, venant au secours du marquis.

Enfin, le scandale est complet. Décisif!

LEBONNARD

Contez-moi donc cela, s’il vous plaît?

MADAME LEBONNARD

Quand je pense que vous vouliez d’un pareil gendre! Et pourtant cet éclat ne doit pas vous surprendre; Vous deviez bien sentir, vous, qu’il était fatal?

LEBONNARD

Bah?

MADAME LEBONNARD

Le mal est toujours une source de mal!

_Elle commence à raconter_:

Donc, ce matin, le Père, à propos du divorce...

_D’un air brusquement découragé._

Mais, parle, toi, Robert; moi, je n’ai pas la force.

ROBERT, intervenant.

Le père du docteur, illustre... et député, Vite usa du divorce, après l’avoir voté. Devant les magistrats, il accusa sa femme En des termes qui l’ont fait, lui, paraître infâme. La honte sur l’enfant jaillit de leurs débats; Comment? c’est un récit que je ne ferai pas, Car les détails en sont un peu trop réalistes, Et puis, quoique fort gais,--ils vous sembleraient tristes. Or, le sermon qu’on nous a prêché ce matin Cachait, sous la pudeur de maint verset latin, Plus d’une allusion à toute cette histoire, En sorte que, couvert d’une fâcheuse gloire,

_S’adressant plus particulièrement à Lebonnard_:

Votre héros devra,--si vous le voulez bien-- Subir,

_Avec emphase, comme s’il prêchait._

membre pourri...

LEBONNARD, indigné.

... ton langage chrétien?

ROBERT, riant.

C’est un homme fini.

LEBONNARD

Ah?

MADAME LEBONNARD

La Supérieure De Saint-Paul a promis de chasser tout à l’heure Ce singulier monsieur,--médecin attitré De son couvent, qui fut, de tout temps, honoré.

_Au marquis._

J’y fus élevée...

LEBONNARD, gouailleur.

Ah! vraiment?

ROBERT

Quelle aventure!

_A sa mère._

Mais sois juste: il l’aura voulu, puisqu’on assure Qu’elle a fait demander, hier soir, au docteur, Son départ... spontané!

MADAME LEBONNARD

Je reconnais ton cœur, Mon fils, mais, en tout cas, l’effet serait le même: C’est un homme perdu.

ROBERT, appuyant.

Perdu.

LEBONNARD

Ma fille l’aime. Celui que vous nommez le héros d’un roman, N’en est que la victime honorable.

MADAME LEBONNARD, se levant.

Comment! Victime si l’on veut, mais il encourt un blâme Dont souffrirait ma fille en devenant sa femme, Cela ne sera pas.

LEBONNARD

Un blâme, dites-vous? Quelle justice est donc la vôtre?

MADAME LEBONNARD

Cher époux, La justice du monde. Elle en vaut bien une autre. Vous n’y changerez rien; gardez pour vous la vôtre. La justice du monde estime glorieux Ou bas--les fils, selon la valeur des aïeux.

LE MARQUIS, conciliant, à Lebonnard.

Et, certe, il y a bien quelque chose, que diable! La science aujourd’hui--cela n’est pas niable-- Est d’accord elle-même avec nos... préjugés! L’hérédité n’est pas un mot.

LEBONNARD, brusque.

Vous dérogez, Vous, pourtant, en donnant votre fille?...

BLANCHE

Mon père, Vous n’allez ni céder, ni discuter, j’espère. J’ai les conseils du prêtre, et j’ai pris mon parti! Dût mon bonheur, Robert, en être anéanti, Moi qui veux fièrement devenir votre femme, Je mets à mon refus la même force d’âme, Si l’on veut m’imposer ce beau-frère. Ah! mais non! Un nom roturier, soit, mais point de tare au nom! Enfin,--le mot «divorce» offense ma pensée! Et je ne cède plus, quand je suis offensée. Jamais.

ROBERT, à Lebonnard.

Vous l’entendez, mon père?

MADAME LEBONNARD, au marquis, en regardant Lebonnard, qui semble se consulter, la tête dans ses mains.

Soyez sûr Qu’il cédera. C’est tout l’opposé d’un cœur dur.

LEBONNARD, à lui-même en regardant Robert.

S’il savait!...

LE MARQUIS, à Lebonnard.

Qu’avez-vous?

LEBONNARD, bégayant d’indignation.

Je voudrais... pouvoir dire... C’est une hypocrisie affreuse!... et rien n’est pire! La justice du monde, ah! oui!... la pension Saint-Paul, où l’on a fait votre éducation, Ma femme? Parlons-en!... Le scandale est infâme; Le péché, non!... Voilà le principe, ma femme! On chasse le docteur?... Vous aurez machiné Tout ça!... je le vois bien! et j’en suis indigné!... Prenez garde!... Et pourtant... l’honneur de ma famille...

_A Robert et à Blanche._

Votre bonheur à vous...

_Il s’éloigne dans une grande agitation._

Ah! ma fille! ma fille!

_Il sort à gauche._

SCÈNE III

LES MÊMES, moins LEBONNARD.

MADAME LEBONNARD

Il est vaincu, soyez-en sûrs,--je le connais.

BLANCHE

Jeanne, pas plus que moi, ne cédera jamais. C’est son entêtement qu’il faut craindre pour elle.

ROBERT

Toute sévérité la trouverait rebelle; Mais, pour plaider ma cause à fond, avec douceur, Je vais faire appeler ici ma chère sœur...

_Allant à la porte de droite._

Restez là, tous.--Il faut, si j’obtiens l’avantage, Qu’aussitôt votre accord la soutienne et l’engage.

MADAME LEBONNARD

C’est cela... laissons-les.

_Mme Lebonnard, Blanche et le Marquis sortent._

_Robert ouvre la porte de gauche, au fond, et appelle: «Jeanne!»._

SCÈNE IV

ROBERT, JEANNE.

ROBERT, appelant.

Jeanne?

JEANNE, entrant.

Je viens de voir Mon père. Tu l’as mis, mon frère, au désespoir!

ROBERT

Pouvions-nous lui cacher un bruit qui court la ville?

JEANNE

Tu devais lui cacher ta malice inutile, Car rien ne changera mes résolutions.

ROBERT

Tu sais tout?

JEANNE

Et j’épouse André.

ROBERT

Comment!

JEANNE

Voyons, Dois-je l’abandonner dans le malheur, mon frère?

ROBERT

Mais tu ne songes pas aux suites?

JEANNE

Au contraire; J’y songe, et je les veux!--oui, toutes!

ROBERT

Tu veux donc Faire mon désespoir, à moi, Jeanne?

JEANNE

Pardon; Je ne te comprends plus. Dis toute ta pensée... Est-ce que Blanche?...

ROBERT

Oui, je perds ma fiancée A ton mariage!

JEANNE, attendrie et prête à fléchir.

Oh! mon pauvre frère! Quoi! Blanche ferait cela!... Tu vas donc souffrir, toi? Mais alors...

ROBERT, vivement.

Ah! j’avais compté sur la noblesse De ton cœur!...

JEANNE, se raidissant contre elle-même.

Eh bien! non, non! ce serait faiblesse! Je méprise ce vil, ce rusé compliment De l’égoïste adroit qui cherche un dévoûment! Je sens que je perds tout pour un point que je cède, Et l’entêtement seul peut me venir en aide! Ah! Blanche a dit cela? Blanche ferait cela! En ce cas, sois heureux, mon frère, et pleure-la! Pleure: elle t’aimait mal et n’est pas généreuse; Sois heureux: tu le sais à temps... j’en suis heureuse!

ROBERT

Folle!

JEANNE

Assez!--Je n’accepte injure ni conseil; Je sens ma volonté, ma colère, en éveil... Respecte en moi, Robert, ta sœur, ta sœur aînée.

ROBERT

Non! tu ne seras pas à ce point obstinée! Est-ce que tu pourrais, est-ce que tu voudras M’arracher l’avenir que j’ai là, dans mes bras, Et la désespérer, elle, en me brisant l’âme!

JEANNE

Mais c’est ton égoïsme, et lui seul, qui réclame, Mon frère!--Et si je viens, moi, te dire à mon tour «J’aime aussi, moi, mon frère, et j’ai droit à l’amour,» Peut-être est-ce à ton tour de faire un sacrifice?

ROBERT

Soit. Mais Blanche du moins (rends-lui cette justice) N’a pas les mêmes torts que moi; tu l’avoueras; Elle m’aime, elle souffre.

JEANNE

Elle ne t’aime pas.

ROBERT

Ce qu’elle fait, c’est son devoir. Noblesse oblige.

JEANNE

Son devoir, ce serait de t’aimer mieux, te dis-je; Elle ne t’aime pas ou du moins pas assez... Quand le destin nous lie à d’heureux fiancés, C’est pourqu’ils soient plus forts dans toutes les batailles, Et le jour de défaite est un jour d’épousailles!

ROBERT

Quelle tête de fer elle a!

JEANNE

J’ai reconnu Qu’il faut ça,--pour défendre un cœur trop ingénu. Tu disais l’autre jour, tu m’as fait mieux comprendre Qu’on est lâche aisément, à force d’être tendre! Le dévoûment n’est bon que s’il produit le bien. Oui, c’est beau d’être fort!... Je ne céderai rien.

ROBERT

Au nom de l’amitié solide qui nous lie, O Jeanne!

JEANNE

Et ne crains pas, Robert, que je l’oublie!

ROBERT

D’une amitié que rien jusqu’ici ne troubla...

JEANNE

J’ai pris parfois un peu de peine pour cela.

ROBERT

Au nom de notre mère!...

JEANNE

Ah! le nom de ton père Nous eût mieux rapprochés!...

ROBERT

Elle me désespère!

_Il s’éloigne. Jeanne s’assied et réfléchit tristement. Il revient tout à coup vers elle._

ROBERT

Jeanne, veux-tu causer avec Blanche, un moment?

JEANNE

A quoi bon, si tu m’as bien dit son sentiment!

ROBERT

Elle t’aime.

JEANNE, amèrement.

Crois-tu?

ROBERT

Veux-tu que je l’appelle?

JEANNE

Non!

ROBERT

Si.--Tu prendras mieux ce qui te viendra d’elle.

_Jeanne demeure plongée dans ses réflexions. Il sort, ramène Blanche et disparaît._

SCÈNE V

JEANNE, BLANCHE.

JEANNE

Venez-vous en amie?

BLANCHE

Assurément; pourquoi Viendrais-je en ennemie?

JEANNE

Êtes-vous contre moi Ou non?

BLANCHE

Je suis pour toi,--contre ton mariage.

JEANNE

Contre et pour moi! j’entends assez mal ce langage. Vous vous opposez à mon mariage?

BLANCHE, très ferme.

Oui. Ou plutôt,--n’ayant pas ce droit,--dès aujourd’hui...

JEANNE, presque méprisante.

Je sais. Vous renoncez... au bonheur de mon frère!...

BLANCHE

La douceur t’allait mieux!

JEANNE

Ma force est le contraire De la vôtre, qui sait repousser sans retour: Mon énergie à moi, c’est encor de l’amour!

BLANCHE

Voyons, tu le connais à peine ce jeune homme? Où, quand l’as-tu jugé? Tu crois l’aimer! En somme, Tu ne peux pas encor l’aimer si fortement! C’est ta pitié qui va vers lui!... Du dévoûment? Prends garde! On ne peut pas être longtemps sublime.

JEANNE

Sais-tu bien depuis quand je l’aime et je l’estime?

BLANCHE, dédaigneuse.

Du jour de la première «ordonnance?»

JEANNE

Mais oui! Et que peut ce détail si plaisant,--contre lui? Ce facile dédain m’étonne, sur vos lèvres... Je souffrais mille morts, le sang brûlé de fièvres; Il m’aidait à souffrir, il combattait mon mal. Les misères du corps, eh! oui, c’est trivial! Mais seul il sait aimer celui qui les supporte Dans une femme, et l’aime encor malade ou morte!

BLANCHE

C’est très bien, mais...

JEANNE

C’était l’angine, un mal hideux... On éloigna ma mère et Robert, tous les deux. Marthe ne voulut pas me quitter, bonne vieille, Et le brave docteur, l’inconnu de la veille, Avec mon père, et seul... courbé sur mon chevet, Respirait l’agonie affreuse!... et me sauvait!... Ah! j’estime à son prix ce calme et froid courage, Qui se bat sans éclat, sans faste, sans tapage, Se dévoue à toute heure, et qui meurt au besoin En signant «l’ordonnance» au droguiste du coin! Je ne vous croyais pas capable d’en sourire.

BLANCHE

Nous nous éloignons fort de ce qu’il faudrait dire. Tu connais ce procès scandaleux?...

JEANNE

Dont il est La victime,--oui.

BLANCHE

Bien;--et crois-tu, s’il te plaît, Que tes amis voudront recevoir?...

JEANNE

Je renonce Aisément à si bons amis!

BLANCHE

Belle réponse Mais, Jeanne, tu seras réduite à voir... qui donc?

JEANNE

Des vaincus comme nous, des cœurs à l’abandon.

BLANCHE

Tous les gens comme il faut, la belle clientèle, Vous fuiront.

JEANNE

Nous aurons celle qui n’est pas belle, Vos méprisés,--les gens comme il n’en faudrait pas!

BLANCHE

Oui, tu réponds à tout! mais tu nous céderas, O Jeanne,--car ton frère et moi, Jeanne, oui, moi-même, Tu nous aimes, enfin? Et tu sais si je l’aime!

JEANNE

Épouse-le donc.

BLANCHE

Si tu persistes,--jamais!

JEANNE

Tu ne l’aimes donc pas, Blanche! Si tu l’aimais, Rien ne t’empêcherait d’être à lui, rien au monde! De quoi l’accuses-tu? Que ton cœur me réponde! Quelle faute est la sienne? Est-il autre aujourd’hui Qu’hier, parce que moi j’épouse (et malgré lui!) En bonne fiancée, en bonne et brave fille, Un homme malheureux, mais droit, dont la famille Commit des fautes?... Tiens, je suis surprise!... En quoi, Robert, mon frère, a-t-il démérité de toi?

BLANCHE

Fille d’une famille ancienne, noble et haute, Je n’y verrai jamais de tache par ma faute; Je n’y veux pas de nom qui trouble mes aïeux Et rappelle un passé de honte à tous les yeux!

JEANNE

Ce n’est que ton orgueil qui tranche du sublime.

BLANCHE

On doit fuir le scandale: il aggrave le crime.

JEANNE

Fuis le coupable seul!

BLANCHE

Seul,--mais jusqu’en son nom!

JEANNE, avec une sorte de pitié dédaigneuse et irritée.

Ah! toi, tu ne peux pas changer ta race, non!... Vous ignorez encor la justice nouvelle! Vous n’avez plus pour vous le Dieu qui se révèle Et vous ne croyez plus, mais vous ne pensez pas! Vous répétez, devant la croix qui tend les bras, Ce que vous ont appris vos livres de prière, Mais vous êtes sans foi ni raison, sans lumière! Quant à la charité, la charité pour vous C’est de donner parfois aux pauvres quelques sous, Mais la sainte pitié qui va de l’âme à l’âme, Qui saurait au besoin vivre auprès d’un infâme, Qui partage les maux d’autrui plus qu’à moitié, Qu’en faites-vous?... Ma sœur, au nom de la pitié...

BLANCHE, s’éloignant.

Adieu...

JEANNE, courant à elle.

Non! sur ce mot, nous devons nous entendre!

BLANCHE

Il est déjà trop tard pour redevenir tendre, Et vous m’avez blessée, en le prenant si haut.

JEANNE, d’un accent de tendre prière.

Laisse-moi faire en paix mon devoir: il le faut, Blanche!--Je t’ai blessée?... eh bien! je t’en supplie, Pardonne-moi. C’était dans la colère. Oublie; Et moi j’oublierai tout aussi, je te promets.

BLANCHE

Je le regrette bien pour vous, mais non, jamais Blanche d’Estrey n’aura cet homme pour beau-frère. Dans un instant, je vais quitter, avec mon père, Et pour n’y plus rentrer, cette maison. Adieu.

JEANNE

Le voilà bien, l’orgueil de la race! Oh, mon Dieu Oui!--et j’avais raison d’en parler tout à l’heure! Le voilà tout entier. Je supplie et je pleure, Je parle avec mon cœur?... l’orgueil seul me répond. Tenez, Blanche, en voyant l’égoïsme profond Opposer à l’amour des titres de noblesse, Quelque chose de vous, au fond de moi, me blesse... Je me sens peuple!... Et j’ai, moi, le remords chrétien De haïr votre sang, dans la fierté du mien!

BLANCHE

Ces violences-là ne peuvent pas m’atteindre: Nous savons dédaigner.

JEANNE

Et nous, nous savons plaindre.

_Les deux jeunes filles font un mouvement pour se séparer de nouveau. Blanche, près de sortir, se retourne vivement._

BLANCHE

Ah! Jeanne, plains-moi donc! plains-moi de tout ton cœur, Car j’aime! et je me fais souffrir avec rigueur. Plains-moi de tout ton cœur, car j’ai l’âme brisée! Je sors de ce cruel débat, tout épuisée; Oui, l’éducation, mes préjugés, ma foi, Les fiertés qu’on m’apprit se révoltent en moi, Jeanne,--et je ne peux pas les réduire. Impossible! J’ai fait un long effort pour paraître insensible. A quoi bon m’attendrir? Je suis faible tout bas: C’est déjà trop!--Plains-moi, Jeanne... Je ne peux pas!

_Blanche va pour sortir, mais le marquis entre suivi de Mme Lebonnard._

BLANCHE, seule, sanglotant.

Oh! mon Dieu!...

_Elle tombe dans les bras de son père._

SCÈNE VI

LE MARQUIS, Mme LEBONNARD, BLANCHE, JEANNE.

MADAME LEBONNARD, allant à Jeanne.

Est-ce que?... je ne veux pas le croire!... Tu persistes malgré cette vilaine histoire?

JEANNE

Oui.

_Elle sort._

SCÈNE VII

LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, ROBERT.

LE MARQUIS, sèchement à Mme Lebonnard.

Elle persiste?

_Robert entre._

MADAME LEBONNARD

Oui.

LE MARQUIS, à sa fille.

Partons, c’en est assez!

_Blanche tombe assise; il reste auprès d’elle avec Robert._

SCÈNE VIII