Le Père Lebonnard

Part 3

Chapter 33,577 wordsPublic domain

Allons, tu m’as touché le cœur, mon grand jeune homme! Cours donc à tes plaisirs...

_Prenant son portefeuille._

J’ai là certaine somme... Que Jeanne me demande...

_Il la regarde._

Une dette de jeu?

JEANNE, d’un air confus, baissant la tête pour le compte de son frère.

Oui!

LEBONNARD, se tournant vers Robert.

Soit; mais, enfin, songe à travailler un peu! Pourquoi veux-tu rester un avocat sans cause? Tu vas te marier?... Il faut faire autre chose Que des dettes!... Écris... Défends les malheureux! Les plus à plaindre sont muets. Parle pour eux. ... Si j’étais à ta place... ah!...

_Gaîment._

Allons, oui, démarre. Malgré toi ta malice est là qui se prépare!... Sauve-toi!

ROBERT

Mon bon père!... Et toi, merci, ma sœur!

_Il sort vivement._

_Lebonnard et Jeanne se regardent un instant en silence._

SCÈNE II

LEBONNARD, JEANNE.

JEANNE, répondant au regard de son père.

Vous voyez qu’il est bon.

LEBONNARD

Tant mieux, s’il a du cœur!

JEANNE

Il est un peu léger;--c’est son âge.

LEBONNARD

Oh! la vieille!

JEANNE

Vous vous moquez!

LEBONNARD

Va, va, juge, blâme, conseille; Moi, je souris: ton air maternel est charmant. ... Quant à Robert,--s’il m’aime et s’il t’aime vraiment Je le saurai bientôt... Peut-être aujourd’hui même.

JEANNE

Comment?

LEBONNARD

C’est mon secret... Et s’il est bon, s’il t’aime, S’il a du cœur...

JEANNE

Eh bien?

LEBONNARD

Eh bien!... j’en conviendrai.

JEANNE

Vraiment!... c’est bien heureux!...

_Avec câlinerie._

Père dénaturé!

LEBONNARD, rêvant.

Bah!... tes enfants seront le progrès de mon âme! Mon Dieu, oui!... tu seras tout à l’heure une femme, Une mère; et ton fils sera bon, sera beau! Sa petite âme en fleurs croîtra sur mon tombeau; Ce fier jeune homme aura tes vertus et ta grâce... Et je suis un pauvre homme... et ce sera ma race!

JEANNE, tristement.

Mais d’abord savez-vous si je me marierai?

LEBONNARD

Toi?

_Il soupire._

JEANNE

Qu’avez-vous donc?

LEBONNARD

J’ai... que j’attends ton André!

JEANNE, avec volubilité.

Lui! Quand? Pourquoi? Comment? Ah! je crains et j’espère... Revient-il de lui-même? ou si c’est vous, mon père?... Oui, c’est vous!... Moi, depuis l’éclat de l’autre jour, Sans oser l’espérer, j’attendais son retour... Ce que ma mère a pu lui dire, je l’ignore. Qu’il m’aime, j’en suis sûre... et n’en sais rien encore! J’ai peur surtout,--s’il a cru, lui, que je l’aimais,-- Qu’à présent il soit plus malheureux que jamais!

LEBONNARD, enchanté.

Ta, ra, ta, ta!... C’est bien. Ton choix est bon, petite, Très bon,--et je l’avais deviné tout de suite. J’ai mes renseignements à présent--les meilleurs! Ses maîtres l’estimaient beaucoup. Pauvre d’ailleurs, Timide, honnête et fier. J’ai tout pesé, tu penses! Son âge et son mérite... Il a des récompenses D’honneur, pour ses travaux et son courage,--tout!

JEANNE

Je savais bien!

LEBONNARD

Tu peux l’aimer, l’aimer beaucoup!

_Avec gravité._

Et même il est utile, il est juste qu’on l’aime. Je sais ce que je dis: c’est l’honnêteté même... C’est un cœur solitaire... un peu comme le mien... A sauver.--Sauve-le, Jeanne... tu sais si bien! ... Donc, il ne t’a rien dit?

JEANNE, finement.

Quand on aime, on devine.

LEBONNARD, secouant la tête.

La malice du diable est quelquefois divine.

JEANNE, poursuivant.

J’ai su lire en son cœur, qu’il ne m’a pas ouvert; J’ai deviné, sans lui, qu’il a toujours souffert! J’avais bien vu qu’il m’aime et n’ose pas le dire. C’est comme moi...

LEBONNARD

Vraiment?--Eh bien, je viens d’écrire A ce brave garçon: «Venez». Il va venir. A cause de ta mère, il faut vite en finir. J’entends vous fiancer... vous donner l’un à l’autre... ... Je suis pourtant jaloux!... Quel supplice est le nôtre, Les pères,--quand il faut donner, comme cela, Nos enfants!... Ah! je veux que Marthe (préviens-la) Dès que je sonnerai, t’appelle tout de suite...

_Souriant._

Je peux avoir besoin de ton secours, petite... C’est l’heure. Laisse-moi.

SCÈNE III

LEBONNARD, JEANNE, MARTHE.

MARTHE, avec un peu d’embarras.

Le médecin est là. Il attend.

LEBONNARD

Fais entrer.

MARTHE

Monsieur... il attendra!

_Elle se rapproche d’eux avec un peu d’embarras._

Alors, nous avions eu tous deux la même idée? J’ai donc vu clair?... Et vous, vous êtes décidée, Mademoiselle?... Eh bien, vous avez eu bon goût. Le premier jour qu’il vint, il vous plut tout d’un coup, Et j’ai compris... Des fois, l’amitié, ça vient vite! A preuve qu’à moi-même il m’a plu tout de suite Pour vous!--Je vous dis ça pour vous encourager, Car madame, bien sûr, va nous faire enrager: Elle ne l’aime pas!

LEBONNARD, inquiet.

Il y a quelque chose?

MARTHE

Elle parle à Robert... Quelquefois, elle cause Toute seule...

LEBONNARD

Et Robert?

MARTHE

Oh! lui, le cher enfant,

_A Lebonnard._

Il vous aime... il répond très bien.

_A Jeanne._

Il vous défend Toujours. Enfin, voilà; je dis ce qu’il faut dire. On le marie aussi... J’ai donc fini de rire, Monsieur,--et nous serons bien seuls... Enfin, voilà.

_Lebonnard lui presse la main en silence. Marthe s’éloigne._

LEBONNARD, à sa fille qui est tout près de sortir.

On ne m’oubliera pas trop vite?

JEANNE, revenant à lui pour l’embrasser.

Oh! cher papa!

_Elle sort._

SCÈNE IV

LEBONNARD, ANDRÉ.

ANDRÉ, entrant.

Vous m’avez appelé; j’arrive à l’heure dite. Rien de fâcheux pourtant n’appelle ma visite, J’espère?

LEBONNARD, lui faisant signe de s’asseoir près de la table.

Non, monsieur... ma fille va très bien, ... C’est d’elle qu’il s’agit pourtant...

_Mouvement d’André._

Ne craignez rien!

_Il s’assied en face d’André: puis, après une hésitation, il affirme brusquement_:

Vous l’aimez.

ANDRÉ, se levant.

Moi, monsieur!

LEBONNARD

Oui, vous... Elle vous aime.

ANDRÉ

Elle!

LEBONNARD

Oui, je le sais, mon Dieu, par elle-même!

ANDRÉ

Oh!

LEBONNARD, lui faisant signe de se rasseoir.

Ma femme aura pu, faute d’en rien savoir, Se tromper l’autre jour, monsieur, sur son devoir. Ce qu’elle vous a dit--bien que je le suppose-- Je n’en sais rien!... Mettons le passé hors de cause, Et marchons!... On vous aime, et c’est un très bon point. Vous aimez mon enfant... je ne m’y trompe point! Eh bien! moi qui vous sais un homme digne d’elle, Je vous dis: «Aimez-la, mon fils, d’un cœur fidèle; «C’est mon bien, mon seul bien, le meilleur, le plus doux: «Prenez-le moi, je vous l’apporte: il est à vous.»

ANDRÉ, contraint.

Je suis surpris, monsieur...

LEBONNARD, un peu décontenancé.

La surprise... sans doute... Mais j’attendais... la joie... Ai-je fait fausse route? Vraiment, vous recevez mes avances d’un air...

_Un court silence._

Non, morbleu, vous l’aimez!...

ANDRÉ, vivement, avec fermeté.

Oui, votre cœur voit clair, Mais je m’étais juré de souffrir en silence.

LEBONNARD

Et pourquoi donc? Son cœur vers le vôtre s’élance... Je le sais, moi qui sens qu’on me laisse pour vous! Pourquoi donc hésiter? Il vous sera si doux!

ANDRÉ

Je ne peux pas entrer en lutte...

LEBONNARD, pouffant de rire, avec une ironie et un dédain comiques.

Avec ma femme?

_Prenant à deux mains tout son courage._

Allons donc!... je vous crois plus de fermeté d’âme!

ANDRÉ

Elle a, pour votre fille, un fiancé choisi... Et moi...

LEBONNARD

Le Martignac?... C’est vous qu’on aime.--Ainsi!

ANDRÉ

Mais...

LEBONNARD, bondissant; avec éclat, puis avec volubilité.

Mais pardieu! ça n’est pas comme ça qu’on aime! Ce que je dis pour vous, dites-le donc vous-même!... Quand on aime, on se moque un peu des bons parents, De leurs motifs, et des obstacles les plus grands! Et vous m’opposez,--vous,--mes raisons de famille? C’est absurde! et moi seul ici j’aime ma fille!... Oui, moi seul!--et je veux son bonheur assuré! Et malgré femme et fils,... malgré vous... je l’aurai, Je le ferai... Tenez, j’ai peur, si je raisonne, D’avoir peur! Je ne prends plus conseil de personne, Je marche droit, tout droit, sur l’obstacle, sans voir, Sans réfléchir... Voilà l’amour,--et le devoir.

ANDRÉ

Ah! monsieur, ce n’est pas mon cœur qui vous résiste!...

LEBONNARD, s’installant comme un homme qui n’a plus qu’à écouter.

Enfin!--Allez.

ANDRÉ

Mais, je vous dois un secret triste Qui va mettre entre nous un obstacle absolu: Et si vous en souffrez, vous l’aurez bien voulu!

LEBONNARD

Allez!...

ANDRÉ

Ah! certes, j’aime! et de toute mon âme. Oui, cette douce enfant, grave comme une femme, A pris--et pour toujours,--mon cœur! oui, j’ai rêvé Le bonheur,--oui, j’ai fait ce rêve inachevé! J’ai dit: «Voici l’amour et l’honneur--la famille! «L’amour dans le devoir et l’orgueil.»

LEBONNARD

Oh! ma fille!

ANDRÉ

Que de fois j’ai failli, quand j’ai pressé sa main, Dire: «A toujours,» au lieu de lui dire: «A demain!» Mais je pensais bientôt: «Cette ville est petite; L’Église y fait la loi; le préjugé l’habite...» M’aimait-on?... Que savais-je?... et, faute de savoir, Je gardais mon secret pour garder mon espoir. Si mon cœur s’est trahi, ça n’est pas de ma faute!

LEBONNARD

Bien.

ANDRÉ

Oui, je sais combien vous avez l’âme haute! Mais quand vous apprendrez vous-même...

LEBONNARD, fermement et vivement.

Épousez-la D’abord.--Nous reviendrons après sur tout cela. C’est assez.

_Lui tendant la main._

Vous venez d’agir en honnête homme.

ANDRÉ

Mais... vous ignorez...

LEBONNARD

Moi? rien!--Je sais qu’on vous nomme André, Pierre, François. Ça n’est pas très malin: J’ai tous vos titres, là: ce tiroir en est plein. Médecin, vous avez été d’une bravoure... Tenez, quand on marie une fille, on s’entoure De cent précautions: on espère toujours Un obstacle!--On hésite. On appelle au secours Tous les renseignements, les journaux, mille choses... Et tout est là...

_Il frappe sur le tiroir de la table._

ANDRÉ, secouant la tête.

Non.

LEBONNARD, ouvrant le tiroir.

Si... Les _Annales des Causes Célèbres_;... le procès?...

ANDRÉ, frappé.

Ah!

LEBONNARD

Votre père eut tort, Eût-il cent fois raison,--de le crier si fort. Il avait une fille;--et je dis que, pour elle, Il devait étouffer cette horrible querelle, Ces détails... Mais enfin, vous n’êtes là pour rien.

ANDRÉ, simplement.

Je suis le fils de l’adultère.

LEBONNARD

Oui?--Eh bien, Après?

_Il va donner un coup de sonnette._

ANDRÉ

J’ai cru devoir, la honte étant trop forte, Quitter son nom pour l’un des prénoms que je porte.

_Saisissant le journal._

Et puis, n’est-ce rien, ça? l’outrage triomphant De leurs fausses pitiés sur mes malheurs d’enfant? Regardez. L’avocat, d’abord, verse une larme; Mon enfance touchante un moment le désarme... Mais tout à coup le style injurieux reprend... Voyez:

_Lisant._

«Pauvre écolier qui trop tôt seras grand, «Tu maudiras la vie, un jour!--Va, rêve et joue... «Tu te réveilleras souillé par cette boue!...»

_Il froisse le journal._

En effet,--tout est là, dans le moindre détail! Que pouvais-je donc faire? Il restait le travail: Je n’ai connu que lui. Pas d’amour. Rien. Ma tâche. Pas d’amitié; non, rien; le travail sans relâche; Et dans ma soif d’oubli,--fort d’un grand désespoir,-- De ma honte, j’ai fait l’aiguillon du devoir! Mais là, tout est gravé... Cette histoire est écrite!... Jusqu’au déguisement de la coupable en fuite!... Ah! je rachèterais ces lignes de mon sang!... Mais il ne voit donc pas qu’il damne l’innocent, Celui qui le dénonce à la pitié publique?...

_Il rejette le journal sur la table._

Monsieur, voilà ma plaie, et ma pensée unique; Et je n’offrirai pas--l’amour me le défend-- La dot de mon malheur à votre chère enfant.

LEBONNARD, appelant à pleine voix.

Jeanne!

ANDRÉ, troublé.

De grâce!

LEBONNARD

Allons, mon cher, laissez-vous faire.

ANDRÉ

Mais...

LEBONNARD

Soyez donc heureux, puisque je vous préfère! Le reste, à dire vrai, ne vous concerne pas... Plus un homme--arrivé haut--est parti de bas, Et plus j’admire en lui le mérite qui monte. Je vous estime plus qu’un autre, en fin de compte, Et c’est justice... Allons, attendez-moi...

_Il va vers la porte, puis se retourne et s’apercevant qu’André cherche à se dérober_:

Morbleu, Bougeons pas!

_Même jeu._

Bougeons pas!

_Appelant._

Jeanne!

_Se retournant encore et allant à lui_:

Attendez un peu: Votre bras...

_Il met le bras du docteur sous le sien._

Sans ça, vous m’échapperiez peut-être.

_Appelant plus haut._

Jeanne!--Tenez-vous bien... l’ennemi va paraître.

SCÈNE V

LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE.

LEBONNARD, à Jeanne; tenant toujours le docteur à son bras.

C’est gentil, n’est-ce pas, deux hommes, dont un vieux, Qui s’estiment et qui s’aimeront toujours mieux?

JEANNE

Mon père...

LEBONNARD

Tout est prêt: le voile et la couronne, Ma fille...

_Il va la prendre par la main._

Es-tu contente?

JEANNE, très doucement.

Oh, oui!

LEBONNARD, ému.

Je vous la donne.

ANDRÉ

Elle!... à moi!... Ah! monsieur, personne jusqu’ici, Homme ou femme, ne m’a jamais aimé; merci.

LEBONNARD

Embrassez-la, mon fils... c’est votre fiancée.

ANDRÉ, avec ravissement, debout devant Jeanne, dont il n’approche pas.

Ma fiancée?... à moi?... Ah! la nuit est passée! Un enchanteur joyeux transforme mon destin, Et je vois dans mon cœur le rayon du matin.

JEANNE

M’aviez-vous reproché, l’autre jour, quelque chose, A moi? Rien ne fut dit en mon nom, je suppose?

ANDRÉ

On m’avait dit,--et j’y croyais, en vérité!-- Qu’un amour plus heureux allait être accepté, Et moi--qui voulais vivre et mourir solitaire!-- J’ai souffert en jaloux, sans pouvoir vous le taire, Comme si, dès longtemps, tout en baissant les yeux, Vous m’eussiez accordé des droits mystérieux!

JEANNE

Ils étaient accordés; mon cœur était au vôtre: Je les avais sentis se vouer l’un à l’autre.

ANDRÉ

Votre cœur, malgré tout, trouvera dans le mien L’âpre ressouvenir de mon malheur ancien.

JEANNE

Quel qu’il soit, j’ai compris qu’il élève votre âme, Et c’est pour aider l’homme à souffrir--qu’on est femme.

LEBONNARD, rapprochant leurs mains.

Mêlez vos mains--puisque vos cœurs s’étaient unis. Ah! mes pauvres enfants! comme je vous bénis!

SCÈNE VI

LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE, Mme LEBONNARD.

MADAME LEBONNARD, entrant, ironique et assez calme. Elle tient un réticule dont elle paraît fort occupée.

C’est fort touchant... On fait, sans moi, les accordailles!

LEBONNARD, clignant de l’œil.

Voilà les grands chevaux... pour les grandes batailles!

MADAME LEBONNARD

Non! je n’ai jamais vu de procédé pareil! Quoi! sans consentement de ma part, ni conseil Même, vous disposez, en maître, à votre idée, --Sans que, par politesse, il me l’ait demandée,-- En faveur de monsieur, de notre fille,--vous? Cela ne peut aller ainsi, mon cher époux! Doucement!... Nous allons causer tous quatre ensemble.

LEBONNARD

Vous saviez mes projets arrêtés, il me semble? Je vous les ai laissé deviner clairement.

MADAME LEBONNARD

Et vous ai-je donné, moi, mon consentement? Non! et, sur mon enfant, mon dessein est tout autre: J’ai mon futur à moi, si vous avez le vôtre!

LEBONNARD

Moi, j’ai celui de la future! c’est le bon!

ANDRÉ

Cher monsieur Lebonnard, permettez-moi (pardon, Madame!) de ne pas demeurer davantage. C’est sur l’accord commun qu’on scelle un mariage, Et votre fille--j’en suis sûr--ne voudrait pas Que le nôtre se fît sur de pareils débats. J’avais mes raisons, moi, pour n’oser pas prétendre A l’honneur, au bonheur d’être un jour votre gendre, Mais comme j’aime bien, vraiment, profondément, J’acceptais, malgré moi, cet avenir charmant. J’ignorais,--bien qu’hier je l’eusse pressentie, Madame,--la rigueur de votre antipathie: J’espère que le temps pourra la vaincre un jour: J’attendrai.--Mais le temps ne peut rien sur l’amour.

JEANNE, à André, lui tendant la main.

Merci.

_A sa mère._

Nous attendrons.

LEBONNARD, fermement, à André.

Vous avez ma parole.

_André sort._

SCÈNE VII

LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE.

MADAME LEBONNARD

Bien vous en prend, vieux fou, que je ne sois pas folle!

_Elle se dispose à ouvrir son réticule._

Écoutez...

LEBONNARD

Rien!... Sachez que nous nous marierons Comme il nous plaît. Vos ducs, vos comtes, vos barons, Nous n’en voulons pas.

MADAME LEBONNARD

Mais...

LEBONNARD

Cette dispute est sotte. Ma fille épousera, malgré votre marotte, Celui qu’elle aime. C’est, quoique jeune, un savant... Savez-vous ce que c’est? non? Lisez plus souvent!

_Il s’exalte._

Grâce aux savants partout, la douleur diminue! L’avenir vient!... Ma foi sociale est connue Dans cette ville,--et j’en veux faire un député-- Un bon,--qui parle!

MADAME LEBONNARD, entr’ouvrant son réticule.

Et dont on parle, en vérité!

_Voyant que Lebonnard va répliquer_:

Écoutez donc!... Lorsqu’on a raison, on écoute.

LEBONNARD

Voyons.

MADAME LEBONNARD, avec assurance.

En tout ceci, vous faisiez fausse route. Je me suis renseignée en bon lieu;--croyez-moi: Ce gendre ne fait pas notre affaire!

LEBONNARD, gouailleur.

Ah!--pourquoi?

MADAME LEBONNARD

J’ai cherché, trouvé... Bref, j’ai percé le mystère Dont s’entoure avec soin ce «_savant solitaire_.» J’aurais pu l’écraser d’un mot,--pauvre garçon!-- Mais, sûre qu’après tout vous entendrez raison, Et ne voulant, chez moi, de scène avec personne...

LEBONNARD

Bonne âme!

MADAME LEBONNARD, achevant sa pensée.

(Convenez que je suis vraiment bonne) ... Je n’ai rien dit dont il pût même être froissé.

LEBONNARD

Presque rien!

MADAME LEBONNARD, ouvrant enfin son réticule.

Vous allez connaître son passé!

_Elle tire de son réticule un journal qu’elle développe, et le tend à Lebonnard d’un air de triomphe._

Voici.

_Lebonnard prend le journal qu’André a tantôt rejeté sur la table et le présente à sa femme, ouvert, en lui désignant du doigt le passage qu’elle doit lire._

LEBONNARD

Voilà!

MADAME LEBONNARD, stupéfaite.

Eh bien?

LEBONNARD

Eh bien?

MADAME LEBONNARD, après avoir lu le journal que lui tend Lebonnard.

La même date!... Vous saviez cette histoire?

LEBONNARD

Avant vous, je m’en flatte.

MADAME LEBONNARD

Non! Je n’en reviens pas!... Et,--connaissant ceci,-- Vous l’acceptez encor pour gendre?...

LEBONNARD

Dieu merci!

MADAME LEBONNARD, tendant son journal à sa fille.

Alors, lis, Jeanne, toi!

_Hésitation de Jeanne qui regarde son père._

Je t’ordonne de lire!

LEBONNARD, à Jeanne, doucement.

Ne lis pas.

_A sa femme, avec force._

Vous n’avez pas le droit de lui dire...

MADAME LEBONNARD

... Ce qu’est son fiancé? que son nom est taré? Qu’un procès scandaleux?... Si,--je le lui dirai!

JEANNE

Que dit-on là-dedans contre André?

LEBONNARD

Rien, ma fille, Contre lui.

MADAME LEBONNARD

Mais il est d’une étrange famille!

LEBONNARD

Il n’est que malheureux... mais jusqu’au désespoir!

JEANNE

Au désespoir?... Je vois autrement mon devoir, Ma mère.--J’avais dit: «J’attendrai,» tout à l’heure... A présent,--je l’épouse...

MADAME LEBONNARD, furieuse.

Et moi...

LEBONNARD, se plaçant devant sa fille.

Jeanne est majeure, Ma femme!--Et je suis là, moi, pour la protéger.

MADAME LEBONNARD

Vous êtes un vieux sot!

LEBONNARD, avec sérénité.

Vous pouvez m’outrager; Ce sont là vos façons--et j’en ai l’habitude.

JEANNE, avec une dignité pleine d’énergie, se plaçant à son tour devant son père.

Et moi j’ai toujours vu payer d’ingratitude Mon père patient, martyr de sa bonté. C’est pour moi maintenant qu’il vient d’être insulté! Eh bien! je n’aurai pas la même bonté douce, Faible,--et je me révolte enfin, puisqu’on m’y pousse. Je vous aime,--et pourtant, à dater de ce jour, Ma justice saura mesurer mon amour!

MADAME LEBONNARD, étonnée, émue.

Jeanne!

JEANNE, attendrie, fait un mouvement vers sa mère.

Ma mère!...

LEBONNARD, arrêtant le mouvement de sa fille.

Non, Jeanne; ta cause est bonne.

_A sa femme._

L’un sur l’autre appuyés, nous ne craignons personne... C’est nouveau? C’est ainsi.

MADAME LEBONNARD, à Jeanne.

Tu veux donc, mon enfant, Qu’un inconnu?...

LEBONNARD, s’interposant de nouveau.

Pardon. C’est moi qu’elle défend.

MADAME LEBONNARD, hors d’elle-même.

On se repentira d’engager cette lutte!

JEANNE, faiblissant tout à coup, et suppliante.

Oh! ma mère!...

_Mme Lebonnard sort violemment._

SCÈNE VIII

LEBONNARD, JEANNE.

LEBONNARD

Comment! tu faiblis?... Je me butte, Moi.

_Criant du côté par où est sortie sa femme._

Nous sommes majeurs!... et nous épouserons, Sachez-le bien, qui nous voudrons... quand nous voudrons! Un docteur est le bien venu dans mon ménage: Les docteurs d’aujourd’hui savent soigner la rage... Attrape!

_Il revient._

Ah! vertubleu! Soit! nous aurons du bruit!... Un bon commencement d’action, et tout suit: On s’impose... Voyons, ne pleure pas, petite.

JEANNE

Dieu! quel chagrin!

LEBONNARD, se mettant à broder fiévreusement.

Oh! moi, la lutte, ça m’excite! C’est ta mère, il est vrai... c’est ma femme, vois-tu! Pour la première fois, je me suis bien battu; Et je deviens méchant, avec entrain, ma fille!... C’est mon Quatre-vingt-neuf, et j’ai pris ma Bastille!... Demain, Quatre-vingt-treize!... Ah! tiens, je suis surpris: Je comprends les excès!... Souris donc...

JEANNE, sortant.

Je souris...

LEBONNARD, accompagnant sa fille.

Ça ira, ça ira... Sois un homme, que diable!

SCÈNE IX

LEBONNARD, seul.

LEBONNARD

Comme les femmes sont faibles, c’est incroyable!

_Il chantonne entre ses dents._

Ah! ça ira, ça ira, ça ira! ..... à la lanterne ..... on les pendra!

_Apercevant Robert, il a un mouvement de frayeur qu’il réprime aussitôt._

Robert!... Bast! on verra si j’ai peur de Robert!

SCÈNE X

LEBONNARD, ROBERT.

LEBONNARD, agressif.

Je ne souffrirai plus ce que j’ai trop souffert; Et votre mère et vous...

_Changeant de ton brusquement, comme un homme qui se dérobe à toute explication._

Bref! laissez-moi tranquille! Tout ce que vous pourrez me dire est inutile!

_Il lui tourne le dos._

ROBERT, étonné.

Qu’avez-vous donc?

LEBONNARD, se retournant.

J’ai cru que vous saviez?...

ROBERT

Quoi? rien... Je cherchais Jeanne.

LEBONNARD, à part, s’encourageant lui-même.

Allons, tantôt il m’aimait bien: Je ne trouverai pas d’occasion meilleure.

_Haut._

Que diriez-vous, si vous appreniez tout à l’heure Qu’un homme, aimé par moi, galant homme parfait, Est le fils d’un amour coupable,--et qu’en effet Ont deux fois condamné les lois et la morale?

ROBERT, attentif.

Oh! c’est grave!... Quel est le héros du scandale?

LEBONNARD

Le scandale n’est rien qu’un vain bruit. C’est un mot.

_Il lui tend le journal._

Voici ce qu’après tout l’on vous dirait bientôt.

ROBERT, après avoir lu en silence, avec une expression de tristesse croissante et de dégoût.

Je plains ma sœur!

_Il rejette le journal sur la table._

LEBONNARD

Pourquoi?--Cet homme aura ma fille...

ROBERT, révolté; violemment.

Vous mettrez ce bâtard douteux dans ma famille?... C’est de la folie!...

LEBONNARD, réprimant une colère près d’éclater.

Ah!...

_Avec une douceur subite._

Tais-toi, mon pauvre enfant! Mon cœur a médité la cause qu’il défend. Et je dis que ce père eût dû quitter sa femme, Sans jeter, sur un brave enfant, ce doute infâme. Je dis que cet enfant vit avec dignité, Et que jamais malheur ne fut moins mérité.

ROBERT, haussant les épaules.

Je lui reprends ma sœur... et non pas mon estime!

LEBONNARD

Fort bien! mais l’innocent restera ta victime? Tu ne lui reprends rien... que son bonheur!... pourquoi? ... Cette estime cruelle est indigne de toi...

ROBERT

Cependant...

LEBONNARD