Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Chapter 6
--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait? reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes, comme ils me conduisaient à l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce temps-là, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras à la chaîne.
--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant jamais deux nuits de suite au même endroit, et le plus souvent à la belle étoile; recevant parfois l'hospitalité à Châteaubrun, dont le châtelain a été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais qui ferait plus sagement, dans vos intérêts, de vous prêcher le travail et une vie régulière. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous allez m'écouter. Je prends pitié de votre sort, et je vais vous rendre la liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tête levée, est-ce clair?
--Oh! vous avez raison, mon père, s'écria Émile, vous êtes bon, vous êtes juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompé?
--Il paraît que vous vous connaissiez déjà, dit M. Cardonnet.
--Oui, mon père, répondit Émile avec feu, Jean m'a rendu personnellement service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai vu ce matin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un enfant qu'il a sauvé. Jean, acceptez les services de mon père, et que sa générosité triomphe d'un orgueil mal entendu.
--C'est bien, monsieur Émile, répondit le charpentier, vous aimez votre père, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur Cardonnet, à quelles conditions ferez-vous tout ça pour moi?
--Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la direction.
--Travailler pour votre établissement, qui sera la ruine de tant de gens!
--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.
--Allons, dit Jean ébranlé: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes, d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc pour vous, jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?
--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée.
--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.
--Eh bien! je double; ta journée est de trente sous au prix courant du pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié, l'autre moitié étant consacrée à t'acquitter envers moi.
--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.
--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je n'aurai plus rien à bâtir.
--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous les jours de l'année sans désemparer?
--Excepté le dimanche.
--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie?
--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voilà déjà les fruits du vagabondage.
--Taisez-vous! dit fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le Jean n'a été lâche, et ce n'est pas à soixante ans qu'il le deviendra. Mais, voyez-vous, j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage. C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne, j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et à mon goût, à mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine.
--C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi, tu coucheras chez moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...
--En voilà bien assez pour me faire voir que je serai votre propriété et votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait.»
Et il se dirigea vers la porte.
Émile trouvait les conditions de son père bien dures; mais le sort de Jean allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire transiger.
«Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M. Cardonnet d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira en sus du salaire convenu ...
--Vrai? dit Jean ému.
--Accordé, répondit M. Cardonnet.
--Eh bien! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour bâtir une maison de garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.
--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!
--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'année, tu n'auras rien bâti et rien conservé.
--Vous prenez trop d'intérêt à moi: qu'est-ce que ça vous fait?
--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement, que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre.
--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille vous faire banqueroute?
--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.
--Ah! que vous êtes donc pressé de jouir! Eh bien! voyons, vous me donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi.
--Il paraît qu'il tient beaucoup à ce jour de liberté, dit Émile; accordez-le-lui, mon père.
--Je lui accorde le dimanche.
--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me prenez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ça me porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour moi.
--Eh bien, mon père vous donnera le lundi ...
--Taisez-vous, Émile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois heureuses, souvent puériles, il ne s'amuse que quand il peut travailler à des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses fantaisies, il devient flâneur, distrait et incapable d'un travail sérieux.
--Il est artiste, mon père! dit Émile en souriant avec des larmes dans les yeux, ayez un peu de pitié pour le génie!»
M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris; mais Jean, prenant la main du jeune homme: «Mon enfant, dit-il avec sa familiarité étrange et noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi, mais tu as dit la vérité! j'ai trop d'esprit d'invention pour le métier qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village, chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux comme moi, ils me disent: «Fais comme tu voudras, invente ça toi-même, mon vieux! suis ton idée, ça sera un peu plus long, mais ça sera bien!» Et c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ça me fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j'aime cela, vois-tu, mon garçon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, à moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas, quand même les gendarmes seraient là, et qu'il irait de la guillotine. Me vendre à vous corps et âme pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous êtes, et qu'il ne se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesurée. Je serais donc un manœuvre, travaillant à la corvée comme défunt mon père travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bête. Encore si vous donniez mon jour de récréation et de dédommagement, pour contenter mes anciennes pratiques et moi-même! mais rien!
--Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d'artiste commençait à être en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de toi; prends ce napoléon, et va te faire pendre ailleurs.
--On ne pond plus, Monsieur, répondit Jean en jetant la pièce d'or par terre, et quand même ça se ferait encore, je ne serais pas le premier honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau.
--Émile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde champêtre, cet homme qui est là sur le perron avec une petite fourche de fer à la main.
--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Émile effrayé.
--Ramener cet homme à la raison, à la bonne conduite, au travail, à la sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus traitable, et il me bénira un jour de l'avoir délivré de son démon intérieur.
--Mais, mon père, attenter à la liberté individuelle ... Vous ne le pouvez pas ...
--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les vagabonds. Obéissez, Émile, ou j'y vais moi-même.»
Émile hésitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champêtre d'arrêter Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et actuellement sans domicile avoué.
Cette mission répugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet lut son hésitation sur sa figure. «Caillaud, dit l'industriel d'un ton absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de récompense!--Suffit, Monsieur, répondit Caillaud.» Et brandissant sa pique, il partit d'un pas dégagé.
Il rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village, ce qui ne fut pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. «Sans ma mauvaise tête, se disait-il, je serais à présent sur le chemin du repos et du bien-être, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misère, errer comme un loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table ... Et puis, ce qui me fend le cœur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village où je suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j'ai tous mes amis et où je ne peux plus entrer que comme un chien affamé qui brave un coup de fusil pour avoir un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici; et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!»
En rêvant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées, «Non, pensa-t-il, il n'y a pas à dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!» Un merle chanta auprès de lui dans l'aubépine du buisson, «Tu es bien heureux, toi, lui dit-il, parlant tout haut dans sa rêverie, tu peux nicher là, voler dans tous ces jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde, sans qu'on te dresse procès-verbal.
--Procès-verbal, c'est ça, dit une voix derrière lui, je vous arrête au nom de la loi!»
Et Caillaud lui mit la main au collet.
VII.
L'ARRESTATION.
«Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que dut avoir César en se sentant frappé par Brutus.
--Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes ses forces pour être entendu aux environs, s'il se trouvait là quelque témoin; et il ajouta tout bas:--Échappez-vous, père Jean. Allons, repoussez-moi, et jouez des jambes.
--Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non, Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire l'office de gendarme, pour arrêter l'ami de ta famille, ton parrain, malheureux?
--Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse ... Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses poumons ... Allons donc! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean; faites mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.
--Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le cœur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main; ça m'étonne bien que M. Jarige ait pu se décider à me faire ce tort-là.
--Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.
--Alors, j'entends, et ça me donne envie de te battre pour t'apprendre à n'avoir pas donné ta démission tout de suite.
--Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner; c'est le mieux. Allez vous-en!
--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber, ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers, et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras à mon père que c'est son fils.
--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m'avez fait tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût trouvé sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?
--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n'oublierai pas, car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s'en était mêlée; mais, depuis que je sais que c'est une trahison de votre père, j'aimerais mieux me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure souche; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai ...
--Va-t'en, répondit Émile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me parler mal de mon père. J'ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n'est pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir?
--Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j'ai encore les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.»
Il partit comme un trait; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui.
«Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je blessé réellement? souffrez-vous?
--Ça ne va pas mal, Monsieur, répondit le rusé villageois; mais vous voyez bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air d'avoir été battu.
--C'est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t'en dire à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean. Je te suis de près, et le reste est mon affaire.
--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en clopant; car si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les deux jambes, et que j'ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira pas, et je serai destitué.
--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit Émile.
--C'est ça, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps tout brisé.
--Tout de bon? mais j'en serais désespéré, mon camarade.
--Eh non, Monsieur, ça n'est rien du tout: mais c'est comme ça qu'il faut dire.
--Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance; tu t'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé.
--Faites excuse, Monsieur, le délinquant n'a rien fait, le pauvre homme; c'est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m'a poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon homme, _baoun!_ voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et il accouru pour m'empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j'allais boire un coup, bien sûr! Mais qui a été bien content? c'est le père Jappeloup, qui s'est ensauvé pendant que je restais là, tout _essoti_ et ne pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac décroché.»
Émile, en reconnaissant que ce paysan à l'air simple et patelin avait beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour la meilleure fin, hésita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait à son aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître Caillaud.
«Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si pressé de suivre le même chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les jambes, qu'un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac, c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a battu cet homme, peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre sur votre compte une prétendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?
--Non, mon père, ce n'est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de renverser les gens en passant trop près d'eux; si je l'ai blessé, je suis prêt à lui en demander excuse et à l'indemniser ... En attendant, permettez-moi de l'envoyer à votre femme de charge, pour qu'elle lui administre le cordial qu'il réclame; et quand nous serons seuls, je vous dirai franchement comment il m'est arrivé de faire cette sottise.
--Allez, conduisez-le à l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de suite.
--Ah! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l'office, je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!
--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, répondit le jeune homme, et sois sûr qu'il n'y aura que moi de compromis.
--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ça serait, pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions?
--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.
--Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait; vous n'aurez jamais la tête de votre père!
--Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?
--Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté. Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait arrêter sans la moindre résistance, lorsque j'ai poussé rudement le garde pour le faire tomber, et cela je l'ai fait exprès.
--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la vérité; et le balourd s'est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant, quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une maladresse, mais un parti pris de votre part?
--Cet homme n'a rien compris à mon action, reprit Émile; il a été désarmé et renversé par surprise; je crois même qu'il a été un peu meurtri en tombant.
--Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part, j'espère!
--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe au fond de sa pensée! Votre magistrature s'arrête au seuil de la conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits.
--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?
--Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire.
--Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police correctionnelle? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança? Où alliez-vous si vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l'arrestation du charpentier? Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la justice et aux intentions bienveillantes que j'avais à son égard? Êtes-vous devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait vœu de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me braver? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c'est très-sérieusement que votre père vous interroge.
--Mon père, j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la honte et la douleur d'être arrêté; j'espérais devancer Caillaud, et persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la peine du délit. J'ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion, et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si j'ai mal fait, blâmez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu'il soit deux jours, pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d'heureuses inspirations.