Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1

Chapter 7

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--Émile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques instants, j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de laquelle je ne ferai point le pédant; mais contre ma volonté. Il y a là de votre part un immense orgueil et un manque de respect très-grave envers l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre; mais je vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me paraissez pas disposé à en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion sérieuse sur le fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de cette journée, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mère, et couchez-vous de bonne heure. Dès que l'ordre et le calme seront rétablis dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous désormais.

--Et jusqu'au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas irrité contre moi?

--Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile de n'être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.

--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Émile en embrassant son père.

--Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la municipalité.

--Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean?

--Je n'ai rien à répondre à une telle question; j'ai eu trop de confiance en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains points, et, jusqu'à ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas à des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille. C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai à travailler.

--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous éviter quelque fatigue!

--J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une addition.

--Des chiffres; toujours des chiffres!

--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.

--Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Émile en se retirant. Si, comme mon père me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui dépassent peut-être nos forces!»

La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés. L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il était encore impossible de régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait à s'écouler par dessus les écluses. L'industriel était grave et pensif; il s'irritait secrètement contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise, où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes, comme s'il se fût méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus mortifiante pour un cœur ardent et généreux.

Émile essaya de se consoler auprès de sa mère; mais la bonne madame Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait à tout le monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son âme était à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie, lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au même résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi et s'efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eût été possible de l'abuser lui-même.

Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse que parce que la rivière avait débordé.

«Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme tout cela était beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fête de te servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la terrasse; hélas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre même a été emportée, et l'eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des cailloux.

--Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps, je me ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'était arrangé; d'ailleurs, je l'ai vu: ç'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un instant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces pertes sont réparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus à plaindre!

--Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette odieuse rivière que je déteste à présent! O mon enfant! je déplore le jour où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de l'hiver, nous avions été inondés plus d'une fois, et il avait été forcé de recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut l'avouer. Son caractère s'aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et tout cela à cause de cette rivière!

--Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé?

--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs, dans l'espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la maudite rivière!»

Quand le soir vint, Émile s'aperçut que la journée lui avait paru démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien et qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois pour toutes; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant annonçaient une rage intérieure, plus pénible avoir que toutes les exclamations des autres à entendre.

Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait détestables; sa femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l'office, se donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre son mari et de ne pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien longtemps dans ce riche ménage.

On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu praticables dans l'obscurité, qu'Émile dut renoncer à se rendre à Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y avait été accueilli.

«Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'était écrié madame Cardonnet. Mais son mari avait ajouté:--Vous pouvez bien vous en dispenser. Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma cuisine avec mes ouvriers.

--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.

--Sa fille! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue de sa servante?

--Il l'a reconnue.

--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de reconnaître le père de cet enfant-là. Qu'elle soit charmante ou non, j'espère qu'Émile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps est sombre et les chemins sont mauvais.

--Oh! non, s'écria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure!

--Eh bien, demain, répondit Émile, très contrarié, mais soumis à sa mère; car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour l'affectueuse hospitalité que j'ai reçue.

--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais là se borneront, j'espère, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que j'ai l'intention de causer avec vous, Émile.»

Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun.

VIII.

GILBERTE.

La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul virginal d'un si beau monument.

De fait il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal, et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut de la grande tour du château on la voit s'enfoncer en mille détours dans des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.

Lorsque Émile eut franchi le pont qui traverse de vastes fossés, comblés en partie, et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en fleurs, il admira la propreté que l'écoulement des pluies d'orage avait naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de la ruine. Tous les plâtras avaient été entraînés ainsi que tous les fragments de bois épars, et l'on eût dit que quelque fée géante avait lavé avec soin les sentiers et les vieux murs, épuré les sables et débarrassé le passage de tout le déchet de démolissement que le châtelain n'aurait jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gâté, souillé et détruit toute la beauté de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châteaubrun. Ses vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le poste élevé qu'elles occupaient semblait destiné à dominer tous les éphémères travaux des nouvelles générations.

Quoi qu'il fût fier comme doivent et peuvent l'être les descendants de l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Émile fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et les habitudes du châtelain, ne cherchait à la provoquer ni à la repousser. Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, l'accueillit d'un air paternel, accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant:

«Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Émile; car je sais qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai! votre figure m'a plu dès le premier coup d'œil, et depuis que vous avez détruit les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi d'abord à l'écurie, je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons Charasson est occupé à faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez, cette fois, déjeuner avec nous; car nous sommes vos créanciers pour un repas que nous vous avons volé l'autre jour.

--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte, dit Émile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontés pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir.

--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres: il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume, ses griefs contre votre père. Mais nous parlerons de cela, et j'ai à vous remercier, pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la pacification; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas notre déjeuner de famille, et je vous déclare que je n'entrerai pas en pourparlers à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes, de peur de les oublier. Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bête à l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant ma porte; je veux même qu'elle y entre malgré son maître, s'il m'oublie.»

Janille, malgré l'économie parcimonieuse qui présidait à toutes ses actions, apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité; mais, pour l'honneur de la maison de son maître, elle eût vendu son dernier casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice généreuse que le présent qu'Émile lui avait fait à leur dernière entrevue, et celui qu'il ne manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de revenir.

«Mange, mon garçon, mange,» dit-elle en caressant le cheval d'un air qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré; puis, faisant un bouchon de paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.

«Laissez, dame Janille, s'écria Émile en lui ôtant la paille des mains. Je ferai moi-même cet office.

--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme? dit la petite bonne femme omni-compétente. Soyez tranquille, Monsieur, je suis aussi bonne à l'écurie qu'au garde-manger et à la lingerie; et si je ne faisais pas ma visite au râtelier et a la sellerie tous les jours, ce n'est pas ce petit évaporé de _jockey_ qui tiendrait convenablement la jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est comme tout ce qu'il y a ici, excepté ma fille qui est l'une et l'autre.

--Votre fille! dit Émile frappé d'un souvenir qui ôtait quelque poésie à l'image de mademoiselle de Châteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je ne l'ai pas encore vue.

--Fi donc! Monsieur! que dites-vous là? s'écria Janille, dont les joues pâles et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M. Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je suis demoiselle.

--Pardonnez-moi, reprit Émile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve.

--Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit Janille; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire à ma volonté. Quand je dis _notre fille_, c'est par amitié pour une enfant que j'ai quasi vue naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, où donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière, que je le dirais à tout le monde, quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez! monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que vous, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte.

--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de Châteaubrun en affectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille, tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as été pour elle plus qu'une mère s'il est possible!»

Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétré, le châtelain eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité habituelle.

«Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Émile va venir me tenir compagnie.»

Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste; mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs, qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là, sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus beaux peut-être pour les yeux d'un poëte et d'un artiste qu'ils ne l'avaient été au temps de leur splendeur.

Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le verger, couvert d'arbres vénérables, dont les branches noueuses et tortues, échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier, affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entrecroisement d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre d'énormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.

«Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage à Émile parmi ces ancêtres du verger; ils ne produisent plus guère que tous les cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent de cette vieille sève lente et généreuse! Quand j'ai racheté _ma terre_, tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a demandé grâce pour elles à cause de leur beauté, et bien m'en a pris de suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que quelques-unes produisent dans l'année sur la quantité, nous nous trouvons suffisamment approvisionnés de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a dû voir naître mon père, et je gage bien qu'il verra naître mes petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche? Voilà un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque année. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tête et jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez à l'automne! Tenez, voilà un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-dà, les vieux sont encore bons à quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des branches, élaguer, rogner, afin de contraindre la sève à se convertir en bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a l'expérience qui vous conseille autrement. Quand l'arbre à fruit a vécu cinquante ans sacrifié au rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand, au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait. Par exemple, voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectée: une amputation aussi considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se renouvelle plus assez vite pour supporter les opérations que peut subir la jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le bois mort, gratter la mousse et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est bien simple.»