Part 13
Nous avons passé chez la vieille amie de ma mère juste quinze jours, et si papa ne nous avait pas écrit lettre sur lettre qu’il voulait absolument que nous rentrions à La Marche, je crois bien que nous serions encore dans cet agréable séjour... Croiriez-vous, chère Yvonne, que nous avons même joué la comédie! La vieille amie de ma mère a un cousin, substitut à Saint-Geniès, et fort original; il fait des comédies de salon; c’est sous sa direction que nous avons joué une petite pièce de lui tout à fait charmante, intitulée: _Qui s’y frotte s’y pique!_ Nous avons eu un grand succès, je vous assure, chère amie, il y avait même quelques couplets que j’ai chantés, et qui ont eu les honneurs du _bis!_ Nous avions eu de nombreuses répétitions qui avaient été autant de parties de plaisir; les parents n’étaient pas autorisés à y assister, de cette façon vous comprenez quelle franche gaîté a présidé à ces répétitions! Il y avait surtout le frère d’une jeune fille, qui ne savait jamais son rôle, il avait des mines impayables, et, rien qu’à le voir, nous riions sans nous arrêter... Les costumes aussi avaient été très réussis. Le mien était en drap rouge, bordé de velours noir; j’avais un petit bonnet de dentelles, et un petit tablier rose avec des poches; je tenais une corbeille toute garnie de rubans roses et bleus, dans laquelle se trouvaient des fleurs artificielles que je devais jeter devant le premier rôle qui était une marquise. Après la comédie, on a dansé jusqu’à une heure du matin, et on a soupé très gaîment. Quel malheur que vous n’ayez pas été avec nous, chère Yvonne, car alors la fête aurait été complète! Mais, j’y pense, peut-être que ces plaisirs de campagne vous touchent peu, chère amie, habituée que vous êtes depuis trois mois (déjà!) à ceux de Paris, si dissemblables, je crois, des nôtres... C’est égal, il me semble que, même devenue Parisienne, je n’aurais garde d’oublier ce qui autrefois me réjouissait tant: n’ai-je pas un peu raison, chère amie?...
Depuis ma dernière lettre, rien de bien extraordinaire ne s’est passé à La Marche; il y a eu deux bals à la Préfecture; on a beaucoup jasé sur la toilette de la préfète; nous avions une invitation, et j’aurais assez aimé à assister à un de ces bals, mais justement mon père se trouvait un peu grippé, et puis je crois qu’il n’était pas fâché d’avoir un prétexte pour refuser au préfet, je ne sais pourquoi, bref, nous ne pouvions songer à aller seules, ma mère et moi...
Je passe fréquemment, en me rendant à mon cours de solfège, devant votre ancienne habitation qui n’est pas encore louée. J’aperçois, à travers la grille du jardin, le buisson de houx tout rempli de belles petites boules, et ça me donne envie, chaque fois, d’entrer et de les cueillir. Vous rappelez-vous, chère Yvonne, il n’y a pas plus de quatre ou cinq ans, les jolis colliers que nous faisions à nos poupées avec ces petits fruits rouges? Que tout cela est loin, mon Dieu! Nous voici de grandes et sérieuses personnes, à présent,--bonnes à marier, comme dit M. le vicaire!... Allons, ma chère Yvonne, que je vous souhaite, en terminant cette longue lettre, une bonne et heureuse année! Faites bien nos meilleures amitiés à Mme Martin-Martin, sans oublier M. Martin-Martin à qui mon père doit, je crois, écrire prochainement. Mille affectueux baisers de votre amie,
MARTHE BENOIT.
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Du _Petit Tambour_:
UNE LETTRE DE M. MARTIN-MARTIN
Nous sommes heureux de reproduire dans nos colonnes la lettre suivante, que notre rédacteur en chef, Antonin Canelle, a reçue de notre distingué député, M. Martin-Martin:
MON CHER CANELLE,
J’ouvre le _Petit Tambour_, et j’y lis le leader-article que vous consacrez à l’étude des douzièmes provisoires. Je n’ai pas besoin de vous dire que je m’associe entièrement aux critiques si pleines de sens que vous faites de ce que vous avez spirituellement dénommé: l’anse du panier gouvernemental, le sou du franc ministériel!--comme vous, je suis l’ennemi déclaré du système des cotes mal taillées et des demi-mesures, et j’estime qu’un gouvernement qui gouverne devrait être suffisamment fort, suffisamment prévoyant et armé, pour ne point se laisser acculer à des expédients qui ne tranchent rien, à des compromis où il ne saurait y avoir que des dupes... C’est précisément parce que mes convictions sont telles, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, même apparent, entre nous au sujet de cette apparente divergence, que je tiens à vous expliquer en deux mots et vous faire toucher du doigt, dans quel esprit je viens de voter les deux douzièmes provisoires demandés par le Gouvernement, et je m’empresse d’ajouter: appuyés par la Commission du budget.
Seules les situations exceptionnelles, et vous allez être de mon avis, expliquent et excusent les mesures exceptionnelles; or, ce qui me paraît exceptionnel au premier chef, c’est l’imminente Exposition. Au moment où Paris se couvre de palais, au moment où la France s’apprête pour des hospitalités augustes, j’estime que des soucis budgétaires ne doivent pas apparaître dans nos discussions, et altérer, ne fût-ce qu’un moment, la sérénité qui convient à des hôtes; je reprends votre image de tout à l’heure, mon cher ami: quand on attend du monde à dîner, il ne faut pas que les invités puissent vous entendre vous plaindre d’être volé par la cuisinière... Dieu merci, la France est encore assez riche pour demeurer lorsqu’il s’agit de sa dignité, de son prestige jamais terni auprès des autres nations, pour demeurer, dis-je, au-dessus d’un sacrifice financier, qui, dans l’espèce, ne saurait être d’ailleurs qu’un sacrifice momentané. Il a toujours été de notre crânerie, de notre gloire, à nous autres Français, de nous montrer beaux joueurs, qu’il s’agisse d’argent ou de sang! Lorsque le renom chevaleresque du pays est en jeu, sans compter nous dépensons l’un, comme nous avons su verser l’autre. Que certains nous traitent de jobards; cette _jobarderie_-là, c’est l’honneur, c’est le patrimoine glorieux de la France; et il nous reste quand même assez d’or encore pour que nous n’ayons pas besoin d’aller voler celui du Transvaal!
Mes sentiments les plus cordialement dévoués, mon cher Canelle, et, puisque nous sommes à la veille du 1er janvier, mes meilleurs vœux pour vous, pour le Plateau-Central et pour la France!
MARTIN-MARTIN,
Député.
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Du _Journal_ de Mademoiselle Martin-Martin.
... Je me suis levée d’assez bonne heure, j’ai tant à faire aujourd’hui! J’ai vivement déjeuné, je me suis habillée, coiffée (ce qui est le plus long), et j’ai été embrasser papa qui lisait la _Localité_, dans son lit. J’aurais aussi bien fait de me tenir tranquille, car il n’était pas de très bonne humeur: il m’a fait l’observation que mes cheveux étaient trop lâches, et que j’avais de la poudre de riz sur le nez; pour essayer de le dérider, je me suis frottée contre sa barbe, en l’appelant mon oiseau bleu, mais rien n’a fait, il était réellement de méchante humeur... Je ne sais trop pourquoi, par exemple!
J’ai été alors demander à maman qui causait à Olympe dans l’antichambre, si on sortait ce matin; elle m’a répondu que son intention était d’aller seule faire quelques courses pressées; je n’ai eu garde d’insister, sachant de quoi il s’agissait: aux alentours de Noël, mère sort toujours seule un matin, je sais ce que cela veut dire...
Je ne sais trop, par exemple, ce que ma petite maman pourra bien me donner cette fois-ci; d’ordinaire elle tâtait le terrain quelques jours à l’avance, mais cette année, rien du tout, pas d’allusions, pas de sous-entendus. Je voudrais bien pourtant qu’elle eût deviné qu’un peigne en écaille blonde me comblerait de joie, je meurs d’envie d’en avoir un depuis que j’en ai vu porter à Germaine; c’est délicieux avec des cheveux châtain clair comme sont les miens; peut-être aura-t-elle vu mon désir, j’ai souvent complimenté Germaine à ce propos devant ma mère... et un peu à dessein, même; aussi ai-je de l’espoir! Si par hasard c’était autre chose, eh bien! avec l’argent que grand-père va m’envoyer, je m’en offrirai un magnifique, voilà!
De dix heures à onze heures, j’ai été au salon étudier mon chant: consciencieusement, même! Ma voix prend beaucoup de force dans le médium, je trouve; c’est le médium qui me faisait le plus défaut, au dire de mesdemoiselles Turquet, eh bien! si elles m’entendaient à présent, je crois qu’elles seraient satisfaites... Oh! j’étonnerai mon monde à La Marche, cet été!...
De onze heures à midi, j’ai travaillé à mon napperon russe, dont Germaine m’a demandé le modèle; j’ai fait tout autour des effiloches de soie lavande et turquoise, ce qui est d’un effet idéal!
Maman n’est rentrée qu’à midi et demi, elle n’a sonné qu’un coup et Olympe s’est précipitée pour lui ouvrir; je suis restée discrètement dans ma chambre...
Tout de suite après le déjeuner, j’ai été mettre mon chapeau et mon manteau: puis nous sommes sorties, nous avons pris une voiture à cause du dégel et nous nous sommes fait conduire au Louvre. Il y avait un monde fou, partout, principalement aux jouets exposés dans le grand hall du bas; c’était un brouhaha fantastique, et une telle cohue que j’ai perdu maman deux fois dans la foule. Nous avons acheté, pour les enfants de M. Gildard, des jouets très jolis, un cinématographe qui marche merveilleusement, et un bébé incassable brun, aux yeux bleus, avec un costume de matelot, tout à fait idéal. Ça m’amuserait encore de jouer avec une poupée, et de la coiffer et de l’habiller; il y a des fois où je me sens encore tout à fait fillette!...
Nous avons regardé différents objets pour offrir à Germaine, et notre choix s’est fixé sur une petite crédence japonaise, réellement idéale, tout incrustée d’ivoire imitant des chimères et des fleurs de lotus: je pense qu’elle sera tout à fait contente, cette chère Germaine! Pour Marthe Benoît, j’ai pris un buvard en étoffe ancienne et peluche grenat, avec un petit encrier en métal anglais, d’un goût charmant. Pour les demoiselles Turquet, mère était d’avis qu’on leur envoyât une boîte de chocolats, mais j’ai pensé qu’un service à thé leur ferait un grand plaisir. Nous avons donc été à la porcelaine et nous avons trouvé un tel assortiment de services, que nous avons hésité entre un chinois, et un en porcelaine anglaise, d’une finesse extraordinaire; décidément, nous avons pris le chinois. Maman a regardé une robe pour Olympe; mais elle préfère la consulter d’abord sur la couleur. A cinq heures seulement nous avions fini nos emplettes. Nous avons été goûter chez notre pâtissier habituel de l’avenue de l’Opéra, et j’ai décidé maman à faire quelques pas dans Paris, si agréable à cette heure-là. Les petites boutiques s’installent déjà et on n’avance que lentement sur les boulevards; c’est égal, c’est joliment amusant tous ces gens affairés, avec des paquets plein les bras; on sent bien qu’une grande fête approche, et que tout le monde en est très content. Moi, rien que de les voir, je riais toute seule; j’aurais bien désiré traverser aussi un de ces grands passages qui donnent sur les boulevards, mais maman n’a jamais voulu...
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Du _Petit Tambour_:
A LA PRÉFECTURE
Les réceptions du Premier Janvier ont eu lieu hier matin à la Préfecture avec le cérémonial accoutumé.
M. le Préfet a reçu les autorités civiles à 9 heures, et, à 10 heures et demie, les autorités militaires.
Répondant au général Pommier, qui lui présentait les officiers de la garnison, M. le Préfet s’est exprimé en ces termes:
«Je vous remercie, mon Général, des sentiments que vous voulez bien exprimer au représentant du gouvernement de la République. C’est l’honneur de la République de pouvoir mettre sa confiance dans une armée vaillante et dévouée, comme c’est l’honneur de l’armée de savoir qu’elle peut compter sur la République respectée et forte! Merci encore, mon cher Général, et merci, Messieurs!»
Tout l’après-midi a été, comme d’habitude, consacré aux visites de corps, et les habits noirs et les uniformes donnaient aux rues de La Marche une animation extraordinaire, malgré la pluie torrentielle qui n’a pas discontinué de tomber.
* * * * *
_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._
MON CHER AMI,
Moulin ne se porte plus au Sénat, voilà la nouvelle: officiellement, il se désiste pour raison de santé. Il y a là-dessous une assez vilaine histoire, une famille d’ouvriers, soutenue par l’évêché, la petite, couturière, à qui le fils Moulin aurait fait un enfant, scandale imminent, chantage, le tout habilement exploité par cette fripouille de Caille et par les curés. Je l’avais toujours dit que les magistrats de La Marche nous claqueraient dans la main à la première occasion, cela n’a pas manqué; au lieu de calmer tous ces gens et de les inviter à se tenir tranquilles, le procureur Quillet est monté sur ses grands chevaux, sacerdoce, intégrité, austérité: si la belle madame Quillet avait toujours été aussi austère, on connaît pourtant un grand dadais de procureur qui se morfondrait encore comme juge suppléant; Quillet a fait venir dans son cabinet Moulin père et fils; tu sais que le père Moulin ne se sent jamais très en sûreté au Palais de justice, vieil atavisme de banqueroutier et de commerçant failli: on n’a pas eu de peine à lui faire peur; et quand des émissaires de l’évêché sont venus après cela lui offrir d’étouffer l’affaire, et que la _Localité_ ne soufflerait mot, s’il ne se présentait pas contre Caille, il a promis tout ce qu’on a voulu.
Cela nous apprendra à nous mettre en campagne avec de pareilles chiffes molles; en attendant le parti est désemparé, la Préfecture ne sait où donner de la tête, nous voici à pas trois semaines de l’élection, le bec dans l’eau, sans candidat, perdant sottement le bénéfice de tous les tripatouillages auxquels on s’était livré, de tout le remue-ménage en faveur de cette vieille brute de Moulin. Comment improviser une autre candidature? D’autre part, nous ne sommes pas ici pour nous en conter, n’est-ce pas: Caille élu sénateur, sans concurrent sérieux, c’est ton renouvellement à l’eau, aussi sûr que deux et deux font quatre.
Il n’y a pas deux moyens de sauver la mise: il faut que ce soit toi qui te présentes au Sénat; tout ce qui avait été fait pour Moulin l’ayant été, en somme, en ton nom, tu as toutes les chances que nous lui avions acquises, et en plus, bien entendu, les chances personnelles que te donnent tes relations, ton expérience, ta situation; car, enfin, les électeurs sont de rudes imbéciles, mais tout de même on ne peut dire qu’ils t’auraient préféré Moulin, simplement parce que, sans te flatter, tu es moins bête...
Je t’écris tout cela au galop, mais il me paraît de la dernière importance que tu arrives ici sans tarder, pour causer avec tes amis, voir le préfet, tâter le terrain et te rendre compte. Au demeurant, puisque tu n’as pas besoin de donner ta démission de député, et qu’une élection sénatoriale coûte à peine cinquante louis de circulaires et d’affiches, tu joues sur le velours: si tu échoues, eh bien! mon Dieu, ta réélection n’en sera ni plus ni moins compromise à la Chambre, tu auras même pour toi, à ce moment-là, d’avoir «rallié les troupes républicaines à l’heure difficile, ramassé le drapeau, combattu le bon combat», etc., etc., et toutes les balançoires qui valent toujours ce qu’elles valent dans les journaux et les réunions publiques...
Si tu es élu, et cela me paraît, je le répète, non seulement possible mais probable, te voilà débarrassé des soucis et des frais de l’élection législative, installé au Sénat pour neuf ans, au lieu de deux qui te restent à faire au Palais-Bourbon, et, par-dessus tout, infiniment plus tranquille.
Réfléchis, mon vieux, ou plutôt ne perds pas ton temps à réfléchir: arrive.
CARBONEL.
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De la _Localité_:
RISUM TENEATIS!
_Risum teneatis, amici!_ La montagne franc-maçonnique et panamiste accouche enfin de son candidat sénatorial, et voilà qu’une fois de plus nous allons revoir dans la lice l’ineffable Martin-Martin. Ce Maître Jacques de la politique, ce larbin à tout faire des officines ministérielles et des Loges, ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne le casse pas aux gages: pour cela, vous pensez bien que ses capacités universelles lui permettraient de passer indifféremment de la Chambre au Sénat, des écuries à l’office...
D’ailleurs, il n’en est pas à un camouflet près, et après la gifle retentissante et magistrale que vont lui appliquer les vaillants délégués sénatoriaux, il n’en sera que plus frais et dispos pour tendre l’autre joue au suffrage universel, lors du renouvellement législatif: Jocrisse s’entraîne.
Au fond, pas si Jocrisse: Martin-Martin est un malin compère qui calcule que, pour le moment, il ne risque rien, puisque l’assiette au beurre, encore que le beurre commence à sentir l’huile, lui est encore assurée pour deux ans: et il calcule aussi que, pour l’avenir, plus il aura endossé de vestes, sous le fallacieux prétexte de sauver la République, plus il aura de titres à quelqu’une de ces grasses sinécures qui sont la honte et la ruine d’une nation dite démocratique, mais qui font à merveille l’affaire de ces terre-neuve intrépides, prêts surtout à sauver la caisse.
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_Madame Martin-Martin, député, Paris._
MA CHÈRE AMIE,
Je viens de déjeuner à la Préfecture: nous avons encore passé une heure avec Jambey et son chef de cabinet à faire les pointages les plus serrés: mon élection est absolument assurée à cent quarante-six voix de majorité, chiffre minimum; maintenant nous venons d’imaginer avec le Préfet un coup merveilleux: par ce même courrier, je donne ma démission de député; remarque, ma bonne, que je joue absolument sur le velours, comme disait Carbonel, puisque je ne peux pas ne pas être élu, les chiffres sont là, et les chiffres sont les chiffres. Et, d’autre part, tu vois l’attitude que cela me donne vis-à-vis des délégués sénatoriaux: non, mes amis, non, je ne veux rien être: que par vous!--Il n’y a pas ici de député, pas de pression administrative, il n’y a qu’un candidat comme les autres, qui remet sa fortune entre vos mains, qui attend tout de votre esprit de justice, de votre républicanisme éclairé, etc.; tu vois tout ce qu’il y a à dire!--Je t’assure qu’ils vont faire une tête, ce soir, Caille et l’Évêque, et leurs amis!
Ce qui me réjouit de cette élection, c’est que nous allons pouvoir nous installer maintenant bien tranquillement à Paris sans plus avoir cette perspective énervante d’un changement possible dans deux ans. Et puis je me dis que, pour ma réélection à la Chambre, il fallait toujours compter une trentaine de mille francs, qui se trouveront fort à propos pour arrondir d’autant la dot d’Yvonne. Eh! dame, ma bonne amie, il va bien falloir songer à la marier, cette petite: le Sénat, me voilà un vieux papa!
Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.
Ton vieux sénateur,
ALBAN.
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_A Messieurs les délégués sénatoriaux du Plateau-Central._
Monsieur ..., délégué sénatorial à...
MONSIEUR LE DÉLÉGUÉ,
J’apprends que, par suite d’une inadvertance de mon secrétaire, la lettre-circulaire que j’avais eu l’honneur de vous adresser vous a été remise insuffisamment affranchie.
Je m’empresse de vous adresser ci-joint, en timbres-poste, le montant de la surtaxe que vous avez dû acquitter, et, en vous priant d’agréer toutes mes excuses pour cet incident malencontreux, je vous renouvelle, mon cher délégué, l’assurance de mon attachement inébranlable et de mon plus entier dévouement.
MARTIN-MARTIN.
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_Préfet La Marche, à Intérieur, Paris_
Résultats élection sénatoriale: Inscrits, 747.--Votants, 740.--Suffrages exprimés, 737.--Majorité absolue, 369.
1er tour: Martin-Martin, 324.--Alcide Caille, 187.--Lajambe, 179.--Gélabert, 42.--Drumont, 2.--Déroulède, 1.--Lieutenant-colonel Marchand, 1.--Jaurès, 1.
2e tour: Martin-Martin, 331.--Alcide Caille, 194.--Lajambe, 205.--Gélabert, 4.--Déroulède, 1.--Jaurès, 1.
3e tour: Lajambe, 370 voix, élu.--Martin-Martin, 369.--Jaurès, 1.
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MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
AFFAIRES POLITIQUES
_1er bureau: Élections._
_Le Préfet du Plateau-Central à M. le Ministre de l’Intérieur_.
Comme suite à mon télégramme concernant l’élection sénatoriale qui a eu lieu hier dans mon département, j’ai l’honneur de vous confirmer l’élection de M. Lajambe, candidat de la concentration indépendante, élu à une voix de majorité contre M. Martin-Martin, ancien député.
Ainsi que le faisaient prévoir mes précédents rapports, M. Martin-Martin arrivait en tête au premier tour, avec près de 150 voix d’avance sur son concurrent conservateur, Alcide Caille.
Une première défection a eu lieu au second tour: M. Gélabert, après avoir été, lors des élections législatives, un des agents les plus zélés de M. Martin-Martin, ne pardonne pas à ce dernier d’avoir fait nommer M. Julien Tirebois, au lieu de son fils, conseiller de préfecture à La Marche; plus récemment, lorsque M. Lajambe, qu’on espérait ainsi empêcher de se présenter, a été décoré, la croix, sur laquelle M. Gélabert comptait absolument et qu’il n’a pas obtenue, a été l’objet pour lui d’une déception plus amère encore. Aussi s’est-il désisté purement et simplement, et ses 42 voix, chiffre très supérieur à celui que nous prévoyions, et qu’il avait réussi à grouper, grâce à une campagne acharnée auprès des électeurs agricoles qu’il connaît de longue date, les voix de M. Gélabert se sont presque toutes portées sur M. Lajambe.
C’est alors qu’au troisième tour s’est produite une manœuvre absolument inattendue; les conservateurs, sentant impossible le triomphe de leur candidat, ont voulu à tout prix faire échouer M. Martin-Martin; M. Alcide Caille s’est désisté, en engageant secrètement les électeurs à voter pour M. Lajambe; une trentaine de républicains, appartenant presque tous au groupe Gélabert, ne voulant pas faire le jeu de la réaction, ont alors reporté leurs suffrages sur M. Martin-Martin. Mais la majorité n’a pas suivi: il faut dire que M. Martin-Martin, en plus des mécontents que fait nécessairement un homme au pouvoir, s’était aliéné bon nombre de délégués sénatoriaux par sa démission prématurée de député: les délégués avaient vu là, en effet, une marque de présomption déplacée, et comme une suspicion outrageante de leur indépendance, puisqu’on semblait escompter leurs suffrages avec une telle sécurité.
Quoi qu’il en soit, en dépit de toutes ces coalitions, M. Lajambe n’a obtenu qu’une voix de majorité, et il y a lieu de remarquer que M. Martin-Martin arrivait à égalité et eût été proclamé au bénéfice de l’âge, si, plutôt que de lui donner sa voix, M. Bedu-Martin, avec un entêtement de vieillard, ne s’était obstiné à voter jusqu’au dernier tour, à bulletin ouvert, pour M. Jaurès, dont il fait grief à son gendre de partager les idées.
Cet échec empêchera vraisemblablement M. Martin-Martin de jouer de longtemps aucun rôle politique dans le Plateau-Central: nous ne pensons pas d’ailleurs qu’il songe à se représenter au siège de député que sa démission rend vacant, et pour lequel il n’aurait, maintenant, aucune chance de succès.
Quant à M. Lajambe, bien qu’il se soit présenté comme indépendant, c’est-à-dire antigouvernemental, le fait qu’il ne doit son élection qu’à l’appoint des voix d’Alcide Caille, le déterminera sans doute à accentuer ses premiers votes vers la gauche, pour se garder du reproche d’être l’élu de la réaction et de l’évêché, et j’estime qu’au moins dans les questions de principes son appui sera facilement acquis au Gouvernement.
_Le Préfet du Plateau-Central_,
JAMBEY DU CARNAGE.
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Du _journal_ d’Yvonne Martin-Martin: