Le Pays de l'Instar

Part 1

Chapter 13,743 wordsPublic domain

FRANC-NOHAIN

LE Pays de l’Instar

PARIS ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23

1901

LE PAYS DE L’INSTAR

_Paris est Paris._

Il est inexact que le pays de l’Instar soit entouré d’une muraille, comme la Chine, et qu’une seule porte y donne accès, surmontée de cette inscription en lettres gothiques:

ENTRÉE DE L’INSTAR

En réalité, bien loin que le génie des hommes l’ait jalousement séparé des autres terres, ce pays ignore même les frontières naturelles: nul cours d’eau, nulle chaîne de montagnes qui le délimite: le pays de l’Instar n’a pas de situation géographique précise, et simplement peut-on affirmer qu’il est éminemment français.

Ainsi se distingue-t-il de la _Province_, avec qui l’on a tendance à le confondre mal à propos. La Province emprunte encore à ses paysages, à son climat, à ses origines, une couleur spéciale, des mœurs souvent particulières; on pourra relever certaines différences de caractère, d’habitudes, de costume et de langue même, entre les autochtones de Rennes et les indigènes de Béziers; et lorsque nous parlons de nos vaillantes populations de l’Est, cette épithète, Dieu merci, n’est pas encore vide de tout sens et périmée!

Ethnologiques ou climatériques, le naturel de l’Instar ne subit, lui, aucune de ces influences, il est le même à Béziers ou à Rennes, dans le centre, au nord, au midi; de partout et de nulle part, indifférent à l’air qu’il respire, à la nature environnante aussi bien qu’à toutes manifestations d’un Art local, aucun site riant ou pittoresque ne chante en sa mémoire; il n’a point gardé le souvenir d’un vieux château, couvert de lierres et de mousses, but choisi pour les promenades, ni de la statue branlante d’un saint familier, auquel, enfant, il eût demandé des pralines... Il semble d’ailleurs qu’il n’ait jamais été un petit enfant aux étonnements charmés, aux curiosités toujours éveillées, mais qu’il soit né tel, et tout d’une pièce, avec l’unique souci d’un avenir administratif: et en cela ne saurait-on l’appeler même un _déraciné_.

Le pays de l’Instar est un bloc; il n’a pas d’histoire; ses habitants n’ont pas de passé, et leur présent comme leur avenir se confondent en un seul rêve:--SE RAPPROCHER DE PARIS.

Nous n’aurons donc pas à nous préoccuper d’établir une géographie physique du pays de l’Instar, à étudier la formation du sol, le relief et l’hydrographie; il n’est ici ni prairies ni vallons, ni rien de ce qui constitue les aspects de la nature; ce pays est artificiel et sans campagnes: d’un mot, le pays de l’Instar est moins une expression géographique qu’une fiction administrative.

Le pays de l’Instar est formé essentiellement et exclusivement d’un certain nombre de groupements ou de centres, dont la composition se répète identique sur tous les points de son territoire.

Topographiquement on y relève:

_La Préfecture_;

_La Trésorerie générale_;

_L’Hôtel de la subdivision militaire_;

_La Succursale de la Banque de France_;

_La Grande Rue_ (rue du Commerce ou de la République);

_La Promenade_ (Jardin, Cours, Parc, Boulevard, Allées ou Mail);

_Le Cercle_ (de l’Industrie, du Progrès, de l’Agriculture);

_Le Café_ (Grand Café, café Glacier, café des Colonnes, ou de la Terrasse);

_Le Café chantant_ et la _Maison publique_;

_La Gare_.

La population qui gravite autour de ces monuments, ou circule dans ces diverses artères, est répartie en quatre classes principales:

_La Noblesse_;

_L’Élément militaire_;

_Le Commerce_;

_Les Fonctionnaires_.

Cette division est surtout rendue flagrante par l’institution des jeux de tennis; on distinguera toujours, au pays de l’Instar, le _tennis de la Noblesse_ et le _tennis de la Préfecture_; les officiers vont de l’un à l’autre, suivant les rapports du colonel avec le préfet, et, principalement, suivant l’arme; même ambiguïté pour les titulaires des professions libérales, avocats, notaires ou médecins, que guideront des relations de famille, leurs ambitions politiques, les opinions et l’intérêt de leur clientèle. Quant aux commerçants, ils jouent entre eux, et seulement au croquet.

Il faut prendre soin de noter ici que le fait d’_être de la noblesse_ n’implique nullement, au pays de l’Instar, l’usage habituel d’une particule nobiliaire; on range simplement sous cette rubrique un certain nombre de personnalités nettement hostiles au gouvernement établi, fréquentant avec ostentation les églises, et, les jours de marché, se montrant, en vêtements de chasse, au milieu de groupes d’électeurs notoirement réactionnaires; il est vrai de dire qu’ils habitent souvent des métairies environnantes, ou, dans un quartier spécial (vieille ville, haute ville, faubourg), d’antiques hôtels aux fenêtres grillées, avec une grande porte en chêne massif, à lourd marteau; mais rien n’empêche que leur nom de famille soit Brossard, Planchot ou Camus, Bertrand ou Raton.

Il n’y a, bien entendu, aucunes relations entre la Noblesse et les Fonctionnaires, mais on feint de s’ignorer, sans plus; entre les Fonctionnaires et les Commerçants, cette ignorance se double de mépris. C’est en effet une des curiosités les plus caractéristiques du pays de l’Instar que la dédaigneuse insolence du fonctionnaire pour le commerçant, avec, en échange, la jalousie sournoise du commerçant pour le fonctionnaire. Le fonctionnaire peut gagner trois mille francs par an, pendant que le commerçant en gagne trente mille: jalousie et dédain ne sont moindres; non que la question d’argent n’existe pas au pays de l’Instar: mais il semble qu’en ce pays l’argent n’ait de valeur qu’autant que c’est l’État qui l’aura donné. Ajoutons qu’il n’est point rare, cependant, que le fonctionnaire compte dans le commerce quelques membres de sa famille, parfois même ses ascendants; mais il évitera toujours d’en parler; et s’il arrive que des alliances se contractent entre les deux classes, on est assuré que le commerçant, du fait seul de cette alliance, se transformera aussitôt, sur les cartes et dans la conversation, en un _riche industriel_.

Entre la noblesse, dont l’éloignent ses obligations professionnelles et sa foi politique, et le commerce, qui pour lui n’a pas d’existence sociale, le Fonctionnaire apparaît donc comme l’émanation directe, le naturel-type du pays de l’Instar; lui seul en connaît tous les rouages et tous les rites, en incarne les mœurs et les habitudes essentielles: c’est donc à l’étudier que devra s’appliquer tout l’effort de l’explorateur et de l’analyste.

En dehors du décret de Messidor, et avant toute classification administrative, il y a, au pays de l’Instar, les fonctionnaires _qui reçoivent_, les fonctionnaires _qu’on invite_, et, en dernier lieu, ceux que l’on n’a pas à inviter et _que l’on n’invite nulle part_.

Et c’est ici le lieu de signaler au lecteur l’existence peu connue de cet organisme fondamental du pays de l’Instar, élite mystérieuse, caste fermée entre toutes: les CHEFS DE SERVICE. Chefs de qui? et pour quels services? Pourquoi tel, qui n’a sous ses ordres qu’un garçon de bureau, est-il _chef de service_, tel autre ne l’est-il pas, qui commande à cent employés? Est-ce une question d’appointements? pas davantage; il ne faut pas chercher à s’expliquer ces nuances; mais le fait brutal est là: et s’il arrive que des considérations étrangères, les intrigues de la mère, la voix de la fille, ou le joli talent du père sur le violoncelle, permettent parfois à une famille de s’insinuer de la catégorie de ceux qu’on n’invite pas, dans la catégorie de ceux qu’on invite, une porte du moins reste infranchissable: celle de la salle à manger de la Préfecture où personne ne saurait s’asseoir que les _chefs de service_, au _dîner du Conseil général_ et au _dîner du mois de janvier_.

C’est là que nous trouverons le préfet entouré de ceux qu’il se plaît à nommer son _état-major_. Car, tout en affirmant avec autorité leur suprématie, les représentants du pouvoir civil aiment ces assimilations militaires: le chef de cabinet se considère volontiers auprès du préfet comme son officier d’ordonnance; et aussi le receveur rédacteur de l’enregistrement, auprès de son chef, le directeur des domaines et du timbre,--qui aurait grade de général de brigade.

Je viens de citer quelques titres: tous abondamment fleurissent en ce pays de l’Instar, dernier terrain de culture pour les contrôleurs, conservateurs, receveurs, inspecteurs et sous-inspecteurs d’un tas de choses obscures et singulières, et où seulement pouvaient s’acclimater ces deux êtres énigmatiques: le _vérificateur des poids et mesures_ et l’_entreposeur des tabacs_.

Au demeurant, cette surprenante variété n’est que dans les étiquettes et le _modus vivendi_ et les mœurs ne sont, en réalité, sensiblement différentes d’un conservateur ou des hypothèques, ou des forêts. Exception faite de ceux qui constituent la jeunesse dorée du pays de l’Instar:--_ces jeunes gens_ de la Préfecture (conseillers et secrétaires), les attachés au parquet, les surnuméraires (de l’enregistrement), parfois aussi certains expéditionnaires de la Banque de France,--le costume est presque uniforme, dans sa dignité simplement un peu surannée. Et nous touchons encore du doigt une des différences profondes de la Province et du pays de l’Instar; l’habitant de la province a réputation de se vêtir en grotesque; la scène ou la caricature représenteront toujours la «pecque provinciale» sous des soies criardes et des cascades de plumes. Les habitants de l’Instar, eux, ne s’habillent jamais d’une façon ridicule: tout au plus s’habillent-ils mal, ou mal à propos, ce qui n’est pas la même chose, et leurs femmes sont toujours tenues soigneusement au courant des modes par de petits journaux spéciaux, ou les catalogues des grands magasins.

Il en est de la littérature comme des modes. On aurait grand tort de croire que tel romancier désuet, tel feuilletonniste dénué de style, règnent sans partage sur les cerveaux de l’Instar; qu’on sache bien au contraire que, du pays de l’Instar, M. Hugues le Roux, M. Marcel Prévost, reçoivent le meilleur de leur correspondance; si la place est encore à prendre de M. Francisque Sarcey, et, toujours chaude, hélas! de M. Jules Lemaître, des magazines à bon marché renseignent et dirigent le goût, _Annales politiques et littéraires_, _Illustré Soleil du Dimanche_. Enfin, il n’est point rare qu’au moment du Salon on fasse apporter du Cercle le supplément de l’_Illustration_, pour voir les tableaux de M. Béraud, dont on parle tant, de MM. Henner, Bonnat, Carolus-Duran, et de M. Dagnan-Bouveret.

Il y a donc une vie artistique et intellectuelle au pays de l’Instar, et si on peut lui reprocher seulement d’être un peu étroite, et, en quelque sorte, de seconde main, il convient de mettre en regard les obligations multiples et insoupçonnées de la vie locale. Nous avons parlé du _dîner à la Préfecture_; on relève en outre:

_Les visites du premier janvier_;

_Le bal de la Trésorerie_, réserve faite des années où le trésorier général est en deuil, ou célibataire: on parle alors, et l’on date les événements, de «l’année où il y a eu un bal à la Trésorerie»;

_La représentation de l’«Aiglon» par une troupe de passage_;

_Le concert militaire du dimanche_: de trois à quatre, en hiver, après quoi l’on ira se promener dans la _rue_, et peut-être même manger un gâteau chez le pâtissier; l’été, la musique joue le soir, et l’on a vu des femmes de chefs de service aller ensuite s’asseoir à la terrasse du Café, et prendre des glaces;

_Le marché_, où les jeunes filles de l’Instar, accompagnées de leurs bonnes, viennent, sous les yeux des surnuméraires et des sous-lieutenants, témoigner de leurs dispositions à devenir d’accomplies maîtresses de maison;

_La revue du quatorze juillet_, où l’élément civil affirme sa prérogative, de contempler, une fois par an, l’élément militaire, du haut d’une tribune réservée;

_Le départ des fonctionnaires déplacés_, que l’on accompagne à la gare; il va sans dire qu’on n’accompagne pas un préfet révoqué, ou un directeur envoyé en disgrâce; mais, en cas d’avancement, on viendra souhaiter que «les hasards de la vie administrative» fassent qu’à nouveau l’on se rencontre, ou mieux que l’on puisse quelque jour «se retrouver à Paris»;--Paris: le Boulevard, et la brasserie Pousset...

Résultat naturel de cette vie régulière en commun, il existe en effet, entre chaque groupement du pays de l’Instar, une solidarité analogue à celle des passagers d’un même paquebot; et l’image sera complète si nous représentons tous ces paquebots cinglant à pleines voiles vers Paris.

Paris! _Se rapprocher de Paris_,--comme nous prenions soin de le noter au commencement de cette étude. Au juste, on peut s’en rapprocher tout en en demeurant assez loin: le fonctionnaire de l’Instar (groupe de Digne), que l’on nomme dans le groupe d’Aubusson, se rapproche de Paris: cela suffit.

D’ailleurs, disons-le, l’avantage est obscur que les habitants de l’Instar prétendent retirer d’une effective proximité de Paris; il est établi qu’à quatre heures de distance ils n’y viendront pas davantage, ils ne se déplaceront pas sensiblement plus souvent, que lorsque, pour s’y rendre, il leur fallait onze heures d’express. Et si un concours de circonstances les appelait à Paris même, outre que des conditions de vie fort désavantageuses bouleverseraient péniblement leurs habitudes matérielles, plus grand encore serait le risque que courraient leurs habitudes d’esprit: l’habitant de l’Instar n’est pas armé pour différencier, à leur valeur, M. Jean Rameau et M. Léon Dierx; mais, d’autre part, à la terrasse du café Napolitain, conçoit-on quel abîme sépare un conservateur des forêts d’un contrôleur des contributions directes? Et je pressens, tous comptes faits, un lamentable désarroi.

Je voudrais qu’au sortir d’une de ces solennités qui leur sont propres, disons le vernissage, ou une répétition générale aux Variétés, il prît fantaisie à nos boulevardiers de venir passer quelques heures en ce pays de l’Instar; qu’après avoir communié avec tant de personnalités bien parisiennes, on assistât au dîner des chefs de service, par exemple, ou au départ d’un ancien préfet. Du voyage en Instar se dégagerait alors le véritable enseignement, la petite leçon philosophique: et l’on reviendrait de là plus intimement persuadés, non pas que les choses, occupations et préoccupations des gens, et les gens eux-mêmes, sont sans importance (ce ne serait vraiment pas la peine), mais que les gens et les choses (et j’entends ceux de là-bas comme ceux d’ici)--n’ont vraiment d’importance qu’à l’endroit précis où on leur en donne, ou, plus exactement, n’ont que l’importance qu’ils se donnent.

J’imagine que l’on se convaincrait également, voyant les uns en quittant les autres, que la vérité n’est pas plus de vivre en Instar que dans le pays d’à côté,--ici ou là, pas davantage, mais bien ailleurs:--c’est-à-dire chez soi.

PETIT PRÉCIS

DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR

CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ

SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE

I. Pour choisir un appartement. II. Pour rendre les premières visites. III. Pour donner un grand dîner. IV. Pour jouer au bésigue. V. Pour inviter sans façon. VI. Pour aller à la préfecture. VII. Pour attendre de la famille. VIII. Pour faire un voyage d’agrément. IX. Pour enterrer le directeur. X. Pour assister à un mariage. XI. Pour blâmer une certaine personne. XII. Pour arriver de Paris. XIII. Pour dire son fait à Wagner. XIV. Pour aborder les questions d’art. XV. Pour agiter les grands problèmes.

PETIT PRÉCIS

DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR

I.--POUR CHOISIR UN APPARTEMENT

--Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à avoir une maison seule, avec un petit jardin.

--C’est ce qui avait décidé le commandant de recrutement, surtout à cause des enfants.

--Quand on fait tant que d’habiter la province, ce n’est pas pour avoir les inconvénients de Paris.

--Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur le même palier sans se connaître.

--Dieu sait que ce n’est pas la même chose en province!

--Malheureusement l’appartement me semble bien petit.

--Dans la position de mon mari, nous ne pouvons pas nous dispenser de recevoir.

--Si au moins il y avait une porte à deux battants entre le salon et la salle à manger...

--En somme, madame, il n’y a que deux marches à monter, et le service se fait très facilement par le corridor.

--Il faudrait pouvoir loger ici la belle console.

--Oui, mais le commandant n’avait pas de piano.

--Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait toujours pour les papiers.

--Crois-tu, Émile, que les grandes potiches japonaises que tu m’as rapportées du Louvre...

--On en sera quitte pour mettre le portrait de parrain dans mon cabinet.

--Son portrait en conseiller de préfecture? Mieux vaudrait celui de ta mère.

--Madame aurait bien des commodités avec tous ces placards.

--Si les Barbotin nous tombent comme l’été dernier, en même temps que les Giloteux...

--On a toujours la ressource de dresser un lit dans le cabinet de toilette.

--Et puis après tout, ma bonne amie, il y a des hôtels.

--Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère est en face.

--Si on a du monde au dernier moment, et qu’il faille courir...

--Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans le jardin.

--Oh! quand le chèvrefeuille sera poussé...

--D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre du voisinage: une dame en deuil, très convenable, avec deux petits garçons au lycée.

--Voici le petit endroit; si vous voulez vous rendre compte comment ça fonctionne?

--Dame, c’est une chose qui est bien aussi à considérer.

--Tu sais comme ta tante Anna est désagréable.

--Quant à ça, madame peut être tranquille, le commandant était un homme très propre.

II.--POUR RENDRE LES PREMIÈRES VISITES

--Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur des contributions?...

--Nous étions dans les meilleurs termes avec votre prédécesseur, quel homme charmant!

--Je sais que je prends une succession difficile.

--Il est certain qu’il sera très regretté...

--C’est ce que tout le monde veut bien nous dire.

--Quel dommage que sa pauvre petite femme était toujours malade!...

--Je crois que l’air du pays ne lui convenait pas.

--Pourtant on s’acclimate généralement;--vous êtes en famille?

--Nous avons eu le malheur de perdre un petit garçon...

--Ah!...

--Et vous êtes complètement installés dans la maison Taupin?

--C’est bien difficile pour trouver exactement ce qu’on voudrait...

--Nous avons beaucoup de meubles: la bibliothèque de mon mari...

--Trois déménagements valent un incendie.

--C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires...

--Ne m’en parlez pas!--A qui le dites-vous!

--Vous étiez à Gap? Je me souviens que, quand je me suis mariée, mon mari fut sur le point d’y être nommé...

--A Gap? Attendez donc: ne connaissez-vous pas là-bas un médecin, qui est conseiller d’arrondissement, qui a deux grandes filles à marier... un nom en _eau_...

--Le docteur Camus?...

--Précisément; c’est un bon ami d’Adolphe!

--Voyez, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance.

--La ville n’est pas très gaie, mais il y a la montagne.

--La ville n’est pas très gaie, mais il y a la mer...

--La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité de Lyon...

--D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une ville, ce sont plutôt les relations.

--Quand on peut trouver un petit noyau de gens aimables...

--L’important est de se créer un petit noyau.

III.--POUR DONNER UN GRAND DÎNER

--Les Robineau étaient à la Préfecture.

--Oui, mais remarque bien que, si nous nous mettons sur le pied d’inviter les Robineau, il n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi les Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville...

--Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu voudras.

--Nous ne pouvons pourtant pas laisser le commandant de gendarmerie à côté de Mme Gombaud!...

--Avec une rallonge de plus, on ne pourrait pas ouvrir le buffet.

--Il me semble que quatre bouteilles suffiront.

--Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la Banque de France...

--Les coupes, c’est plus distingué.

--Oui, mais ça en tient davantage.

--N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à dessert, tu te souviens, pour éplucher les poires...

--Il n’y aura pas assez de compotiers du beau service.

--Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie quand on arrive.

--As-tu pensé aux cigares?

--Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, j’aurais écrit au cousin Jules de nous envoyer des cigares de député.

--Quand tu m’auras donné les bouts de table que tu m’avais promis pour ma fête, on pourra les mettre.

--Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours la ressource de prendre les deux grosses lampes de mon cabinet.

--D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête...

--Mme Lambert se sert chez notre pâtissier, et il m’a dit ce qu’il lui avait fourni la dernière fois.

--Est-ce que précisément, la dernière fois, chez les Lambert, ça n’a pas paru un peu juste?

--Tu verras, à la _Papeterie des Deux Mondes_, il y a des menus très originaux qui représentent des petits marmitons et des hirondelles.

--Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire; il a une très belle main.

--Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que nous avons mangées à la Préfecture, tu sais, dans du papier, avec des truffes: ça faisait beaucoup d’effet...

--Oui, mon bon ami; mais la Préfecture est la Préfecture, et ils font tout venir directement de chez Potin.

IV.--POUR JOUER AU BÉSIGUE

--On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer les cartes.

--Faire un petit bésigue de temps en temps, ce n’est pas ce qui s’appelle être joueur.

--Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous que de jouer vingt francs.

--J’ai connu une époque où on faisait la forte partie au cercle du Commerce.

--Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a coûté!

--Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture qui y laissèrent quelques plumes.

--Un grand joueur devant l’Éternel...

--Un fervent de la dame de pique...

--Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des nuits entières au baccara!

--Comme c’est agréable pour leurs femmes!

--Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver à perdre son argent.

--On perd la notion de l’argent.

--Je m’explique, à la rigueur, quand on a une très grosse fortune...

--Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco.

--Encore une jolie invention, la roulette!

--J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, mais j’ai bien juré qu’on ne m’y reprendrait plus.

--Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent!

--Quand Mme Gombaud est assise là, elle y laisserait sa dernière chemise!

--C’est peut-être encore plus vilain chez une femme que chez un homme!

--Je conçois le jeu comme une distraction; rien de plus.

--Si on joue des mille et des cents, ce n’est plus une distraction.

--Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à quatre, pour s’occuper les mains, sans se faire de mal...

--Et c’est encore la façon la plus intelligente de passer la soirée.

V.--POUR INVITER SANS FAÇON

--Je vous répète que c’est tout à fait sans façon...

--C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier!...

--Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires.

--Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit plus de sortir de table.

--On ne peut pourtant pas vous laisser mourir de faim!...

--Ce n’est pas ce que nous craignons!

--D’ailleurs, Mme Robin est encore un peu en deuil: il n’y aura absolument que vous.

--Nous n’acceptons qu’à cette condition.

--Et vous amènerez votre petit Paul?

--Non, cela vous ferait trop de dérangements: il ira dîner chez l’oncle Gaspard...

--Et que dira alors sa petite amie Florentine?...

--Oh! mais votre Florentine est déjà une grande personne, qui se tient très bien à table; tandis que notre Paul est si polisson!...

--Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, nous dirons que c’est vous qui faites des cérémonies...

--Vous savez bien le contraire, et que, quand vous venez à la maison...