Le parler populaire des Canadiens français ou, Lexique des canadianismes, acadianismes, anglicismes, américanismes, mots anglais les plus en usage au sein des familles canadiennes et acadiennes françaises

Part 1

Chapter 13,219 wordsPublic domain

LE

PARLER POPULAIRE

DES

CANADIENS FRANÇAIS

LE PARLER POPULAIRE DES CANADIENS FRANÇAIS

OU

LEXIQUE DES CANADIANISMES, ACADIANISMES, ANGLICISMES, AMÉRICANISMES MOTS ANGLAIS LES PLUS EN USAGE AU SEIN DES FAMILLES CANADIENNES ET ACADIENNES FRANÇAISES

COMPRENANT ENVIRON 15,000 MOTS ET EXPRESSIONS

AVEC DE NOMBREUX EXEMPLES POUR MIEUX FAIRE COMPRENDRE LA PORTÉE DE CHAQUE MOT OU EXPRESSION

PAR

N.-E. DIONNE, M. D., LL. D.

Bibliothécaire de la Législature de la Province de Québec Professeur d'archéologie à l'Université Laval Membre de la Société Royale du Canada

AVEC PRÉFACE

PAR M. RAOUL DE LA GRASSERIE

Docteur en droit, juge au Tribunal civil de Nantes, lauréat de l'Institut de France, auteur de plusieurs ouvrages sur la linguistique française

QUÉBEC

J.-P. GARNEAU, LIBRAIRE 6, rue de la Fabrique Agent pour le Canada

NEW YORK G.-E. STECHERT & CO 129-133: Ouest, 20e rue Agents pour les Etats-Unis

QUÉBEC LAFLAMME & PROULX, IMPRIMEURS

1909

PRÉFACE

C'est avec raison qu'après s'être longtemps livré uniquement à l'étude des langues, on a enfin abordé celle des divers parlers d'un même langage, des argots, des patois, du langage populaire, soit dans son vocabulaire, soit dans sa grammaire et sa stylistique, soit enfin dans son _folk-lore_. Cette discipline nouvelle, malgré ses immenses progrès, n'en est encore qu'à ses débuts, mais elle mérite d'être encouragée, car non seulement elle couronne les recherches de la linguistique, mais elle jette un coup d'œil profond sur la psychologie humaine la plus latente, celle de l'âme du peuple, non seulement dans ses traits essentiels et communs, mais avec toutes les modifications que les races, le sol, le milieu physique ou intellectuel lui ont fait subir. L'intérêt est plus grand encore lorsqu'il s'agit pour nous, non d'une simple province, mais d'une partie de la France, détachée de la mère patrie, à une époque déjà lointaine, par des circonstances fatales, mais que l'affection et un indestructible souvenir unissent encore à travers l'Atlantique: nous avons nommé le Canada.

Aussi l'ouvrage de M. Dionne, l'auteur estimé de plusieurs livres importants, dont l'un nous a déjà fourni l'excellente biographie très documentée de Samuel Champlain, le fondateur du Canada français, est-il bien venu et apparaît à son heure, en nous donnant un dictionnaire, aussi complet que possible, du parler populaire des Canadiens français, assez développé et illustré par de très nombreux exemples, pour intéresser, non seulement les Français du Canada, mais aussi leurs frères fidèles, les Français, savants ou non, de France; car on ne retrouve pas seulement dans cette œuvre des éléments précieux pour la science du langage, mais aussi la remembrance de nos patois et de nos façons de concevoir et de dire, usités depuis longtemps en plusieurs de nos provinces, notamment dans la Bretagne et la Normandie, et au prononcé de certains de ces mots, nous sentons résonner en nous l'écho sympathique de ceux qui nous ont bercés nous-mêmes dans l'enfance, que nos paysans emploient toujours, et qui font qu'à travers les mers nous croyons retrouver le même clocher.

La méthode suivie par l'auteur est propre à nous éclairer; car il ne se borne pas à une sèche nomenclature, mais il illustre presque tous les mots par des exemples, qui non seulement nous font comprendre, mais indiquent aussi la portée exacte et nous donnent la sensation de l'expression. Cela est nécessaire, surtout quand il s'agit d'un langage populaire, car souvent le mot n'y est pas employé d'une manière générale, mais seulement dans telle ou telle locution d'une façon indivisible, ou tout au moins, il ne possède que là une saveur complète. Puis, il en résulte un argument, la justification de ce que le mot est réellement usité, que toute création ou emploi subjectif est écarté, et que nous avons bien affaire au langage vivant et circulant.

Comme dans les parlers du même genre, le parler populaire canadien présente des caractéristiques qui ressortent de l'ouvrage publié, et dont nous allons esquisser les plus saillantes.

C'est d'abord et avant tout, le penchant du peuple à matérialiser, pour les rendre plus sensibles, les idées abstraites ou intellectuelles. Il le fait sans doute, et là est son défaut, parce qu'il s'élève difficilement ou ne peut se maintenir longtemps à centaines hauteurs de l'idée, auxquelles son éducation ne l'a pas préparé; mais il le fait encore sous l'empire d'un instinct tout autre: celui de sensibiliser ce qui est trop purement rationnel et cérébral, le cœur devant ainsi y trouver sa place, et non seulement le cœur lui-même, mais tout ce qui lui sert d'introducteur: l'ouïe, la vue surtout; il ne suffit pas de désigner les objets, il faut les voir, les entendre, parfois les palper, mais surtout les voir. On sait que la langue française se compose de deux couches superposées, le fonds naturel, celui des mots d'origine populaire, formés spontanément, par usure d'abord, par nouvelle intégration ensuite, du latin, et celui des mots d'origine savante et artificielle, tirés à nouveau du latin par un emprunt postérieur volontaire. Le peuple ne comprend guère ces derniers, et comme il exprime ses idées sans leur secours, il faut qu'il se forme dans ce but un vocabulaire spécial. Il y parvient en employant des images, partout des images. Celle-ci doivent forcément être empruntées un monde matériel et visible. Elles ont un immense avantage, celui de donner au langage une naïveté, une fraîcheur qu'on chercherait vainement dans le parler plus élevé, et aussi une vivacité de couleurs, enfin une émotion constante et latente que le langage littéraire n'obtient par une autre voie que lorsqu'il monte à une très grande hauteur. Quelquefois, cependant, ces images peuvent trop descendre, et même simuler le dénigrement en abaissant les idées intellectuelles; mais si cela se produit souvent dans nos argots, il est juste de dire que dans le canadien cela est beaucoup plus rare.

Les exemples de cette tendance que nous avons indiquée sont très nombreux. _Ruse_ est un terme intellectuel, au lieu de dire les _ruses_, on dira donc les _affûts_, image empruntée à la chasse. Au lieu du mot _commode_, on emploiera une circonlocution cette fois, mais combien plus sensible et énergique: _à main_. Travailler beaucoup, c'est _abattre_ de l'ouvrage. S'attacher fortement à quelqu'un, c'est _s'achienneter_. _Subitement_ devient _à coup_, c'est-à-dire d'un seul coup. _Loin_, c'est _à désamain_, c'est-à-dire qui n'est plus á la portée de la main. _Amadouer_, chercher à concilier quelqu'un, c'est l'_affiler_, de même qu'on affile, en promenant doucement sur la main, d'où cette expression: «pour le convaincre, il faut d'abord l'_affiler_». _Saisir_, c'est _agrafer_ ou _agricher_. _Payer_, c'est _s'allonger_, cela marque bien l'effort moral et parfois matériel que cause un paiement. Voici le mot _amancher_, tout matériel, il va signifier, avec le manche, bien des choses pour lesquelles nous avons des mots divers et abstraits: _ajuster_, _arranger_, _habiller_, même _donner un coup_, ou _tromper_. _Adoucir_ a un sens moral, voici son image sensible et matérielle un peu abaissée: _amollir_. _Battre_, c'est _aplatir_; cette fois on aperçoit l'homme battu dans la position que les coups lui ont donnée. _Beaucoup_ était autrefois dans la langue latine une image; maintenant cette image s'est plus affaiblie, le Canadien la ressuscite par _à plein_. De même, l'idée _avec force_ se rend par _d'aplomb_. Au lieu de _fournir les preuves_, mots tous de raison, voici le mot _amener_; _amener_ les preuves, combien plus énergique, on les voit arriver. _Injurier_, c'est _abîmer_. _Faire des propositions_, c'est _approcher_. _Se tirer d'embarras_, c'est _s'arracher_. Le _repos_, c'est l'_arrêt_, matériel et visible: _arrêtez_ de parler. Ce qui est simplement _ennuyeux_ pour nous est _assommant_ pour le peuple, on voit tomber alors sous le coup de l'ennui. _Tout près_, cela s'aperçoit sans doute déjà, mais _à ras_, cela se voit bien davantage, et c'est plus près encore, on rase l'objet. La _dépense de travail_, c'est une _attelée_, de même _maîtriser_ quelqu'un, c'est l'_atteler_; le voilà attaché comme un bœuf ou un cheval, ou le voit ainsi, on ne le pense plus seulement. Une _foule_ est une _avalanche_, on sent qu'elle se précipite de loin. _Appuyer_, c'est _accoter_. Même, lorsque le mot était déjà matériel, on l'abaisse encore pour avoir une image plus saisissante. _S'accroupir_ devient _s'accouver_, _tacher_ devient _abîmer_. C'est là sans doute, en tout pays, la source la plus abondante du parler populaire; il en est de même au Canada, aussi insistons-nous sur ce point. L'idée intellectuelle se trouve partout immatérialisée, et si elle l'est déjà, elle descend encore. Dans tous les cas, c'est au moyen d'une image sensible que l'on s'exprime. Le glossaire de M. Dionne en fournit des exemples incessants. Citons encore les plus frappants. _Crier fort_, c'est _beugler_, de même que _parler_ s'exprime par _chanter_. Une _petite quantité_, c'est _un brin_; _caduc_ signifie _triste_, et _câiller_ c'est _s'endormir_; en effet le sang alors se fige, pour ainsi dire, dans les veines. La _bouche_ n'est plus qu'une _boîte_, le _tableau_ qu'un _cadre_, et la _montre_ qu'un _cadran_. Le _bruit_ devient bien terrible, c'est un _carnage_. Un substantif, _bœuf_, se convertit en adjectif énergique, dans _un effet bœuf_. _Outrager_ devient _blasphémer_, et être _impatient_, _bouillir_. La _colère bleue_ est la plus terrible, plus, sans doute, que si elle n'était que rouge. Le _diable_ apparaît bien plus réel, si on l'appelle _bourreau_. _Conter des mensonges_, c'est _bourrer_. _Etre insupportable_ devient visible par cette expression _n'avoir pas de bout_, de même que _bête au bout_, c'est être _tout a fait bête_. Quelquefois l'explication semble plus lointaine. Pourquoi une attaque de folie est-elle une _branche_ de folie? pourquoi _fêter_ s'appelle-t-il _brosser_? On comprend que _s'approcher_ d'un objet qu'on cherche soit _brûler_, cela se dit aussi en France dans les petits jeux de salon. Le _mobilier_ est bien un _butin_, surtout pour ceux qui ont économisé pour l'acheter pièce à pièce. Le _casque_ signifie _tête_, _toupet_, l'image est bien naturelle. Le _char_ semble très prétentieux, car le langage populaire n'élève pas ainsi les expressions, sans qu'il y ait ironie, cela s'applique à un _wagon_, à un _train de chemin de fer_, à un _tramway._ Au contraire, on abaisse lorsqu'on donne le nom de _charretier_ au _cocher_, de _charriement_, à la _course_, de _charrier_, à _aller trop vite_, _renvoyer_, ou que la _fenêtre_ devient un simple _châssis_, comme si elle avait perdu ses vitres. Le _tapage_ est si fort qu'il devient un _carillon_, ce qui fait image pour les oreilles.

Certains mots prennent à la fois une foule de sens: _caler_, c'est _enfoncer_, _devenir chauve_, _perdre de l'argent_, tandis qu'en français, c'est _céder_, _avoir peur._

Parfois c'est un sens étymologique qui se trouve restitué: _casuel_, c'est _fragile_, de même _camper_ est _jeter par terre_. _Chaud_, c'est _cher_, c'est aussi _un peu ivre._ La double analogie est facile à saisir. Ce qui est trop cher brûle la main indigente qui veut y toucher. En passant ainsi du matériel à l'intellectuel, il s'opère souvent des déviations remarquables. _Chétif_ a signifié d'abord en français _captif_, du latin _captivus_; il a maintenant le sens de _faible de corps_; en Canada, il passe au sens de _méchant._ De même, _chavirer_ prend celui de _devenir fou_, car l'intelligence fait naufrage. _Le circuit_ obtient le sens de _pièce de terre_ qu'il ne possède pas en français. Comme interversion totale de la signification, citons: _coquin_, employé dans le sens de _gentil, chouette_ dans celui _d'amie: ma belle chouette._ Le _chien_ comparaît à son tour pour fournir des comparaisons vigoureuses, il devient l'adverbe _beaucoup_: un mal de _chien_, une faim de _chien_, bête en _chien_ (très bête), avoir du _chien_ dans le corps; la pauvre bête ne se plaint pas d'être mise ainsi à contribution par l'argot. Le mot _clair_ passe du physique au moral, lorsqu'il signifie _libéré._ _Au plus tôt_, c'est _au plus coupant_; _insinuer_, c'est _couler_; _usé_, c'est _cotonné_. Au lieu d'_interdire_ sa porte, on la _condamne_. La _jambe_ animée descend au rang de _compas_, simple instrument. La _poitrine_ devient un simple _coffre_. La _peau_ n'est rien de plus qu'une _couenne_. _Claquer_ forme image pour rendre bien des idées diverses: _courir_, _travailler vite_, _tromper_, _frapper_; _en quantité_, c'est _à pleine clôture_. Telle est la force de l'analogie et des images; ce fut ici un puissant facteur.

Un autre mode de matérialisation très curieux consiste à employer des prépositions ou des conjonctions exprimant le lieu, pour remplacer des verbes de sens immatériel et provenant de la couche savante. En français on dit _prévaloir_, le patois canadien dira _avoir le dessus_; il remplace _excepté_ par la locution _à part de_; celle-ci, en effet, tombe sous la vue. La proposition: l'enfant est _à terre_, devient l'enfant est _à bas_. Dans cet emploi, la préposition _après_ est d'un grand usage; au lieu de il me _poursuit_ toujours, on dira: il est toujours _après_ moi; au lieu de escaladons le mur, montons _après_ le mur. On dira encore: il est _après_ travailler, il est _après_ manger. L'adverbe _arrière_ remplace le substantif _retard_, en vertu du même instinct: il a de l'_arrière_, au lieu de il a du _retard_. Parfois la particule n'est pas matérialisée, mais on la décompose en la rapprochant de sa signification primitive, on la retrempe, pour ainsi dire. _Parce que_ signifiait bien _par le motif que_; mais on en avait perdu l'analyse, en prononçant cette conjonction d'un trait; le patois la redivise, inconsciemment sans doute, mais énergiquement, en disant _à cause que_, de même; _afin_ devient _à seule fin_, de même encore _puisque_ devient _d'abord que_, _d'abord que tu le veux_. La préposition _chez_ possède dans notre langue une certaine élégance, elle est moins naturelle, et le peuple dira _aller au_ médecin, comme il dit _à soir_ nous irons. La préposition _de_ marque dans la langue une relation savante, celle du génitif, le patois la remplace par _à_, lequel a mieux conservé l'emploi local, il dira: le chapeau _à_ Pierre.

Le besoin d'images a fait emprunter certains mots techniques de tel ou tel métier, notamment à la marine. _Ne rien faire_, c'est _être à l'ancre_; le _dommage_ de toutes sortes, c'est l'_avarie_; on dit _amarrer_ ses souliers, au lieu de _les attacher_; _s'habiller_, c'est _s'agréier_; les engins de pêche, les outils, l'attelage, enfin une personne désagréable, tout cela c'est _des agrès_.

Ce même instinct porte toujours à analyser les mots d'origine savante, à les morceler en plusieurs, ces derniers sensibles, et à se servir dans ce but de termes couramment employés. Nous eu avons déjà des exemples en français dans les verbes _aller_, _faire_, etc., mais en patois ce sera plus fréquent. Nous disons, par exemple: il est _vieux_, il est _très vieux_; pour tout cela le parler populaire canadien emploiera le mot _âge_, et dira il est _en âge_, il est _à bout d'âge_. Le mot _cœur_ figurera à son tour. L'adjectif _tout_ est trop abstrait. Au lieu de _tout le jour_, _toute l'année_, on dira _à cœur de jour_, _à cœur d'année_. Le mot _air_ remplira à son tour un pareil rôle; on dira être _en air_, pour être _en verve_; avoir de _l'air_, pour _se tromper_; perdre son _air_, pour perdre son _aplomb_. Le verbe _faire_ entre dans les locutions suivantes, où il sert à résoudre et à disloquer un verbe unique abstrait. C'est ainsi que l'on dit _faire son affaire_, pour _s'enrichir_; _faire l'affaire_ à quelqu'un, pour _le punir_; les _affaires_, pour les _effets d'habillement_. De même, le verbe _aller_: _aller_ sur la soixantaine; _s'en aller_, pour _mourir_; se _faire aller_, pour _se presser_.

Au point de vue psychologique, les phénomènes que nous venons d'indiquer ont une grande importance. D'autres n'en possèdent pas une égale, mais ils ont cet effet de donner à un patois une sorte de goût de terroir, en variant soit les prépositions employées, soit les préfixes ou les suffixes qui dérivent des mots. L'oreille est un peu surprise d'abord et n'y sent qu'une faute; mais ensuite elle découvre que le mot, dont le sens étymologique s'était émoussé, y trouve un nouveau ragoût. Citons seulement quelques exemples. Voici la préposition _avec_, usitée là où le français emploie _par_, _de_, _dans_, _envers_, _de même_, _sans_, et l'on dit: je vais partir _avec_ les chars; que faire _avec_ cela? je suis quitte _avec_ lui; il est resté coi, et moi _avec_; partir _avec_ pas le sou. Il en est de même des suffixes que le langage populaire substitue à ceux du langage commun et qui peuvent ne pas donner une expression plus vive, mais qui le modifient et le rajeunissent. C'est ainsi que l'on peut comparer _abatis_ et _abatages_, _abordage_ et _abordade_, _accablement_ et _accablation_, _acharnement_ et _acharnation_, _admissible_ et _admettable_. De même, les préfixes sont substitués à d'autres, ou ajoutés, ou supprimés. On peut comparer dans ce sens: _aconnaître_, au lieu de _connaître_; _alentir_, au lieu de _ralentir_; _amonter_, au lieu de _monter_; _amorphose_, au lieu de _métamorphose_; _avention_, au lieu de _invention_. La nuance est indéfinissable, mais elle est certaine; au lieu de mots prévus d'avance et indifférents, on a l'avantage de la surprise.

Mais un procédé qui doit fixer particulièrement notre attention, est un emploi de ce que Ronsard et du Belley appelaient le _provignement_ et qu'ils essayaient de mettre en honneur.

On sait qu'en français, tous les verbes ne font pas souche d'adjectifs et de substantifs correspondants, ni à son tour, le substantif, de verbes; sauf le cas des parasynthétiques assez nombreux, il faut, si l'on veut mettre dans la forme substantive un mot d'action, souvent recourir de nouveau à la source latine, qui donne un vocable éloigné du premier; par exemple, le verbe _boire_ ne produit pas _boivable_, ni même _buvable_, mais _potable_. Est-ce bien logique que des sens analogues emploient des mots tout à fait différents? Lors de la Renaissance, on avait pensé que non, et qu'il valait mieux recourir au vieux fonds français et le faire _provigner_, comme l'on fait de la vigne, c'est-à-dire lui faire pousser des rejetons d'eux-mêmes. C'est ce que, sans système et par instinct, fait la langue populaire, notamment celle des Canadiens. C'est ainsi que d'_accommoder_, on fait _accommodation_; de _bande_, _s'abander_ (aller en bande), d'_aller_, _allable_, (capable d'aller) et _allant_ (bien disposé). Le mot _annexe_ est savant, on créera plus simplement _allonge_. La _coutume_ provigne le joli mot d'_accoutumance_. Se _laisser surprendre par la nuit_, longue et lourde périphrase, cède la place à ce mot pittoresque dans sa concision, _s'annuiter_. L'_apparence_ devient l'_apercevance_. _Pareil_ donne _appareiller_, dans le sens d'_égaler_ et de _comparer_. L'idée _sujet à appel_, n'est plus périphrastique, on ne recule pas devant le mot _appelable_, pas plus que devant le mot _arregardable_, pour _qui mérite d'être regardé_. Le substantif _argent_ donne l'adjectif _argenté_, dans le sens de _riche_; c'est plus saisissant. _Couvrir en ardoises_, c'est _ardoiser_. Une _grande quantité_, c'est une _battée_. Un mot fort pittoresque, c'est l'adverbe _chevalement_, tiré de _cheval_, pour exprimer _terriblement_. Les exemples de ce procédé abondent, il est des plus heureux. Au verbe _boire_, en français, correspond le substantif _ivrogne_, la correspondance n'est pas tout à fait exacte. Grâce au procédé de provignement, le parler canadien est plus parfait, en créant _buveron_. Une autre expression très pittoresque, rentrant dans le même procédé, c'est celle de _chatter_ pour _aimer_, dérivé de _chat_. A remarquer aussi _chérant_, dérivé de _cher_, et signifiant _celui qui exige un prix trop élevé_. L'_aurore boréale_ est un _clairon_, dérivé de _clair_, et l_'homme de cœur_ s'indique énergiquement par l'adjectif _cœureux_, que rien ne remplace chez nous, car _courageux_ n'a pas la même signification exacte. _Cabaner_, de _cabane_, signifie _habiller chaudement_, et _cornailler_ veut dire _lutter_ comme le font les animaux _à coups de cornes_. On peut citer encore comme construits d'après le même plan: _contenancer_, pour _appuyer_; _consommages_, pour _déchets_ de _viande_; _comprenage_, pour _entente_; _comprenouère_, pour _intelligence_, et combien d'autres!

Noterons-nous qu'il existe bon nombre de mots archaïques qui ont disparu, ou presque, du français? Non, car on le devine, les premiers colons du Canada les ont apportés de France, à une époque où il en existait encore des vestiges. On s'attend, en raison de la situation politique et de l'histoire, à rencontrer beaucoup d'anglicismes. Il y en a, en effet, et de fort reconnaissables, le texte les indique par une astérisque; mais ils ont été à peine défigurés, ils ne sont pas fondus et gardent leur physionomie anglaise. L'auteur fait d'ailleurs observer avec raison que plusieurs d'entre eux ont eu une singulière odyssée. Ils étaient venus de France en Angleterre avec les Normands, de là ils furent importés en Amérique, puis prêtés par les Anglais d'outre-mer aux Canadiens; on peut dire qu'ils ont fait retour, par exemple: _bargain_, marché; _bacon_, lard. Mais tous ne sont pas dans ce cas. Il y a des mots bien saxons, ou ayant adopté un sens nouveau dans l'emploi anglais. On peut citer: _aft_, à l'arrière; _brain_, le cerveau; _bar room_, buvette; _average_, la moyenne; _accomplissement_, qualités; _apologie_, excuse; _applicant_, candidat; _appointement_, rendez-vous; _appraiser_, évaluer; _anticiper_, prévoir; _bachelier_, célibataire; _badloque_, malechance; _acte_, loi; _affecter_, influencer, et beaucoup d'autres dont le glossaire donne une liste abondante, et dont la plus grand nombre a conservé la forme anglaise, notamment: _beaver_, castor; _bed_, lit; _best_, le meilleur; _better_, parier; _black-hole_ (trou-noir), cachot; _brandy_, cognac; _broker_, courtier; _bun_, brioche; _business_, affaire; _cake_, gâteau; _cash_, argent comptant; _cheap_, bon marché; _checker_, enregistrer; _clairance_, quittance; _clairer_, débarrasser; _cleaner_, nettoyer; _coat_, habit.

Le point de vue phonétique offre à son tour ses particularités. Il faut remarquer la fréquence de la voyelle _a_, qu'on substitue presque normalement à l'_e_: _a_, pour _elle_, (a va aller), _couvarte_, _vardir_, _avarse_, _airrhes_, _alan_, _alarte_, _amant_, pour l'_aimant_, _amelette_, _apothèque_. Une des consonnes sur deux se supprime au milieu du mot _abre_ pour _arbre_. Enfin, les consonnes modifiées: _agurir_ pour _ahurir_, _aiduille_ pour _aiguille_, _amiquié_ pour _amitié_. Comme partout ailleurs à la campagne, le vocalisme est plus ouvert et le mot tend à s'abréger.

Telle est, dans son ensemble, la physionomie du parler populaire des Canadiens français, que nous présente M. Dionne dans son très intéressant ouvrage. Il faut ajouter à ces traits principaux ce fait général que parmi ces mots il en existe un grand nombre, soit qui ne servent plus dans la langue française actuelle, soit dont le sens a été détourné.