Le parfum de la Dame Noire

Part 7

Chapter 73,855 wordsPublic domain

Pour ma part, je ne trouve pas cela si ridicule. N’y a-t-il pas dans cette coutume naïve de races primitives un peu de la conception sacrée que l’antiquité se faisait de l’amour? N’est-ce pas un moyen infaillible de le faire apparaître en beauté aux yeux ingénus et ravis des débutants? Rappelons-nous la vulgarité, la grossièreté sale et décevante de nos premières armes. Voilà pourtant ce qu’évitent aux jeunes hommes de leur tribu ces complaisantes négresses dispensatrices d’une initiation douce, maternelle et pleine de sécurité tant au moral qu’au physique. Il me semble que les mères de famille de chez nous n’en peuvent souhaiter de meilleure pour leurs fils, quand ils auront vingt ans.

Mais le libéralisme du Noir en amour ne se borne pas à cette institution que l’Europe peut lui envier. Signalons quelques pratiques du même ordre. Chez les Sérères, le plus jeune frère peut user à son gré de la femme de son aîné, mais la réciproque n’est pas admise. Voilà qui renverse toutes nos idées sur le droit d’aînesse et qu’on pourrait appeler la revanche des cadets. La raison de cette inégalité dans un partage de famille? Toujours le désir effréné de reproduction, la volonté de voir se multiplier à l’infini les enfants, source de richesse. On suppose que le cadet jouira encore de ses qualités d’étalon, quand l’aîné aura dû leur dire adieu et, somme toute, il vaut mieux que ça se passe en famille.

Chez les Baniounks de la Casamance, la femme peut se marier simultanément avec plusieurs hommes, tant qu’il n’y a pas de dot versée. Que voilà donc une façon pratique de s’arranger entre gens peu fortunés, et je trouve que ces indigènes donnent une excellente leçon aux coloniaux de race blanche dont j’ai exposé plus haut le farouche exclusivisme amoureux. Ces divers époux vivent, d’ailleurs, dans la plus parfaite harmonie. Mais dès que l’un d’eux a versé une dot ou fait quelques frais, par exemple ceux des funérailles des parents, qui sont des frais de ripaille, il demeure seul propriétaire. La fraternelle indivision cesse. Seul, il peut autoriser sa femme à prendre d’autres hommes qui ne sont plus des époux, mais des amants. Riche, il a droit à une femme restreinte à son usage.

Hélas! il n’en est que trop souvent de même chez nous. La fidélité se paye comme le reste, elle est parfois avide d’argent, et chacun sait que nombre d’adultères commencent au Bon Marché. Ces Baniounks me semblent de merveilleux positivistes en amour. Ils étendent aux femmes cette nécessité inéluctable qui oblige chez nous les gens de bourse modeste à la promiscuité de l’omnibus, tandis que l’opulence se prélasse seule en taxi-auto. Mais l’important, c’est que, commune ou particulière, chacun ait sa voiture.

Dans les verdoyantes montagnes du Fouta-Djallon, en Guinée, les maris tolèrent presque tous à leurs femmes des sigisbées qui les aident dans leurs travaux, les suivent dans leurs déplacements et, à l’exemple des jeunes patriciens de Venise dont ils sont les inconscients imitateurs, reçoivent souvent la plus douce récompense. Chez les Mossis du Soudan et chez les Samos du Dahomey, le mari qui se sent trop vieux permet souvent à sa femme de vivre séparée de lui en compagnie d’un coadjuteur qu’il lui choisit lui-même avec une sollicitude et une largeur d’esprit qu’on ne saurait trop louer.

Avouons de bonne foi que les Gérontes nègres montrent infiniment plus d’esprit que les nôtres et qu’ils n’ont nul besoin d’aller à l’école des maris. Mais l’époux si admirablement tolérant dont nous parlons ne manquera pas de réclamer comme son bien les enfants que mettra au monde l’épouse qu’il a affranchie de la fidélité conjugale. Les bons vieillards de couleur laissent aux jeunes hommes le soin de planter, mais ils gardent pour leurs petits-neveux les fruits des plantations qu’ils ont mises en fermage.

Il est une jalousie dont on ne trouve pas trace chez les Noirs, c’est celle qu’on peut désigner sous le nom de posthume. J’entends par là le sentiment d’irritation ou de dépit que nous éprouvons à savoir que nous avons eu des prédécesseurs dans le cœur ou dans les faveurs intégrales de celle que nous aimons. C’est cette jalousie qui fait crier au second mari d’une personne manquant évidemment de tact et trop souvent disposée à évoquer indiscrètement le souvenir de son numéro un, défunt ou divorcé: «Ah! zut! J’en ai assez de ton Dupont!» Le nègre n’éprouvera jamais semblable mouvement d’humeur. Au contraire, il adorera parler de ses chefs de file en matière conjugale, surtout si ce sont des Blancs. On peut formuler sur ce cas spécial l’observation suivante:

_Bien loin d’éprouver un sentiment de jalousie posthume, le Noir tire une très grande fierté des hommes que sa femme a connus avant lui, quand ce sont des personnalités qu’il estime considérables, et il montre avec orgueil les enfants qu’elle a eus d’eux._

Je sais bien que certains Blancs naïvement gobeurs manifestent parfois une présomption du même ordre. L’amour-propre fait son profit du fait d’autrui, même dans les circonstances les plus délicates. Mais l’enthousiasme du _bougnoul_ dépasse toutes les bornes, en matière de succession amoureuse. Je me souviens du visage épanoui et triomphant que je vis à Moussa Taraoré, caporal de tirailleurs sénégalais, un jour qu’il me disait:

--Toi y a vu _mousso_ à moi. Beau _mousso_, bissimilaï! Eh bien, moussié, y en a _mousso_ colonel... (il nomma un chef bien connu de nos guerres africaines). Après colonel, y a marié avec moi, Moussa Taraoré. Toi comprends. Moussa Taraoré même chose que colonel! _Mousso_ à moi gagner petit _gourgui_ (garçon), petit mulot avec colonel. Moi faire voir à toi. Moi content. Toi content aussi.

Jamais je n’ai vu pareille expression de bonheur et de fierté. Et pendant qu’il me faisait admirer sa femme, «_mousso_ colonel!», je pensais à ces ahurissantes paroles d’un vieil opéra. Le chœur s’adresse à un mari dont la nouvelle épouse vient de subir le droit de jambage:

Berthe dans sa couche a reçu le grand veneur.

Et, sans doute égaré par la douleur, le pauvre Sganarelle répond:

Ah! pour moi, quel honneur! Ah! pour moi, quel honneur!

Et les femmes noires, demanderez-vous peut-être, sont-elles sujettes à la jalousie? Répondons par un axiome:

_Bien loin de craindre des rivales, les négresses les recherchent et vivent avec elles dans la meilleure intelligence._

C’est ainsi qu’un mari qui n’a qu’une seule femme verra celle-ci le supplier sans cesse d’en prendre au moins une autre. Son travail journalier se trouvera diminué d’autant. Elle aura moins de peine à faire le couscous. Quant aux bonnes grâces du seigneur et maître, elle n’y tient guère, c’est un servage de plus, dont elle ne retire ni honneur, ni tendresse, ni plaisir, et dont elle souhaite ardemment se voir soulagée.

«Jamais de partage!» déclarent nos femmes d’Europe avec des regards indignés.

«Vive le partage!» clament en chœur leurs sœurs noires.

Chez les Sérères du N’Diankin et du Dioba, les femmes stériles achètent elles-mêmes une jeune remplaçante à l’usage de leur mari. Elles l’épousent, ou du moins accomplissent vis-à-vis d’elles les formalités du mariage, et payent une dot à leurs parents. La nouvelle venue dans la case devient alors leur amie, leur plus fidèle compagne. D’ailleurs, de manière générale, le Noir craint tellement l’effort, qu’il s’arrange toujours pour avoir un suppléant, un aide, un secrétaire. Qui n’a pas son secrétaire en pays noir? Le boy, le cuisinier, le tire-panka lui-même finissent par en dénicher un, auquel ils confient le plus dur de leur besogne. Tel est le rôle imparti à la nouvelle épouse qu’une femme de couleur procure à son mari. Elle devient la secrétaire de l’ancienne, la petite secrétaire des amours, si j’ose m’exprimer ainsi.

Dans la vie d’une case, il n’y a jamais ni rivalité ni jalousie entre les épouses d’un même homme. Elles s’entendent toujours fort bien, et la plus parfaite discipline règne entre elles. Si elles sont nombreuses, elles se rangent généralement en deux clans, mais c’est toujours pour des raisons d’ordre extérieur et, comme on dit, pour des histoires de femmes. On ne pourrait découvrir de jalousie amoureuse au fond de ces scissions d’ensemble. Ce qui fait que les batailles de dames sont toujours des batailles rangées.

Et voilà pour les maris africains, malgré le grand nombre de leurs épouses, une source de tranquillité et de liberté que les maris d’Europe leur envieront toujours en vain.

CHAPITRE XII

DE LA JEUNE FILLE.

AXIOME SIMPLIFICATEUR.--_La jeune fille n’existe pas au pays noir._

Voilà qui paraît incroyable et absurde, mais je m’explique.

Nos sociétés civilisées s’embellissent d’un être charmant qui n’est plus l’enfant et qui n’est pas encore la femme, un être de transition, mélange piquant de pudeur et de coquetterie, d’ignorance et de ruse, de timidité et d’audace, un être qui a un état d’âme spécial, une vie spéciale et jusqu’à une littérature spéciale. On ne trouve rien de comparable dans la société nègre. On n’y connaît pas d’intermédiaire entre la petite fille et la femme. C’est au point que, dans tous les dialectes des peuplades africaines, il n’existe pas de terme pour désigner celle que nous dénommons la jeune fille. Le mot bambara _sonkourou_ ne s’applique qu’à la petite fille.

Chez nous, on reste quelquefois jeune fille toute sa vie. Là-bas, on n’a pas le temps de l’être. Dès qu’une fillette devient nubile, et même avant, elle doit se marier, sous peine d’être couverte de ridicule et de se voir fortement malmenée et traitée de bouche inutile par sa famille. Si les épouseurs se font trop longtemps attendre, la vierge noire devra faire tout son possible pour avoir quand même des enfants, ce qui n’est pas chose très difficile.

Le _limpé_, cette mince bande de toile blanche, cette courroie de sûreté si fragile, si illusoire, qui est l’apanage exclusif et l’indice parlant de la virginité, pèse aux petites _sonkourous_ avides de devenir femmes comme les jupes courtes et les tresses dans le dos aux pensionnaires de nos climats. Ah! mes jeunes sœurs de France qui aspirez si ardemment à un mari improbable, que ne prenez-vous votre vol de colombe vers le monde africain, meilleur dispensateur que l’autre: le monde tout court. Le mariage y est obligatoire! La vieille fille est un être inconnu et inconcevable sous les tropiques. Sainte Catherine n’y aura jamais d’autels.

Qu’on m’excuse de rapporter ici l’expression cynique, l’audacieuse synecdoche des Noirs dont la paillardise prend facilement la partie pour le tout, mais il n’y a pour eux que deux catégories de femmes: celles qui sont _cassées_ et celles qui ne le sont pas. Si un chef de vos amis vous présente une jeune personne, il commencera par vous dire si oui ou non _lui y en a cassé calebasse_. C’est le terme consacré et traditionnel. La calebasse étant un récipient qui sert à toutes les manipulations domestiques, la comparaison, pour crue qu’elle soit, n’est pas dépourvue de saveur. _Cassée_ ou _pas cassée_. Être ou ne pas être. Les voies non encore inaugurées étant spécialement prisées en terre d’Afrique, votre conseiller au teint de poix vous dira en parlant d’une jeunesse déjà déniaisée:

--N’y touchez pas, elle est cassée.

Celles qui ne sont pas dans ce cas sont rares, d’autant plus rares que leur innocence leur est lourde comme une incapacité et qu’elles aspirent toutes à jeter par-dessus les moulins (les moulins à café, car il ne s’en trouve pas d’autres dans l’intérieur de l’Afrique) ce _limpé_ saugrenu qui les bride à la façon de cavales impatientes de prendre leur élan.

Si elles font œuvre de mère avant d’avoir trouvé un épouseur, il n’en résultera pas grand émoi dans la case familiale. Le père, quelque peu irrité de n’avoir pas touché la dot qu’il escomptait, donnera peut-être à la jeune dévergondée le nom d’un ruminant femelle, mais vous pouvez être sûr qu’il sera ravi de garder le veau, c’est-à-dire l’enfant, sur lequel il a un droit de propriété absolu et exclusif et qui l’enrichit plus que n’importe quelle autre tête de bétail. Il n’y a que chez les Boudouma des bords du Tchad que les papas se mêlent de faire des façons. Si l’un d’eux s’aperçoit que, malgré le _limpé_ symbolique, la taille de sa fille prend des proportions anormales, il force, comme un simple bourgeois de Scribe, le séducteur à épouser l’imprudente. Si celui-ci jouit d’une trop déplorable réputation et passe pour un galvaudeux qui compromettrait la case en continuant à y avoir ses grandes et petites entrées, le père de famille se contente d’une amende et envoie l’audacieux polisson se faire pendre ailleurs.

Dans ce cas, la règle ancestrale veut que la trop aimable jeune personne s’en aille seule au fond de la brousse mettre au monde le fruit de celui qui a mis en elle toutes ses complaisances. Là, elle se comporte très mal avec ce pauvre petit fruit innocent et le laisse mourir de faim en lui refusant le sein. Voilà, n’est-ce pas, un fait qui déroute toutes nos idées sur la mentalité des Noirs, sur leur conception de l’enfant et de la famille. Mais les Boudouma passent leur vie sur le lac Tchad. Byron et nombre de ses contemporains anglais et français nous ont prouvé péremptoirement que la fréquentation des lacs induisait les cervelles en un étrange état d’esprit, en une exaltation singulière. Et précisément les Boudouma passent auprès des populations environnantes pour des gens bizarres, et même un peu loufoques.

Il est une catégorie de négrillonnes qui gardent leur virginité, s’il se peut, encore moins longtemps que les autres. Ce sont les captives. Propriété du maître au même titre que ses troupeaux, celles-ci n’ont pas de dot à espérer, ni même, en général, de mari à attendre. Au point de vue de l’amour, elles sont _res nullius et omnium_. Leurs enfants devant revenir de droit au maître, elles peuvent donc s’ébattre sans contrainte et multiplier avec la prodigalité des lapins.

Les bébés aux prunelles de jais qu’on voit sans cesse pendus à leurs mamelles trop vite déchues leur méritent la faveur et souvent les faveurs du chef de case. Elles ne demandent qu’à en avoir le plus tôt possible. Ah! ce ne sont pas ces jeunes captives-là qui diraient comme celle d’André Chénier:

Je ne veux pas mourir encore!

On se demande en frémissant à quel âge elles ont bien pu commencer.

Ainsi, en pays africain, la jeune fille est un mythe ou plutôt une créature hybride, paradoxale, imprévue, qui ne vaut que par son futur. Elle n’est pas plus dans le milieu social, dans la vie journalière, que n’est le flacon, destiné peut-être à procurer l’ivresse qui dort dans le fond de la boutique où il attend l’acheteur. Tout son rôle, toute sa fonction est d’attendre, d’attendre sans bouger, sans broncher.

L’attente ne peut se prolonger, d’ailleurs, car, dans ce beau pays d’Afrique, tout chemin mène à l’homme.

Si par hasard vous rencontrez cet objet rarissime, une jeune Noire qui n’a pas encore «cassé calebasse», vous serez frappé de son air de biche effarouchée, de sa gaucherie, du sentiment humilié qu’elle paraît avoir de son oisiveté, de son inutilité. Quelle différence avec nos jeunes filles, qui se prodiguent dans le monde, flirtent, dansent, chantent, peignent, jouent du piano, ou, du moins, s’essayent aux gestes exigés par ces différents arts d’agrément! C’est qu’entre elles et leurs petites sœurs noiraudes, il existe une différence capitale que nous allons exprimer dans un axiome saisissant.

_La jeune Blanche est une personne à _caser_; la jeune Noire est une personne à _casser_._

CHAPITRE XIII

DU MARIAGE.

_Le mariage nègre est un achat._

En tout pays, se marier n’est pas souvent une affaire d’or; sous le ciel d’Afrique, c’est obligatoirement une affaire d’argent. Là-bas, pas d’épouse sans dot. Seulement, l’originalité de la coutume, c’est que le pénible devoir de verser la dot, c’est-à-dire le prix d’achat, incombe au fiancé. Voyez d’ici quels déplorables résultats amènerait dans le monde parisien l’adoption d’un pareil système: grève générale des épouseurs, baisse effroyable dans les recettes du théâtre national et matrimonial de l’Opéra-Comique, cessation définitive des relations entre le faubourg Saint-Germain et l’Amérique! Heureusement, nous n’en sommes pas là!

La condition _sine qua non_ pour un Noir qui veut prendre femme, c’est de payer la famille de celle-ci, comme s’il agissait d’un de ses membres homicidé par imprudence. Directement ou à la faveur d’un détour, de façon manifeste ou déguisée, on ne peut se dispenser de passer à la caisse. Le prix varie de pays à pays. Il y a des cours que nous pourrions presque appeler des cours d’amour. Ces cours se meuvent eux-mêmes entre un maximum et un minimum, suivant que la future peut se parer ou non du titre alléchant de vierge, suivant aussi son degré de jeunesse et d’embonpoint. La femme forte bénéficie d’une surenchère, non seulement chez les peuplades nègres, mais chez les Maures et les Touareg. Ceux-ci soumettent leur fille au gavage dès la huitième année, en vue du mariage. Leur devise pourrait être: «Il faut manger pour être belle.» Féministes de tous les pays, voilez-vous la face devant ce navrant spectacle de la femme vendue au poids et à la livre!

Voulez-vous un aperçu de quelques prix? Chez les Ouolofs, la dot, très élevée, va de 300 à 800 francs pour une jeune fille authentique. Mais on n’y paye guère au-dessus de 100 francs une veuve ou une divorcée, considérées comme de simples objets d’occasion. Chez les Bambaras, les cours évoluent entre 35 000 et 70 000 cauris, chiffres modestes malgré leur apparence opulente, car il faut mille cauris pour faire une pièce de vingt sous. Peuple égalitaire par excellence et digne de nos admirables institutions républicaines, les Habbés ont adopté pour la dot un prix immuable et traditionnel qui se monte à un captif et deux vaches. C’est ce qu’on peut appeler la vente au bétail.

Il n’est fait aucun rabais pour les veuves et les divorcées. Elles n’en restent pas moins des marchandises de qualité inférieure, des laissées pour compte. Voici pourquoi: tandis que les riches doivent s’acquitter en une seule fois, le lendemain du mariage, les pauvres obtiennent des délais. Seulement, étant donné le goût bien naturel des pères de famille pour la vente au comptant, ces pauvres n’ont à leur disposition que le fretin, les veuves et les divorcées. Ils s’en consolent philosophiquement et acquittent avec régularité leurs payements mensuels, tout comme chez Dufayel.

On paye encore la dot en pièces de guinée, en bouteilles de gin, en têtes de tabac, en objets de parure, et même tout simplement en louage de travail. Avant de cultiver les appas de la fille, on cultive les champs du père. A ce point de vue, les Sombarabous de la Côte d’Ivoire sont les gens les plus positifs et les plus carrés que je connaisse. Quand l’un d’eux se sent le désir de convoler, il se rend dans la famille de sa future, dès que celle-ci compte trois ans d’âge. Le mariage est une chose grave: on ne s’y prépare jamais trop tôt. Si l’on veut bien de lui, notre postulant aide son futur beau-père dans ses travaux champêtres pendant vingt ans: Rien que ça. Devenue femme, la douce fiancée au teint de nuit prend patience de la plus agréable façon en se choisissant un amant. Tous les hommes lui sont permis, hormis celui qu’elle doit épouser. Ce n’est que lorsqu’elle a mis au monde quatre ou cinq enfants que le futur se décide à rompre son bail de fiançailles et à emmener dans sa case sa femme et toute sa marmaille. Il est sûr d’avoir fait un bon choix, puisqu’il a comme on dit au Palais, une provision. Ah! ces Sombarabous, ils savent bien qu’un bon tiens vaut mieux que deux tu-l’auras!

Vingt ans de fiançailles paraît un joli record. Pourtant, il est battu chez les Mossis, où les filles sont fiancées... avant leur naissance. Dès que se manifestent chez une femme des signes non équivoques de maternité prochaine, l’honnête prévoyant de l’avenir qui aspire à l’honneur de devenir son gendre accourt et achète sans plus attendre le produit espéré. Il en va de même chez nos paysans de Normandie pour les veaux et les poulains à venir. Mais, direz-vous, que fera cet empressé futur si l’enfant attendu est un garçon? Oh! il ne se frappera aucunement, car un Noir ne se frappe jamais. Il attendra, tout simplement, que sa future belle-mère se décide à mettre un autre enfant au monde, ce qui ne peut évidemment tarder. Et si c’est encore un garçon? Eh bien, il attendra encore l’occasion suivante.

La patience nègre est sans limite. On m’a montré un Mossi qui avait vainement versé à quatre reprises le prix de sa future à la même famille et qui finalement avait été récompensé de sa persévérance en se voyant échoir une femme bossue. Il n’en paraissait nullement affecté et affichait, sur son masque couleur de bitume la douce satisfaction de ceux qui n’ont rien à se reprocher.

Ajoutons que cette façon si originale de marier les filles est merveilleusement commode pour les familles peu scrupuleuses qui désirent se procurer de l’argent. On vend cyniquement l’enfant attendue à cinq ou six prétendants différents. Il ne manque pas de gens chez nous qui suivent la même méthode pour leurs droits d’auteur. Quand l’enfant est une fille, cette multiplicité amène généralement du grabuge. Mais on s’en tire presque toujours quand c’est un garçon.

Je vois qu’une question est sur le point d’entr’ouvrir les lèvres roses de mes lectrices: «Que se passe-t-il si la jeune fille mariée ainsi avant sa naissance refuse son consentement?» Le consentement! Voilà une chose qui n’a jamais existé dans les mariages africains et que les Noirs, malgré les efforts des féministes de tous les pays, n’arriveront jamais à se mettre dans la tête.

AXIOME.--_En pays nègre, on ne demande pas plus le consentement d’une fille à marier que nous demandons chez nous le consentement de la maison de rapport, du champ ou de la vache dont nous faisons l’acquisition._

Jamais fille noire n’a songé à transgresser cette règle fondamentale, ou du moins le fait se présenta si rarement, à travers la suite des siècles, qu’on l’a retenu pour en faire une fable pleine des meilleures intentions morales. On me l’a contée, cette fable, en maint endroit, et voici à peu près ce qu’elle dit:

Entre toutes les filles du village, Nénié était la plus belle. Ses yeux avaient le doux éclat du velours et ses seins étaient plus fermes et plus durs que la noix du cocotier. Un jour, son père conduisit auprès d’elle un homme qu’elle ne connaissait pas et lui dit:

--Voilà ton mari.

Et Nénié répondit:

--Il ne sera pas mon mari, parce que j’aime N’ki et que c’est lui seul que je veux pour mari.

Mais son père lui dit:

--Allah ne permettra pas qu’il en soit ainsi.

En effet, la nuit même, Allah fit mourir N’ki. Nénié continua néanmoins à s’obstiner dans son dessein de femme folle et sans discernement.

--Je veux qu’on m’enterre avec N’ki, déclara-t-elle.

On fit comme elle le demandait. Mais le lendemain, la raison lui revint, tandis qu’elle reposait en terre à côté du mort. Comme une hyène était venue gratter la terre où ils étaient ensevelis, elle lui dit:

--Hyène, va dire à mon père que je suis prête à accepter le mari qu’il me donnera.

Et son père la maria à un crapaud. Mais, à quelque temps de là, comme le crapaud avait demandé à Nénié de l’eau chaude pour laver ses pustules, elle en versa sur lui de si bouillante qu’il en mourut. Son père lui dit alors:

--Tu as été assez punie. Tu peux épouser maintenant l’homme que je te destinais.

Et elle lui répondit:

--Tu es un bon père.