Part 6
Très satisfait de la conversation de Mme Camélia et des attentions qu’elle a eues pour lui, il revient le lendemain, mais montre un furieux dépit en apprenant qu’il y a déjà quelqu’un de son sexe en train de faire la causette à son tour. Le troisième jour, en recevant le même accueil négatif, il se fâche tout rouge, entre de force et interpelle violemment le causeur. Celui-ci prend d’autant plus mal la chose qu’il est en tenue pour causer avec les dames, mais non avec les hommes. Le quatrième jour, nouvelle rencontre, mais cette fois notre entêté colonial va jusqu’à mettre le gêneur à la porte. Puis, par une conséquence toute naturelle, il offre à la complaisante Bordelaise son cœur, sa bourse et sa protection. A elle ses appointements, ses bénéfices, ses économies!
Donnez-lui seulement six mois, et il sera sérieusement question de mariage. Et voilà comment il se fait que Mme X..., femme d’un distingué fonctionnaire, lance de temps en temps le «Penses-tu, bébé!» si usité dans certains salons moins distingués et qu’au dire d’une servante renvoyée, Mme Y..., épouse incontestée d’un négociant, porte, tatouée en exergue autour de son ventre satiné, cette inscription évocatrice de notre plus galante troupe d’Algérie: _Au rendez-vous des Joyeux._
Oh! l’insolente et indémontable prétention des coloniaux à aimer seuls des femmes que leur destinée a invinciblement vouées à la pluralité, à l’universalité des amants! Au cours d’une traversée, j’entendis, un soir, dialoguer sur le pont du paquebot un administrateur du Soudan déjà mûr et un tout jeune adjoint des affaires indigènes nommé de la veille et qui se rendait, pour la première fois, en Afrique occidentale.
--Surtout, disait paternellement l’ancien, si vous êtes désigné pour quelque ville de la côte où il y a des Blanches qui font la noce, gardez-vous bien de prendre celles qui vont déjà avec vos camarades. Vous auriez des histoires épouvantables, des duels...
--Mais, répondait avec sens le néophyte, il ne peut exister d’histoires à propos de professionnelles qui font tranquillement leurs affaires avec le premier venu. Au Quartier Latin, à Montmartre, nous prenions souvent les mêmes femmes entre amis, et ça n’avait aucune importance. On se donnait même des tuyaux sur leurs talents. On se disait: «C’est étonnant comme Marcelle cause bien» ou «Yvonne a vraiment trop mauvaise langue».
--Peut-être. Mais vous verrez que là-bas ce n’est pas la même chose. On est beaucoup plus strict.
--Alors, comment vais-je faire? insistait l’adjoint, déjà saisi d’inquiétude. Il y a évidemment dans les villes dont vous parlez beaucoup plus de fonctionnaires que de femmes accueillantes. Elles connaîtront toutes un de mes camarades, si ce n’est deux. Me faudrait-il donc rester vierge et martyr, parce que ces messieurs ont décrété qu’il est interdit de chasser sur les mêmes terres qu’eux?
--Si vous ne suivez pas mes conseils, vous passerez pour un mauvais camarade.
--Moi, je trouve que ce sont eux, les mauvais camarades, conclut le conscrit avec un soupir de découragement. On pourrait si bien s’arranger!
Et je trouvais à part moi que le conscrit avait parfaitement raison.
Mais il n’y a rien à faire pour modifier cette conception farouchement exclusiviste de l’amour. Tant que les Blanches ne seront pas plus nombreuses en pays noir, il en sera ainsi. Dès que l’une d’elle paraît, transformant tout autour d’elle par sa grâce européenne et le charme de ses toilettes claires, la petite fleur bleue du sentiment éclot aussitôt dans le cœur du colonial, resté presque toujours, malgré les années, ingénu et enthousiaste. Bien loin de se dire que ce sentiment est une denrée rare et précieuse qu’il importe de ne pas gaspiller, il en prodigue à tort et à travers les trésors restés trop longtemps sans emploi. Le plus grave, c’est que la petite fleur bleue cède rapidement la place au fruit empoisonné de la jalousie. La reine de Navarre a dit: «La jalousie éteint l’amour comme les cendres éteignent le feu.» Elle en parlait à son aise, en observatrice d’une cour où les femmes étaient légion.
Au contraire d’elle, nous dirons:
_Dans les pays où les femmes sont rares, l’amour allume la jalousie comme le feu allume l’incendie._
C’était ce qui se voyait à l’âge du rapt, où les femmes appartenaient aux hommes les plus forts. Sourde, invisible et inavouée souvent, la lutte pour la femme dure encore dans nos villes coloniales. L’arrivée d’une Blanche fait bondir et se heurter tous les cœurs, comme une pièce de monnaie lancée en plein marché fait accourir, se bousculer et se battre les petits enfants noirs. Naturellement, on en veut à ses voisins, immédiatement transformés en rivaux, on les regarde de travers, on épie leurs façons, on dénombre leurs visites, on s’irrite de leurs plus minces avantages.
Cette méfiance est souvent justifiée. Les voisins, les camarades, les amis, ont une si impérieuse tendance à se montrer entreprenants! Et il faut compter aussi avec les supérieurs, que leur élévation ne retient pas toujours assez sur le rivage du Tendre. On s’est amusé plus d’une fois, dans les villes, d’entreprises amoureuses conduites sur les propriétés d’autrui par de gros bonnets, et même des bonnets carrés, témoin l’aventure suivante qui court encore le Sénégal sous le nom imprévu «d’histoire du lion».
Il y avait à Saint-Louis, sous un hangar du palais du Gouvernement, un lion qui s’appelait Ouaraba, comme tous les lions de la vallée du Niger. Pris tout petit et grandi parmi les hommes, il ne montrait aucune méchanceté, se laissait caresser par le premier venu et jouissait dans le monde des fonctionnaires de la meilleure réputation. Sa douceur et son bon caractère avaient fait juger inutile de l’enclore, et il était simplement retenu par une longue chaîne qui lui laissait toute la liberté de ses mouvements. Quiconque venait au Gouvernement ne manquait jamais d’aller faire une visite à Ouaraba.
Les dames s’extasiaient sur sa bonne grâce, son air bonasse, et les plus courageuses s’enhardissaient jusqu’à lui gratter la tête. Certains hommes intrépides allaient même jusqu’à jouer avec lui, bien sûrs de ne courir aucun danger.
De ce nombre était un magistrat qu’on nous permettra de désigner sous le nom purement symbolique de Latoge. Son intégrité était inattaquable, mais la Justice lui paraissant une personne bien sévère, il en taquinait volontiers de plus jeunes et de plus gaies. Or, par un après-midi d’énervante chaleur, Latoge se rendait au Palais de justice, quand il vit se balancer devant lui une taille souple et une croupe onduleuse, moulées de fort excitante façon dans une robe de mousseline blanche. Le tout appartenait à une Blanche des plus capiteuse, que Latoge ne connaissait pas et qu’il diagnostiqua tout à la fois de condition moyenne et de beauté supérieure.
La voyant entrer dans une maison du boulevard Dodds, il s’engagea hardiment à sa suite dans le corridor et saisit, sans plus attendre, sa taille ronde, en promenant ses mains fureteuses au-dessus, mais surtout au-dessous, avec un sans-gêne explorateur qui n’est assurément plus de mise dans des régions déjà ouvertes à la civilisation. La jeune femme se révolte, se débat, pousse des cris de paon. Une lutte acharnée s’engage dans laquelle Latoge a une manche de son veston de toile blanche complètement déchirée et le bras qui se trouve dessous profondément labouré par les ongles de l’adorable furie.
Mais le pis, c’est que du premier étage un sergent d’infanterie coloniale s’élance quatre à quatre et envoie en plein dans le visage du galant magistrat un magnifique coup de poing direct, qui eût mérité les honneurs d’un championnat. C’est l’époux légitime de la belle récalcitrante! Latoge se sent ensuite secoué comme un prunier, puis jeté sans douceur contre la muraille. Heureusement, le terrible couple s’évapore. L’infortuné coureur d’aventures se retrouve tout seul, la manche pendante, le bras zébré de marques rouges et tout sanguinolent, le visage engourdi et constellé d’ecchymoses multicolores. Impossible de paraître au Palais de justice dans un état pareil!
Que faire? Rentrer au plus vite chez lui. Mais que dire à sa femme? En route, tandis que les Noirs regardent passer d’un air effaré, si pitoyable d’aspect, si déplorable de tenue, ce Blanc qu’ils connaissent et respectent, Latoge se creuse la tête sans rien trouver.
Enfin, au moment où il va franchir le seuil de sa demeure, un sourire parcourt son visage tuméfié et bouffi: _Euréka!_
--Mon Dieu! s’écrie à sa vue son épouse épouvantée, que t’est-il donc arrivé, Auguste?
--Ne m’en parle pas, ma bonne amie. En sortant du Gouvernement, j’ai voulu m’amuser un peu avec le lion, comme d’habitude. Et c’est lui qui m’a arrangé comme ça. Regarde un peu ses griffes!
--Malheureux! Et dire que tu pouvais y rester! Je savais bien, moi, que cet animal était dangereux. Oh! mais il ne va plus rester longtemps ici!
De ce jour, la femme du magistrat entreprit une véritable campagne contre le malheureux et innocent Ouaraba, «cette sale bête qui avait failli tuer Auguste». A force de geindre auprès du gouverneur, elle finit par obtenir gain de cause. Il fut entendu que le lion devenu subitement féroce serait embarqué sur le prochain paquebot à destination de la France. Vous avez pu le voir, par la suite, au jardin des Plantes, solitaire en sa cage, regardant les visiteurs d’un regard triste et doux, comme un poète incompris. Ainsi que tant d’autres ici-bas, c’est une victime de l’amour et des femmes.
La colère du sergent que nous venons de voir à l’œuvre était parfaitement justifiée. Mais les jalousies les plus fantaisistes en font éclater à chaque heure d’infiniment moins légitimes. L’accès éclate à propos de la cour la plus discrète, du flirt le plus anodin, de la fréquentation la moins équivoque. Une jeune femme aimable, une jeune fille un peu coquette suffit à semer le trouble parmi des hommes qui vivaient auparavant en bonne intelligence, à réveiller de vieilles rancunes, à ressusciter des querelles de corps. Et si l’on se croit quelque chance de réussir, même dans l’aventure la moins reluisante, de quel œil inquiet, méfiant, hostile presque, ne surveille-t-on pas les camarades!
Un jour, dans un coin désert de Mauritanie, je sirotais un petit verre, en compagnie d’un jeune sous-lieutenant, dans la boutique d’un mercanti. Tout en nous servant, d’un ton traînard d’authentique native des boulevards extérieurs, Mme Cougoul, la femme du mercanti, nous racontait sa dernière alerte. Les Maures avaient attaqué une nuit sa cabane en planches, et pendant que son mari était parti quérir à toutes jambes la compagnie de tirailleurs, elle avait dû se réfugier toute nue dans sa cage à lapins. Délivrée, on l’avait menée au poste fortifié en compagnie de son mari, et un officier avait mis sa chambre à la disposition du couple. Alors l’émotion, la joie de se voir réunis après le danger, sans doute aussi une subite poussée de crânerie et de fantaisie faubouriennes, avaient immédiatement conduit M. et Mme Cougoul à se donner une mutuelle preuve de leur tendresse. «Qué qu’vous voulez, on était content de s’voir encore du monde.»
Les vêtements de Mme Cougoul manquaient assurément d’ordre et de propreté. Ses cheveux blondasses n’avaient avec le peigne que des rapprochements d’une extrême rareté. Son visage était chiffonné comme chiffon ne l’a jamais été et au point de ne plus offrir la moindre ligne régulière. Mais elle n’avait que vingt-trois ans, et pendant qu’elle nous débitait son histoire croustillante, ses yeux brillaient comme une flamme de soleil sur ces _fortifs_ dont elle éveillait le souvenir. Je vis que mon camarade, le sous-lieutenant, se laissait gagner par l’attrait frelaté du vice crapuleux qui se dégageait de Mme Cougoul. En sortant, je lui dis:
--Savez-vous, mon cher, que Mme Cougoul a l’air de vous trouver très à son goût. Après tout, elle n’est pas si mal que ça.
Il me répondit par le cri du cœur de l’homme qui voudrait bien voir céder son amour-propre devant l’autre amour, le pas propre.
--Enfin, n’est-ce pas?
--Je crois que vous avez de grandes chances, continuai-je.
--Vous parlez sérieusement?
--Très sérieusement.
Un sourire d’espoir illumina son visage; et il m’implora par ce nouveau cri du cœur:
--Alors, je vous en supplie, ne le dites pas aux camarades.
Le Blanc montre-t-il la même jalousie à l’égard de la femme de couleur? C’est infiniment plus rare. Sans doute, on voit des gens à l’humeur inquiète et persécutrice surveiller étroitement leur _mousso_ et cacher comme un bijou de prix leur diamant noir. Le plus grand nombre laisse à la femme indigène une liberté dont elle mésusera souvent. Faiblesse? Indifférence, tout simplement. La dame noire est si peu capable d’éveiller l’amour, qu’elle éveille d’autant moins sa résultante directe: la jalousie. «On n’est jaloux que de ce qu’on aime», déclarent les petites ouvrières parisiennes avec des yeux de chatte énamourée. Comment pourrait-on éprouver une jalousie sérieuse à l’égard d’une créature purement physique avec qui l’amour, au sens sentimental du mot, ne saurait être de saison?
Quant au point de vue charnel, il n’est pas en jeu davantage, et pour cause, la Noire étant presque toujours impuissante à inspirer chez son seigneur et maître européen ce que nous appellerons l’éloquence de la chair. Le jaloux voit sans cesse passer sous ses yeux l’image affolante de la possession par autrui de celle qu’il aime. Je crois que la même vision, appliquée à leur _mousso_ ou à leur _diguen_, n’arrachera guère de coloniaux à leur chaise longue. Depuis longtemps, ils se sont faits à cette idée, sans en frémir le moins du monde. D’ailleurs, à quoi bon se donner tant de tintouin? Il y a au moins neuf chances sur dix pour que votre femme noire vous trompe, et il est à peu près impossible de la surveiller. Allez-vous donc la suivre, quand elle vous dit: «Moi y en aller village.» Allez-vous faire espionner vos boys, quand vous n’êtes pas chez vous? Vous aurez encore bien des chances d’avoir des collaborateurs discrets, car pour tromper, dans ces pays de mœurs primitives, c’est encore bien moins compliqué qu’en France. Tous les coloniaux le savent et s’y résignent sans douleur. En somme, nous pouvons formuler la règle générale suivante:
_Les Blancs ne souffrent pas moralement des infidélités de la dame noire. Ils prennent seulement leurs précautions pour n’en pas souffrir physiquement._
Et voilà justement l’originalité du point de vue. En France et dans presque tous les pays, on prend contre l’adultère des précautions _avant_. Ici, ce sont des précautions _après_. Elles puisent leur inspiration dans la plus opportune et la plus judicieuse prophylaxie et tiennent au peu de soins que prennent de leur santé ces Bambaras ou ces Nagos, parmi lesquels vous comptez très probablement quelques-uns de ces collaborateurs ignorés dont je parlais tout à l’heure. Toutes les jeunes filles en France passent des examens. Est-ce donc si affreux d’en faire subir un de temps en temps à votre compagne au corps d’ébène? Et il n’y a rien de tyrannique, il me semble, à infliger à votre boy (le plus probable collaborateur) un petit conseil de révision tout intime, quand toute la jeunesse de France en affronte, chaque année, un bien autrement intimidant.
La vraie jalousie s’en prend non seulement au présent d’une femme, mais à son avenir. Rien de pareil entre le Blanc et la Noire. Non seulement il ne se sent aucune inimitié contre ceux qui mettront à leur cou, lui parti, le collier de jais des bras de sa _mousso_, mais souvent il la laisse de lui-même à un camarade, tout comme son boy, son cuisinier et ses meubles. Je ne parle pas de ceux qui revendent cyniquement leur femme après un ou deux ans de vie conjugale. La Fatimata ou l’Adda dont le mari européen est à la veille de rentrer en France se réjouit fort de se voir proposer par lui un parti agréable et rémunérateur. Car, dès son entrée dans son prochain ménage, elle touchera une nouvelle dot. Les dernières siestes se passent à accabler de questions le mari qui va partir sur le mari qui va le remplacer: «Est-ce qu’y a donner beaucoup _dimanchis_? Est-ce qu’y a déjà marié avec femme noire?» Le camarade, de son côté, se permet de menues familiarités avec sa future. Quelquefois même, il va plus loin.
C’est ainsi qu’un habitant de Tombouctou, occupé à ses préparatifs de départ, trouva la belle Sonraï qui avait été sa compagne d’Afrique en conversation agitée, sinon criminelle, avec l’ami qui devait être son successeur. Il apostropha violemment l’infidèle:
--Tu pouvais bien attendre que je sois parti, Aoua.
Mais Aoua le regarda de ses longs yeux humides et doux de gazelle craintive, et c’est du ton le plus candide qu’elle lui répliqua:
--Bissimilaï! Y a pas mon faute. Avant acheter _farka_ (bourriquot), y a toujours essayer _farka_. Camarade à toi faire même chose. Avant marier avec _mousso_, y en a essayer _mousso_.
CHAPITRE XI
DE LA JALOUSIE.
_Côté des Noirs._
Maintenant, passons des Blancs aux Noirs, comme au jeu de dames. (Et c’est bien en effet d’un tel jeu s’il s’agit.) Nous avons dit en commençant que les seconds n’étaient pas jaloux. Disons plutôt que leur jalousie repose sur une base toute différente de la nôtre et traduisons notre opinion par la formule suivante:
_Pour le Noir, la jalousie n’est qu’une manifestation quelconque du sentiment de la propriété._
En effet, le nègre qui se voit trompé, ou qui croit l’être, ne souffre pas du tout dans son cœur. Comment pourrait-il, en effet, éprouver une souffrance de ce genre, puisque le sentiment ne préside en rien à ses affections féminines et que l’amour se réduit chez lui à l’exercice quasi instinctif de la fonction de reproduction? Mais sa femme est son esclave, son bien, sa chose, faite pour son usage personnel, pour la satisfaction de ses appétits et nullement pour la distraction de ses voisins, qui n’ont pas comme lui payé une dot. Quand il apprend qu’elle dispense au profit d’un autre des complaisances qui doivent lui être formellement réservées, il fait une tête du genre de celle que vous prenez quand vous retrouvez votre fauteuil d’orchestre occupé ou votre bock absorbé par un quidam. On lui a chipé sa propriété reconnue de tous, dûment payée par lui et sanctionnée par la loi du Prophète. On lui doit donc une réparation, qui tout naturellement sera pécuniaire, le dommage aux propriétés entraînant une indemnité dans toutes les justices du monde. Qu’on l’indemnise et il taira toute rancune contre le séducteur, et même contre sa femme.
Remarquez qu’en fin de compte, il n’y a pas mal de ménages en France et ailleurs qui, en sous-main, fonctionnent régulièrement de cette façon-là et ne s’en portent pas plus mal. Seulement, cela ne s’avoue pas avec la même loyale simplicité. Un Noir ne sera que bien rarement assez fou pour tuer, même en cas de flagrant délit, l’amant de sa femme et sa femme elle-même. La colère est simplement celle d’un propriétaire chatouilleux.--On ne lui a pas brisé le cœur. On a seulement marché sur ses plates-bandes.
Est-ce à dire qu’il ne se fâche pas et qu’il accepte sans récriminations ni violences sa destinée cornue? Oh! que non pas, et l’épouse infidèle recevra généralement de son Sganarelle une copieuse volée de _manigolo_, mot qui désigne tout simplement la trique. Il est rare qu’il se laisse emporter à des actes plus graves. Jamais on ne verra ces sauvages tuer leur femme adultère comme le font si fréquemment les civilisés de chez nous. Sur ce point, la loi de l’homme est indulgente en Afrique occidentale, et c’est tout à fait le pays qu’il eût fallu à M. Paul Hervieu. Le «Tue-la» y paraîtrait profondément ridicule, et même incompréhensible.
Cette modération du nègre est, d’ailleurs parfaitement logique et dérive en droite ligne de sa conception de la femme. Il lui semble aussi fou de mettre à mort son épouse, même infidèle, qu’à nous de détruire nous-mêmes notre capital. Va-t-on, de gaieté de cœur, se priver d’une propriété de rapport, parce qu’elle a été maraudée ou braconnée? Pas si bête, et le Noir se contente de faire payer l’amende au maraudeur, ce qui est tout bénéfice. Les écarts de la dame ont-ils amené au monde un poupon? Oh! alors, le mari trompé se sentira tout à coup rempli de reconnaissance pour son indélicat collaborateur. L’adultère, dans ce cas, devient agréable, et même recherché. Ce n’est pas exagérer que de formuler le principe suivant:
_Chez les Blancs, c’est la conception de l’enfant qui donne à l’adultère toute sa gravité et le rend irréparable. Chez les Noirs, au contraire, elle devient une excuse et le plus sûr moyen pour les auteurs du délit de rester dans les meilleurs termes avec le mari._
Que voulez-vous! Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire! Et puis, il vaut quatre bœufs ou quinze moutons.
La plupart du temps, l’irritation du Noir contre sa perfide moitié viendra de la peur du ridicule. Les cocus font rire, sous les tropiques comme ailleurs. Le soir, dans les campements, devant les grands feux qui illuminent la brousse, les porteurs et les _dioulas_ (marchands ambulants) se content avec de gros rires des histoires de leurs villages dont les maris trompés font généralement les frais. Au cours de ces Décamérons improvisés, on ne se moque pas moins du jaloux, du jaloux qui sera forcément trompé et qui a la folie de sortir de son repos pour recourir à une vaine surveillance et à d’inutiles précautions. Application inconsciente de la si juste maxime de La Rochefoucauld: «On ne devrait point être jaloux quand on a sujet de l’être.»
Les refrains traditionnels de tamtam raillent aussi le pauvre mari inquiet de sentir son front d’ébène se garnir de ramure: «Homme jaloux, fais rentrer ta femme.--Petit homme jaloux, dès que tu entends le tamtam, tu cours pour voir si ta femme n’est pas au tamtam.--Ta femme sera fatiguée quand la nuit viendra et tu la frapperas.»
Mais voilà qui va paraître plus étrange. Il existe des régions et des circonstances de la vie où le cocuage n’entraîne ni ridicule ni éclats de rire, mais devient, au contraire, une preuve d’honorabilité et une source de légitime orgueil. Vous connaissez la délicieuse histoire de Daphnis se faisant initier à l’amour par une femme mariée, à l’expérience sûre, la capiteuse Lycénion. D’après l’usage le plus antique et le plus consacré, il n’en va pas autrement chez les Balantes et dans l’ombre d’autres peuplades. Les jeunes circoncis choisissent eux-mêmes les épouses considérées qui ont pour mission de leur donner la première leçon d’amour.
Le mari est toujours très flatté du choix et l’honneur en rejaillit sur toute la famille. Le souvenir de cette glorieuse distinction y demeure éclatant et impérissable. C’est un peu comme chez nous, quand une femme a été rosière, reine du lavoir, ou premier prix du Conservatoire. On en parle toute sa vie dans la maison. Un chef acquiert-il quelque réputation, aussitôt une famille entière se rappelle avec fierté que c’est Aïssata, une de ses aïeules, qui, jadis, lui ouvrit, la première, les portes du mystérieux temple d’Amour. Et le chœur des enfants et petits-enfants de demander avec une insistance débordante d’admiration à la vieille dame qui se rengorge:
Vous l’avez connu, grand’mère, Vous l’avez connu?
Quand une case est restée plusieurs années sans qu’un jeune circoncis y soit venu demander la préliminaire séance de gestes et de maintien dont nous parlons, la maîtresse du logis peut se considérer comme une femme définitivement déchue moralement ou physiquement. Elle éprouve la même désillusion douloureuse que Mme Récamier quand celle-ci ne voyait plus les petits ramoneurs se retourner sur elle dans les rues. Et son mari honteux et confus ne tarde pas à prendre une nouvelle épouse qui lui fasse plus d’honneur.