Le parfum de la Dame Noire

Part 3

Chapter 33,794 wordsPublic domain

Écoutez plutôt les doléances que je recueillis des lèvres vénales de Fatimata, gloire de la galanterie officielle en la bonne ville de Bamako. Comme la belle Mme X... ou Y..., la beauté à réputation dont toute cité provinciale s’enorgueillit, Fatimata n’est plus très jeune. Elle a acquis de l’expérience et un sentiment un peu chatouilleux de ses droits. Je la rencontrai un jour, le visage plus sombre qu’à l’ordinaire (ce qui n’est pas peu dire), les regards fulminant d’éclairs indignés. J’aime à confesser les femmes:

--Hé! Fatimata, qu’y a-t-il?

--Y a pas bon, moussié, y a pas bon du tout. Moi y en a trouver gouverneur tout suite.

--Diable!

--Moi plaindre à lui beaucoup. Si même chose continuer, moi y a bientôt plus pouvoir _dominiquer_ (manger).

--Et qu’est-ce qui t’empêchera de manger, Fatimata?

--C’est les _moussos_ qui ont marié avec toubabs. Mauvais _moussos_, moussié! Moi, y a fait _garbo_. Pourquoi y a fait _garbo_, moussié? Parce qu’y a pas mari ni grand frère, ni personne pour donner _dominiquer_. Moi, pour avoir argent, faut faire _garbo_. Autrement _amoul_ (pas d’argent). Eux, les femmes qui ont marié avec toubabs, ils ont argent, boubous, eau-Cologne, kolas et tout. Alors pourquoi ils vont faire toc toc à la porte des autres toubabs pendant la sieste? Pourquoi ils font _sigui_ (se couchent) dans leur case? Pourquoi ils font même chose _garbo_? Après, quand moi viens faire toc toc, tout le monde ils disent: «Fatimata, y a pas bon!» Alors moi _amoul dimanchi_ (pas de cadeau). Moi y a foutue, moussié! Moi y a trouver gouverneur!

Ainsi, sous toutes les latitudes, c’est la même histoire. En Afrique aussi bien qu’à Paris, chez les Noires comme chez les Blanches, la professionnelle de l’amour poursuit de sa haine inextinguible la femme mariée en qui elle voit une rivale heureuse, une concurrente odieusement avantagée. A l’ombre des fromagers immenses et des dioubalés aux cheveux fauves, on retrouve cette affirmation chère à nos impures: «Les femmes mariées, c’est pire que les autres!» Rien de nouveau sous le grand soleil. Quant à Fatimata, elle n’alla pas, comme bien on le pense, demander audience au gouverneur. Elle prit un parti plus raisonnable, en égayant de ses charmes la sieste de quelque célibataire qui avait échappé, espérons-le, aux étreintes des perfides adultères.

Au pays noir, l’heure de la sieste, c’est l’heure du berger, d’un berger qui n’a plus rien à garder, ni préjugés, ni répugnances, ni vêtements. C’est le moment où chez l’Européen la bête prend sa revanche sur l’ange, où le sentiment se tait, lardé et réduit au silence par les aiguillons de la chair, où deux races oublient tout ce qui les sépare pour ne plus voir que ce qui les rapproche. Il est une heure de l’après-midi. Une chaleur étouffante tombe en nappes de plomb sur la terre calcinée. Au dehors, pas un bruit, pas un mouvement, pas une ombre: une étonnante impression de silence et d’immobilité sous une aveuglante lumière. Dans sa case de _banco_ (boue séchée), bien close contre les ardeurs de la fournaise, le colonial, étendu sur son lit Picot, somnole sans rêves.

Soudain, il entend gratter discrètement à sa porte.

--Qui est là?

Une voix de femme susurre imperceptiblement:

--C’est moi, Dado.

Ah! c’est Dado, la providence des siestes, Dado qui, chaque après-midi, se glisse entre les cases des blancs, furtive, silencieuse et grave. Mon Dieu, elle tombe bien!

--Entre! fait sans bouger le colonial.

Lentement, dans la pénombre de la case, elle retire son boubou, son pagne. La voilà nue, statue de bronze à l’attitude nonchalante, ses larges hanches ceintes de plusieurs rangées tintinnabulantes de gros grains de verroterie. Toujours muette, elle s’insinue souplement sous la moustiquaire. Et comme jadis pour les amours des dieux, une buée blanche, aspect de la mousseline dans le demi-jour, dissimule l’accouplement disparate du descendant de Japhet et de la fille de Cham.

D’aucuns ne peuvent s’empêcher de trouver cet accouplement anormal et peu désirable. Il y a des Blancs qui éprouvent un éloignement invincible à l’égard de la négresse. «Ce n’est pas une femme, vous disent-ils, c’est une femelle.» Ceux-là sont, d’ailleurs, assez rares, et on ne les rencontre que parmi les cérébraux et sentimentaux renforcés. La plupart des coloniaux arrivent à s’abstraire suffisamment de leur mentalité d’Européen pour accueillir bénévolement les visites de marchandes d’amour à la face couleur de poix. Chez l’homme moderne, malgré la force de la civilisation, de l’être moral, des préjugés, les instincts demeurent encore plus puissants que les sentiments et les idées. Nous résumerons cette importante observation dans la formule suivante:

_Avant d’être homme, on est mâle._

D’ailleurs la pauvre _garbo_ n’y met aucun amour-propre. Elle ne se vexe nullement des refus et se garde bien d’insister. Elle passe chez vous à la façon de l’employé du gaz qui vient voir si votre compteur marche bien, ou de l’homme de chez Dufayel qui demande à toucher. Si vous la renvoyez, elle n’en conserve pas moins le sourire, et viendra le lendemain tâter encore le terrain. Si vous lui faites comprendre que vous êtes las de ses charmes et que vous êtes assoiffé de nouveau, elle partira de son pas de gazelle légère et silencieuse et reviendra quelques minutes après, accompagnée d’une collègue qu’elle vous recommandera chaleureusement.

--Y en a très bon mousso, moussié!

Puis elle ira attendre dans quelque coin ombreux à proximité de votre case que vous ayez mené à bonne fin votre amoureuse entreprise. Car il s’agit de toucher sa part sur les cent sous ou les trois francs dont vous allez récompenser le zèle de la bailleuse de volupté qu’elle vient de vous présenter. Au pays noir, c’est un usage consacré. Ces dames dichotomisent à la façon de nos grands chirurgiens. Seulement, il y a cette différence essentielle que ce n’est pas l’opérateur qui reçoit l’argent, mais bien l’opérée.

Je vois que vous allez me demander: «A quelle race appartiennent plus particulièrement les _garbos_?» A toutes, monsieur. Car aucune race ne se peut prévaloir de l’honneur de fournir seule à l’homme ces dispensatrices de plaisir qui font à la fois de leur corps un trottoir roulant et une tirelire (tirelire que nous appellerons, si vous le voulez bien, le tronc des riches). L’hétaïre vient de partout, fleurit partout. Ne l’observons-nous point en Europe et ne pouvons-nous dire en toute sûreté:

_Celle qui vend l’amour ne peut se rattacher qu’à un groupe ethnique: l’humanité._

CHAPITRE VI

DES INTERMÉDIAIRES.

Est-ce parce que l’amour est aveugle? Il est d’expérience courante et d’observation journalière qu’il lui faut un guide qui dirige ses pas maladroits vers l’objet aimé, le mette en rapport avec lui, aplanisse les difficultés de la route, et finalement le fasse toucher au but. En amour comme en affaires, on ne peut que difficilement se passer d’intermédiaire. Dans l’antiquité, cet intermédiaire était représenté par la nourrice traditionnelle chargée du service des postes et télégraphes entre sa jeune maîtresse et ses galants. En Espagne, c’est la duègne. Dans le théâtre de Molière, ce sont les valets et les femmes d’intrigue. Enfin, il existe un intermédiaire plus répandu et plus à la portée de tout le monde, auquel on a donné le nom malsonnant d’entremetteur. Et pourtant, ce nom est encore un euphémisme. Car, lorsqu’il s’agit d’amours vénales, le personnage assez peu considéré dont nous parlons est désigné dans l’opinion populaire par un terme devant lequel ne reculent ni Rabelais ni Mathurin Régnier, mais que je n’infligerai certes pas aux oreilles de mes lectrices. Qu’il me suffise de dire que ce terme, emprunté au vocabulaire de la pisciculture, exprime une profondeur vraiment sous-marine de mépris.

J’ai une réelle peine à constater qu’en pays nègre, c’est à cette classe justement honnie et grossièrement baptisée qu’appartiennent les intermédiaires d’amour. Ici, pas de nourrices, pas de confidents et, d’une manière générale, pas de femmes pour tenir le rôle. D’où cette première observation d’ordre général:

_Dans les amours d’Afrique, l’intermédiaire est toujours un homme._

Certainement cela est fâcheux pour la pudeur des belles défaillantes. Mais on comprendra combien vite se calme cette pudeur, si l’on songe que l’intermédiaire en question est généralement pour elles l’ami le plus intime, auquel elles ne cachent rien de leurs équipées, qui les provoque même et en tient un compte des mieux ordonné. Il est, d’ailleurs, d’une discrétion exemplaire qui garantit expressément le succès de son exploitation. Avec son profond instinct de dissimulation, ce Noir comprend qu’en amour plus qu’ailleurs, la langue est la pire et la meilleure des choses.

C’est le plus souvent un boy, votre propre boy.

Ce jeune domestique indigène est associé à toutes les manifestations de la vie coloniale. Il tient tout à la fois du valet de chambre, du blanchisseur, du cuisinier et du page. Il sert aussi, à l’occasion, à distraire les hôtes de passage. Au temps de la conquête du Soudan, une plaisanterie classique quand on traitait à table le camarade nouvellement arrivé de France, consistait à appuyer du doigt sur le nombril proéminent du boy occupé à servir, le torse nu, cependant qu’un compère faisait adroitement résonner sous la table le sonnerie d’un timbre. Il existe une autre mystification traditionnelle, toujours à l’adresse du camarade fraîchement débarqué, et qui se pratique également pendant les repas. L’un des convives lance une phrase remarquable par la forme ou le fond, et le boy souligne alors d’un air entendu: «comme dit M. de Tocqueville» ou «suivant la formule de Maurice Barrès». Tête du nouveau camarade qui ne devine pas, d’abord, qu’on a seriné ces quelques mots au candide serviteur, sans qu’il en ait compris plus qu’un perroquet. Le boy, pour l’Européen dans la brousse, c’est le nègre-tender, comme aurait dit le brave général Poilloüe de Saint-Mars. Si vous ne savez pas toujours où il est, il sait, lui, où vous êtes et, en quelque endroit que Vous vous teniez, il ne manque jamais de vous retrouver à cette heure du soir où il doit vous apporter képi ou chapeau, pour le troquer contre le casque devenu inutile. C’est là une de ses sacramentelles attributions.

Héritier imprévu de Scapin, ce ténébreux valet de brousse en assume de plus délicates, notamment celle de procurer à son maître et aux amis de son maître des _moussos_ de choix. Généralement, il ne s’en tire pas trop mal, car le bon boy est, par essence, un malin, un débrouillard, un qui _connaît manière_, comme on dit là-bas. Grand coureur de tamtams, plus don Juan encore que Leporello, il peut se vanter d’immenses relations dans le monde féminin. Toutes les cases indigènes lui sont connues et ouvertes. Partout, il fait figure d’ami, d’autorité, de protecteur. Aussi vous pouvez jeter votre dévolu où bon vous semble.

--Boy, tu connais cette _mousso_?

Infailliblement et même s’il n’en a pas la moindre idée, il vous répondra sans broncher.

--Moi y a bien connaître.

Car le Noir connaît tout ce qu’on lui demande. Il ne consentira jamais à rester court devant une question. Et le voilà parti au village, après avoir revêtu celle de ses tenues de sortie qui lui vaut le plus de considération: casque usé provenant de vos largesses, tunique d’officier anglais achetée au marché en un jour d’opulence, vieux pantalon kaki, épave de votre garde-robe. Les souliers et la canne achèvent d’en faire un personnage.

Une heure et demie après,--car il prend son temps,--vous le voyez revenir escorté d’une négresse au dandinement paresseux, fier comme s’il venait de faire une conquête. De honte, il n’en éprouve trace. Car dans le pays le rôle dont il s’acquitte n’est nullement déshonorant, tout comme le métier de _garbo_. Le boy fait son travail, et voilà tout. C’est tout juste s’il ne demande pas que son maître mentionne ces services si particulièrement spéciaux sur le certificat qu’il lui remettra au moment de rentrer en France. Regardez avec quel air sérieux d’autorité, de composition, il marche à côté de celle que vous allez honorer de vos faveurs. On dirait d’un garde municipal conduisant une prévenue de luxe à l’audience. Mais tout à coup vous poussez un cri de surprise:

--Qu’est-ce que c’est que cette _mousso_?

Ce n’est pas du tout ce que vous avez demandé. Le boy essaye de s’expliquer, patauge, finalement laisse passer l’orage sans souffler mot. Il a tout bonnement amené une amie à lui, une associée avec qui il est entendu qu’il partage le _dimanchi_ espéré de votre générosité. Toujours la dichotomie! Si vous persistez dans votre colère, il ira vous cueillir d’autres fleurs d’ombre, et jusqu’à ce que vous soyez satisfait, il vous les amènera à domicile. Car c’est un des grands avantages de l’amour africain de se porter toujours à domicile.

La galanterie y est à forme ambulante.

_En Europe, on court après l’amour; en Afrique, on l’attend dans son lit._

Le boy réalise ainsi de petits bénéfices d’occasion qu’il ajoute à ses revenus ordinaires. Grâce à eux, il s’offrira les emplettes dont il rêve: un accordéon, un jeu de loto, une trompe de bicyclette. On le verra trôner au restaurant pour Noirs qu’un industriel avisé a eu l’idée de monter et qui ne reste ouvert que les huit premiers jours du mois, parce que le reste du temps la clientèle n’a plus le sou. Il y déjeunera somptueusement pour 3 fr. 75, avec une serviette, s’il vous plaît. Il criera d’un ton impérieux:

--La suite!

Et il tancera d’importance le boy qui le sert:

--Veux-tu te dépêcher, Moussa, sale nègre!

Ah! il est bon d’avoir des amies!

A défaut de boy, l’amateur de beauté noire s’adressera au garde de cercle. Celui-ci n’est pas, comme vous pourriez le croire, un chasseur de club élégant, mais bien une sorte de gendarme indigène. A cheval sur la discipline, il est prêt à toutes les consignes. Mais il y met un peu trop de brutalité. Il racole les _moussos_ à la façon d’un sergent recruteur et les ramène tremblantes comme des brebis qu’on pousse à l’abattoir. Et puis, il est plus gêné par les scrupules que le boy. Il lui arrive de se retrancher derrière la dignité de sa fonction. Les épithètes malsonnantes l’inquiètent. Un jour, j’en entendis un déclarer imperturbablement:

--Femme à moi _garbo_, mais moi pas...

Et il prononça un mot qui nous rappela une espèce connue de groseilles.

Dans les villes, dans certaines villes tout au moins, la police assure un service de ravitaillement et de croisement sélectionné qui est au-dessus de tout éloge. Son personnel pratique méthodiquement la recherche de la femme, mais ce n’est pas à des fins judiciaires. Il tire un heureux parti de cette recherche de la femme, mais c’est en la combinant avec le principe moderne de la commission. Que voulez-vous? le gouvernement paye mal. Le voyageur qui arrive dans une de ces cités privilégiées et qui veut s’y créer des relations aussi intimes que rapides n’a pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Qu’il aille trouver le commissaire de police nègre ou l’un de ses agents et qu’il fasse miroiter aux gros yeux ronds de ce _coloured_ fonctionnaire un modeste backchich de vingt sous. Aussitôt, les gros yeux se ferment lentement, pour vous montrer qu’on a compris. Et une heure après, l’agent vous apparaît sous un jour enchanteur nouveau jusqu’au paradoxe, en vous servant galamment à domicile une Aphrodite qu’on dirait éclose de l’écume de goudron. Le plus beau, c’est que les livraisons sont garanties. Votre Vénus est sans risque. Vive la police, monsieur!

Et quelle plaisante opposition, s’il vous plaît?

_Chez les Blancs, la police persécute Les impures. Chez les Nègres, elle les protège._

Ah! monsieur le Préfet de police, quelle popularité serait la vôtre si vous empruntiez aux régions tropicales ce bienfaisant système! Quel concert d’éloges chez les hygiénistes! Quels remerciements des pères et mères de famille! Quel enthousiasme dans la population tout entière! Du coup, vos agents se trouveraient relevés dans l’opinion. On ne leur crierait plus: «Mort aux vaches!» mais «Bravo toro!» comme dans les corridas grisées de sympathie passionnée. L’âge d’or remplacerait l’âge du mercure. Et personne n’oserait dire que l’agent ne fait pas le bonheur.

Arrivons à la dernière catégorie d’intermédiaires: les amateurs. On en trouve à foison dans le monde noir, d’abord parce que le client invite à la paresse et ensuite parce que la femme a conservé une nature d’esclave qui la dispose à subir le joug et les exigences du premier venu. Nos gentlemen en casquette des boulevards extérieurs trouveraient là un recrutement merveilleux! C’est avec tous les regrets d’un cœur voué à l’admiration de l’autre sexe que je trace cet aphorisme:

_On a pu supprimer la traite des Noirs. On n’empêchera jamais la traite des Noires._

Ce qu’un nègre murmure dans les rues ensoleillées à l’oreille de l’Européen dépasse en crudité et en cynisme les propositions les plus graveleuses du Napolitain au voyageur. Il met à votre entière disposition sa sœur, sa fille, sa femme, et autre chose aussi que je n’ose vous dire. J’en ai même entendu un offrir «madame toubab». Une Blanche, rien que ça!

Tombouctou est par excellente le centre où fleurit ce genre d’individus qu’afin de ne pas user de terme incongru, nous dénommerons les hommes de communication. Si nous empruntons cette expression au langage du service en campagne, c’est qu’à Tombouctou, ceux dont nous parlons ont adopté une organisation et une hiérarchie toutes militaires. C’est une reproduction fortuite mais exacte de l’Armée du salut. Le nouveau venu qui flâne sur un des marchés de la perle du Soudan ou aux environs de la mosquée de Djingerey-ber se voit immanquablement accosté par un éphèbe long et grêle qui lui débite cette phrase stupéfiante:

--Moi y a bien connaître _mousso_, moussié. Moi caporal...

Et il ajoute le mot que nous prenons si fort le soin d’éviter. Un instant après, nouvel éphèbe, nouvelles offres, nouvel étalage de grade:

--Moi sergent...

S’il ne quitte la place, le voyageur verra arriver à leur tour le lieutenant et le capitaine, le plus gros bonnet de la corporation. En raison du grade supérieur et incontesté de celui-ci, c’est à lui que le nouveau venu donnera la préférence. Les jeunes hommes de communication de Tombouctou procèdent tous de la même manière. Ils amènent, le soir, à leur client de rencontre, une femme sonraï généralement et à dessein peu désirable. Le toubab se récrie, déclare qu’il lui faut mieux que ça et renvoie la négresse. Mais l’éphèbe demeure et déclare sans l’ombre d’embarras:

--Tu sais, moussié, moi y a même chose femme.

Les hommes de communication de ce pays donnent à leurs collègues parisiens un admirable exemple non seulement d’organisation hiérarchisée, mais d’étroite solidarité. Durant mon séjour à Tombouctou, le commandant de région fit empoigner et mettre à l’ombre une dizaine de ces stipendiés de l’amour. Le lendemain, deux troupes de leurs collègues se promenaient par la ville, l’allure agressive, la mine indignée. Ils avaient arboré des bonnets blancs sur lesquels on lisait, pour l’une des troupes: _Je m’en fous!_ et pour l’autre: _Ça m’est égal!_ Énergiquement appréhendés par les tirailleurs, les «Je m’en fous!» furent parqués au fort Bonnier, qui avait besoin de sérieux travaux de terrassement. Disciples inconscients des citoyens Pataud et Bousquet, les «Ça m’est égal» réclamèrent leur part dans le sort cruel infligé à leurs camarades. On les envoya piocher la terre du fort Hugueny. Afin d’empêcher les captifs de prendre la poudre d’escampette, le commandant les fit mettre nus comme la Vérité. Mais le cadi vint réclamer au nom des convenances. Car la nudité n’est permise qu’aux _bilakoros_ (enfants non circoncis) et il y a un âge canonique où le noir est tenu par le Coran d’aller vêtu. S’inclinant devant la pudeur mahométane, le commandant accorda une légère bande de toile.

Soyez sûrs que la leçon, pour être bonne, ne découragea pas les adolescents pervers qui ont élevé le proxénétisme à la hauteur d’une institution. Leur aplomb est incommensurable. Les offres les plus abracadabrantes sortent de leurs lèvres noires comme le péché. Je me souviens que l’un d’eux vint carrément et à voix haute nous faire des propositions qu’il jugeait particulièrement alléchantes, un jour que je passais avec un fonctionnaire et sa jeune femme. Rebuté et quelque peu bousculé par nous, le vaurien ne perdit pas espoir de réussir, et se tournant vers notre compagne, il lui demanda, tout un infini de candeur dans ses yeux blancs:

--Et toi, madame, veux-tu un artilleur?

Un artilleur? Pourquoi un artilleur plutôt qu’un fantassin? Mystère et prestige des armes spéciales!

CHAPITRE VII

DES ARTIFICES.

Vous connaissez la mésaventure de Jean-Jacques avec la Zulietta. Vous savez comment ce piètre amoureux offensa par omission la courtisane vénitienne. Hélas! cette abstention forcée fait en tous pays bien des déçues. Sous toutes les latitudes, l’amour peut perdre la parole momentanément ou pour toujours. En Afrique, comme ailleurs, il y a des âges où le rôle de coq expose à des déboires. Même la menace pèse plus lourdement sur le nègre, car au jeu d’amour un Blanc vaut plusieurs Noirs. Mais le nègre accepte difficilement sa déchéance. Il tient à continuer. Et c’est alors qu’il fait appel aux artifices, qu’il demande aux adjuvants de toutes espèces de lui rendre sa voix et le paradis perdus.

J’ai déjà dit à quelle extraordinaire consommation de noix de kola se livrent les indigènes de l’Ouest africain. C’est le stimulant le plus connu, le plus répandu, le plus populaire. Sur cinq Noirs que vous rencontrez, quatre mâchonnent lentement le fruit accélérateur, le regard indolent noyé d’extase paisible. Pas de cadeaux, pas de cérémonies, d’actes importants de la vie sans kola. Pour contracter mariage, kola. Pour offrir dans un palabre, kola. Pour donner en pourboire, kola. C’est un érotisme tranquille et familial présidant à l’existence journalière sous la forme d’une friandise. C’est aussi un sujet inépuisable d’allusions et de plaisanteries.

Sur les marchés, où une foule nonchalante stationne autour de corbeilles pleines de petites choses blanches, rouges, noires, brunes, les visages d’encre des vendeuses accroupies sourient de tout le blanc de leurs yeux et de leurs dents, tandis qu’elles interpellent fort impudiquement l’Européen qui passe.

--Moussié, y en manger bon kola. Madame à toi y en aura content.

Mais voilà qu’un jour d’infortune le kola perd son effet régénérateur. Fort dépité, le Noir s’aperçoit qu’il lui faut une aide plus énergique pour sonner avec assurance la diane de l’amour. Alors, il se rend, la mine basse, chez le _souhaha_ (sorcier), à qui il expose sa réserve involontaire et son désir de se voir rappeler à l’activité. Un sorcier ne se trouve jamais plus à court qu’un médecin. Celui-là ordonnera inévitablement l’emploi souverain du gris-gris. Le gris-gris est une sorte d’amulette contenue dans un minuscule sachet de cuir le plus souvent attaché par un long cordon autour du cou et retombant sur l’abdomen. Chez les marabouts, sorciers et féticheurs, on peut se procurer moyennant finance tout un stock de gris-gris contre la maladie, les coups de fusil, la mort du bétail ou la stérilité des femmes, au choix de l’acheteur. Celui qui nous occupe ici, le gris-gris contre la fuite des capacités amoureuses, se présente généralement sous la forme d’un corps dur: pierre d’une certaine forme, tige de bois ou de fer douée d’un pouvoir surnaturel à la suite de consécrations, de prières, de récitations du Coran. Muni de son précieux talisman, notre consulteur de sorcier s’en va tout ragaillardi, tout pénétré d’espérance. Mahomet n’a-t-il pas promis la résurrection au croyant fidèle? Et ce qu’il attend de la mansuétude divine, lui, le pauvre déshérité d’amour, n’est qu’une petite résurrection toute partielle.