Le parfum de la Dame Noire

Part 2

Chapter 23,608 wordsPublic domain

1º _La passivité du sujet_.--La Noire est complètement dépourvue d’initiative amoureuse. Elle ignore l’offensive, mère de beaux résultats, et tous les petits manèges de la coquetterie sentimentale. Sarcey déclarait que le théâtre est l’art des préparations, et l’on en peut dire autant de l’amour. Voilà un art que ne possédera pas, de longtemps, la négresse d’Afrique occidentale. Elle consent et ne provoque pas. Elle cède docilement à la mèche qui flambe, mais ne sait pas allumer le feu. Aussi, la manière dont on invite là-bas une femme à l’amour manque-t-elle absolument d’élans de tendresse. Cela ressemble au «Préparez-vous à partir au galop» d’un maître de manège. Et pourtant, on rencontre des corps admirables, des peaux du satin le plus délicat au toucher, des seins qu’on dirait impeccablement sculptés dans l’ébène le plus pur. Mais, depuis si longtemps aux yeux de ces filles du soleil déshéritées, l’homme incarne le maître, le vainqueur, le tyran; qu’elles le laissent faire à sa guise, sans intervenir jamais, sans montrer ni joie ni tristesse, pauvres chairs lasses.

CLASSIFICATION.--_En appliquant le langage de la mécanique à l’amour, on peut dire qu’il existe deux catégories de maîtresses: les _dynamiques_, c’est-à-dire celles qui savent arriver à l’état de mouvement; et les _statiques_, c’est-à-dire celles qui s’immobilisent dans l’état d’inertie. La femme noire est éminemment _statique_._

2º _Une particularité physique_.--Ici, il faut appeler à mon aide toutes les ressources de l’euphémisme. Au plus intime, au plus mystérieux d’elles-mêmes, les femmes de tous pays possèdent une sorte de commutateur, présent de la nature. C’est lui, ce diabolique commutateur, qui donne le signal de la «bonne tempête», comme disait Verlaine. Eh bien, depuis des siècles, les nègres d’Afrique occidentale ont adopté la barbare coutume de supprimer à leurs compagnes cet aimable détail. C’est une extension stupide de la circoncision au beau sexe. L’opération dite _excision_ a lieu vers l’âge de dix ans, et c’est traditionnellement la femme du forgeron, la _noumoumousso_, qui s’en charge. Assimiler pareil objet à une enclume!

La raison de cette mutilation, ni Noir, ni Blanc ne saurait la dire. «Nos pères le faisaient!» telle est la seule réponse que j’aie obtenue des Toucouleurs comme des Foulahs, des Bambaras comme des Dahoméens. Peut-être trouverait-on des motifs plausibles dans l’égoïsme de mâle du Noir, dans sa crainte d’être trompé. Le plus étrange, c’est que les femmes tiennent absolument à être excisées, comme les fillettes de chez nous crient pour avoir les oreilles percées.

--Pas coupée? Vous n’y pensez pas, ma chère. Pour qui allez-vous passer!

On a vu des snobinettes qui, par hasard, avaient passé indemnes l’âge de l’excision se précipiter chez la _noumoumousso_ et se faire opérer, au péril de leur vie. Ah! la mode, où diable va-t-elle se nicher! Et pourtant, _lugete veneres_! Ces belles formes ne tressailleront plus au contact enivré de l’amour.

Pauvres petites noiraudes injustement frustrées, elles n’ont plus de commutateur!

3º _L’odor di femina_.--Ceci n’existe qu’à l’égard du Blanc, le Noir possédant un nerf olfactif autrement façonné que le nôtre. Trop souvent les beautés noires dégagent un parfum naturel des plus pénétrant, si pénétrant parfois qu’il conduit le postulant à leurs faveurs droit à un découragement irrémédiable et à un ridicule dénouement. Susceptible de degrés et de nuances, ce parfum va d’un discret relent de cuir de Russie à un intense dégagement d’huile rance. A cette odeur naturelle, il faut ajouter une odeur artificielle, celle du beurre de karité, avec lequel les moins distinguées de ces dames oignent leur chevelure, luisante comme un haut-de-forme au sortir du coup de fer. Alors se produit l’effet--effet trop souvent contraire, hélas!--exprimé par Baudelaire dans ces vers:

Un air subtil, un dangereux parfum Nagent autour de ce corps brun.

4º _La déchéance précoce_.--Les négresses se fanent et se déforment avec une incroyable rapidité. En très peu d’années, leur figure se tire, leurs yeux perdent cet éclat humide qui en faisait le charme, leurs hanches s’épaississent, mais surtout, oh! surtout, leur poitrine, cette fière poitrine de marbre noir, descend en flasque avalanche d’ombre, au point d’évoquer les plus navrantes comparaisons. Comme on connaît les seins on les honore. Blancs ou noirs, les hommes, en trouvant méconnaissables ceux qu’ils ont connus plus orgueilleux, cessent peu galamment de les honorer. La cause de cet affaissement lamentable? La maternité, et surtout l’allaitement, qui dure là-bas beaucoup plus longtemps que chez nous. Qui sait? M. Brieux n’aurait peut-être pas écrit _les Remplaçantes_, s’il avait eu l’occasion de rencontrer quelques mères nourrices en Afrique occidentale. Et comme je comprends que, sans se laisser persuader, nos Parisiennes prêchent pour leur sein!

Telles sont les tares amoureuses des dames de couleur. Est-ce à dire que toutes, sans exception, ignorent l’art d’aimer et de se faire aimer? Non, mais cet art est chez elle l’apanage d’une élite, élite de race ou élite de caste. C’est ainsi que la race peulh, d’origine asiatique et aryenne, fournit quelques sujets assez bien doués. Voilà pour l’élite de race. En ce qui concerne l’élite de caste, je citerai les petites féticheuses du Dahomey--Éliacines dessalées, élevées dans le temple--qui révèlent dans des tamtams fort expressifs une science approfondie du baiser et de l’étreinte. Ah! elles le connaissent, celles-là, l’art des préparations! Je citerai également les princesses royales du Dahomey, vieil État depuis longtemps en progrès sur les peuplades environnantes. Parmi leurs prérogatives les moins discutées, ces princesses comptent celle de prendre les amants qu’elles veulent, et autant qu’elles en veulent. Cléopâtre au Centre-Afrique! Catherine de Russie sous les tropiques! Et ceci revient à répéter ce que nous disions tout à l’heure: le sentiment aussi bien que l’éducation de la luxure implique un pas en avant dans l’évolution de l’humanité. Là, comme dans notre société démocratique mal débarbouillée de ces origines, il faut _l’étape_.

Mais cette étape, il existe des femmes qui l’ont accomplie, et celles-ci ne sont point dépourvues de séduction ni de connaissances en amour. Elles comptent même généralement beaucoup de connaissances mâles, étant essentiellement aptes à se partager en tranches, comme la plupart de ces savoureux fruits exotiques qui vous fondent dans la bouche ainsi qu’un rafraîchissant baiser. Si vous voulez admirer quelques lots choisis de ces créatures en train de monter tout à la fois dans l’échelle des races et sur celle du petit dieu Cupidon, allez à Saint-Louis, à la sortie de la messe. Vous verrez nombre d’élégantes au teint café au lait et aux cheveux crépus dont le masque reproduit, en les affinant, le nez épaté et les grosses lèvres des marchandes _bougnoules_ accroupies devant leurs calebasses au marché de Guet’n-dar. Ce sont les mulâtresses. Elles arborent des toilettes tapageuses et de grands coquins de chapeaux aux plumes multicolores poignardant l’azur. On leur donne en ville le joli nom de _signardes_ (de señora).

Les Noirs ne les aiment pas, et elles ne les aiment pas davantage, ne leur pardonnant pas d’avoir joué un rôle si important dans leur ascendance. Je ne sais plus quel poète descriptif du XVIIIe siècle nous apprend avec le plus grand sérieux que le mulet rougirait d’entendre nommer son père. Si une mulâtresse pouvait rougir, ce serait précisément dans une occasion semblable. A condition d’éviter soigneusement avec elles ce sujet de conversation, elles se montrent des plus aimables. C’est un petit café toujours chaud dans lequel il est fort appétissant de désaltérer sa soif de caresses. Les mulâtresses ont gardé les beaux grands yeux de négresse, mais elles y mêlent quelque chose de vivant, d’audacieux, de provocant qui dit qu’elles ne sont plus esclaves. Ces yeux flambent et font flamber. Certains de ces produits mixtes poussent le dédain de la race noire et la prétention à l’européanisme jusqu’à être blondes. Mais oui, pour surprenant que cela paraisse, il s’en trouve de blondes comme les blés. Nous savons, d’ailleurs, qu’il existe du blé noir.

* * * * *

CONSEILS AUX VOYAGEURS.--_En somme, quand vous irez au pays des Noires, tâchez de tomber sur une blanche, une orange ou une bleue. A leur défaut, nous recommandons le mélange. Chacun sait qu’il n’y a rien de tel pour vous griser._

CHAPITRE III

DU BAISER.

Ce chapitre sera bref, pour l’excellente raison que le Noir d’Afrique occidentale ignore totalement cet interprète divin de l’amour: le baiser. Il paraît même fort peu disposé à l’apprendre, car depuis que nous nous sommes mêlés à lui et que nous lui montrons le bon exemple, il n’a pas fait le moindre progrès. Ce barbare ne se sert prosaïquement de sa bouche que pour boire et manger. Sur ce point, je me permets de trouver en défaut la théorie de Darwin. S’il est vrai que la fonction développe l’organe, comment les lèvres des nègres, qui n’embrassent jamais, sont-elles considérablement plus développées que les nôtres, à nous Européens qui embrassons à bouche que veux-tu?

A la science de répondre.

CHAPITRE IV

DE LA PUDEUR.

OBSERVATION FONDAMENTALE.--_Le Noir, à l’instar de l’éléphant, ne cache qu’une chose de son être physique: ses amours._

Le reste lui importe peu. En Guinée, pays où il est d’usage de se vêtir, tous les indigènes se mettent nus comme le crâne de M. Caillaux, dès qu’arrive la tornade, afin de ne pas mouiller leurs vêtements, soigneusement protégés en tas par une large feuille de palmier. Comme impudeurs plus particulièrement caractéristiques ou pittoresques, citons la sobre élégance de tenue des Bobos, qui se limite à une ficelle autour des reins jouant sur le devant un rôle curieux de tuteur, et aussi celle des dames youabous qui arborent un petit bouquet de feuilles vertes côté face et un autre plus grand, naturellement, côté pile. Les Djédjés du Dahomey ont adopté pour tout costume une sorte d’étui protecteur en bois de la plus flagrante incongruité. Moins pudiques encore (ce qui déroute toutes nos idées sur la réserve féminine), leurs épouses, comme les peintres impressionnistes, s’en tiennent à la nature.

D’une manière générale, d’ailleurs, les négresses d’Afrique n’éprouvent aucune honte à montrer dans leur intégralité leurs charmes les plus suggestifs. C’est, là-bas, le fait le plus constant de la vie journalière que la rencontre de naïades de bronze lavant tranquillement sans la moindre gêne, dans le fleuve ou le marigot, des corps à la plastique irréprochable.

Mais la même naïade si parfaitement insoucieuse de sa nudité ne consentira jamais à se laisser connaître, dans le sens biblique du mot, devant témoins, ni même dans le voisinage de gens qui pourraient la voir, l’épier. Les offres d’argent les plus magnifiques ne viendront pas à bout de son scrupule inattendu. On ne tirera pas d’elle davantage une simple promesse, si celle-ci peut frapper quelque oreille proche.

Mieux encore, même dans la plus absolue solitude, cette pseudo-Lucrèce au beurre noir ne prononcera pas le «oui» réjouissant qu’on attend d’elle. Mais rassurez-vous, le «non» dûment accentué est d’excellent augure et annonce une très prochaine reddition. En revanche, n’en déplaise à la sagesse des nations, qui ne dit mot ne consent pas. Ah! ce n’est pas seulement chez nous que la femme est illogique et déroutante.

Voyageur qui t’en vas au pas dolent de ton cheval ou qui uses tes souliers sur la terre rouge, si tu te sens la chair aiguillonnée par le brûlant soleil des tropiques, fais ton profit de cette observation toujours vérifiée. Si à ta mimique expressive et engageante, à l’exhibition opportune d’une pièce d’argent conforme au tarif local, la belle fille aux seins orgueilleux que tu as croisée a répondu par un décisif geste de refus, réjouis-toi, tu touches à la réalisation de ton souhait impatient. Soudain tu vas voir disparaître celle que tu as provoquée au jeu d’amour. Ne t’inquiète pas. Elle est là, dans quelque case abandonnée où elle s’est glissée avec la rapidité d’une souris, et elle t’attend.

L’homme n’a pas moins besoin de solitude pour célébrer le culte farouchement occulte dont il honore les appas de sa _mousso_. Il goûte peu les allusions à son intimité conjugale, à ses aventures féminines. Mais il est autre chose que les Noirs des deux sexes cachent avec une extraordinaire vigilance. Osons le dire. C’est la satisfaction des besoins les plus vulgaires mais aussi les plus tyranniques de notre pauvre humanité. A ce propos, je vous dois une histoire dont l’intérêt psychologique fera passer, j’espère, l’apparente gauloiserie.

Par un beau soir, à l’heure du couchant, je rencontrai sur la plage de Grand-Bassam une jeune négresse, de cette race courte et boulotte qu’on appelle là-bas les «Popotes». Je liai conversation, mais, après m’avoir d’abord accueilli d’un sourire, elle me fit comprendre par gestes qu’elle était pressée et, d’une main autoritaire, elle me montra la direction opposée à celle que nous suivions. Je n’en continuai pas moins mon chemin. Une vieille qui venait derrière nous m’accosta et répéta le geste de la Popote, ce geste qui voulait dire: «Va-t’en de l’autre côté.» Puis ce fut le tour d’une autre promeneuse, de deux, de trois, de dix, la même indication de la patte noire, à chaque fois plus impérative, plus nerveuse, plus brutale, bientôt même chargée d’indignation et de courroux. Ma curiosité commençait à être piquée, surtout en voyant toutes ces sombres passantes se diriger vers un même coin isolé de la plage. «Que vont-elles faire là? me disais-je. Peut-être offrir quelque sacrifice, célébrer quelque incantation. A coup sûr, les galantes occasions ne manqueront pas.» Quelle déception! Bientôt, dans l’ombre montante du soir, je distinguai un étrange aréopage: vingt femmes, au moins, accroupies en cercle, et qui, toutes, se levèrent à mon approche, le poing menaçant, le visage bouleversé, la bouche pleine d’insultes et de malédictions.

Hélas! pauvre coureur d’aventures, j’étais tombé sur l’emplacement choisi par les dames de Grand-Bassam pour apporter le modeste tribut de leurs incommodités à la grande mer purificatrice.

CHAPITRE V

DES MARCHANDES D’AMOUR.

Bien qu’il ne figure pas sur les statistiques officielles, l’amour représente un des commerces les plus florissants de nos colonies d’Afrique occidentale. Ce commerce y est essentiellement d’importation française. Nous nous trouvons en présence d’un cas particulier, d’une loi générale, qui se peut formuler ainsi:

RÈGLE.--_La civilisation a pour premier effet de faire payer plus ou moins cher ce qu’on trouvait auparavant pour rien. C’est ainsi que l’amour, en devenant un objet de trafic dans les régions tropicales occupées par l’Européen, descend au rang humiliant de denrée coloniale._

C’est fatal. Partout où s’arrête le casque blanc du colonisateur, la professionnelle apparaît, l’Aspasie noire se révèle, le fameux _Nigra sum sed formosa_ prend la forme d’une carte à payer. Femmes, sexe cupide et âpre aux écus, quand donc cesserons-nous de nous servir en pâture à votre avidité financière! Ça commence par un caporal, incendié de désir, qui offre dix sous à une petite moricaude pour avoir plus vite raison de sa résistance. Ça continue par le fonctionnaire malencontreusement somptueux, qui gâte les prix en se collant une pièce de cinq francs sous l’arcade sourcilière pour décider la _mousso_ de ses pensées. Dès lors, les tarifs se régularisent. Un prix courant s’établit. Une caste de vendeuses s’organise. Par notre faute, par notre imprudence, par notre vice, la _garbo_ est née. Quelques mois ont suffi pour faire franchir à ces candides sauvagesses les étapes qui séparent la proie innocente de la mérétrice avisée, l’esclave de la commerçante, la marchandise de la marchande. Et c’est là un raccourci de ton évolution, ô femme moderne! Et c’est ton histoire, ô humanité!

Tout naturellement, notre plus vieille colonie d’Afrique, le Sénégal, a offert à la _garbo_ son premier champ d’éclosion. Celle-ci y trouve un élément fécond de recrutement dans la mulâtresse, la souple et langoureuse mulâtresse au teint de café au lait, création de l’homme et non pas de Dieu, inquiétante, déroutante et frelatée comme tous les mélanges, dangereuse héritière des instincts sournois du Noir et des vices raffinés de l’Européen.

A Saint-Louis, si vous vous sentez trop vivement émoustillé par les ardeurs provocantes du climat, on ne manquera pas de vous dire:

--Prenez une mulâtresse, et de préférence une ancienne élève des sœurs.

Qu’est-ce à dire? Est-ce que, par hasard, ces saintes filles inculqueraient aux négrillonnes confiées à leurs soins des conseils de perdition? Bien au contraire, et si vous voulez être édifié sur ce point, vous n’avez qu’à passer devant les fenêtres de la classe où elles dispensent leur humble savoir aux petites _mulottes_. Par des jalousies soigneusement closes aux rayons du brûlant soleil, une sorte de mélopée arrivera jusqu’à vous, psalmodiée en mesure, rythmiquement scandée par des voix fraîches.

«Pas-sez-vo-tre-che-min.--Je-ne-suis-pas-cel-le-que-vous-croyez.-- En-vé-ri-té-je-vous-le-dis-je-ne-man-ge-pas-de-ce-pain-là...»

Que signifient ces paroles d’allure évangélique? C’est tout simplement la leçon qui permettra à ces demoiselles d’en donner une et de répondre vertement et imperturbablement aux audacieux débauchés qui ne manqueront pas, quelque jour prochain, de leur faire des propositions malhonnêtes sur le pont Faidherbe ou dans les ruelles de Guet’n-dar. Mais ce n’est pas là une défense à arrêter un hussard. Aussi, le soleil s’obstinant à précipiter le flux de votre sang dans vos artères et à tendre vos nerfs comme des cordes de violon, vous emboîtez fébrilement le pas à la première mulâtresse qui passe. Sa taille se cambre à souhait dans l’ample robe de mousseline blanche à petits bouquets de couleur, son déhanchement promet. Et voilà qu’une voix au timbre enfantin se met à dévider:

--Pas-sez-vo-tre-che-min.--Je-ne-suis-pas-cel-le-que-vous-croyez.-- En-vé-ri-té-je-vous-le-dis-je-ne-man-ge-pas-de-ce-pain-là.

En même temps, un regard oblique et énigmatique vous frappe au cœur et une bouche lippue découvre, en souriant, deux rangées de dents à l’émail neigeux. Vous demeurez interdit... Réjouissez-vous donc. On accepte vos hommages, heureux homme! Et c’est une fois de plus l’affirmation éclatante de l’illogisme féminin, de cet angoissant illogisme qui nous vaut de la part des Blanches tant d’affreux doutes et d’éternels tourments, et qui se manifeste chez les Noires avec une si rassurante clarté et cette simplicité ingénue voisine de l’innocence.

Faut-il donc accuser les religieuses du Sénégal d’enseignement pervertisseur? Non, certes, et nous venons de voir, au contraire, de quelles touchantes précautions elles arment leurs élèves contre les œuvres de Satan. Des précautions, notre amateur de Brunes et demie fera bien d’en prendre lui aussi, notamment celles dont M. Brieux, déjà nommé, s’est fait l’apôtre et le héraut. Mulâtresse ou négresse, les hétaïres de Saint-Louis disposent d’une clientèle nombreuse, variée, souvent même avariée. Si celles qui pratiquent la religion catholique s’enorgueillissent d’un chiffre d’affaires plus imposant que les autres, c’est uniquement parce qu’elles possèdent à peu près la langue française. Et les langues, ça rapproche toujours.

De même que notre élan colonisateur s’est étendu des rives du Sénégal à celles du Niger et du Tchad, la _garbo_ a pris son vol amoureux jusqu’aux coins les plus reculés du Soudan et du Dahomey. Il y a des _garbos_ toucouleurs, bambaras, malinkés, foulahs, ébriés, nagos, appoloniennes, etc. Mais toutes ces _garbos_ se ressemblent par un caractère particulier qui n’est pas sans nous surprendre.

Pascal a dit: «vérité en deçà, erreur au delà!» Et Montesquieu: «La considération change d’objets avec les climats.» Il est vrai qu’en Espagne un contrebandier jouit de toute l’estime de ses concitoyens, qu’en Corse un bandit se voit honoré de tous les respects et qu’en France, depuis quelque temps, les pickpockets récoltent au théâtre et dans le roman un unanime élan de sympathie. En Afrique occidentale, nous assistons à un phénomène à peu près analogue.

PRINCIPE.--_Pour la dame noire, le commerce de l’amour est aussi honorable qu’un autre. La profession d’hétaïre n’implique aucune déchéance, mais constitue, au contraire, un métier peu considéré, à vrai dire, mais aussi avouable que celui de blanchisseuse ou de vendeuse au marché._

Que la _garbo_ ne rougisse pas de son état, cela n’est pas pour nous étonner outre mesure. Mais il est étrange de la voir s’enorgueillir de particularités plutôt humiliantes tenant à cet état. A Paris et dans toutes les villes, la police astreint les prêtresses de la Vénus populaire à une visite hebdomadaire et à un poinçonnage sur une carte dénommée _brême_ par l’argot des faubourgs. La _brême_, c’est la terreur des irrégulières, c’est l’aveu cynique de la dégradation, le certificat du métier honteux. C’est le signe détesté d’une étroite dépendance vis-à-vis des argousins et comme un brutal genou de mouchard pesant sur toutes ces gorges de femmes toujours prêtes à s’offrir. Dans plusieurs de nos villes d’Afrique française, à Kayes notamment, les _garbos_ sont également munies de _brêmes_. Mais ne croyez pas qu’elles en ressentent la moindre offense. Au contraire, elles s’en font un motif de fierté, un titre incontestable à la confiance de leurs clients et à l’estime épanoui de leurs concitoyens. Il faut les voir, un air d’honnête satisfaction animant leur visage d’encre, tandis qu’elles exhibent des plis de leur boubou le carré de carton vert troué de petits ronds symétriques:

--Tu sais moi y en a pas sale _mousso_... Moi y en a gagné carte, bon carte pour _moussié_... Gouverneur y a donné moi. Toi y a mirer.

Et la carte passe sous les regards respectueux, admiratifs presque, des indigènes. Elle circule parmi les mains noires gesticulantes; elle fait s’arrondir les yeux blancs. Car tous ces braves gens bambaras, peulhs ou sonraïs, sont pleins d’une considération innée pour le _cébé_, c’est-à-dire pour tout papier officiel, pour tout acte, carte, certificat, brevet qui émane de l’administration. Ils ont l’âme fonctionnaire. Et la _garbo_ est comme eux. Elle s’imagine qu’avec sa carte imprimée, signée, poinçonnée, elle est quelque chose dans le gouvernement des toubabs (blancs). Elle se prend de bonne foi pour une petite fonctionnaire à la Capus. Et, en somme, elle ne se trompe pas tant que cela, si l’on se rappelle ce que nous avons posé comme principe de début! _Pour le Noir, l’amour n’est pas un sentiment, mais une fonction._

Il faut la voir encore, l’impénitente et indiscrète Aspasie d’ébène, quand elle revient de son obligatoire visite hebdomadaire au dispensaire du médecin de l’assistance indigène. A qui veut l’entendre, elle répète avec un gros rire de complet bonheur:

«Docquetor a dit: «Aïssata, y a bon.»

C’est la conscience du devoir accompli.

Mais où Aïssata ne rit plus du tout, c’est quand surgit quelque concurrence déloyale, quand une effrontée, une impertinente non patentée se mêle d’avoir pour les hommes de ces complaisances rétribuées qu’elle considère comme son monopole à elle, la fonctionnaire, à elle que le gouverneur a honorée d’un _cébé_. Un peu plus, elle se dirait _garbo_ par privilège royal. Pourtant, elle pratique des idées éminemment modernes sur la protection du travail des femmes et elle se défend contre les empiètements d’autrui avec la rigueur farouche d’un syndicat.