Part 5
A la fin, M. Baker dut aviser le capitaine que James Wait troublait le bon ordre du navire. «Discipline fichue... Hou!... On en viendra là», grogna M. Baker. Effectivement, les tribordais frisèrent le refus d’obéissance un matin que le maître avait donné ordre de laver à grande eau le poste d’équipage. Jimmy, paraît-il, ne tolérait pas l’humidité et nous étions en veine de compassion ce jour-là. Nous tînmes le maître pour une brute et ne le lui cachâmes point. Seul le tact délicat de M. Baker prévint un plein éclat de rébellion: il refusa de nous prendre au sérieux. Il arriva fort affairé sur l’avant, nous traita de beaucoup de noms, pas tous polis, mais sur un ton si cordial de vrai loup de mer que nous commençâmes à avoir honte. A la vérité, nous le considérions comme un bien trop bon marin pour l’offusquer sciemment: et après tout Jimmy n’était peut-être qu’un farceur--probable même! Le poste fut nettoyé malgré tout ce matin-là; mais dans la journée on installa une chambre de malade dans le rouf. Cela fit une jolie petite cabine ouvrant sur le pont et à deux couchettes. On y transporta toutes les affaires de Jimmy, puis, malgré ses protestations, Jimmy lui-même. Il déclara ne pouvoir marcher. Quatre hommes le portèrent dans une couverte. Il se plaignit qu’on voulait le faire mourir là tout seul comme un chien. Nous prîmes part à son chagrin, enchantés pas moins qu’il eût débarrassé le gaillard. Nous le soignâmes comme devant. De la cuisine, la porte à côté, le coq venait plusieurs fois le jour. L’humeur de Wait s’améliora tant soit peu. Knowles affirma l’avoir entendu rire aux éclats, un jour, sans témoins. D’autres l’avaient aperçu se promenant sur le pont, la nuit. Son petit retrait, dont un long crochet entrebâillait la porte, était toujours plein de fumée de tabac. Nous lui lancions par la fente des plaisanteries, parfois des injures, comme nous passions là au gré de nos besognes. Il nous fascinait. Jamais il ne permettait au doute de se taire. Son ombre planait sur le navire. Invulnérable dans la promesse de sa mort prochaine, il foulait aux pieds notre estime de nous-mêmes, il nous démontrait chaque jour notre manque de courage moral: il corrompait la simplicité de notre saine existence. Nous aurions été une misérable poignée d’Immortels condamnés à ignorer toujours l’espérance comme la crainte, qu’il n’aurait pu nous dominer d’une supériorité plus noble, ni plus impitoyablement affirmer son sublime privilège.
Entre-temps, le Narcisse, toutes voiles dehors, sortit de la mousson franche. Il dériva lentement, le nez à tous les points de la boussole plusieurs jours durant, au gré de brises moqueuses. Sous les gouttes chaudes de brèves averses, des hommes mécontents faisaient virer bord sur bord les pesantes vergues, empoignant les filins trempés, ahanant et soufflant, tandis que leurs officiers revêches et ruisselants de pluie les harcelaient sans fin de leurs voix lassées. Pendant les courts répits, ils regardaient avec dégoût les paumes à vif de leurs mains gourdes, et s’entre-demandaient amèrement: «Qui serait matelot s’il pouvait planter des choux?» Les caractères se gâtaient; personne qui tînt compte des choses qu’il disait. Une nuit noire que les hommes de quart, haletants de chaleur et mi-noyés de pluie, venaient, pendant quatre mortelles heures, de se faire traquer de bras en boulines, Belfast déclara qu’il lâcherait la mer pour toujours et embarquerait sur un steamer. Propos excessif, sans doute. Le capitaine Allistoun, toujours maître de lui, murmurait tristement à M. Baker: «Ce n’est pas si mal, pas si mal», chaque fois qu’il était parvenu, à force de ruses et de manœuvres, à tirer de son bon navire soixante milles de route dans les vingt-quatre heures. Du seuil de la petite cabine, Jimmy, le menton dans la main, suivait notre aride labeur, d’un œil insolent et mélancolique. Nous lui parlions avec douceur, quitte à échanger après d’aigres sourires.
Puis de nouveau, avec vent propice et sous un ciel clair, le navire recommença d’additionner les latitudes australes. Il passa au large de Madagascar et de Maurice sans apercevoir terre. On doubla l’amarrage des espars de rechange. On visita les sabords. A ses moments perdus, le steward, d’un air soucieux, essayait d’adapter des pavois aux portes des cabines. Des toiles solides furent enverguées avec soin. Vers l’ouest, des yeux anxieux cherchaient déjà le cap des Tempêtes. Le _Narcisse_ se mit à piquer du nez dans une houle du sud-ouest, et le ciel doucement lumineux des basses latitudes prit, jour par jour, au-dessus de nos têtes, une patine plus dure: haute voûte arrondissant au-dessus du navire comme un dôme d’acier, où résonnait la voix profonde des vents fraîchissants. Un froid soleil luisait sur les crinières blanches des brisants noirs. Sous la forte haleine des grains d’ouest, le trois-mâts, sa voilure allégée, se couchait lentement, obstiné mais docile. Il courait de-ci de-là, peinant à l’effort acharné de se frayer sa route à travers l’invisible violence des vents; il plongeait tête première dans l’ombre de creux lisses, il luttait, remontant, contre les crêtes neigeuses des grandes lames en fuite; il roulait sans repos d’un bord sur l’autre comme un être qui souffre. Solide et vaillant, il répondait au vouloir de l’homme, et ses mâts élancés, gesticulant sans cesse en demi-cercles abrupts, semblaient implorer en vain la clémence du ciel orageux.
L’hiver fut mauvais au large du Cap cette année-là. Les hommes de barre, à l’heure de relève, arrivaient dans le poste tapant des pieds et soufflant dans leurs doigts rouges gonflés de froid. Ceux de quart sur le pont paraient tant bien que mal l’aiguillon glacé des embruns, ou, tassés dans les coins abrités, suivaient d’un œil morne les hautes lames sans pitié, dont l’inapaisable furie enveloppait le navire d’un assaut toujours renouvelé. L’eau ruisselait en cataractes devant les portes du gaillard. Il fallait crever d’un bond la nappe d’un Niagara pour gagner son lit humide. Les matelots entraient mouillés et ressortaient engoncés dans leurs vêtements mal séchés pour faire face aux implacables et rédemptrices exigences de leur destin obscur et glorieux. A l’arrière scrutant avec vigilance les nuages au vent, les officiers apparaissaient à travers la buée des grains. Debout, cramponnés à la lisse, droits et luisants sous leurs capotes vernies, ils se montraient par intervalles, au gré des plongeons fous du navire surmené, très haut, attentifs, violemment secoués en attitudes immobiles au-dessus de la ligne grise de l’horizon chargé de vapeurs.
Ils observaient le temps et le navire de l’œil dont les terriens suivent les fluctuations redoutables de la Fortune. Le capitaine Allistoun ne quittait pas plus le pont que s’il eût fait partie des apparaux du navire. De temps en temps, le steward grelottant, mais toujours en manches de chemise, rampait, chancelant et cramponné, jusqu’à lui, une tasse de café chaud à la main. La tempête en prenait la moitié avant qu’elle touchât les lèvres du maître. Il buvait le reste, gravement, d’un seul trait lent, tandis que l’écume lourde cinglait bruyamment la toile cirée de son manteau et que le ressac des vagues s’enflait autour de ses hautes bottes; et jamais ses yeux ne quittaient son navire. Il en épiait chaque geste, l’œil d’un amant ne reste pas plus ardemment rivé sur le sacrifice et la tâche d’une femme, vie délicate et soumise, où tient pour lui tout le sens et toute la joie du monde. Nous aussi, tous, nous l’observions, notre navire. Sa beauté n’allait point sans faiblesse. Nous ne l’en chérissions pas moins. Ses qualités nous les admirions tout haut, nous nous les vantions à l’envi comme s’il se fût agi des nôtres, et le secret de son unique défaillance nous l’ensevelissions au silence de notre affection profonde. Il était né parmi le tonnerre des marteaux broyeurs de fer, dans les noirs remous des fumées, sous un ciel gris, aux bords de la Clyde. Son courant sombre et sonore donne le jour à des êtres de beauté qui s’en vont flottant aux lointains radieux du monde, où des hommes les aimeront. Le _Narcisse_ était bien de leur race parfaite. Moins parfait que ses frères peut-être, mais c’était notre chose à nous, rien ne se pouvait lui comparer. Nous en avions la fierté. A Bombay, d’ignares terriens en parlaient comme de «ce joli bateau gris». Joli! Piteux éloge! Nous le connaissions pour le plus magnifique trois-mâts jamais lancé. Nous tâchions d’oublier que, pareil à maints autres navires connus pour bien tenir la mer, il était par moments volage. Il avait ses exigences. Sous le rapport du chargement et du maniement, il demandait du soin et nul ne savait au juste combien de soin il lui faudrait. Si courte est la science humaine! Le navire, lui, savait et corrigeait parfois la présomption de tant d’ignorance par la saine discipline de la peur. D’inquiétantes histoires couraient sur le compte de précédentes traversées. Le coq (par définition matelot, mais sans vraie qualification nautique), le coq, sous la démoralisation de quelque avanie comme la chute subite d’une marmite, grommelait sombrement tout en épongeant le plancher: «Là! Voilà qu’il fait des siennes encore: un de ces voyages, il nous perdra corps et biens. Vous verrez!» A quoi le steward venu là pour dérober un instant de répit à sa vie harassée répondait avec philosophie: «Ceux qui verront n’en bavarderont pas, toujours! Je ne tiens pas à voir ça.» Nous raillions ces craintes. Nos cœurs s’en allaient vers le vieux quand il le pressait dur, son bateau, acharné à lui faire donner tout ce qu’il pouvait, disputant âprement au vent chaque pouce gagné; lorsque sous les trois huniers pleins, il le jetait bondissant de biais à l’assaut de lames énormes. Les hommes tassés à l’arrière, l’oreille tendue, dès le premier commandement bref de l’officier venu prendre le quart de pont par gros temps, admiraient sa vaillance. Leurs paupières clignaient aux bourrasques; leurs joues hâlées se mouillaient de gouttes plus amères que des larmes humaines; barbes et moustaches trempées pendaient droites et ruisselantes comme des algues. Fantastiquement déformés; en hautes bottes et coiffures comme des casques, ils oscillaient pesamment, raides et ballonnés dans leurs cirés luisants, pareils à des aventuriers bizarrement accoutrés pour quelque fabuleuse équipée. Chaque fois que le _Narcisse_ s’élevait sans effort à quelque cime vertigineuse et glauque, des coudes labouraient des côtes, des figures s’illuminaient, des lèvres murmuraient: «Bien fait ça, pas vrai?» tandis que toutes les têtes, tournées comme une seule, suivaient de sourires sardoniques la vague déjouée fuyant sous le vent, toute blanche de l’écume d’une monstrueuse fureur. Mais quand par manque de promptitude il se laissait surprendre et sous le choc brutal se couchait frémissant, nous empoignions des cordes et les yeux levés vers les étroites bandes de toile distendue et trempée qui claquaient désespérément au-dessus de nous, nous songions en nos cœurs: «Pas étonnant. Le pauvre!...»
Le trente-deuxième jour après la sortie de Bombay débuta sous de fâcheux auspices. Le matin, une lame fracassa une des portes de la cuisine. Nous nous précipitâmes, à travers force vapeur et trouvâmes le coq très mouillé et fort indigné contre le bateau. «Il empire tous les jours. Le voilà qui veut me noyer à la porte de mes fourneaux!» Il était furieux. Nous le pacifiâmes tandis que le charpentier, quoique balayé à deux reprises par les vagues, réussissait à réparer la porte. Par suite de l’accident notre dîner ne fut prêt que très tard, mais peu importa en fin de compte, car Knowles, ce jour-là de corvée, ayant été culbuté par une lame, le dîner s’en alla par-dessus bord. Le capitaine Allistoun, l’air plus sévère et la lèvre plus mince que jamais, s’obstinait à voguer sous pleins huniers et misaine, se refusant à voir que le navire à force d’en trop exiger semblait perdre courage pour la première fois depuis que nous le connaissions. Il renâclait à s’enlever et se creusait maussadement sa route à travers les lames. Deux fois de suite, comme devenu aveugle ou las de vivre, il piqua délibérément du nez au plein d’une grosse vague qui balaya le pont d’un bout à l’autre. Comme le fit observer le maître sur un ton de contrariété marquée, tandis que nous pataugions en corps à la poursuite d’un baquet de lessive quelconque: «Chaque sacré bibelot à bord va fiche le camp à la mer ce tantôt.» Le vénérable Singleton rompit son silence coutumier pour prononcer, les yeux levés vers le gréement: «Le vieux est fâché contre le temps, mais ça ne sert à rien de se mettre en colère avec les vents du ciel.» Jimmy avait fermé sa porte, naturellement. Nous le savions au sec et à l’aise dans sa petite cabine et cette assurance, en notre absurde déraison, nous emplissait tour à tour de plaisir et d’exaspération. Donkin, sans pudeur, se dérobait à la besogne, inquiet et lamentable. Il grognait: «Faut se faire périr de froid dehors en loques trempées, tandis que ce biffin noir se pagnotte sur un sacré coffre plein de chouettes habits, Dieu damne son âme noire!» Nous ne faisions pas attention, à peine si nous donnions une pensée à Jimmy et sa camarade. Il n’y avait pas de temps à perdre à l’oisive tâche de sonder les cœurs. Le vent emportait des voiles. Des arrimages cédaient. Grelottants et trempés, nous nous faisions rouler d’un bout à l’autre du pont pendant que nous tâchions de réparer les avaries. Le navire furieusement secoué dansait, comme un jouet dans la main d’un fou. Le soleil se couchait juste quand il fallut nous précipiter pour réduire la voilure devant la menace d’un nuage sinistre chargé de grêle. Brutalement le grain s’abattit, comme un coup de poing. Le navire soulagé à temps de sa toile le reçut avec courage; il céda lentement, à la violence de l’assaut; puis se relevant d’un balancement majestueux et irrésistible, ramena ses espars au vent, dans les dents de la rafale. L’ombre d’abîme du nuage noir vomit alors un torrent de grêle blanche qui crépita sur le gréement, rebondit à poignées du haut des vergues, cribla le pont, ronde et opalescente dans cette trombe obscure, comme une averse de perles. Le nuage passa. Un moment le soleil livide darda horizontaux les derniers rais d’une sinistre lumière, entre les hautes et mouvantes collines des flots. Puis se rua la nuit sauvage, foulant, effaçant dans un cri de fureur ce reste lugubre d’un jour de tempête.
On ne dormit pas à bord cette nuit-là. La plupart des marins se rappellent, au cours de leur vie, deux ou trois nuits pareilles de mauvais temps forcené. Rien, semble-t-il, ne demeure de tout l’univers que ténèbre, clameur, furie et le navire. Pareil au dernier vestige d’une création exterminée, il dérive, portant les angoisses d’une poignée d’humanité coupable, à travers la détresse, le tumulte, l’agonie d’une vengeresse terreur. Personne ne dormit dans le gaillard. La lampe de fer-blanc décrivait d’amples cercles de fumée au bout de sa longue ficelle. Les vêtements mouillés bossuaient de tas sombres le plancher luisant sous la mince couche d’eau mobile qu’y promenait le roulis. Sur les couchettes, les hommes bottés restaient étendus, appuyés sur le coude et les yeux ouverts. Des cirés suspendus oscillaient çà et là, vivaces et inquiétants, comme des spectres téméraires de marins décapités, dansant dans la tempête. Nul ne parlait, tous écoutaient. Au dehors, la nuit bramait et sanglotait, accompagnée d’un roulement continu comme d’innombrables tambours battant au loin. Des cris aigus déchiraient l’air. Sous de formidables chocs sourds, le navire tremblait tandis que les lames écroulées sur le pont l’accablaient de leur masse. Parfois il s’enlevait d’un vif essor, comme pour quitter à jamais la terre, puis, durant d’interminables instants, tombait à travers le vide, tous les cœurs à bord cessant de battre, jusqu’à ce qu’un choc affreux, prévu et soudain, les remît en mouvement d’un grand coup. Après chaque secousse dislocante, Wamibo, à plat ventre, la figure dans l’oreiller, exhalait dans une courte plainte le tourment d’un monde à la géhenne. De temps en temps, pendant une fraction d’intolérable seconde, le navire, dans un déchaînement plus féroce du vacarme, restait sur le flanc, vibrant et immobile, en une immobilité plus redoutable que ses bonds les plus démesurés. Alors, sur tous ces corps gisants, un frisson passait, un frémissement d’angoisse. Un homme allongeait une tête anxieuse, une paire d’yeux luisaient dans la lumière balancée, vifs, brillants de folle terreur. Quelqu’un avançait les jambes un peu, comme pour sauter à bas. Mais plusieurs sans bouger, sur le dos, une main fortement agrippée au rebord de la couchette, fumaient nerveusement à rapides bouffées, les yeux au plafond, figés dans un immense désir de paix.
A minuit vint l’ordre de carguer le petit hunier et le perroquet de fougue. Avec d’immenses efforts, nous nous hissâmes dans la mâture, souffletés à coups impitoyables, sauvâmes la toile et descendîmes exténués, pour essuyer derechef, en un silence pantelant, le cruel flagellement des flots. Pour la première fois peut-être dans l’histoire de la marine marchande, le quart relevé ne quitta pas le pont, cloué par la fascination d’une violence que semblait nourrir une rancune empoisonnée. A chaque gros coup de temps, des hommes, pressés l’un contre l’autre, se murmuraient: «Ça ne peut pas venter plus fort», et, sur l’heure, l’ouragan leur en criait le démenti dans une déchirante clameur et leur renfonçait le souffle dans la gorge. Une rafale furibonde parut fendre soudain l’épaisse masse des vapeurs de suie et, par-delà la déroute des nuages lacérés, on put voir par éclairs la lune haute, précipitée à reculons à travers le ciel d’une vitesse effrayante droit dans l’œil de la tempête. Beaucoup baissèrent la tête marmottant que «ça les retournait de la voir». Bientôt, les nuages se refermèrent et le monde, à nouveau, devint une aveugle et frénétique ténèbre qui hurlait en crachant au vaisseau solitaire le grésil et l’embrun salés.
Vers sept heures et demie l’ombre de poix qui nous entourait blêmit tournant au gris livide et nous sûmes que le soleil s’était levé. Ce jour insolite et menaçant qui nous montrait nos yeux hagards et nos faces tirées ne faisait qu’ajouter à l’épreuve. L’horizon de toutes parts semblait s’être rapproché à portée du bras de navire. Dans ce cercle rétréci des lames furieuses arrivaient, bondissaient, frappaient, tôt disparues. Une pluie de lourdes gouttes amères volait oblique comme une brume. Le grand hunier nous réclamait et tous avec une résignation hébétée se tinrent prêts à escalader une fois de plus la mâture, mais les officiers crièrent, repoussèrent les hommes et nous comprîmes enfin qu’on ne laisserait pas monter sur la vergue plus de gabiers que la besogne nécessaire n’en réclamait strictement. Comme à chaque instant les mâts avaient chance d’être arrachés ou emportés par-dessus bord, nous conclûmes que le capitaine ne voulait pas voir tout son équipage à la mer d’un seul coup. C’était sage. Le quart de service conduit par M. Creighton se mit péniblement à monter dans le gréement. Le vent les collait contre les cordages, puis, mollissant un peu, leur laissait gravir deux échelons; et de plus belle une bourrasque soudaine clouait de haut en bas des haubans toute la ligne rampante, en attitudes de crucifixion. L’autre quart plongea vers le pont pour carguer la voile. Des têtes humaines émergeaient au gré de l’eau irrésistible qui les jetait çà et là. M. Baker, au milieu de nous, distribuait des grognements encourageants, crachotant et soufflant parmi le filin emmêlé, comme un marsouin énergique. A la faveur d’une embellie fatidique et suspecte, la besogne s’acheva sans perdre personne ni de la vergue, ni du pont. Un moment la tempête sembla faiblir et le navire comme reconnaissant de notre effort reprit du cœur et fit meilleure mine à l’orage.
A huit heures les hommes relevés, guettant le moment propice, se lancèrent en courant à travers le pont inondé dans la direction du gaillard d’avant, pour prendre quelque repos. L’autre moitié de l’équipage resta à l’arrière: histoire à leur tour de «tenir compagnie au rafiot dans la peine», comme ils disaient. Les deux officiers pressèrent le capitaine de quitter la dunette pour prendre quelque repos. M. Baker lui grognait à l’oreille:
--Hou! maintenant pour sûr... Hou!... confiance en nous..., rien autre à faire..., il faut qu’il tienne ou qu’il y passe. Hou! Hou!
Du haut de ses six pieds, le jeune Creighton lui souriait avec belle humeur:
--Le bateau est solide. Allez faire une heure, sir.
Le regard de pierre de deux yeux rougis d’insomnie le fixait. Les rebords des paupières du capitaine étaient écarlates et il bougeait sa mâchoire sans cesse d’un effort lent, comme s’il eût mastiqué de la gomme. Il secoua la tête. Il répéta:
--Ne vous occupez pas de moi. Il faut que j’en voie la fin. Il faut que j’en voie la fin.
Il consentit pourtant à s’asseoir un moment, sa face dure inflexiblement tournée du côté du vent. La mer la fouettait de crachats; stoïque, elle ruisselait comme s’il eût pleuré.
Du côté du vent de la dunette, le quart cramponné aux haubans d’artimon et les uns aux autres tentaient d’échanger des mots d’encouragement. Singleton de la barre héla à pleine voix:
--Attention, vous autres!
Sa voix leur parvint réduite à un murmure avertisseur.
Ils tressaillirent.
Une énorme lame écumante sortait de la brume; elle venait sur nous, rugissant avec sauvagerie, aussi redoutable et démoralisante, en l’élan dont elle se ruait, qu’un fou avec une hache. Un ou deux matelots en criant se jetèrent dans le gréement; la plupart avec une aspiration convulsive tinrent bon à leur poste. Singleton enfonça ses genoux sous la roue et mollit soigneusement la barre pour soulager le navire qui tanguait à pic, mais sans ôter ses yeux de la vague qui arrivait. Vertigineuse, à toucher, elle se dressa comme un mur de cristal vert crêté de neige. Le navire s’enleva comme à tire d’ailes et un moment resta posé sur la cime écumante, pareil à un grand oiseau des mers. Avant que nous ayons pu reprendre haleine, une lourde rafale le frappa, un autre brisant le prit traîtreusement en dessous par l’avant, il se coucha d’un coup, l’eau envahit le pont. D’un bond le capitaine Allistoun se mit debout, puis tomba; Archie roula par-dessus en criant: «Il se relève!» Un second coup de roulis abattit davantage le navire sous le vent, les pieds des hommes se dérobèrent sous eux, tandis qu’ils restaient suspendus et ruant au-dessus de la dunette inclinée. Ils purent voir le bateau tremper son flanc dans la mer et clamèrent tous ensemble: «Nous sombrons!» A l’avant, les portes du gaillard s’ouvrirent violemment et les hommes couchés se précipitèrent un à un, les bras en l’air, pour tomber aussitôt sur les mains et les genoux, et ramper à quatre pattes vers l’arrière, le long du pont plus penché qu’un toit de maison. Les vagues se levaient à leur poursuite; ils fuyaient, vaincus d’une lutte sans merci, comme des rats devant une crue; ils grimpèrent à la force du poignet, l’un après l’autre, l’échelle de poupe qui émergeait, demi-nus, prunelles dilatées, et, aussitôt arrivés en haut, glissèrent d’un bloc sous le vent, les yeux clos, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent au heurt brutal de leurs côtes contre les étançons de fer de la lisse; puis, avec des plaintes, ils roulèrent en un amas confus.