Le Nègre du "Narcisse"

Part 4

Chapter 43,726 wordsPublic domain

Tout à coup, la figure de Donkin accoudé sur le garde-corps devint grave, entre ses épaules remontées. Une crécelle rauque s’étouffait derrière la porte du gaillard. Cela devint un murmure et finit en un soupir gémissant. Le laveur replongea brusquement ses deux bras dans la baille; le coq apparut soudain plus défrisé qu’un aigrefin démasqué, le maître haussa les épaules avec gêne; le charpentier se leva d’un saut et s’en fut, tandis que le maître voilier sembla dans son for intérieur sacrifier son histoire et se mit à tirer sur sa pipe avec une sombre détermination. Dans la noirceur de l’entrebâillement une paire d’yeux luisirent blancs, larges et s’écarquillant. Puis la tête de James Wait apparut en saillie comme suspendue entre les deux mains qui s’agrippaient au chambranle de part et d’autre du visage. Le pompon de son bonnet de laine bleu, tombant en avant, dansait gaiement sur son sourcil gauche. Il sortit d’un pas incertain. Vigoureux d’aspect comme avant, il montrait dans sa démarche un manque d’assurance bizarre et affecté; le masque semblait un peu maigri et les yeux étonnaient d’abord par leur proéminence. On eût dit qu’il hâtait par sa seule présence la retraite de la lumière déclinante; le soleil couchant plongea subitement comme s’il fuyait devant notre nègre: une sombre influence émanait de sa personne, un je ne sais quoi de lugubre et de glacé qui s’exhalait et posait sur tous les visages une sorte de voile de deuil. Le cercle se rompit. Le rire expira sur les lèvres roidies. Il ne resta pas un sourire parmi tout l’équipage du navire. Pas un mot ne fut prononcé. Plusieurs firent demi-tour avec une feinte indifférence; d’autres, la tête détournée, glissaient malgré eux des regards obliques, plus semblables à des criminels conscients de leur forfait qu’à d’honnêtes gens troublés par un doute. Deux ou trois seulement ne fuirent pas les regards de James Wait qu’ils dévisagèrent stupidement, bouche bée. Tous s’attendaient à ce qu’il parlât et semblaient en même temps savoir d’avance ce qu’il allait dire. Il appuya son dos au montant de la porte et ses yeux lourds appesantirent sur nous un regard enveloppant, dominateur et peiné, comme d’un tyran malade maîtrisant une foule d’esclaves abjects mais peu sûrs.

Personne ne partit. En proie à la fascination de leur crainte, ils attendaient. Ironique, des hoquets hachant ses phrases, il dit:

--Merci... camarades. Vous... êtes gentils... et... tranquilles... pas d’erreur! A gueuler comme ça... devant... la porte.

Il fit une pause plus longue pendant laquelle, comme dans l’effort exagéré d’un souffle laborieux, ses côtes péniblement pantelèrent. C’était intolérable. Des traînements de pieds volontaires se firent entendre. Belfast laissa échapper un gémissement oppressé; mais Donkin là-haut cligna ses paupières rouges qu’irritait une cendre invisible et sourit amèrement par-dessus la tête du nègre.

Celui-ci reprit avec une aisance surprenante. Il ne haletait plus et sa voix sonnait, creuse et timbrée, comme s’il eût parlé dans une caverne vide. Il s’irritait, méprisant:

--J’ai tâché de fermer l’œil. Vous savez que je ne dors pas la nuit. Et vous venez bavarder contre la porte comme un sacré tas de vieilles femmes... Vous vous prenez pour de bons copains. Pas vrai? Vous vous fichez bien d’un homme qui crève!

Belfast pirouetta quittant la cage à porcs. Il chevrota:

--Jimmy, tu ne serais pas malade que je...

Il s’arrêta. Le nègre attendit un instant, puis d’un ton lugubre:

--Quoi? Va te battre avec tes pareils. Laisse-moi en paix. Tu n’en as pas pour bien long à attendre. Je vais mourir, je te dis... ça ne traînera guère.

Les hommes, alentour, demeuraient immobiles, haletant un peu, la colère aux yeux. C’était bien à quoi ils s’attendaient, les mots dont ils avaient horreur, cette idée d’une mort embusquée qu’on leur jetait au visage plusieurs fois le jour, jactance à la fois et menace dans la bouche de ce nègre importun. Il semblait tirer orgueil de cette mort qui, jusque-là, n’avait pourvu qu’aux aises de sa vie; il en devenait arrogant, comme si nul autre au monde n’eût jamais cultivé l’intimité de telle compagne; il en faisait parade devant nous avec une persistance onctueuse qui en rendait la présence non moins difficile à nier qu’à imaginer. Nul homme n’est suspect de si monstrueuse amitié! Fallait-il l’appeler réalité ou imposture cette visiteuse que Jimmy continuait d’attendre toujours? On hésitait entre la pitié et la méfiance, tandis qu’à la plus légère provocation il entreheurtait sous nos yeux les os de son squelette infâme et encombrant. Il ne se lassait pas de le produire. Il parlait de l’approche de sa mort comme si elle était déjà là, comme si elle arpentait le pont extérieur, ou allait tout à l’heure s’étendre dans la seule couchette qui restât vide, ou s’asseoir avec nous à notre prochain repas. Il la mêlait journellement à nos occupations, à nos loisirs, à nos amusements. Plus de chants ni de musique, le soir, parce que Jimmy (nous l’appelions tous tendrement Jimmy pour cacher la haine que nous inspirait sa complice) était parvenu, grâce à ce décès en perspective, à déranger l’équilibre moral d’Archie lui-même. Archie détenait l’accordéon; mais après une ou deux cuisantes homélies de Jimmy, il refusa de plus jouer. Nos chanteurs se turent à cause de Jimmy moribond. Pour la même cause, personne--Knowles en fit la remarque--n’osa plus «planter un clou dans la cloison pour y pendre ses pauvres hardes», sans se faire targuer d’énormité, à troubler de la sorte les interminables derniers moments de Jimmy.

La nuit, au lieu du jovial coup de gueule: «As-tu entendu les tribordais à l’appel? Deboutte, deboutte, deboutte!» on appelait au quart homme par homme tout bas, crainte d’interrompre le dernier somme, peut-être, de Jimmy sur la terre. A vrai dire, il était toujours éveillé et s’arrangeait, comme, sur nos pointes, nous nous esquivions vers le pont, pour nous planter dans le dos quelque phrase barbelée qui nous forçait à nous prendre pour des brutes, jusqu’au moment où nous commencions à croire que nous pourrions bien n’être que des idiots. Nous parlions à voix basse, dans ce gaillard d’avant, comme à l’église. Nous mangions muets et craintifs, car Jimmy se montrait fantasque sous le rapport de la nourriture et dénonçait amèrement les salaisons, le biscuit, le thé comme denrées impropres à la consommation d’humains, pour ne rien dire d’un mourant.

Il ajoutait:

--Pas moyen, alors, de trouver un meilleur morceau de viande pour un malade qui tâche de rentrer chez lui se faire guérir, ou enterrer? Mais quoi, si j’avais une chance d’en réchapper, vous me la voleriez, vous autres. Vous me ficheriez du poison. Voyez ce que vous m’avez donné là!

Nous le servions dans son lit, avec rage et humilité, tels les vils courtisans d’un prince détesté; il nous payait de ses critiques irréconciliables. Il avait découvert le ressort fondamental de l’imbécillité humaine; il tenait le secret de la vie, ce maudit moribond, et s’était rendu maître de chaque moment de notre existence. Réduits au désespoir, nous demeurions soumis. L’impulsif petit Belfast était toujours à mi-chemin entre des voies de fait et un accès de larmes. Un soir, il confiait à Archie:

--Pour un sou, je la lui casserai, sa vilaine gueule noire de sale carottier.

Archie, cœur loyal, faisait semblant de se scandaliser! Tant pesait l’infernal maléfice jeté par ce nègre de hasard sur notre fortitude ingénue!

Mais le même soir, Belfast volait dans la cuisine la tarte aux fruits de la table des officiers, afin de réveiller l’appétit blasé de Jimmy. C’était mettre en péril non seulement sa longue amitié avec le coq, mais aussi, paraît-il, son salut éternel. Le coq en fut atterré de douleur; sans connaître le coupable, c’en était déjà trop de savoir le mal florissant et Satan déchaîné parmi ces hommes qu’il regardait en quelque sorte comme sous sa direction spirituelle. Il lui suffisait d’en voir trois ou quatre groupés pour quitter ses fourneaux et accourir un prêche aux lèvres. Nous le fuyions et Charley seul (qui connaissait le voleur) affrontait le coq d’un œil candide dont s’irritait cet homme de bien.

--C’est toi, je m’en doute, geignait-il, lamentable, un placard de suie au menton. C’est toi. Tu sens le fagot. Plus de tes chaussettes dans ma cuisine, tu m’entends?

Bientôt se répandit, officieuse, la nouvelle qu’en cas de récidive notre marmelade d’oranges (un extra à raison d’une demi-livre par homme) serait supprimée. M. Baker cessa d’accabler de facétieux reproches ses matelots préférés et distribua équitablement entre tous ses grognements soupçonneux. Les yeux froids du capitaine, du haut de la dunette, luisaient avec méfiance en suivant notre petite troupe allant des drisses aux bras des vergues pour assurer, selon l’usage de chaque soir, tous les cordages du gréement. Ce genre de vol, à bord d’un navire marchand, est difficile à empêcher, et peut passer pour une déclaration d’hostilité de l’équipage envers les officiers. C’est un mauvais symptôme. Dieu sait quel grabuge en peut sortir un jour. Sans que la paix eût cessé de régner à bord du Narcisse, la confiance mutuelle y était ébranlée. Donkin ne cachait pas sa joie. Nous demeurions stupides.

Belfast, sans logique, accabla notre nègre de reproches furieux. James Wait, accoudé sur son oreiller, s’étrangla, puis, haletant:

--Est-ce que je te l’avais demandé de la chopper ta boustifaille de malheur? Le diable l’emporte, ta sacrée tarte. Ça me fait mal, espèce d’avorton de maboul Irlandais!

Belfast, le visage pourpre et les lèvres tremblantes, se rua sur lui. Tous les hommes présents se levèrent dans un seul cri. Il y eut un moment de tumulte sauvage. Une voix perçante clama:

--Tout beau, Belfast, tout beau!...

On s’attendait à voir Belfast tordre le cou à Wait sur-le-champ. Un nuage de poussière vola, au travers duquel la toux du nègre fit entendre ses éclats métalliques pareils à ceux d’un gong. La seconde d’après montra Belfast penché sur l’autre. Il lui disait plaintivement:

--Ne fais pas ça! Ne fais pas ça, Jimmy! Ne sois pas comme ça. Un ange n’y tiendrait pas, tout malade que tu es.

Il nous lança un regard circulaire, debout au chevet de Jimmy, sa bouche comique tordue et les yeux gros de pleurs, puis s’efforça de rétablir les couvertures défaites. L’incessant murmure de la mer emplissait le gaillard. James Wait était-il effrayé, touché ou contrit? Il restait sur le dos, pressant son flanc d’une main, immobile comme si la visiteuse attendue était arrivée enfin. Belfast, dans sa gêne, remuait les pieds répétant d’une voix émue:

--Oui, nous savons. Tu ne vas pas, mais... Tu n’as qu’à dire ce que tu veux, et... On sait tous que tu es bas, très bas...

Non! James Wait décidément n’était ni touché ni contrit. A vrai dire, il parut quelque peu surpris. Il se dressa sur son séant avec une rapidité et une aisance incroyables:

--Ah! vous me trouvez bas, pas vrai! dit-il lugubrement, de son baryton le plus clair (à l’entendre parler quelquefois on aurait juré que cet homme-là n’avait rien du tout). Hein?... Eh bien faites comme on doit alors! Dire qu’il y en a parmi vous qui n’ont pas assez de malice pour mettre une couverture droite sur un malade. Là! Pas la peine. Je claquerai comme je pourrai.

Belfast se détourna mollement avec un geste découragé. Dans le silence du gaillard, plein de spectateurs attentifs, Donkin articula:

--Ben, nom de Dieu, et ricana.

Wait le regarda. Il le regarda d’un œil, ma parole, amical. Nul ne pouvait prévoir ce qui plairait à notre incompréhensible malade. Mais le mépris de ce ricanement nous fut pénible à supporter.

La position de Donkin dans le gaillard d’avant était distinguée mais incertaine, éminente seulement par l’antipathie générale qu’il inspirait. On l’évitait et son isolement concentrait ses pensées sur l’âpreté des brises du cap de Bonne-Espérance et son envie sur les vêtements chauds et les cirés dont nous étions pourvus. Nos bottes, nos suroîts, nos coffres bien emplis, autant pour lui de sujets d’amère méditation: il ne possédait aucune de ces choses et sentait, d’instinct, que personne au besoin ne lui en offrirait. Impudemment servile vis-à-vis de nous, il se montrait envers les officiers insolent par système. Il escomptait pour lui-même les meilleurs résultats de cette ligne de conduite et se trompait fort. De telles natures oublient que, en cas d’extrême provocation, les hommes sont justes, qu’ils le veuillent ou non. L’insolence de Donkin envers le débonnaire M. Baker nous devint à la longue intolérable et nous nous réjouîmes le soir sans lune où le second s’avisa de le mater pour de bon. Ce fut fait proprement, avec grande décence et décorum et à petit bruit. On venait de nous appeler--peu avant minuit--pour orienter les vergues, et Donkin, selon sa coutume, émit des remarques injurieuses. Tandis que, mal éveillés, nous nous tenions rangés, le bras de misaine à la main, attendant la suite des ordres, il sortit de l’ombre un son de bourrades, de pieds traînés, une exclamation de surprise, des bruits de horions et de gifles, des mots étranglés qui sifflaient: «Ah! tu en veux?...» «Arrêtez!... Arrêtez!...» «Alors, marche...» «Oh! oh!...» Suivit une succession de chocs mous mêlés de tintements de ferrailles, comme la chute d’un corps dégringolant parmi les bringueballes de pompe. Avant que nous sachions ce qui arrivait, la voix de M. Baker s’éleva toute proche sur un ton de légère impatience:

--Halez donc, vous autres! Souquez sur ce filin!

Et nous de souquer en effet avec grande célérité. Comme si de rien n’était, le second continuait d’orienter les vergues avec son habituelle et crispante minutie. Nulle trace de Donkin pour l’instant et nul n’y prit garde. Le second l’aurait envoyé par-dessus bord que personne n’eût seulement dit: «Tiens! le voilà parti!» En somme, il n’y avait pas grand mal de fait, malgré que l’épisode eût coûté à Donkin une dent de devant. Nous nous en aperçûmes le matin et gardâmes un silence plein de cérémonie: l’étiquette du gaillard commandait de rester aveugles et muets en pareille occurrence et nous veillions plus jalousement aux bienséances de notre société que les terriens ordinaires ne se soucient des leurs. Charley, avec un manque impardonnable de _savoir vivre_, clama:

--On est allé voir son dentiste?... Ça fait-il mal?

Une claque lui répondit de la main de son meilleur ami. Le gamin, surpris, en demeura chagrin pendant au moins trois heures. Nous en souffrîmes pour lui, mais la jeunesse exige plus de discipline encore que l’âge mûr. Donkin sourit venimeusement. Dès ce jour, il fut sans pitié, traitant Jimmy de tireur au flanc noir, nous donnant à comprendre qu’il nous prenait pour un tas d’imbéciles, dupes quotidiennes du premier nègre venu. Jimmy, pourtant, semblait affectionner le drôle.

Singleton, lui, vivait loin du contact des émotions humaines. Taciturne et sérieux, il respirait au milieu de nous, en cela seul pareil au reste des hommes. Nous nous évertuions à nous conduire en braves gens et trouvions la tâche diablement dure; balancés entre le désir d’être vertueux et la crainte du ridicule, nous voulions nous épargner les affres du remords; mais quant à passer pour dupes de nos bons sentiments, nous nous refusions à ce rôle méprisable. La détestable complice de Jimmy semblait avoir soufflé de son impure haleine des subtilités inconnues dans nos cœurs. Nous étions troublés et lâches. Cela, nous le savions. Singleton, lui, paraissait ne rien savoir ni comprendre. Jusque-là, nous l’avions cru sage autant qu’il le paraissait; maintenant, il nous arrivait d’oser le taxer de bêtise sénile. Un jour, pourtant, à dîner, comme nous étions assis sur nos coffres, autour d’un plat de fer-blanc posé sur le pont, au milieu du cercle de nos pieds, Jimmy exprima son dégoût général des hommes et des choses en termes particulièrement dégoûtants. Singleton leva la tête. Nous nous tûmes. Le vieillard, parlant à Jimmy, demanda:

--Vas-tu mourir?

Ainsi apostrophé, James Wait prit un air horriblement ébahi et gêné. Nous tressaillîmes tous. Des bouches béèrent, des cœurs battirent, des yeux clignèrent; une fourchette de fer, échappée d’une main, tinta au fond du plat; un matelot se leva comme pour sortir et resta coi. En moins d’une minute, Jimmy se ressaisit:

--Hein! quoi? Ça se voit-il pas? répondit-il d’une voix mal assurée.

Singleton ôta de ses lèvres un tronçon de biscuit détrempé (ses dents, comme il disait, avaient perdu le fil de jadis):

--Alors, vas-y en douceur, prononça-t-il avec une mansuétude vénérable, et n’en fais pas tant d’affaires avec nous! On n’y peut rien.

Jimmy retomba sur sa couche et longtemps resta tranquille, sauf pour essuyer la sueur de son menton. On serra les plats vivement. Sur le pont, on commenta l’incident à voix basse. D’aucuns exultaient avec des rires étouffés. Wamibo, au sortir de périodes prolongées d’hébétude et de rêverie, ébaucha des sourires mort-nés, et l’un des jeunes Scandinaves, bourrelé par le doute, eut l’audace, pendant le quart de six à huit, d’aborder Singleton (le vieux ne nous encourageait guère à lui adresser la parole) et de lui demander niaisement:

--Vous croyez qu’il va mourir?

Singleton leva la tête:

--Sûr qu’il mourra, répondit-il délibérément.

Cela parut décisif. Celui qui avait consulté l’oracle en fit part à tous sans délai. Timide et pressé, il arrivait sur chacun et l’œil détourné récitait sa formule:

--Le vieux Singleton dit qu’il mourra.

Soulagement immense! Nous savions enfin que notre compassion ne tombant pas à faux, nous pouvions de nouveau sourire sans arrière-pensée. Mais nous comptions sans Donkin. Donkin ne s’en faisait pas imposer par «ces sales étrangers». Il répondit d’une voix mauvaise:

--Toi aussi tu claqueras, tête de Boche! Faudrait que vous claquiez tous, vous autres Boches, au lieu de venir rafler notre auber pour l’emporter dans votre crève-la-faim de pays?

Nous fûmes consternés. Après tout, il fallait bien s’en rendre compte, la réponse de Singleton ne signifiait rien. Nous nous mîmes à le haïr de s’être moqué de nous. Toutes nos certitudes flanchaient: nos rapports avec nos officiers se tendaient tous les jours; le coq, de guerre lasse, nous abandonnait à notre perdition; nous avions entendu le maître d’équipage nous traiter de tas de femmelettes. Au moindre tournant de notre humble vie surgissait Jimmy, hautain et barrant la route, au bras de sa compagne terrifiante et voilée. Un poids nous opprimait comme d’un sort jeté.

Cela avait commencé huit jours après le départ de Bombay. Cela était venu sur nous, à l’improviste, peu à peu, comme toute autre grande calamité. Tous avaient observé le manque de cœur de Jimmy à l’ouvrage, mais n’y voyaient simplement que le résultat de sa conception de l’univers.

Donkin disait:

--Tu ne pèses pas plus sur une corde qu’un failli pierrot!

Il le dédaignait. Belfast, en garde pour un pugilat possible, s’écriait, provocant:

--Tu n’as envie de te tuer à la besogne, ma vieille!

--Et toi? rétorquait le nègre d’un ton de mépris ineffable.

Belfast se replia. Un matin, pendant le lavage, M. Baker héla:

--Envoie ton balai par ici, Wait.

L’interpellé s’en vint traînant la jambe.

--Grouille-toi! Hou! grogna M. Baker. Qu’as-tu donc à ton train de derrière?

L’autre s’arrêta net. Il eut un regard lent de ses yeux proéminents, à l’expression audacieuse et triste.

--Ce n’est pas les jambes, dit-il, c’est les poumons. Tout le monde dressa l’oreille.

--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda M. Baker.

Tout le quart restait là, sur le pont mouillé, le sourire aux lèvres, des balais ou des seaux aux mains. Wait dit lugubrement:

--Je m’en vais de là. Vous ne voyez donc pas que je suis à la mort? Je le sais, moi.

Dégoûté, M. Baker fit:

--Pourquoi diable! alors, as-tu embarqué à ce bord?

--Il faut bien vivre jusqu’à ce qu’on crève, pas vrai?

Des rires se firent entendre.

--Débarrasse le pont! Ote-toi de mes yeux, dit M. Baker.

L’aventure le déconcertait. Elle n’avait pas de pendant dans son expérience. James Wait, obéissant, lâcha son balai et se dirigea lentement vers l’avant. Un éclat de rire le suivit. C’était trop drôle. Tous riaient!... Ils riaient!... Hélas!

Il devint le bourreau de tous nos instants, le pire des cauchemars. Impossible de discerner trace extérieure de maladie sur sa personne; chez les nègres, ça ne se voit pas. Sans être très gras--certes--il ne paraissait pas sensiblement plus maigre que d’autres nègres à notre connaissance. Il toussait fréquemment, mais les gens les moins prévenus pouvaient se rendre compte qu’il toussait le plus souvent quand il lui convenait. Il ne voulait ou ne pouvait s’acquitter de sa besogne et refusait de garder le lit. Un jour, il s’élançait dans le gréement, avec les plus ingambes d’entre nous et, la fois suivante, il se trouvait mal là-haut, et il nous fallait, au péril de nos jours, descendre de la mâture son corps inanimé et flasque. Porté malade, examiné, il essuya remontrances, menaces, cajoleries, sermons. Le capitaine le manda dans sa cabine. De folles rumeurs coururent. On dit que tant d’effronterie avait troublé le vieux, on affirma qu’il avait eu peur. Charley maintint que «le skipper, en pleurant, avait donné au nègre sa bénédiction et un pot de confiture». Knowles tenait du garçon de cabine que l’ineffable Jimmy, tout en se raccrochant à tous les meubles, avait gémi, s’était plaint de la brutalité et de l’incrédulité générales et avait fini par tousser de long en large sur les journaux météorologiques du patron qui gisaient ouverts sur sa table. Quoi qu’il en fût, Wait regagna l’avant, soutenu par le steward qui, d’une voix émue et peinée, nous adjura:

--Holà! empoignez-le un de vous autres. Faut qu’il reste couché.

Jimmy avala un quart de café et après quelques mots désobligeants à l’un, puis à l’autre, prit le lit. Il y demeurait le plus souvent, mais selon sa fantaisie montait sur le pont et apparaissait au milieu de nous. Arrogant, perdu dans ses pensées, il regardait la mer en avant du navire et nul n’aurait pu résoudre l’énigme que posait cette figure isolée en son attitude de méditation et immobile comme un marbre noir.

Fermement, il refusait tous remèdes; sagous et farines nutritives volèrent par-dessus bord jusqu’à ce que le steward se lassât de les lui porter. Il demanda de l’élixir parégorique. On lui en envoya un flacon énorme, de quoi empoisonner une pouponnière. Il le garda entre son matelas et le boisage du navire sans que nul ne lui en ait jamais vu prendre une goutte. Donkin l’injuriait nez à nez, ricanant à ses râles, et le même jour Wait lui prêtait un jersey chaud. Une fois, Donkin après l’avoir agoni une demi-heure durant, lui reprochant l’ouvrage supplémentaire que sa simulation valait aux hommes de quart, couronna son discours en le traitant de «porc à face noire». Sous l’influence maudite du sort qui nous liait, nous restâmes frappés d’horreur. Mais Jimmy semblait positivement se délecter sous l’insulte. Il en paraissait réjoui, et Donkin vit tomber à ses pieds une paire de vieilles bottes accompagnées d’un sonore:

--Tiens, raclure de faubourg, voilà pour toi.