Part 23
La fixation d'un animal est un indice d'infériorité organique: car la faculté de se mouvoir volontairement constitue un des grands attributs de la sensibilité. Dès qu'un être vivant est capable d'éprouver des sympathies et des antipathies, il faut nécessairement qu'il puisse se porter vers les objets qui lui conviennent et s'éloigner de ceux qui lui déplaisent. Un arbre, qui est insensible, ne se meut pas. Un oiseau, qui sent, est locomotile. Aussi, pour le dire en passant, l'invention des Hamadryades de la Fable était une combinaison tout à fait déraisonnable, nous allions dire absurde. La Providence ne pouvait pas créer des êtres animés sensibles comme des femmes et enracinés comme des arbres: c'eût été le comble de la barbarie (de Candolle).
D'après ce qui précède, il est permis de conclure que plus un animal est sensible, plus il est locomotile; ou bien, en retournant la proposition, moins il est locomotile, moins il est sensible, ou, ce qui revient au même, moins compliqué en organisation.
Les Anatifes ne possèdent pas la faculté de se mouvoir. On pourrait donc décider à priori que ce sont des animaux à structure dégradée. Cependant, parmi les Invertébrés fixés, on les regarde comme les plus élevés par la structure.
Les Anatifes forment une classe désignée sous les noms de _Cirripèdes_ ou _Cirropodes_, comme on voudra.
Les naturalistes ont été longtemps en désaccord sur les affinités naturelles de cette classe. Les uns la mettaient parmi les Mollusques, les autres parmi les Articulés. On la place aujourd'hui avec ces derniers, et l'on regarde les Cirripèdes comme intermédiaires entre les Crustacés et les Annélides, ou comme des Crustacés dégradés et sédentaires. (Thompson, Burmeister.)
La Nature s'est toujours jouée et se jouera toujours de nos classifications!
Le pédicule des Cirripèdes peut cependant se mouvoir dans un certain rayon, et porter l'animal en haut, en bas, à droite et à gauche. Ces mouvements sont lents, imparfaits, mais très-certainement volontaires.
Les Anatifes s'attachent aux rochers, aux troncs d'arbres baignés par la mer, aux débris des navires naufragés. On les rencontre assez souvent sur les fragments de bois à moitié pourris, apportés par les marées.
Les pièces calcaires qui protégent les organes s'écartent de temps à autre, et l'Anatife fait sortir des bras ou pieds, appelés _cirres_; d'où les noms de _Cirripèdes_ et de _Cirropodes_. Ces bras sont ordinairement au nombre de douze et disposés longitudinalement sur deux rangs, six de chaque côté. Ils sont formés de petites articulations garnies de cils, et semblent plumeux. Dans l'état de repos, ils s'enroulent comme de jeunes feuilles de Fougère ou comme la crosse d'un évêque. Quand l'animal veut s'en servir, il les déploie et les allonge.
II
Le nom d'_Anatife_ vient de _Anas_ (canard), et _fero_ (je porte, je produis), parce que l'on a cru pendant longtemps, sur les côtes de l'Écosse, que cette curieuse bête était une sorte d'_œuf pédiculé_, qui donnait, au bout d'un certain temps, un oiseau palmipède, de la famille des Canards! Des pêcheurs ont même assuré avoir entendu les cris confus du jeune poussin encore enfermé dans la mitre testacée. D'autres ont raconté avec détail comment l'oiseau prenait naissance. Il montre d'abord les pattes, puis le corps, et puis le bec; il éclôt à reculons et tout nu. Il tombe dans la mer, où il revêt bientôt son plumage, et devient alors, ou une _Bernache_, ou une _Macreuse_.....
Quelle est la source de cette croyance populaire? On suppose qu'elle vient de la grossière ressemblance qui existe entre les cirres d'apparence plumeuse de l'Anatife et les ailes d'un oiseau!
III
Les Cirripèdes se nourrissent de bestioles microscopiques. Ils les attirent et les saisissent par un mécanisme très-simple et très-élégant. Les cirres, placés vers l'orifice de la coquille, sont presque toujours en action; ils sortent et rentrent alternativement, et battent l'eau avec rapidité et symétrie. Lorsque ces organes sont tout à fait étendus, leurs tiges flexibles et plumeuses constituent douze jolis appareils collecteurs, qui attirent, balayent, rassemblent et poussent dans la bouche les animalcules et les autres parcelles nutritives qui sont à leur portée.
La bouche de l'Anatife est placée, non pas à l'entrée de la coquille, comme les bras, mais dans le fond. Elle présente deux mâchoires latérales.
IV
Nos pauvres Cirripèdes, fixés par un pédicule, sans tête et sans jambes, semblent, au premier abord, bien déshérités par la Providence. Mais, quand on les examine de près et avec un peu d'attention, on y découvre des instincts qui surprennent, des actes qui confondent et des combinaisons merveilleuses qui redoublent nos sentiments d'admiration pour la puissance créatrice.
Comme les Anatifes ne changent pas de place, il ne devait pas y avoir, chez eux, de mâles et de femelles séparés. Car, s'il y en avait eu, comment ces malheureuses bêtes auraient-elles pu aller les unes vers les autres, se poursuivre, s'atteindre et se choisir? L'amour suppose toujours le mouvement. Voyez comme, aux époques fortunées, tous les animaux de la Nature, dans l'eau comme dans l'air, deviennent agités et remuants!
On comprend pourquoi, chez nos immobiles Cirripèdes, les deux sexes se trouvent associés dans le même individu, comme ils le sont dans la plupart des fleurs, dans une Rose, par exemple.
Autre merveille! Les nouveau-nés ne ressemblent en aucune manière à leurs parents. Au sortir de l'œuf, _ils n'ont pas de pédicule et nagent librement_. Ils se meuvent même avec beaucoup d'activité. Et, comme pour se transporter d'un endroit dans un autre, il faut pouvoir se diriger, la Nature leur a octroyé, avec des nageoires très-mobiles, un œil très-gros, placé au milieu du front.
Ces nageoires et cet œil n'existent plus chez l'adulte. La locomotion et la vision devenaient inutiles dans un animal adhérent.
Voilà donc une bête dont la larve est, à certains égards, _plus compliquée en organisation que l'animal PARFAIT!_
Si les pauvres Anatifes, esclaves de leur pédicule, avaient des yeux, ils verraient leurs jeunes larves nager autour d'eux, bondir et folâtrer..... Que penseraient-ils de cette émancipation si extraordinaire et si complète? Probablement ce que pense une Poule éplorée, enchaînée au rivage, quand sa couvée de Canards se précipite dans une pièce d'eau? Heureusement, les Anatifes ne jouissent pas du sens de la vue..... Mais leurs petits, qui ont un œil, que pensent-ils, les vagabonds! de l'immobilité de leur maman?
Un phénomène analogue se rencontre chez d'autres Invertébrés, par exemple chez plusieurs animalcules infusoires. M. Ehrenberg a trouvé, dans les jeunes _Eudorines_, un œil rouge qui manque chez la mère. Les petits sont ici plus clairvoyants que les parents!
Dans la société des hommes, la loi commune protége toujours les mineurs, c'est-à-dire les plus faibles et les moins expérimentés. Dans l'économie de la Nature, la sagesse infinie défend les larves encore plus efficacement. Elle leur donne les moyens de résister elles-mêmes à tous les agents de destruction, animés ou inanimés, dont elles sont entourées. Dans son immense bonté, la Providence est pleine de tendresse et de sollicitude pour ses moindres enfants.
Plusieurs savants zoologistes, partant de l'idée que l'Homme représente l'organisme le plus parfait de la Nature, ont considéré les animaux comme des embryons plus ou moins avancés, arrêtés dans leur développement, et jetés avant terme dans ce monde. Suivant eux, la limite d'évolution pour une espèce n'est que le premier, le second, le troisième degré pour une autre espèce....., et l'animal le plus compliqué a passé, pour arriver à la combinaison de ses organes, par une série de variations fœtales qui correspondent aux états définitifs de plusieurs autres animaux moins heureusement organisés.
Cette théorie est séduisante, au premier abord. Mais l'exemple des larves qui ont des nageoires et des yeux et qui les perdent en devenant adultes, démontre que, dans la formation des organismes, il y a autre chose que des développements successifs arrêtés à différents degrés.
On peut ajouter que les diverses parties qui entrent dans la composition d'un animal donné ne présentent pas, généralement, entre elles, une complication correspondante. Tel organisme qui se trouve au-dessus d'un autre par son appareil respiratoire, est quelquefois au-dessous par son appareil locomoteur; tandis que tel autre, qui ressemble à ce dernier par ces deux ordres d'organes, peut en différer essentiellement par son système nerveux ou par son système digestif..... On rencontre d'ailleurs, dans des espèces plus ou moins simples, des instruments qui n'existent pas même à l'état de rudiment, dans des espèces plus ou moins compliquées!.....
L'harmonie générale des animaux obéit à des lois plus nombreuses et plus difficiles à formuler que celles qui président à l'embryogénie de tel ou tel individu.....
Tout ce qui précède fait voir que la théorie ancienne, reproduite de nos jours, d'une série linéaire continue des êtres organisés, ou d'une _chaîne animale_, est une hypothèse inadmissible. La Nature a lié les organismes par un réseau plutôt que par une chaîne. Une carte géographique suffirait à peine pour indiquer les rapports multipliés qui unissent, soit les familles entre elles, soit les genres dans une même famille, soit les espèces dans un même genre.
Mais ne nous perdons pas dans des divagations étrangères au sujet de nos études, et hâtons-nous de revenir aux Anatifes.
Les larves _cyclopes_ de nos animaux ont un corps à peu près triangulaire, couvert d'un large bouclier. Elles présentent en avant deux petites cornes divergentes, et en arrière une queue double. Elles possèdent, sur les côtés, six nageoires inégales: les deux antérieures très-grandes et très-simples, les quatre autres très-courtes et bifides. Ces larves grossissent lentement. A une époque déterminée, elles perdent non-seulement leurs nageoires et leur œil, mais encore leurs antennes et leur queue..... Elles se transforment en Anatifes; elles sont alors fixées, pédiculées et mitrées. C'est une autre organisation.
«Chaque animal a ses beautés naturelles. Plus l'Homme les considère, plus elles excitent son admiration, et plus elles le portent à glorifier l'Auteur de la nature.» (Saint Augustin.)
V
Les autres Cirripèdes diffèrent plus ou moins des Anatifes. La plupart n'ont pas de pédicules. La mitre, ou le corps qui la représente, est adhérente sans intermédiaire; quelquefois elle s'enfonce profondément dans le tissu.
Le nombre de pièces qui composent la coquille peut être au-dessus ou au-dessous de cinq.
Les _Glands de mer_, ou _Balanes_, ont un tube calcaire court, à plusieurs pans, dont l'ouverture est fermée plus ou moins par deux ou quatre battants mobiles.
Ces animaux s'attachent à la carapace des Tortues de mer, ou se greffent à la peau des Cétacés. Ils varient suivant les monstres marins sur lesquels ils sont placés. Chaque espèce de Baleine a ses parasites propres, lesquels sont tantôt des _Coronules_, tantôt des _Tubicinelles_.
Les Coronules forment des taches circulaires, hexagonales, qui maculent le dos de ces gigantesques animaux.
Sur un petit lambeau de 40 centimètres de long et de 10 de large, détaché de la lèvre d'une Baleine, conservé dans le musée de l'École supérieure de pharmacie de Paris, nous avons compté quarante-cinq Coronules, la plupart adultes, symétriquement arrangées comme les pierres d'un pavé.
Les Tubicinelles sont moins déprimées et plus étroites que les Coronules: elles pénètrent à un décimètre et plus dans l'épaisseur de la peau; elles vivent dans le lard. Vous figurez-vous exactement ce que doit être une habitation, une prison, toute une existence dans le lard d'une Baleine?
CHAPITRE XXXI
LES ROTIFÈRES.
«Et quand leurs _roues_ marchoient, ils marchoient; et quand elles s'arrêtoient, ils s'arrêtoient: car l'esprit de ces animaux étoit dans leurs _roues_.»
(ÉZÉCHIEL.)
I
Les _Rotifères_, ou _Porte-roues_, ainsi nommés parce qu'ils semblent avoir deux roues au devant de la bouche, sont des animalcules aquatiques, diaphanes, jaunâtres ou rosés, considérés d'abord comme des Infusoires, et plus tard comme des Annelés.
On les a comparés aux Crustacés microscopiques.
Ces animaux ont le corps oblong ou ovoïde, contractile, protégé par un petit fourreau solide et transparent.
Dans les espèces dites _univalves_, ce fourreau est d'une seule pièce. C'est une sorte de bouclier, de verre mince, qui couvre seulement le dessus de l'animal, ou bien une manière de capsule qui enveloppe tout son corps. Cette singulière carapace est ovalaire, fusiforme, cylindrique ou quadrangulaire, quelquefois dentée en avant, d'autres fois bilobée en arrière.
Dans les espèces dites _bivalves_, la tunique est de deux pièces, jointes ensemble dans toute la longueur du dos. C'est un paletot-sac qui se ferme par derrière ou par dessus.
L'organe singulier, plus ou moins dilaté, _rotiforme_ (adjectif peut-être trop savant!), qui caractérise surtout nos animalcules, paraît toujours bordé de cils. Il offre souvent une échancrure dans sa partie moyenne, laquelle lui donne la figure d'un 8 couché horizontalement. On croit alors voir deux roues indépendantes, accolées (Dutrochet). Comme les cils des bords sont vibratiles, et qu'ils décrivent avec une rapidité extrême des cercles dans la même direction, les expansions qui les portent prennent l'apparence de deux roues d'engrenage tournant en sens contraire, de dehors en dedans (Dujardin). Dutrochet supposait mal à propos l'existence d'une bordure membraneuse, plissée régulièrement, comme une collerette, et agitée d'un mouvement ondulatoire continu.
Les cils vibratiles précipitent vers la bouche les corpuscules tenus en suspension dans l'eau; ils mettent le Rotifère en rapport constant avec l'air dissous dans le liquide, et contribuent en même temps à sa progression.
La puissance créatrice sait tirer le plus grand parti possible de ses moindres combinaisons. Elle fait souvent beaucoup avec très-peu. Elle remplit trois ou quatre fonctions avec un cil!
Plusieurs Rotifères sont sans queue (_Anurées_). Certains en ont une toute petite, d'autres une longue; et celle-ci est tantôt simple (_Siliquelles_), tantôt bifurquée (_Furculaires_), quelquefois à trois branches et à trois pointes (_Ézéchiélines_). Dans les _Ptérodines_, cet organe se termine par une fossette en forme de ventouse. Lorsqu'on voit ces animaux pour la première fois, on croit aborder le domaine du fantastique.
Quand les Rotifères nagent, la queue leur sert de gouvernail. En même temps les lobes ciliés paraissent se mouvoir comme les roues d'un bateau à vapeur.
Plusieurs de ces petites créatures portent sur le front une sorte de prolongement en forme de corne ou de trompe, dont on ignore la fonction. Est-ce une arme offensive ou défensive?
La bouche est très-ample et très-contractile. Elle a la forme d'un entonnoir ou d'une cloche. Elle offre deux mâchoires latérales; ce sont de simples tiges cornées et coudées, terminées par une ou plusieurs dents; ou bien des arcs tendus, dans lesquels les dents sont disposées comme le seraient des flèches prêtes à partir. (Ehrenberg.)
Leur système digestif est assez compliqué. On y trouve un estomac très-long ou très-large, garni souvent d'appendices latéraux, et un gros intestin dilaté en forme de vessie.....
Les Rotifères ont un cœur toujours en action. On le voit, à travers la carapace, se contracter et se dilater alternativement. Son existence est liée avec une circulation évidente, et, à ce point de vue, les Rotifères sont plus favorisés que les Insectes.
Les anciens naturalistes croyaient que les animaux étaient d'autant plus simples en organisation, qu'ils étaient plus petits. Le microscope a singulièrement modifié leur opinion à cet égard.
Nos animalcules porte-roues n'offrent généralement qu'un seul œil arrondi et mobile, rouge ou rougeâtre, situé au milieu du front (_Brachions_). Un petit nombre d'espèces, mieux douées, en possèdent deux, trois et même quatre. D'autres n'en ont pas (_Lapadelles_).
Ce qui est digne de remarque, c'est que cet organe est quelquefois placé sur la nuque et même sur le dos (Ehrenberg, Nitzsch); de manière que l'animal voit plutôt au-dessus de lui ou en arrière de lui qu'au devant de lui. Pourquoi cette organisation?
M. Ehrenberg assure avoir constaté dans certaines espèces la présence d'un système nerveux. Un système nerveux dans des _bestiolettes_ qu'un grain de sable peut couvrir!
Les Rotifères sont ovipares. Ils portent leurs œufs suspendus à l'origine de la queue, comme la plupart des Crustacés.
II
Spallanzani a donné beaucoup d'importance aux Porte-roues. Il a découvert que ces animaux peuvent être desséchés, aplatis, collés à une feuille de papier; rester ainsi, pendant un an ou deux, immobiles et dans un état complet de léthargie ou de mort apparente, et puis revenir à la vie. Il suffit de les mouiller pour les _ressusciter!_
Au contact de l'eau, la petite carcasse se gonfle, remue la queue, tord le ventre, se décolle, agite les cils de sa roue, et se met à nager!..... Heureux Rotifère!
Blainville et Bory de Saint-Vincent ont refusé de croire à l'admirable faculté dont il s'agit. On a protesté, de tous côtés, contre le scepticisme de nos deux savants naturalistes. L'exactitude du sévère Spallanzani pouvait-elle être en défaut? M. Schultze a publié des expériences décisives qui ont confirmé les résultats obtenus par l'illustre physiologiste italien. Il est bien démontré aujourd'hui que cette merveilleuse propriété existe. Mais, pour réussir dans les opérations d'engourdissement et de réveil, il faut dessécher les petites bêtes graduellement, bien graduellement; ne pas trop les comprimer; ne pas les exposer à une température trop élevée, surtout pendant qu'elles sont encore humides; ne pas les garder trop longtemps endormies, et les ranimer avec lenteur et précaution. M. Doyère a fait connaître les conditions de ce remarquable _désengourdissement_.
C'est sur le _Rotifère commun_[166] qu'on observe le curieux, l'incompréhensible phénomène dont nous venons de parler. Cet animalcule habite dans l'eau douce, ou, pour mieux dire, au milieu de la mousse humide, sur les murs et sur les toits. Il est long de trois quarts de millimètre; il a des roues sept ou huit fois plus petites que son corps.
[166] _Rotifer redivivus_ Cuvier.
Les Rotifères de la mer périssent sans retour par la dessiccation. Pourquoi la vie est-elle moins tenace dans l'eau salée que dans l'eau douce?
CHAPITRE XXXII
LES CRUSTACÉS.
_C'est li Loups famillieux qui tout tue et dévore; Quanque tient devant eulx tout mort, riens n'assavore._
(GIRART DE ROSSILLON, 1316.)
Les Crustacés sont les Insectes de la mer; mais ils ont plus de taille, plus de force et plus de voracité que les Insectes ordinaires. Au lieu d'une tunique coriace, ils sont revêtus d'une armure calcaire plus ou moins épaisse et plus ou moins dure, souvent hérissée de poils roides, de tubercules épineux, même de pointes acérées.
Partout où dans l'Insecte nous trouvons la corne, dans le Crustacé nous rencontrons la pierre. C'est à peu près la même construction, seulement le Constructeur a changé ses matériaux.
Les Crustacés ont presque tous d'énormes pinces crochues et dentelées, dont ils se servent comme de puissantes tenailles ou comme d'engins de guerre redoutables. On les a comparés à ces lourds chevaliers du moyen âge, audacieux et cruels, bardés d'acier de pied en cap. Visière et corselet, brassards et cuissards, rien n'y manque.....
Ces chevaliers marins vivent sur la plage, au milieu des rochers, à une faible distance du rivage; ou bien au sein de la mer, à des profondeurs considérables. Quelques-uns se cachent dans le sable; d'autres se tapissent sous les pierres. Certains, comme le _Crabe commun_ ou _Crabe enragé_[167], aiment l'air du rivage presque autant que l'eau salée, et se tiennent presque toujours sur le bord humide des falaises.
[167] _Carcinus mænas_ Leach.
La solidité de leur carapace calcaire l'empêche de s'étendre; ils ne peuvent grandir qu'à condition de muer. A une époque déterminée, la Nature dépouille le guerrier de sa cuirasse. La bête mue; la croûte calcaire tombe, et laisse à découvert une tunique mince, pâle et délicate. Dans cet état, le Crustacé ne mérite plus son nom. Sa peau est devenue presque aussi vulnérable que celle d'un Mollusque. Mais il a l'instinct de sa faiblesse: il se retire prudemment à l'écart; il se cache honteusement dans quelque trou obscur, jusqu'à ce qu'une autre vestiture résistante, appropriée à sa nouvelle taille, lui ait rendu, et son armure de combat, et sa dignité de Crustacé. Malheur à lui si, pendant sa période de faiblesse, il est rencontré par un de ses anciens opprimés. Il est à sa merci, et paye alors chèrement, comme on dit, ses cruautés d'autrefois.
Les Crustacés n'ont pas, comme les animaux supérieurs, une _colonne vertébrale_, c'est-à-dire un axe calcaire intérieur, à la fois dur et mobile, portant des appendices de même nature, avec lesquels il forme une charpente solide ou _squelette_. Mais ils possèdent, ainsi qu'on vient de le voir, une enveloppe pierreuse. L'élément osseux ne s'est point condensé dans le corps, il s'est accumulé à la périphérie. Leur peau tient donc la place du squelette. Geoffroy Saint-Hilaire disait que les Crustacés vivent, non pas en dehors de leur colonne osseuse, comme les Mammifères, mais en dedans, comme les Mollusques, et qu'ils sont _logés dans leurs vertèbres_. Il existe donc des animaux à squelette intérieur, à _véritable squelette_, et des animaux à squelette tégumentaire ou _dermato-squelette_.
Les Crustacés ont une armure sombre, bronzée ou gris de fer, comme les métaux forgés pour les combats. Quelques-uns sont rouges ou rougeâtres, comme le sang de leurs victimes; quelques autres, d'un jaune terreux ou d'un bleu livide, comme la chair qui se corrompt.
Leur croûte calcaire est épaisse et résistante, surtout dans la région dorsale. Leurs membres ont aussi une dureté très-remarquable.
Cependant, chez les petites espèces, on observe souvent un test fort mince et d'une transparence cristalline, qui permet de suivre au travers les actes de leur digestion et les mouvements de leur circulation.
Plusieurs Crustacés tout à fait microscopiques contribuent parfois à colorer les eaux de la mer en rouge pourpre ou violacé. Telles sont la _Grimotée d'Urville_[168] et la _Grimotée sociale_[169].....
[168] _Grimotea Durvillei_ Milne Edwards.
[169] _Grimotea gregaria_ Leach.