Le monde de la mer

Part 22

Chapter 223,479 wordsPublic domain

Il existe des Sangsues dans l'Océan comme il en existe dans les marais. Il y a des parasites partout. Mais les suceuses de sang qui vivent dans l'eau salée diffèrent notablement de celles qui serpentent dans l'eau douce.

Et d'abord, au lieu d'une peau mince et délicate, elles ont une enveloppe épaisse et coriace. Elles sont vêtues plus solidement, plus confortablement que les Sangsues ordinaires, sans doute pour mieux résister à la température froide, aux sels pénétrants et aux agitations incessantes du grand milieu qu'elles habitent.

Par suite de l'épaisseur et de la rigidité de leur habillement, ces Annélides n'ont pas les mouvements faciles et gracieux qui caractérisent nos sémillantes Sangsues médicinales. Elles ne peuvent pas se contracter en olive (Rondelet), et leur corps, plus ou moins roide, reste toujours plus ou moins étendu. En second lieu, leur ventouse de devant est en forme d'écuelle et non en bec de flûte; elle ressemble, à s'y méprendre, à celle de derrière; elle est seulement plus petite.

Quelle singulière organisation qu'une bête cylindrique, avec une écuelle en guise de tête et une écuelle en guise de queue!

Les Sangsues de mer ont été appelées _Albiones_ et _Branchellions_. (Ces noms sont bien jolis pour des Sangsues!)

Les premières, nommées aussi _Pontobdelles_ ou _Ponbdelles_, ont un corps généralement hérissé de verrues plus ou moins épineuses; elles manquent de branchies et respirent par la peau.

Les secondes ont un corps non verruqueux; mais les deux tiers postérieurs de l'animal sont garnis sur les côtés de branchies extérieures, demi-circulaires, onduleuses, semblables à de petites feuilles transversales superposées. Ces branchies composent ainsi deux franges élégantes.

Les Albiones se trouvent principalement sur les Raies, et les Branchellions sur les Torpilles.

Les Sangsues de mer adhèrent fortement à ces poissons au moyen de leurs ventouses. Elles ont l'instinct de choisir la racine des nageoires, les bords des yeux, l'orifice des branchies; c'est-à-dire les endroits où la peau est à la fois le plus riche en vaisseaux sanguins, le plus mince et le plus vulnérable.

Ces animaux ne sont pas pourvus, comme les Sangsues médicinales, de trois mâchoires cartilagineuses, robustes, armées d'une soixantaine de dents pointues, en forme de chevrons. On n'y découvre que trois petits tubercules, sans aucune dureté. Comment ces parasites parviennent-ils à diviser les téguments des Raies et des Torpilles? Leur bouche est organisée tout à fait comme une vraie ventouse; elle s'applique contre la peau d'une manière très-solide, et la déchire par une très-forte aspiration. Cette enveloppe est rompue, déchirée et non sciée; ce qui fait que la blessure doit être irrégulière et non trifide.

Les verrues épineuses, et peut-être aussi les branchies foliacées, empêchent ces Annélides de glisser sur l'enveloppe rugueuse des Poissons, surtout quand ces derniers s'agitent brusquement. Pendant le jour, elles demeurent immobiles. Le soir, elles sortent de leur apathie, sucent les Raies et les Torpilles, ou bien voyagent sur leur corps.

II

Les Albiones et les Branchellions aiment le sang rouge. Chacun son goût! Voilà pourquoi ces animaux dédaignent les Mollusques et attaquent les Poissons. Ils préfèrent les Poissons cartilagineux et plats à tous les autres: probablement parce que ces derniers n'ont pas la peau revêtue de fortes écailles protectrices; peut-être aussi parce qu'ils se tiennent dans les endroits vaseux, presque toujours au fond ou près du fond, circonstance favorable aux évolutions, aux mœurs et à la ponte de nos sanguinaires Annélides.

Les animaux parasites, qui se nourrissent exclusivement de sang, enlèvent presque toujours ce fluide à d'autres animaux doués d'une structure plus compliquée que la leur, ou, comme disent les savants, d'un _organisme plus parfait_. Or, dans une bête quelconque, le sang peut être regardé comme la quintessence de son alimentation. Par conséquent, une très-petite quantité de ce fluide devrait suffire à un animal _très-dégradé_. Pourquoi donc toutes les Sangsues en prennent-elles aussi abondamment?

Personne n'ignore que le Ver à soie mange, dans un repas, une quantité de feuilles plus pesante que son corps (Tyson). On conçoit cette voracité, les feuilles du mûrier étant peu nourrissantes et l'animal devant grandir avec rapidité! Mais le sang de l'homme ou du poisson est un liquide très-nutritif pour des Sangsues, et les Sangsues grossissent lentement! Cette habitude de gloutonnerie tiendrait-elle à ce que nos bêtes sanguivores supportent de longs jeûnes, de très-longs jeûnes, et à ce que chaque repas doit représenter chez elles un certain nombre de repas?

Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et des autres. Les premières possèdent onze paires d'estomacs énormes, d'autant plus vastes, qu'ils sont plus postérieurs, et dont la dernière est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies. Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales. Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues d'une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines sont habillées d'un cuir épais très-résistant.

Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l'homme. Les Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l'inverse qui a lieu?... Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il s'en présente et s'en présentera souvent de semblables. «Tous ces mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et restent cachés dans la majesté de la nature[161].»

[161] «_Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita._» (PLINE.)

III

La quantité de sang que font perdre les Sangsues de mer est, en définitive, peu considérable relativement à la corpulence de l'animal sucé. Le plus souvent, ce dernier ne semble pas s'apercevoir de la voracité de son parasite. Il est à peine affaibli, il n'est jamais épuisé. On serait même tenté d'admettre qu'à certaines époques, les très-petites saignées qu'on lui pratique le rendent plus leste, plus dispos et lui donnent plus d'appétit!

_O bonne, ô sainte, ô divine saignée!_

(J. DU BELLAY.)

On l'a dit avec raison, les parasites s'attaquent moins à l'organisme qu'à ses produits surabondants. (Van Beneden.)

Ce qui constitue surtout le _parasitisme_ (qu'on nous passe ce mot), c'est le fait remarquable, que l'individu vivant aux dépens d'un autre individu ne fait pas périr ce dernier; à moins de circonstances particulières, lesquelles, par bonheur, se rencontrent rarement. S'il n'en était pas ainsi, l'espèce du parasite, ou celle de l'animal qui le nourrit, devrait nécessairement disparaître, conséquence contraire aux lois essentiellement harmoniques qui régissent l'univers.

IV

Comme les Sangsues ordinaires, les Albiones et les Branchellions sont à la fois mâle et femelle (_androgynes_). Dans leurs amours, chaque Annélide est en même temps poursuivante et poursuivie, fécondante et fécondée, et par conséquent père et mère; double devoir qu'elle accomplit sans se donner plus de peine ou de souci que n'en prennent les autres animaux qui sont réduits à un seul rôle!

_Toutes choses se meuuent en leur fin._

(RABELAIS.)

Les Albiones se reproduisent par des capsules rarement solitaires, le plus souvent réunies par groupes de vingt, trente, quarante et même de cinquante. Elles les attachent à l'extérieur ou à l'intérieur de quelque vieille coquille. Chaque capsule est un sphéroïde de 5 millimètres de diamètre, porté par un pédicule très-court, dilaté à sa base en un épatement arrondi qui le fixe solidement au corps étranger. Ce sphéroïde est lisse et creusé, au sommet, d'un petit ombilic; il paraît d'abord blanchâtre ou couleur de chair; il brunit peu à peu. Au bout de quatre ou cinq jours, le blanchâtre primitif est devenu brun olivâtre.

Cette capsule globuleuse ne ressemble en rien aux _cocons_ ovoïdes des Sangsues médicinales, ni aux bourses coriaces, plus ou moins aplaties, des animaux voisins.

Au lieu de plusieurs œufs, les capsules dont il s'agit n'en contiennent qu'un seul. La petite Albione éclôt par l'ombilic; elle naît du sphéroïde par en haut. Chez les Sangsues médicinales, les enfants sortent du cocon par les deux bouts.

Comment se reproduisent les Branchellions? Les savants n'en savent rien.....

CHAPITRE XXIX

LES ZOONITES.

«_Natura non facit saltus._»

(LINNÉ.)

I

L'étude des Annélides, si ardemment poursuivie depuis le commencement de ce siècle, a déjà rendu de très-grands services à l'anatomie et à la physiologie comparées.

Ces animaux, avec leurs _articles_ placés bout à bout, présentent une organisation des plus curieuses. On trouve généralement, dans ces articles, les _mêmes organes_ régulièrement répétés et symétriquement associés.

Tout le monde connaît la _Sangsue médicinale_[162]. Cet animal est regardé comme un des types de la classe des Annélides, bien qu'il en soit un des moins brillants.

[162] _Hirudo medicinalis_ Linné.

Cette Sangsue offre un corps vermiforme, atténué antérieurement, composé d'environ quatre-vingt-quinze articles. En avant et en arrière, se trouvent deux ventouses: l'une, dite _orale_, taillée en bec de flûte; l'autre, dite _anale_, en forme de soupape.

Si vous examinez la région dorsale d'une Sangsue, vous y observerez six bandes longitudinales parallèles, roussâtres, ornées de taches d'un brun foncé, de forme triangulaire ou carrée. _Ces taches se répètent régulièrement de cinq en cinq anneaux._

Dans la _Sangsue dragon_, les bandes sont interrompues et les taches isolées; ce qui rend la disposition symétrique de ces dernières encore plus apparente.

Essuyez une Sangsue, et saupoudrez-la avec de la farine ou de la craie pulvérisée, elle prendra alors une couleur grisâtre; si ensuite vous la distendez et la fixez par le dos, sur une planche, vous distinguerez bientôt, à la partie inférieure du corps, sur les côtés, de petites taches produites par certaines portions de farine ou de craie délayées dans de la mucosité sortie de deux séries d'appareils sécrétoires que l'animal possède dans ses flancs. _Une paire de ces petites taches se fait remarquer de cinq en cinq anneaux._

Disséquons maintenant l'animal, et nous serons surpris de voir le rapport qui existe entre la symétrie des parties extérieures et la symétrie des organes intérieurs. Ainsi, pour le système nerveux, la Sangsue nous présente, _de cinq en cinq anneaux_, à la même distance que les taches dorsales ou que les glandes mucipares, un ganglion nerveux bilobé.

L'estomac se compose de onze paires de poches correspondant chacune à un ganglion, et disposées par conséquent _de cinq en cinq anneaux_.

Sur les parties latérales, on remarque de petits canaux allongés, intestiniformes, qui communiquent avec une ampoule membraneuse. Ces appareils sécrètent une partie de la mucosité destinée à lubrifier la Sangsue. Il y en a dix-sept paires, que nous trouvons encore _à chaque distance de cinq anneaux_.

Le système vasculaire nous offre le même genre de répétition. Il se compose d'un vaisseau dorsal, d'un vaisseau abdominal, et de deux vaisseaux latéraux. Ces derniers fournissent tous, _à un même intervalle de cinq anneaux_, une branche transversale avec un renflement qui n'est autre chose qu'un petit cœur. (Gratiolet.)

Dans l'enveloppe coriace (_dermato-squelette_), nous retrouvons, _de cinq en cinq anneaux_, le même groupe de faisceaux musculaires.

Enfin, si nous considérons l'appareil reproducteur, nous découvrons encore une répétition des parties et une symétrie du même genre.

Ainsi, la Sangsue nous offre, par _chaque fragment de cinq anneaux_, un système nerveux, un système stomacal, des systèmes glandulaire, vasculaire, musculaire et reproducteur; en un mot, un _organisme complet_, c'est-à-dire _tout ce qui est nécessaire pour constituer un individu_. On pourrait la comparer à une série d'animaux symétriquement alignés et soudés!

La Sangsue n'est donc pas un être _simple_, mais un être _multiple_. Nous en dirons autant du _Ver de terre_, du _Mille-pieds_, du _Ténia_.....

Tous les zoologistes ont constaté depuis longtemps, que certains êtres jouissant de l'animalité, les Polypiers, par exemple, diffèrent des animaux ordinaires en ce que, au lieu d'être isolés, ils sont groupés ensemble et vivent en société[163].

[163] Voyez les chapitres VIII, IX, X, XI, XVII et XVIII.

Il y a donc, dans la nature, des animaux isolés, ou _unitaires_, et des animaux composés, ou _associés_.

Eh bien! entre ces deux sortes d'animaux viennent se ranger, comme intermédiaires, d'autres animaux qui ne présentent, ni l'_unité parfaite_ des premiers, ni la _multiplicité manifeste_ des seconds. _La nature ne fait pas de sauts!_.....

La Sangsue médicinale est un de ces êtres _juste-milieu_ les mieux caractérisés.

Les autres Annélides possèdent une organisation identique ou analogue.

On a désigné (1826) ces organismes individuels sous le nom de _zoonites_.

Les zoonites n'embrassent pas nécessairement un intervalle de cinq anneaux. Il y en a de quatre, de trois, de deux et même d'un seul.

Ces organismes sont sur une seule ligne (_unisériés_) chez les Annélides et chez tous les animaux dits _Articulés_ ou _Annelés_; mais, chez d'autres espèces, pour le dire en passant, les zoonites sont _multisériés_, c'est-à-dire disposés tantôt suivant deux dimensions, comme chez les _Étoiles de mer_[164], tantôt dans tous les sens, comme chez les _Pyrosomes_[165]. Ces derniers font le passage vers les animaux associés.

[164] Voyez le chapitre XIV.

[165] Voyez le chapitre XVIII.

On ne doit plus s'étonner de l'erreur dans laquelle sont tombés certains auteurs, en comparant la Sangsue aux Vertébrés. C'est une _portion_ de Sangsue seulement, un zoonite, qu'il fallait leur comparer.

On s'est souvent demandé pourquoi un quadrupède auquel on coupe la tête mourait presque instantanément, tandis qu'une Sangsue, après une semblable mutilation, vit encore _plus d'une année_. Ce fait est facile à expliquer. Le quadrupède n'a qu'un seul centre sensitif, un cerveau, contenu dans la tête. Si vous le retranchez, l'animal doit périr. Chez la Sangsue, il y a plusieurs centres de vie, et vous ne faites mourir que l'organisme sur lequel vous agissez.

II

De nombreuses objections ont été élevées contre la _théorie des zoonites_.

«Nous reconnaissons volontiers, dans une Sangsue, a-t-on dit, des ressemblances assez fortes entre les _organismes de la partie moyenne_; mais nous ne pouvons admettre que l'on compare à ces mêmes organismes _ceux des extrémités_, qui présentent en avant une ventouse en bec de flûte, les yeux et la bouche, et, en arrière, une ventouse en forme de soucoupe et l'ouverture anale. La théorie de la multiplicité des organes est donc insoutenable.»

On a répondu à cela:

1º La ventouse orale et la ventouse anale ont des rapports tellement sensibles, qu'on les a désignées l'une et l'autre sous le même nom, le nom de _ventouse_.

D'un autre côté, ces deux ventouses se ressemblent si fort, chez les _Sangsues de mer_, qu'un savant zoologiste, Baster, a pris la première pour la postérieure, et celle-ci pour celle de la bouche!

2º Dans un Papillon, on distingue une tête, un corselet et un abdomen, trois parties bien différentes. Or, avant d'être Papillon, l'animal avait été chrysalide; avant d'être chrysalide, il avait été chenille! Eh bien! sous cette dernière forme, il existait sans doute, _en germe_ ou _en puissance_, une tête, un corselet et un abdomen; mais ces parties offraient alors _une même organisation_. Dans l'animal adulte, elles ne se ressemblent plus.

3º Les _Planaires_, petits animaux aquatiques, d'eau douce et d'eau salée, voisins des Sangsues, présentent, à la partie moyenne du ventre, une poche munie d'une petite trompe. Voilà tout leur système digestif. C'est avec cette trompe que l'animal saisit sa proie et l'introduit dans son estomac. Quand l'aliment est digéré, il rejette les parties excrémentitielles avec le même organe.

Si, à l'aide d'un instrument tranchant, on coupe transversalement une Planaire en deux parties, on formera deux êtres nouveaux. Mais l'estomac étant unique, suivant l'endroit où l'on aura opéré la division, il se trouvera dans l'une ou dans l'autre des deux moitiés. Si vous coupez en avant de la poche digestive, cette poche sera dans la queue; si vous coupez en arrière, elle sera dans la tête. Au bout de quelque temps, apparaît sur le milieu de chaque fragment un point blanchâtre qui s'étend, se creuse et donne naissance à un nouvel appareil. L'estomac ancien, quelle que soit la place qu'il occupe, se flétrit et disparaît. (Il y a un moment où les Planaires possèdent deux estomacs, un normal, dans la situation ordinaire, et un autre plus ou moins atrophié, dans la queue ou dans la tête!) Nous pouvons donc, suivant le lieu où nous porterons le scalpel, faire naître l'estomac _à l'endroit que nous voudrons!_ Que résulte-t-il de là? Que chez certains Invertébrés, il est permis de _considérer comme identiques des parties ou des organes qui, au premier abord, ne se ressemblent pas_.

III

On a recueilli, depuis quelques années, un grand nombre de faits physiologiques qui prouvent que la Sangsue n'a pas seulement une vie générale, _une vie d'association_, si l'on peut parler ainsi, mais aussi des vies particulières, des _vies de zoonites_.

Pour l'harmonie générale, la nature a pourvu cette Annélide de Cordons nerveux de communication qui relient entre eux les organismes particuliers. Le premier zoonite, qui offre le centre sensitif le plus développé et qui porte les organes des sens, peut être regardé comme le chef des organismes, le régulateur de l'association, le pilote du vaisseau. Si l'on détruit ce zoonite, les autres continuent de vivre, mais d'une vie obscure et confuse. L'animal ne peut plus pourvoir à sa nourriture, ni à ses principaux besoins.

Voici quelques expériences qui montrent manifestement que les vies des zoonites sont, jusqu'à un certain point, indépendantes les unes des autres.

1º Si l'on mouille avec de l'eau salée ou avec un acide affaibli les premiers zoonites d'une Sangsue pleine de sang, les estomacs qui leur correspondent se dégorgent, les autres conservent le sang qui les remplit.

2º Si l'on plonge partiellement une Sangsue dans un acide concentré ou dans l'alcool, on ne détruit que la vitalité de la portion plongée.

3º Si l'on coupe en deux une Sangsue aux trois quarts gorgée et encore attachée à la peau, la moitié antérieure continue de sucer, et l'on voit le sang couler par son extrémité ouverte.

4º Si, d'une manière quelconque, on fait périr un zoonite de la région moyenne, les parties antérieure et postérieure ne cessent pas de vivre. Seulement, d'un animal _multiple_, on en a fait deux.

5º Si l'on coupe ou si on lie, en avant et en arrière d'un ganglion, les cordons qui l'unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce ganglion conserve sa sensibilité, mais on a donné naissance à un animal _isolé_, placé entre deux animaux _multiples_. Les piqûres qu'on fait éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul.

6º Enfin, quand on coupe ou qu'on lie le cordon médullaire d'une Sangsue, dans la partie moyenne du corps, on produit et l'on isole deux animaux _multiples_. Il se crée à l'instant _deux volontés_ bien distinctes, et les phénomènes sensitifs et locomotifs qui se passent dans la moitié antérieure n'ont rien de commun avec ceux de l'autre moitié.

Le docteur Vernière a conservé pendant plus de deux mois une Sangsue soumise à cette opération. Rien n'était plus singulier, dit-il, que le conflit des deux volontés entre les deux _demi-Sangsues_, lorsque la ventouse de chacune se trouvait fixée aux parois du vase. On voyait s'engager une lutte dans laquelle chaque moitié se montrait tour à tour contractée ou tiraillée, suivant qu'elle était ou plus forte ou plus faible. Ce combat durait jusqu'à ce que l'une des deux, moins solidement attachée ou moins robuste, vînt à céder; alors la moitié victorieuse la traînait à sa suite. Mais, à son état de contraction et d'immobilité, il était aisé de voir que c'était à contre-cœur, s'il est permis de le dire, que la moitié vaincue se sentait forcée d'obéir à sa compagne.

7º Si l'on coupe une Sangsue de manière à isoler plusieurs fragments, chacun vivra, même pendant un temps considérable.

On a conservé des tronçons, sans nourriture, pendant quatre, six et onze mois. Carena et Rossi assurent en avoir gardé deux ans.

Ces tronçons présentaient, du reste, des signes notables d'amaigrissement: ils ne mangeaient pas. Tout porte à croire que, si par un procédé quelconque on avait pu les nourrir, en introduisant, par exemple, de temps à autre, quelques gouttes de sang dans leur cavité digestive, leur vie se serait prolongée plus longtemps encore.

Qui sait même si, dans ce cas, il n'y aurait pas reproduction des organes amputés?

«La théorie, a dit un penseur profond, est le seul chemin qui conduise à Dieu, à travers la nature. Il ne suffit pas de voir la création, il faut voir derrière elle le Créateur. Linné, avant de commencer son immortel inventaire des trésors de notre globe, se demande quel est le but suprême de l'histoire naturelle, et se répond solennellement que c'est _la glorification du Créateur_. Cette belle pensée est aussi forte par sa droiture que par sa piété. Plus nous nous séparons des effets par la vertu du perfectionnement de la science, pour remonter vers les principes, plus nous nous rapprochons de la cause première, et plus sa gloire éclate et nous encourage. Il n'y a, en histoire naturelle, que les points de vue pris dans les lois générales qui aillent vers l'infini. Les quitte-t-on pour descendre vers les détails, ces détails ne trouvent plus d'appui que dans la réalité la plus vulgaire, et la science, humiliée, perd son auréole.» (J. Reynaud.)

CHAPITRE XXX

LES CIRRIPÈDES.

«Les méthodes les plus parfaites sont des espèces de filets scientifiques dont, malgré toutes nos précautions, il s'échappe toujours quelque chose.»

(MONTBEILLARD.)

I

La mer est bien plus riche que les continents en productions singulières, disait Charles Bonnet. Que de bizarres animaux elle fait et défait à chaque instant!

Parmi ses habitants les plus extraordinaires, il faut ranger les _Anatifes_.

Ces animaux ont une physionomie _sui generis_. Ils sont enfermés dans une sorte de mitre calcaire comprimée, composée de cinq pièces, deux de chaque côté, et la cinquième sur le bord dorsal. Cette mitre est portée par un pédicule très-gros, qui la fixe à quelque corps solide; pédicule ridé transversalement, tubuleux, flexible, opaque et brunâtre vers le haut, demi-transparent et couleur de chair à sa partie inférieure.