Part 18
Ceux-ci sont enroulés en toupie, en vis, en escalier. Ceux-là sont façonnés en tonne, en bouton, en cadran. Quelques-uns représentent un casque, un turban, une mitre, un bonnet chinois. Certains rappellent une harpe, une olive, un radis, une tarière, une feuille de chicorée, une aile de chauve-souris, un pied de pélican, un casse-tête de sauvage..... Leur surface est lisse, polie, luisante, ou bien mate, rugueuse, et même treillissée. On y voit des plis, des côtes, des lames, des varices élevées, des saillies épineuses et des tubes droits ou infléchis.....
Tous ces coquillages, ou presque tous, sont recouverts d'un _drap marin_, sorte de vêtement épidermique corné, brunâtre, qui masque leur éclat et protége leurs couleurs. Celles-ci paraissent fauves, brunes, blanches, jaunes, dorées, roses, rouges, bleues, violettes, vertes[124]..... Les brunes sont les plus nombreuses et les vertes les plus rares. Il y a des univalves mouchetés ou tigrés, ou marbrés ou rayés. Quelques-uns présentent les dessins les plus bizarres ou les hiéroglyphes les plus inattendus. D'autres, une broderie fantastique, un air noté, une carte de géographie, le zigzag de la foudre, les sinuosités d'une rivière ou les ramifications d'un arbrisseau. Plusieurs sont peints somptueusement et comme drapés de pourpre et d'or. La belle parure et la grande rareté de certaines espèces de _Cônes_ ou de _Porcelaines_ leur donnent un prix très-élevé. Les amateurs les payent 500, 600 et même 800 francs. On cite un _Cône cedonulli_ qui fut acheté, au commencement du XVIIIe siècle, plus de cinquante louis. La _Scalaire précieuse_[125] s'est vendue jusqu'à 2000 francs. La _Porcelaine orange_[126] a été estimée pendant longtemps à un très-haut prix. Les chefs de tribu, dans la Nouvelle-Hollande, la portent encore à leur cou, comme un symbole de leur dignité.
[124] Sæpè ego digestos volui numerare colores, Nec potui; numero copia major erat. (OVIDE.)
[125] _Scalaria pretiosa_ Lamarck.
[126] _Cypræa aurora_ Solander.
Les savants ont créé, pour les coquillages, une nomenclature régulière, avec des mots souvent prétentieux, généralement tirés du grec ou du latin. Les amateurs et les marchands ne prennent pas autant de peine. Ils choisissent des noms quelquefois bizarres, il est vrai, qui rappellent la forme ou la couleur plus ou moins frappante de chaque espèce; ils ont même transporté dans la conchyliologie les grades ou les dignités de certaines professions. Il y a des Cônes appelés _ambassadeurs_, _gouverneurs_, _commandants_, _capitaines_, _soldats_..... Il y en a de nommés _vicaires_, _évêques_, _archevêques_, _cardinaux_....
IV
Les Mollusques univalves ont une mâchoire supérieure ou deux mâchoires latérales, ou bien trois mâchoires: une en haut et deux sur les côtés. Ces mâchoires sont cornées, dures, tranchantes, et plus ou moins courbées en arc, avec des côtes saillantes, verticales, en avant, et des denticules pointues, ou des crénelures émoussées sur les bords.
Ces animaux offrent une langue cartilagineuse, recouverte d'une membrane sèche, striée, guillochée, garnie de papilles ou de crochets. Cette langue est presque toujours en mouvement; elle lèche, lape, frotte, lime avec beaucoup de force. Le plus souvent elle fait antagonisme à la mâchoire d'en haut, et semble fonctionner comme une mâchoire inférieure.
La membrane de la langue est reçue, en arrière de la bouche, dans une poche en forme de talon recourbé (Cuvier), où elle s'enroule sur elle-même (Saint-Simon).
Dans le _Vignot commun_[127], elle paraît comme un filament blanc de 5 centimètres de longueur, d'une substance délicate, résistante, diaphane, hérissée de denticules épineuses, qui ont la texture et l'éclat du verre. Ces denticules sont disposées régulièrement sur trois lignes; celles qui constituent la rangée médiane sont à trois pointes, tandis que celles des rangées latérales offrent une dent trifide alternant avec une dent plus grosse, ayant la forme d'une moitié de bateau. Toutes se dressent en courbes concaves, et se dirigent dans le même sens (Gosse). Comparées à cet organe, nos râpes et nos limes paraissent de grossiers outils.
[127] _Littorina vulgaris_ Sowerby.
Le ruban lingual est quelquefois très-long. Chez le _Turbo rugueux_[128], la membrane déroulée présente une étendue qui égale au moins trois fois la longueur de son corps! Quel prodigieux organe! Quel singulier Mollusque! un animal _trois fois plus court que sa langue!_
[128] _Turbo rugosus_ Linné.
A mesure que la partie antérieure de la membrane dont il s'agit s'use par l'exercice et perd ses denticules ou ses crochets, le ruban est poussé en avant par un mécanisme spécial, à peu près comme la lame de fer dans le rabot du menuisier. De telle sorte que la partie agissante est toujours neuve et dans les meilleures conditions pour fonctionner.
Les univalves dépourvus de mâchoire sont en même temps privés de langue. Ils ont alors une trompe musculeuse et mobile. Cette trompe est tantôt charnue, plus ou moins extensible et sans pièces solides; tantôt coriace, avec des denticules ou des saillies capables d'entamer les corps les plus résistants.
Chez la _Pourpre teinture_[129], cet organe se retourne comme le doigt d'un gant. Son extrémité offre des espèces de lèvres qui peuvent être séparées ou rapprochées suivant le besoin. En dedans existent des crochets aigus, supportés par deux longs leviers cartilagineux. Ces crochets sont alternativement élevés et abaissés. Par la répétition de ces mouvements, le Mollusque entame et perfore les coquilles les plus dures, comme s'il avait une lime au bout de son museau. M. Rymer Jones a vu, dans l'espace d'une après-midi, une Pourpre teinture percer la coquille d'un Pétoncle et en dévorer l'animal.
[129] _Purpura lapillus_ Lamarck.
La nourriture des univalves varie suivant leur organisation. Les uns sont herbivores, les autres carnassiers, un certain nombre polyphages.
Les petites espèces mangent des végétaux microscopiques ou des animalcules, des graines ou des œufs....
Le Vignot commun, dont nous venons de parler, consomme ces infiniment petites plantules qu'engendrent les milliards de spores impalpables tenues en suspension dans la mer.
Ces plantules et ces spores sont déposées sur les parois des aquariums, où elles se développent avec rapidité. Elles ne tarderaient pas à les recouvrir d'une couche opaque de verdure. Mais on a soin de placer dans ces réservoirs un certain nombre de nos petits Gastéropodes, lesquels arrêtent cette intempérance végétale, et entretiennent très-efficacement, à coups de langue, la propreté et la transparence du cristal. (Gosse.)
V
Les Céphalés possèdent un cerveau nettement caractérisé; mais le noble organe n'est pas placé dans leur tête, il est _au-dessus du cou_, et fait partie du collier nerveux qui entoure le commencement du tube digestif. Ce collier est ordinairement lâche et mobile; il avance ou recule, suivant les mouvements: d'où il résulte que le cerveau, au gré de l'animal, peut être porté d'arrière en avant, ou d'avant en arrière, entrer dans la tête et se réfugier dans le corps! Habituellement, il repose sur la nuque. Ce qui explique, pour le dire en passant, pourquoi un Escargot _ne meurt pas nécessairement quand on lui a coupé la tête_.
Le cerveau est blanchâtre, jaunâtre, jaune orangé, rougeâtre et même noirâtre.
Les Mollusques univalves ont des organes pour voir, pour entendre et pour odorer.
Leurs yeux sont placés sur un mamelon, à la base externe ou interne des tentacules. Ils sont simples, myopes, et fonctionnent très-mal au grand jour.
Les organes auditifs sont à la base du cou, en dedans. On n'y voit ni pavillon saillant, ni orifice extérieur. Ce sont des poches membraneuses et transparentes remplies d'un liquide assez limpide, qui tient en suspension de très-petites pierres (_otolithes_) douées d'un mouvement ou frémissement particulier. Dans quelques espèces, les poches ont à peine un vingtième de millimètre de diamètre, et contiennent de cinquante à soixante pierres.
Le sens de l'odorat réside à la surface des tentacules. Ceux-ci, au nombre de deux, représentent chacun un _demi-nez_.
Chez l'homme, les cavités nasales se trouvent à l'entrée du canal respiratoire; l'arrivée de l'air amène nécessairement les molécules odorantes dans leur intérieur. Chez les univalves, où les demi-nez sont éloignés de l'orifice de la respiration et doués d'une assez grande mobilité, _c'est l'organe qui va au-devant des molécules odorantes_.
Les tentacules sont recouverts d'un duvet microscopique, à poils très-courts, _toujours en mouvement_, qui détermine des courants rapides et continus autour de ces organes.
VI
La plupart des Céphalés sont _androgynes_, c'est-à-dire à la fois mâle et femelle.
«--Je voudrais bien savoir, nous disait dernièrement une jeune et jolie dame très-avide d'instruction, si les Mollusques _à deux sexes_ connaissent l'amour?
»--Madame, les _Limaçons_ et les _Limaces_ ont été créés tout exprès pour vous donner une réponse affirmative.
»Épiez ces animaux, d'apparence si apathique, un soir d'été, après une légère pluie, dans une allée de votre jardin ou sur le bord de quelque haie. Vous les verrez s'approcher lentement, se saluer, tourner l'un autour de l'autre; s'approcher davantage, tendre le cou, dresser la tête, se flairer respectueusement; se palper, d'abord avec hésitation, puis avec assurance, puis avec familiarité; se baiser la tête, le front, le mufle, les bords de la bouche.....; se lécher bien délicatement, se chatouiller avec tendresse; retirer précipitamment les cornes, comme si le frôlement était trop vif; les allonger de nouveau; enfin les incliner doucement et les laisser pendantes, comme si le plaisir les fatiguait!.....»
«Un jour, M. Bouchard-Chantereaux fut témoin d'un mouvement de colère très-prononcé, chez une _Limace agreste_[130] qui avait des prétentions fort amoureuses, et qui, en rencontrant une autre très-froide et très-réservée, lui fit pendant une demi-heure les caresses et les agaceries habituelles, sans être payée le moins du monde de retour. Fatiguée de ses avances, elle agita la tête brusquement, mordit au mufle la belle indifférente, et s'éloigna avec dédain. Cette Limace pensait, avec raison, que l'amour n'exclut pas la dignité!»
[130] _Limax agrestis_ Linné.
«Les Céphalés de la mer sont organisés comme les Céphalés de la terre, et soumis aux mêmes lois. Ils ont les mœurs des Limaçons et des Limaces; _ils aiment!_»
Les Mollusques à deux sexes, pourvus d'une tête, peuvent donc éprouver et manifester _ce je ne sais quoi dont les effets sont incroyables_ (suivant la juste remarque de Pascal); et, si l'amour n'est pas chez eux aussi profond, aussi exquis, aussi durable que chez les Vertébrés supérieurs, comme ces animaux sont à la fois mâle et femelle, ils le sentent nécessairement de _deux manières différentes_, ce qui produit un ravissant cumul! «_Aimer longtemps, infatigablement, toujours_, dit M. Michelet, _c'est ce qui rend les faibles forts_.» S'il en est ainsi, _aimer double_ doit être l'_énergie de l'énergie!_
Les Mollusques Acéphales, notons-le en passant, ne sont pas favorisés, sans doute, comme leurs frères les Céphalés. Car, malgré l'opinion généralement admise, le véritable amour _vient de la tête et non du cœur_, parce que c'est dans la tête que se trouve le cerveau. Voilà pourquoi cette admirable sympathie ne paraît guère manifeste que chez les animaux qui _possèdent une tête_.
Toutefois notre proposition n'est rigoureusement exacte que pour les animaux chez lesquels le centre sensitif est logé dans ladite tête (les _intra-Vertébrés_); elle ne l'est plus pour ceux où il réside _sur le cou_ (les _extra-Vertébrés_). Les Limaces et les Limaçons sentent l'amour _avec la nuque!_
Cette noble affection ne se montre donc suffisamment développée, chez les Mollusques, que dans les espèces céphalées, c'est-à-dire les plus parfaites, ou, si vous l'aimez mieux, les plus sensibles et les plus locomotiles. Elle offre certainement, chez elles, quelque chose de délicat, peut-être même d'idéal. Mais les pauvres Acéphales ne comprennent pas les tendres sentiments. Est-ce un malheur pour eux? Nous ne le pensons pas; car l'Auteur de toutes choses a donné généreusement à chaque bête tous les sentiments, toutes les sympathies, tous les plaisirs dont elle avait besoin!.....
La tendresse sexuelle n'existe pas probablement dans l'_Huître_ et dans la _Moule_; si elle s'y trouve, elle y est à coup sûr bien indéterminée, bien obscure et encore moins _morale_, s'il est permis de parler ainsi, que dans la Limace et dans le Limaçon.
Linné allait beaucoup trop loin, quand il se laissait entraîner par son imagination souvent si poétique. Il voyait l'amour _jusque dans les fleurs_. Il a publié un mémoire très-remarquable sur le _mariage des plantes_ (_Sponsalia plantarum_), accompagné d'une gravure qui représente deux _Mercuriales_ (mâle et femelle) dont la fécondation est _favorisée par le zéphyr_. Il a inscrit ces mots, très-significatifs, au-dessus des deux figures: «_L'amour unit les plantes_» (_Amor unit plantas_). Linné savait très-bien que la plupart des fleurs sont bisexuées (comme les Limaçons). Il avait vu et voyait tous les jours, dans un _Œillet_ par exemple, les étamines, ou les mâles, entourer les pistils, ou les femelles, se précipiter sur leurs stigmates, les presser, les embrasser, les couvrir de pollen; mais l'immortel naturaliste abusait étrangement de l'analogie, quand il croyait trouver dans la physiologie de cette fleur le sentiment presque divin qui enflamme et ennoblit les animaux supérieurs, voire même les Limaçons et les Limaces!..... Mais revenons à nos Mollusques de la mer.
Les Céphalés de l'Océan pondent des œufs isolés ou agglomérés, sessiles ou pédiculés. Quand ces derniers sont en nombre considérable, ils forment des sphères, des rosettes, des étoiles, des coupes, des entonnoirs, des cylindres, des paquets, des grappes, des guirlandes..... Voyez le gracieux ruban des œufs de la _Bullée_ autour d'une branche de Varec[131].
[131] Voyez le dessin communiqué par M. de Quatrefages, planche XII, fig. 7.
Les œufs sont blancs, jaunes, oranges, rouges, roses, d'un fauve clair, ou d'un brun foncé. Plusieurs sont entourés d'une substance gélatineuse (_nidamentum_) plus ou moins transparente, ou enfermés dans une capsule (_oothèque_) plus ou moins membraneuse.
Certains Mollusques portent leurs œufs collés au dos de leur coquille et disposés en quinconce. La _Janthine_ suspend les siens, enfermés dans des espèces d'ampoules, à ses vessies natatoires. Ces ampoules, qui ressemblent à des graines de courge, en contiennent plus d'un million. (Quoy.)
VII
On regarde comme très-voisine des Céphalés une petite tribu de Mollusques qui nagent dans la haute mer à l'aide de deux larges ailes ou nageoires membraneuses situées à droite et à gauche de leur tête. Ces expansions sont à la fois des organes de mouvement et des organes de respiration. Les animaux qui les possèdent ont été nommés _Ptéropodes_ (_pieds-ailes_).
On a comparé ces Mollusques à des Papillons qui auraient les ailes étendues. Cette comparaison, il faut l'avouer, n'est pas très-rigoureuse.
Un des plus connus parmi les Ptéropodes, c'est la _Clio boréale_, jolie petite créature qui se trouve par millions dans les mers du Nord. Les Baleines en consomment des quantités prodigieuses. C'est pourquoi les matelots anglais appellent ces bestioles, _pâture de la Baleine_.
Les voyageurs racontent que ces petits Papillons marins donnent en quelque sorte la vie aux lugubres régions qu'ils habitent, par leur nombre et par leurs évolutions. Les Clios nagent joyeusement, et semblent danser ou gambader en dépit de tout. Par les temps calmes, elles s'élèvent à la surface du liquide; mais à peine ont-elles touché l'air, qu'elles replongent aussitôt. Quelquefois elles jettent leurs ailes ou nageoires autour des hydrophytes et semblent les embrasser étroitement.
Ces gracieuses vagabondes sont bleues, violettes ou purpurines.
Leur tête fournit une nouvelle preuve de la sagesse qui a présidé à leur organisation. Autour de la bouche naissent six tentacules, dont chacun est couvert d'environ 3000 taches rouges, que l'on voit, au microscope, comme des cylindres transparents. Ces cylindres contiennent environ vingt petits suçoirs qui ont la faculté de se projeter au dehors, et de saisir leur mince proie. Il y a donc 360 000 de ces suçoirs sur la tête d'une Clio. Peut-être n'existe-t-il pas, dans toute la nature, un appareil semblable à celui-là pour opérer la préhension! (J. Franklin.)
Les plus chétifs des organes des plus chétifs animaux, examinés de près, excitent d'abord notre étonnement et presque aussitôt notre enthousiasme. On ne saurait trop le répéter, il n'y a rien de négligé dans la nature!
[Illustrations:
HYALE TRIDENTÉE
(_Hyalæa tridentata_ Lamarck).
HYALE BORDÉE
(_Hyalæa limbata_ d'Orbigny).]
Un autre Ptéropode tout aussi mignon et tout aussi remarquable que la Clio, c'est l'_Hyale tridentée_. Cette espèce manque de tentacules, mais elle a une coquille. Ses nageoires sont très-grandes, jaunâtres, avec une tache d'un beau violet à la base.
Sa coquille est plane en dessus, bombée en dessous et fendue latéralement. La partie supérieure est plus longue que l'inférieure, et la ligne transverse qui les unit présente trois saillies en forme de dents. Cette coquille est demi-transparente et d'un jaune d'ambre. Quand l'animal nage, il fait sortir les deux expansions de son manteau par les fentes latérales de son test.
CHAPITRE XXIV
LA POURPRE DES ANCIENS.
«_COLORES dicti sunt quòd CALORE ignis vel solis perficiantur._»
(SAINT ISIDORE.)
I
La pourpre des anciens était une couleur très-belle et très-estimée. Cette couleur fut, dans l'antiquité, l'apanage des seigneurs et des rois. Son nom désignait la puissance ou la royauté. Les grands étaient appelés _purpurati_, parce qu'ils avaient le droit de porter un habit pourpre. La matière dont il s'agit se vendait, en Asie, au poids de l'argent.
Aujourd'hui, la pourpre est à peu près abandonnée. Les personnes du monde ignorent même généralement la signification exacte que les anciens attribuaient à ce mot, signification un peu différente de celle que nous lui donnons aujourd'hui. Car on n'appelait pas _pourpre_ une teinte rouge, glacée de vermillon, mais une sorte de violet. Dans le principe, c'était même un violet foncé; plus tard, à l'aide de certaines manipulations, on rendit la nuance plus ou moins rouge.
On nommait pourpre _dibaphe_ celle des étoffes teintes deux fois. Cette nuance avait beaucoup de réputation.
II
M. Lacaze-Duthiers rapporte que, lorsqu'il faisait des recherches à Port-Mahon, en 1858, son pêcheur Alonzo, en l'attendant dans sa barque, employait souvent ses loisirs à marquer son linge et ses vêtements: il y dessinait tant bien que mal quelque croix ou quelque petit ange gardien. Il se servait d'une baguette de bois qu'il trempait dans les mucosités du manteau déchiré d'un coquillage nommé dans le pays, _Cor de fel_. Ce coquillage était la _Pourpre bouche de sang_ des conchyliologistes.
Avec sa baguette, le pêcheur traçait des traits jaunâtres.
«Il n'y paraîtra guère? lui dit M. Lacaze-Duthiers.
»--Cela deviendra _colorado_, répondit Alonzo, quand _le soleil l'aura frappé_.»
M. Lacaze-Duthiers pria le pêcheur de faire sous ses yeux, sur le tissu de ses vêtements, quelques-uns des traits ou dessins qu'il savait exécuter. Alonzo obéit. M. Lacaze-Duthiers continua ses explorations. Mais bientôt, c'est-à-dire au bout de deux minutes, il fut poursuivi par une odeur horriblement fétide. Il vit en même temps les parties marquées sur son linge prendre une couleur violette d'une vivacité remarquable.
III
Les coquillages qui fournissaient la pourpre aux Grecs et aux Romains étaient des Gastéropodes. Ces coquillages appartenaient au genre _Pourpre_ (_Purpura_) et au genre _Rocher_ (_Murex_).
Parmi les Pourpres, on doit citer la _bouche de sang_, dont nous venons de parler, et la _teinture_[132].
[132] _Purpura lapillus_ Lamarck.
Il est probable que la plupart des espèces du même groupe, sinon toutes, peuvent donner cette admirable couleur.
Parmi les Rochers, nous signalerons le _fascié_[133], le _hérisson_[134] et la _petite Massue_ ou _droite épine_.
[133] _Murex trunculus_ Linné.
[134] _Murex erinaceus_ Linné.
On a découvert à Pompéi des tas de coquilles de la première espèce, près de la boutique de plusieurs teinturiers.
Lesson croyait que la _Janthine commune_ donnait aussi la pourpre des anciens.
Quand on laisse mourir les Mollusques producteurs de la pourpre, non-seulement la partie qui renferme cette matière se colore en violet, mais encore les tissus environnants.
Les directeurs des musées ont remarqué que les individus conservés dans l'alcool, ou dans tout autre liquide, communiquent la même teinte au milieu dans lequel ils sont plongés.
Jusqu'à ces derniers temps, l'organe purpurifère n'a pas été connu. Quelques naturalistes avaient cru que c'était l'estomac ou le foie, ou le rein, et avaient regardé la pourpre comme le suc gastrique, la bile ou l'urine de l'animal. D'autres, mieux avisés, avaient émis l'idée que la pourpre était produite par un organe spécial. Mais où se trouve cet organe? Quelles sont ses connexions? Quelle est sa forme? Évidemment, on ne l'avait jamais observé, puisque, dans les divers ouvrages de malacologie, on parle d'une veine, d'un réservoir, d'un sac, d'une poche..... C'est à M. Lacaze-Duthiers que la science est redevable de la découverte de cette glande. Il l'a étudiée dans plusieurs espèces, et l'a décrite avec soin.
L'organe purpurifère se trouve à la face inférieure du manteau, entre l'intestin et l'appareil respiratoire, plus près de ce dernier que du premier. Il a la forme d'une bandelette. Sa couleur est blanchâtre et souvent d'un jaune léger. Cet organe ne varie pas beaucoup dans les divers Mollusques.
IV
La matière de la pourpre est blanche ou faiblement jaune, parfois un peu grisâtre. Soumise à l'action de la lumière, elle devient d'abord jaune-citron, puis jaune verdâtre, puis verte, puis violette. Cette dernière teinte se fonce de plus en plus. Ces transformations successives sont accompagnées d'une odeur très-vive et très-pénétrante, qu'on a comparée tantôt à celle de la poudre qui vient de prendre feu, ou à celle de l'oignon brûlé, tantôt à celle de l'essence d'ail ou à celle de l'asa fœtida. Cette odeur se conserve longtemps, et se manifeste surtout lorsqu'on humecte le tissu, même un an après sa coloration.
La teinte de la pourpre perd un peu de sa vivacité par le lavage; ensuite elle persiste. C'est pourquoi l'idée de s'en servir pour marquer le linge est une excellente idée.