Part 9
C’est à c’t’heure que nous comprîmes pourquoi il s’était laissé si longtemps endêver là-dessus sans nous parler la vérité des vérités, même pour rire; ici, vous pouvez croire qu’on n’est pas moins dégourdi qu’ailleurs, et pas seulement les voyageurs de commerce, qui font du volume parce qu’ils ont des occasions. Ça n’est pas un privilège: tous on sait plus ou moins, dans le Nord, tout ça qu’il faut faire pour parler aux garces; mais on n’en dit rien, c’est pas dans les mœurs. Surtout quand on est marié, hein? Justus, il était marié. Pas heureux, mais marié, c’est un fait. A preuve que quand madame Vandermeersch-Podocius elle avait trop bradé à rien faire--prendre le café--j’cause à madame de la porte en face, il disait: «Bon Dieu d’bon Dieu! Heureusement qu’y a un jugement dernier! Et quand l’Ange du mauvais endroit il sera en train de te dévider les boyaux sur son grand sabre, moi je serai assis, pour regarder, à la droite de c’Père Tout-Puissant»! Nous avons tous de la religion, donc, et le respect du foyer. On est discret pour faire ses petits coups.
Ainsi ça n’était pas étonnant qu’il ait connu une enfant, Justus, mais pour qu’il l’ait avoué, il faut que ce soir-là il ait été extraordinairement communicatif. Entendons-nous: c’est-à-dire qu’il en a parlé _un peu_, de cette petite, juste ce qu’il fallait pour l’histoire, mais pas davantage, et nous n’avons jamais su ni son nom, ni son adresse, ni rien du tout qui pût nous servir à la reconnaître. Elle était blonde? C’est bien possible. Plutôt brune? Vous pouvez chercher. Voilà son signalement; et maintenant, j’en suis sûr, vous la retrouverez entre cinq cent mille, il n’y a pas à se tromper. En tout cas, vous en savez autant que moi, car Justus nous dit seulement:
--Ça est une bonne chose, hein, d’avoir comme ça une petite amie pour faire la promenade? On est assez bien content. Elle parle ce qu’elle veut, tout le temps; on l’écoute pas; en la regardant on pense pas à rien, on s’occupe à ses affaires, ça est comme une pipe, et ça est doux. On s’en va par c’boulevard de la Liberté, où c’est tout plein partout d’ces beaux hôtels, on traverse l’jardin Vauban, et après c’est la promenade du Préfet, qu’on appelle, avec des montées, tu montes, des descentes, tu descends, dans ces fossés des anciennes fortifications, et avec ces bancs verts, aussi, où c’est qu’on se tient par la taille pendant le jour, et qu’on fait tout ce qu’on veut, pour la fin du compte, dès qu’il est tombé, le noir quart d’heure: les passants, sous les arbres, il faudrait qu’ils regardent, pour vous voir, et personne il a jamais regardé: ça n’est pas convenable, vous savez, de se gêner les uns les autres.
»Quand je voulais aller promener comme ça, avec l’enfant, je lui envoyais la veille un mot de lettre, pour lui dire où c’est l’endroit qu’elle devait m’attendre, à cause que les courses, pour les affaires, c’est rare si ça est chaque jour du même côté. Et puis voilà... Jamais on peut savoir, une minute avant, les embêtements qui vont arriver: parce que, si on le savait, ils arriveraient pas! Je venais de mettre à cette grand’poste, place de la Préfecture, une carte où je lui disais: «Demain, à six heures, on s’attendra à la Station du car M.» C’est un bon endroit, cette station, et le nom, n’est-ce pas, ça prête à dire des choses spirituelles.
»Eh bien, j’m’en retourne à mon chez-moi, après avoir mis c’papier dans la boîte, et qu’est-ce qu’elle me dit, madame Vandermeersch:
»--Au jour de d’main, Justus, sur le coup d’six heures, comme ça, tu pourrais pas m’attendre à la station du car M? Que je viendrai d’sortir de voir ma sœur, tout près!
»Tout mon corps il est venu comme la peau d’un poulet plumé. Cette petite, si elle me faisait signe, juste le moment que ma dame elle arrive! Je crie:
»--Qu’est-ce que tu dis, madame Vandermeersch?
»Elle répond:
»--C’est pas extraordinaire, c’que j’dis!
»Ça était vrai. Ça était une fois son idée que j’l’attende, une idée naturelle. Et au lieu de faire le fâché, je réponds bien tranquillement:
»--J’vas sortir une petite minute pour aller acheter le tabac.
»Je sors, ainsi! Je cours à cette grand’poste, j’étais fou, en songeant: «La levée elle est pas faite, on m’rendra cette carte postale.» L’premier employé que j’vois derrière un guichet, j’essaie d’lui parler raison: il m’dévisage comme si j’serais un chien!
»--Ça me r’garde pas! il dit.
»--Et qui c’est qu’ça r’garde, alors?
»--Ça r’garde personne, il dit. C’est défendu de rendre les lettres!
»Ma chemise, elle était toute mouillée dans mon dos. Et on peut rien faire à un homme qui est derrière un guichet. Je demande poliment:
»--Le receveur! monsieur le receveur! Je voudrais parler à monsieur le receveur.
»--Oh! c’est bien, qu’il fait: si ça vous chante!
»Le receveur, il recevait dans un bureau. J’criai:
»--Monsieur le receveur, là, dans cette boîte, la boîte extérieure, y a une lettre, une lettre que j’ai écrite... à une personne... Voilà le nom de la personne, et il ne faut pas qu’elle la reçoive. Ça ferait un malheur!
»Il me répondit, en haussant les épaules:
»--Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? Un pli, du moment qu’il a été mis à la boîte, devient la propriété du destinataire, de celui à qui vous l’avez envoyé, si vous aimez mieux. C’est le _règlemeint_...
»--Monsieur...
»Il ouvrit la porte, ce sans-cœur! Il ouvrit la porte pour me mettre à la porte!
»--C’est le règlemeint! je vous dis.
»Je le regardai. Il n’était pas du Nord, celui-là. Avec sa tête ronde, sa petite moustache noire, ses yeux fendus en amande, couleur de noisette brûlée, et puis son accent, son accent ridicule: encore un de cette Provence, sûrement, hein? Tout le gouvernement, il est à eux! Et pensez! C’est nous qui faisons les enfants, et c’est eux qui font les fonctionnaires! Partout ils nous en mettent, chez nous, à Lille, à Tourcoing, à Roubaix, à Seclin, à Lens. Partout, vous en trouvez partout! Celui-là, je l’aurais tué. Mais à quoi ça aurait-il servi? A me venger? Ça est bon de se venger, mais réussir, ça est encore mieux, hein? Je me rappelai un des principes de ma profession: «Justus, tâche de ne pas prendre le client à rebrousse-poil, tâche de lui plaire, Justus!»
»Lui plaire? Et comment, lui plaire? «C’est le règlement», il disait, ce moko, au lieu de m’écouter, c’est le règlement! Je t’en ficherai sur la figure, moi, du _règlemeint_!... Tout à coup, l’inspiration m’est venue. Je me suis rappelé Nîmes, le café Peloux, les Arènes, la tour Magne où j’en avais tant vu en vendant des laines pour les Cammaërt, tant vu qui lui ressemblaient!
»--_Siès pas du Gard?_ que je criai dans son patois.
»Il releva la tête.
»--Vous dites? fit-il.
»--_Disé: Siès pas du Gard?_ Êtes-vous du Gard?
»Il fit: «Oui, oui», et il avait l’air tout caché-perdu. Alors, je continuai, dans son sale provençal, et je lui dis que moi aussi j’étais du Gard et des environs de Nîmes, de la Calmette. Est-ce que je sais!
»Mais il m’a rendu ma lettre!
»Et depuis ce temps-là, nous sommes amis ensemble. Il croit toujours que je suis du Gard, et comme il fait des vers, il a voulu que je me mette félibre. Voilà pourquoi je suis félibre. Et cette chose-là, je vous répète, ça servira aussi dans la politique, à Lille!»
LA JOURNÉE DE M. STUYVAERT
Tous les matins que fait le bon Dieu, M. Napoléon Stuyvaërt s’habille pour aller à son bureau de la rue du Molinel, chez Dujardin-Verkinder, où il est comptable. Il commence par ouvrir la fenêtre, non point pour renouveler l’air, mais pour savoir s’il ne doit point passer un gilet de chasse au-dessus de son gilet de flanelle, et au-dessous de sa chemise, car il est frileux, un peu arthritique, et l’air de Lille est traître, plein d’humidité, particulièrement aux changements de saison. Sa toilette terminée, il descend dans la cuisine, et, ayant pris d’abord un verre de genièvre, afin de chasser les mauvais effets du brouillard, il boit son café au lait, qui chauffe sur le feu, en mangeant des tartines de pain beurré. Sur les murs, les casseroles de cuivre rouge et de fer étamé étincellent comme d’énormes joyaux; la lourde table, faite d’un seul bloc de chêne et déjà passée au savon noir, caresse l’œil d’un éclat laiteux; et les dossiers des chaises, le coffre même du moulin à café, jusqu’au manche du cuir à polir les lames de couteaux ont été frottés à la cire.
Ce jour-là, madame Stuyvaërt n’était point dans la cuisine. Son mari s’en étonna d’abord: elle se levait toujours avant lui, pour que tout fût bien en ordre. Mais, en général, elle assistait à son déjeuner. Puis tout à coup M. Stuyvaërt pensa:
--Je suis bête! C’est samedi: elle lave déjà «dehiors».
Ayant donc, avec tranquillité, savouré la dernière goutte de son café au lait, il endossa son pardessus, mit son chapeau et ouvrit la porte. Il ne s’était point trompé: madame Stuyvaërt lavait dehors. Accroupie sur le trottoir de cette petite rue de la banlieue lilloise, où les maisons, toutes pareilles, allongeaient les briques rouges de leur étage unique, avec une brosse, du savon et du sable, dont le reflet était un peu vert, elle frottait les trois marches du seuil; et, comme c’est là une œuvre d’art, son cœur était léger et ses yeux brillants. Elle cria tout de suite:
--Ne bouge pas, Napoléion! Que tu ferais encore de ces saletés sous l’porte. Attends que je mette mon tablier sus c’marche!
Mais Napoléon pensa que, malgré son poids, il pouvait prendre son élan par-dessus l’obstacle que lui opposait la candeur vierge de ces degrés. Il sauta donc, en écartant les bras, puis se retourna, la figure gaie, parce que le verre de genièvre lui excitait encore un peu le sang. Ses oreilles furent déconcertées d’entendre:
--Ces hommes, c’que c’est dégoûtant! J’tavais dit d’attendre que j’mette mon tablier sus c’marche, Napoléion!
En sautant sur le trottoir mouillé, M. Stuyvaërt avait fait jaillir sur le seuil immaculé quatre ou cinq petites gouttelettes de boue noirâtre. Se sentant coupable, il prit le parti de s’en aller sans en demander davantage, pour ne pas se faire d’histoires.
Il revint à six heures, ayant tout à fait oublié cet incident. Sa clef grinça dans la serrure, et il entra. Le petit vestibule, dallé de cubes en terre de Maubeuge, alternativement blancs et noirs, était, à cette heure, complètement obscur, et il n’aperçut rien dans la cuisine que le pot-au-feu, éclairé en dessous par la plaque rougie du fourneau. Il cria:
--Où c’est qu’tu es, Élodie, à c’t’heure?...
--Ici, répondit-elle, dans c’salle à manger. J’n’ai point déjà fini d’laver c’vitres!
Il entra dans la salle à manger, pièce qui ne servait que dans les grandes circonstances, et plutôt comme parloir. Madame Stuyvaërt, montée sur une échelle, lavait les carreaux de la fenêtre. Elle avait troussé sa jupe autour de ses cuisses, avec une épingle de nourrice, pour s’en faire une culotte, car elle avait de la modestie. Cela donna des idées à son mari, qui lui pinça les mollets. Ce geste la fit sortir des soins qui l’absorbaient, mais pour lui rappeler que les hommes n’ont point de propreté.
--Jésus mon Dieu! dit-elle. Je suis sûre que tu n’as pas fait attention en montant les marches!
M. Stuyvaërt n’avait pas fait attention. Il garda le silence. Élodie descendit de son échelle, et, faisant sauter les patins qu’elle avait aux pieds, alla, sur ses bas, avec une lampe, regarder le seuil.
--C’est c’que j’avais dit, fit-elle. Tu n’as pas plus de soin qu’un cochon... qu’un cochon sur son fumier. Tout est à recommencer.
Et elle recommença...
Ils dînèrent tard, et il n’y eut à manger que le pot-au-feu, parce que, le samedi, jour de nettoyage, on n’a pas le temps de faire des plats de cuisine. Madame Stuyvaërt ne prononçait que des paroles sévères. Sa besogne lui avait fait les bras rouges, les mains gercées; ses cheveux blonds, par mèches défrisées, toutes droites, échappaient au peigne et aux épingles; son visage était trop luisant. M. Stuyvaërt la regardait sans plaisir, et restait muet.
Quand il eut terminé son repas, il se leva et reprit son pardessus.
--Où vas-tu, Napoléion? demanda sa femme.
--A ma société, dit-il. C’est demain la fête du Broquelet, et nous allons à Esquermes, jouer une fantaisie sur les _Huguenots_.
--Tu prends ton saxophone?
--Non, répondit-il. Je sais ma partie.
Et, sans se laisser attendrir par cette sollicitude, il ajouta, l’air maussade:
--Je vais à ma société parce que, à ma société, j’ai pas à regarder toujours où c’est que j’marche!
--Tant mieux, répondit Élodie placidement: j’ai pas fini!
Le siège de la société de M. Stuyvaërt est à l’estaminet du «Temple de Lucine», tenu par Philogone Delœil, au coin de la rue Royale et de la rue Négrier. L’estaminet porte cette enseigne parce que l’épouse de Philogone Delœil est sage-femme. Et, comme disent ses clientes, elle a un joli nom pour compléter l’enseigne, ça donne confiance. M. Stuyvaërt y retrouva, ce soir-là, Verdonck, Delemer, Tirlemont et tous les autres. L’atmosphère était tiède, les chopes fraîches, et, après les chopes, on fit du genièvre brûlé, avec des clous de girofle. M. Stuyvaërt, à mesure que l’heure avançait, se sentait davantage à l’aise, heureux, épanoui. Le genièvre lui chauffait l’estomac et la tête, et, quand il allumait sa pipe à la couvette de cuivre clair, pleine de charbons ardents recouverts de cendre, il songeait:
--Que la vie est bonne!... Qu’elle est bonne, quand il n’y a que des hommes!
Mais il n’allait pas plus loin, sans méchanceté, presque sans rancune, sachant qu’il y a aussi des femmes, et que cela est nécessaire. Seulement, il faisait dans son esprit une comparaison entre la pluie et le beau temps, et il préférait le beau temps... On écouta la lecture du budget de la société, faite par le trésorier, on dressa le programme de nouveaux morceaux à répéter, on fit une partie de piquet, puis une autre, en buvant un nouveau bol de genièvre brûlé, et M. Stuyvaërt dit, en étendant les jambes, voluptueusement:
--Ça ne peut pas durer toujours!
--Qu’est-ce qui ne peut pas durer toujours? demanda Delemer.
M. Stuyvaërt pensait au beau temps. Il était fini, l’heure venait de s’aller coucher. Mais il n’en dit rien, étant très réservé sur les affaires de son ménage. Ce sont des choses qui ne regardent personne. Il répondit seulement:
--Le plaisir de votre compagnie.
Et, saluant, serrant des mains, il alluma une dernière pipe et partit. Les tramways ne marchaient plus, il fit la route à pied, heureux de sentir ses pas solitaires sonner sur les pavés. Il se sentait généreux, bienveillant, amène, malgré tout. Ça l’embêtait de rentrer chez lui, mais rien ne se fait sur commande, ni la gaieté, ni la tristesse; ça vient quand ça veut, et il était gai. D’ailleurs, Il se souvenait que, le lendemain, il irait à Esquermes, jouer la fantaisie sur les _Huguenots_. Il serait toute la journée dehors, avec les mêmes amis, avec des hommes, n’est-ce pas? des hommes! Ça serait encore un bon jour.
Il fit dans sa demeure une entrée bruyante et dégagée. Mais tout de suite, son cœur se serra un peu. Sa femme criait, du premier étage:
--Napoléion! Napoléion!
Il interrogea:
--Qu’est-ce qu’il y a encore?
--Napoléion, ôte tes souliers... parce que j’ai aussi lavé l’escalier, après le dîner!...
Si ç’avait été un autre jour, il se serait fâché, à la fin. Mais il n’éprouvait rien qu’un sentiment de béatitude hilare, maintenue dans les bornes d’une allégresse sournoise par la conscience qu’il avait d’être chez lui c’est-à-dire chez sa femme. Il ôta ses souliers... Et puis, un plus large sourire l’illumina. Il enleva aussi sa redingote et son gilet.
--Napoléion!...
Il entra dans sa cuisine, s’assit sur une chaise, défit en un tournemain son pantalon, et puis ôta sa chemise, son caleçon, son gilet de chasse et son gilet de flanelle. Et la sensation de sa propre nudité, dans la nuit noire, l’égaya encore. Il alla prendre une petite lampe veilleuse, dans le vestibule et s’aperçut. Alors, il s’ébaudit.
--Napoléion! Quel temps c’est qu’il t’faut, pour enlever tes souliers!...
Il monta silencieusement l’escalier, et apparut dans la chambre à coucher, nu comme un ver, très grand, très gros, les jambes un peu écartées pour plus d’équilibre, et les mains sur son ventre.
Élodie le considéra d’un air un peu choqué:
--Te voilà tout nu, à c’t’heure? J’t’avais dit d’ôter tes souliers...
Mais M. Stuyvaërt cligna de l’œil vicieusement et répondit:
--J’avais peur de salir euç’ murs!
Sa vengeance tomba tout à plat. Madame Stuyvaërt répondit bonnement:
--Napoléion, j’les avais point lavés.
Et son mari, à ce moment, distingua sur la commode une chose gigantesque, qui resplendissait comme une comète. C’était son saxophone. Madame Stuyvaërt l’avait fourbi, à son tour, comme les boutons de porte, comme la suspension de la salle à manger, comme les cuivres de la cuisine. C’était maintenant le plus beau saxophone de Lille!...
«C’est une bonne femme, tout de même,» se dit-il, ému.
Et cette nuit-là, ils furent très heureux...
L’ENTERREMENT DE MADAME STUYVAERT
... M. Stuyvaërt restait debout parce que tout le monde était debout et que, d’abord, étant le premier deuillant, c’était à lui de donner l’exemple. Toutefois, comme il avait mal aux reins, à cause d’un peu de rhumatisme, il s’appuyait des deux paumes, les bras tendus, sur le dossier de son prie-Dieu, dont la housse d’étamine glissait perpétuellement sous ses gants noirs, en peau glacée. Car le veuf, rebelle aux conseils de madame César Stuyvaërt, sa belle-sœur, avait refusé d’accepter la peau de suède, dont le ton mat est plus convenable: il avait répondu que le suède, sur les mains, ça lui fichait la chair de poule.
Pour regarder ceux qui étaient venus, renversant en arrière son cou puissant, qui faisait un bourrelet par-dessus le faux-col, il redressait sa tête large et ses yeux rougis: c’est qu’il avait beaucoup pleuré, le pauvre M. Stuyvaërt, en ces deux derniers jours, c’est qu’il regrettait vraiment sa femme! Et puis, il avait dû recevoir chez lui son frère César et sa belle-sœur, accourus de Mons pour l’enterrement, et aussi l’oncle et la tante Delebecque, ces deux bons vieux, venus de Ronchin. A chaque arrivée, il avait fallu recommencer l’histoire, dire comment c’était venu, cette pneumonie, raconter les derniers moments. Et, plus M. Stuyvaërt les racontait, plus il en éprouvait l’irréparable tristesse et l’amertume, car il avait des sentiments forts, mais assez lents, et l’idée de la chose, l’idée que c’était fini, tout à fait fini, ça ne lui était tombé que peu à peu...
L’office était interrompu. Avant qu’il reprît, pour le rite solennel de la consécration, chacun quitta sa place pour aller à l’offrande. Le prêtre, debout sur la dernière marche de l’autel, faisait baiser à ceux qui passaient devant lui une patène brillante qu’il essuyait chaque fois, pour la propreté, avec un tampon de batiste. Un acolyte, à sa gauche, distribuait des images et des inscriptions invitant à prier pour la défunte; un autre, à sa droite, tendait un plateau sur lequel, par intervalles réguliers, tombaient de petites pièces de monnaie: peu de gros sous, des sous, et beaucoup aussi de ces menus centimes qui, dans les Flandres françaises, sont demeurés d’un usage courant. Et, parfois, l’acolyte, pour encourager les générosités, déblayait ce tas de cuivre, mettant à jour l’écu de cinq francs que M. Stuyvaërt, le premier, avait jeté sur le métal sonore.
Il n’y en a pas d’autre! se disait M. Stuyvaërt avec une certaine fierté. Il n’y a que moi qui ai mis cent sous. César n’en a donné que vingt: il aurait pu y aller de ses deux francs.»
Intérieurement, il éprouvait quelque satisfaction de la petite supériorité obtenue de la sorte sur son frère, qui l’avait toujours traité comme un petit garçon, donnant pour motif qu’un aîné, c’est un aîné, et par conséquent le chef de la famille. Il lui plut également de constater que le curé dirigeait un regard assez noir sur les membres de sa société, la «Trompette de la Monnaie», qui restaient bien tranquillement sur leurs chaises, leurs instruments de bois ou de cuivre dans les mains ou devant eux, au lieu de tourner derrière le catafalque pour aller baiser le bon Dieu, en payant: c’est que les membres de la société pensaient qu’en offrant à la cérémonie le concours de leurs talents, ils faisaient déjà tout leur devoir. M. Stuyvaërt lui-même, dans les enterrements, ne s’était jamais conduit de façon différente. Sa société, qui était anticléricale, entrait tout de même à l’église, pour ne pas désobliger les familles. Mais elle avait découvert ce moyen économique et radical de prouver qu’elle n’aimait pas le clergé.
Cependant, le défilé continuait. Ç’avait été d’abord les grands deuillants, austères et cérémonieux, puis la masse piétinante des parents, des amis, des fournisseurs, enfin trois «petits vieillards» délégués des pauvres de l’hospice, en souquenille bleue, et bien sages, qui fermaient la marche du cortège masculin. Ensuite, ce furent les femmes. Les grandes deuillantes, aux faces invisibles sous le lourd voile noir, dont les plis de crêpe semblaient figés en longues larmes, à la fois sombres et brillantes; les dames du tiers ordre, Élisa Verkinder et Léonore Hauchecuisse, qui sont tout ce qui reste du vieux béguinage, qu’on a détruit il y a des années et des années, et qui vivent maintenant en pension chez les Ursulines. Élisa est aveugle, et Léonore, qui a quatre-vingt-six ans, la traînait par la main, sa bouche creuse, sans lèvres, fermée sur sa mâchoire sans dents. Puis les dames du quartier, les voisines, l’archiconfrérie de la Vierge, les très vieilles demoiselles qui ne se marieront pas, les moins passées, qui ont déjà coiffé sainte Catherine, mais espèrent encore, et les plus jeunes, qui ont gardé toute leur voix pour chanter aux offices du mois de Marie. Elles passaient toutes, les mains jointes, les yeux baissés, et les plus pieuses, avec leurs cheveux lissés et tirés en arrière, par modestie, avec l’ovale presque excessif de leurs figures paisibles, leur regard clair, incroyablement pur, et leur taille longue sous des corsets à l’ancienne mode, qui faisaient bomber leurs ventres, avaient l’air de leurs sœurs ressuscitées, leurs sœurs d’il y a quatre cents ans, celles qui sont peintes sur les châsses et le parchemin des livres d’heures. Mais d’autres portaient un chapeau de ville, le moins voyant qu’elles eussent pu trouver. Elles avaient l’air ingénu, ou gourmand, ou évaporé, ou vicieux: mademoiselle Élodie Carouge, mademoiselle Zulime Lamberquin, mademoiselle Caroline Malmouche, mademoiselle Sidonie Vandergraët. Il en venait de tous les âges et de toutes les tailles, de tous les goûts et pour tous les goûts, et sans le vouloir, à mesure, M. Stuyvaërt, à part lui, silencieusement, se les nommait. Son frère César, immobile, sévère et droit, lui mit doucement la main sur l’épaule, par derrière. Alors, il tressaillit et fixa les yeux devant lui, comme un enfant pris en faute.
Quand l’offrande fut terminée, l’officiant hâta la fin de la messe. Des hommes vinrent, en lourds chapeaux de cuir bouilli; ils portèrent le cercueil hors de l’église, jusqu’au corbillard, qui s’ébranla. C’était le grand moment pour les membres de la «Trompette de la Monnaie». Se plaçant des deux côtés du char funèbre, ils donnèrent à leurs instruments, pour en adoucir les embouchures, un coup de langue humectée de salive, glissant un regard de côté vers Delemer, la clarinette, leur chef de fanfare, qui marchait devant eux. Le minuscule pupitre que portaient la plupart de ces instruments resta vide: car tous les membres de la fanfare, depuis leur enfance, connaissaient le morceau qu’on allait jouer, ils le savaient par cœur, et une tradition vieille déjà de trois quarts de siècle l’imposait en la circonstance: le _P’tit quinquin_, de Desrousseaux, transposé en mineur.
Dors, mon p’tit quinquin, Min gros pouchin, Min gros rojin. Te m’f’ras du chagrin Si te n’dors point qu’à d’main.