Le monarque

Part 10

Chapter 103,803 wordsPublic domain

Cet air puéril, dont le rythme est si sec et les bonds si courts, maintenant, sur le vieux mode où nos pères ont combiné leurs premiers unissons, comme il était changé, grandi, solennel, déchirant! On en oubliait les paroles, ou plutôt ces paroles demeuraient à l’arrière-plan de la pensée, elles y prenaient un autre sens, elles disaient «Voilà, voilà: avez-vous compris, à cette heure? Tout ce qu’on s’imagine une cause de joie n’est que motif à désespérer.

... Nous irons dans l’cour de Jeannette-à-vaques...

Oui, c’est un gosse qui se fait bercer par sa maman, n’est-ce pas, et sa maman ne pense qu’à lui, sa maman ne pense pas qu’elle mourra... Des promenades, du soleil, une femme qui tient un enfant par la main: la voilà, maintenant, la promenade--au cimetière! La voici, la femme, dans ce terrible habit de planches qui est le dernier habit, l’habit de tout le monde, à la fin, pour l’éternité! Quel est donc le génie populaire, instinctif, cynique, féroce, tout pénétré encore de l’esprit du Moyen âge, qui inventa ce travestissement farouche, cette mascarade musicale qui fait du deuil et de l’horreur avec de l’aube, de la maternité courageuse, de la misère ingénue, bravement portée? Mais ça veut peut-être dire aussi: «Ça continuera, allez, ça continuera, la vie! Vous croyez que c’est fini avec ça, ça que vous allez enfouir? Mais il y aura toujours des enfants qui naissent, qu’on berce, qu’on dorlote et qui grandiront. Et puis, après... Après? Dors, mon p’tit quinquin: tout finit par le sommeil.»

Et M. Stuyvaërt, qui connaissait bien cet air-là, pourtant, et qui savait que ça devait se faire comme ça, M. Stuyvaërt avait le cœur bien lourd dans sa poitrine. Il gémissait sur sa femme, qui n’était plus, et il gémissait sur lui. Car c’est pour soi surtout, telle est l’infirmité de la nature humaine, c’est pour une amputation d’âme, de corps, d’habitudes, dont on souffre insupportablement, qu’on pleure ceux qui s’en vont. M. Stuyvaërt revoyait les matins et les jours, et les soirs et les nuits, les repas et le lit, la maison et les promenades. «Je suis seul, se disait-il, je suis seul! Est-ce que c’est possible que je sois tout seul?» Et il était saisi d’effroi à la pensée que, tout seul, il n’était bon à rien, pas même à faire son café au lait. Il était malheureux comme un brave homme, et comme un homme naturel. «Qu’elle était bonne, se disait-il, qu’elle était bonne!» Mais cela voulait dire aussi: «Que vais-je devenir, sans elle?»

On vit les fortifications. Le cortège passa le grand pont-levis qui date de Vauban, et la route tourna vers le cimetière tout proche. Pris de biais par le regard, le noir troupeau pouvait s’apercevoir d’un bout à l’autre, entre les hautes murailles rouges et les arbres de la contrescarpe. Alors, le veuf ne détourna plus les yeux de ce spectacle, marchant presque à reculons. Son frère César lui dit:

--Napoléon, ce n’est pas convenable. Il faut regarder devant sol. A quoi penses-tu, Napoléon?

Sans y songer, tout uniment, M. Stuyvaërt répondit:

--Jamais je ne reverrai tant de femmes ensemble. Toutes nos connaissances, elles sont venues, César, toutes celles qui sont à prendre: c’est une occasion.

* * * * *

Et, cependant, les larmes ruisselaient sur ses deux joues.

BERTY

Tous les matins, vers dix heures, les trois vieilles demoiselles Werquin, Gertrude, Mélanie, Bertha, assises sur le pas de leur porte devant leurs tambours à dentelles, disaient en tournant la tête vers le haut de la rue de Comines:

--Voici venir monsieur Jeunnebien qui conduit sa demoiselle chez ces dames du Saint-Esprit.

Et M. Jeunnebien approchait, tenant le haut du trottoir, marchant d’un pas encore ferme malgré son grand âge, avec cet air de fierté, de bonheur et de rajeunissement des grands-pères qui tiennent leur petite-fille par la main. Il était toujours rasé de frais, les rides profondes qui creusaient ses joues prêtaient de l’ironie à son visage un peu sec, et à chaque instant, sans le vouloir, par un instinctif besoin de protection et de plaisir, il passait la main sur les cheveux clairs de Marie-Louise. Ces cheveux tombaient assez bas sur un dos bien droit, un peu raide, et Marie-Louise se hâtait, tenant son cartable noir par les cordons. Elle avait encore la taille carrée que gardent les petites Flamandes jusqu’au jour où la puberté épanouit leur gorge, qui se balance alors, sur leur ceinture amincie comme un bouton de pivoine sur sa tige. Et Berty, le fox-terrier, précédait le cortège, reniflant à tous les soupiraux de caves, aboyant aux jarrets des chevaux, sautant aux jambes des bicyclistes, mordillant jusqu’aux moyeux des roues de voiture, et s’évertuant à se rendre à lui-même la route trois fois plus longue, pour son plaisir.

--Ça fera une belle fille, mademoiselle Marie-Louise, dit Gertrude.

--Oui! répondirent les deux autres, sincèrement.

Elles n’avaient pas de jalousie, vivant tout en Dieu, et n’ayant jamais songé à se marier.

--Et monsieur Jeunnebien la conduit chez ces dames du Saint-Esprit, et à la grand’messe tous les dimanches. C’est bien convenable, de sa part, bien convenable, parce que...

Mélanie s’arrêta, pour ne pas commettre le péché de médisance. Mais ses deux sœurs avaient compris. M. Jeunnebien était un libéral. Il passait pour ne pas aimer les curés; même on disait qu’il ne faisait maigre que le vendredi saint.

--Et dire qu’il s’appelle Jeunnebien! se contenta de chuchoter Gertrude.

Il y avait soixante ans que ce calembour avait droit de cité.

Berty arriva en courant, renifla encore, et sauta sans cérémonie sur les genoux de Gertrude en bousculant le tambour à dentelles. Mélanie se leva et alla lui chercher une biscotte.

--L’amour! firent les trois vieilles filles avec conviction.

Marie-Louise leur dit «bonjour» en passant, et M. Jeunnebien salua, galant et courtois comme le roi Léopold. Les trois demoiselles Werquin se levèrent et firent leur révérence.

--Vous êtes bien bonnes de gâter cette bête, dit M. Jeunnebien. Elle est insupportable! Un de ces jours, je lui ficherai un coup de fusil.

--Jésus! cria Mélanie. Un si beau petit animal du bon Dieu! Vous dites ça pour rire, monsieur Jeunnebien.

Mais Marie-Louise serra les lèvres. Elle savait que son grand-père ne plaisantait pas. Il n’aimait pas les chiens, et Berty était par malheur celui qui pouvait le moins trouver grâce à ses yeux. Il joignait à la perpétuelle agitation de sa race tous les défauts de la jeunesse. L’univers lui apparaissait comme une chose immense et vague, faite d’une infinité de parcelles ayant toutes une odeur différente et sur lesquelles, par conséquent, il importe d’instituer une série d’expériences au point de vue de la saveur, et aussi de la résistance aux crocs qui vous agacent les gencives. M. Jeunnebien était si sûr de la place où il mettait ses pantoufles, au pied de son lit, qu’il sautait dedans, le matin, les yeux fermés; mais il ne les trouvait point et retombait sur ses pieds nus. C’est que Berty les avait emportées, puis mises en pièces, en mille petites pièces informes, qu’il flairait voluptueusement. Il aimait aussi les poules, mais pour les plumer, et les lapins du clapier, mais pour leur casser les reins. Et aussi les tulipes, mais non pas pour les mêmes raisons que M. Jeunnebien: il les mâchait. Voilà pourquoi, tous les jours, M. Jeunnebien annonçait qu’il allait se débarrasser de Berty. Marie-Louise suppliait:

--Attendez, grand-père! Ça lui passera.

Mais il répondait:

--Voilà trois mois que j’attends. Les boulettes à la strychnine et les chevrotines n’ont pas été inventées pour les chrétiens.

* * * * *

Au dîner de midi qui suivit cette conversation avec les demoiselles Werquin, Berty fut très sage, par hasard. Il resta bien tranquillement tout près de Marie-Louise, lui posant seulement les pattes sur les genoux quand il sentait passer l’odeur d’un plat; Mais Marie-Louise ne lui donnait rien qu’une petite tape sur la tête, parce que grand-père n’aimait pas qu’on nourrît les chiens à table; et Berty n’insista pas, assis sur son derrière, tout son corps nerveux frémissant, mais sans gémir. Même, à l’heure du café, il fila silencieusement et l’on n’entendit plus parler de lui.

M. Jeunnebien s’essuya la bouche, plia sa serviette soigneusement et passa dans le salon. Il était de bonne humeur, il chantonnait... Tout-à-coup, il eut un haut-le-corps, et cria:

--Nom de Dieu!

Il ne lui était pas arrivé de jurer trois fois dans sa vie. Ce blasphème fut jeté si haut et parut si épouvantable que non seulement Marie-Louise en fut toute secouée, mais aussi les «sujets», qui abandonnèrent l’office, la cuisinière, la servante et la fille de buanderie. Parce qu’il y avait le feu, pour sûr, ou que le grand bol de Chine était cassé.

--Nom de Dieu! répéta M. Jeunnebien.

Berty, allongé comme un sphinx sur ses quatre pattes, achevait de dévorer l’un des pieds du dressoir aux porcelaines: un dressoir de Hollande, incrusté de bois des îles et d’ivoire. C’était l’ivoire qui l’avait tenté. Il s’était dit: «Est-ce que c’est invincible, cette chose-là; est-ce que ce n’est pas moins dur que mes dents?» Ça lui avait donné beaucoup de mal, mais il avait eu le dessus. Il leva des yeux vifs, pleins d’une joie innocente.

M. Jeunnebien gagna l’escalier.

--Grand-père, dit Marie-Louise, où allez-vous?

M. Jeunnebien allait chercher son fusil. Mais cette seule question l’arrêta net. Il savait qu’il ne faut pas «saisir» les petites filles de douze ans. C’est mauvais pour leur santé. Alors, il revint vers Berty et lui attacha une laisse au collier. Marie-Louise répéta, presque aussi douloureusement:

--Grand-père, où allez-vous?

--Chez le vétérinaire, petite, dit-il d’une voix presque suppliante à son tour. Il nous en débarrassera; tu vois bien qu’il n’y a pas moyen de le garder.

--Mais c’est pour le tuer, grand-père; c’est pour le tuer, n’est-ce pas?

M. Jeunnebien garda le silence.

--Qu’est-ce que tu veux qu’on en fasse? fit-il enfin.

--On peut le donner! Je veux bien qu’on le donne, Berty, je veux bien. Mais il ne faut pas le tuer, grand-père!

--Et à qui veux-tu qu’on le donne? C’est reculer pour mieux sauter. Au bout de quinze jours on lui mettra une pierre au cou.

--Il y a ces demoiselles Werquin, déclara Marie-Louise, illuminée. Elles l’aiment tant. Elles l’ont dit encore ce matin!

--C’est bon, répondit M. Jeunnebien. Laisse-moi faire ma sieste. On verra plus tard.

Mais il ne fut pas plus tôt endormi que Marie-Louise se fit conduire par la servante chez les demoiselles Werquin. Et elle emmena Berty.

--Mademoiselle Gertrude, dit-elle, voulez-vous prendre notre chien? Grand-père n’en veut plus.

Les trois vieilles filles joignirent les mains.

--Jésus mon Dieu! Un si joli chien. Vous nous le donnez? C’est bien vrai?

Elles rapprochaient leurs trois figures fripées pour se faire lécher, toutes ensemble. Un vague sentiment de maternité, ridicule, dévoyé, touchant, bouleversait délicieusement leurs entrailles.

--Qu’est-ce qu’il faut lui donner? demanda mademoiselle Mélanie.

--Une soupe au lait, des carottes, un peu de viande tous les jours, dit Marie-Louise. Oh! je sais qu’il sera bien chez vous...

Et elle s’en alla, le cœur gros.

* * * * *

Comme M. Jeunnebien et Marie-Louise passaient dans la salle à manger, le soir, ils entendirent qu’on sonnait à la porte.

--C’est mademoiselle Gertrude, annonça la servante. Elle vient pour une commission.

Mademoiselle Gertrude entra, fit la révérence, et resta debout.

--Mettez-vous, mademoiselle Gertrude, mettez-vous, dit M. Jeunnebien.

Mademoiselle Gertrude s’assit et accepta un petit verre d’anisette.

--Je viens pour Berty, commença-t-elle timidement.

M. Jeunnebien ricana.

--Hein, vous en avez déjà assez? Vous avez eu moins de patience que moi. Ça ne m’étonne pas. Envoyez-le chez le vétérinaire, je vous dis, chez le vétérinaire!

--Oh! fit mademoiselle Gertrude, ce n’est pas ça. L’amour! il est gâté comme un petit enfant. C’est jeune, ça fait ses dents, voilà tout. Je venais seulement vous demander...

--Quoi?... interrogea M. Jeunnebien brusquement.

--... Je venais vous demander s’il fallait lui donner la viande _aussi_ le vendredi.

Alors, le vieux Jeunnebien lui dit d’une voix émue tout-à-coup:

--Vous êtes une sainte, mademoiselle Gertrude, une sainte... parce que vous n’en mangez pas, de la viande, vous, le vendredi, hein?

--Non, reconnut mademoiselle Gertrude, et ici, probablement, il a été habitué...

--Vous pouvez le faire jeûner le vendredi, le samedi et le dimanche si ça vous chante! cria le vieux libéral d’une voix rancuneuse.

--Non, monsieur Jeunnebien, non! dit mademoiselle Gertrude avec un soupir; on lui en donnera tout de même...

LE CRIME DE M. BABELON

Au Docteur Gosset.

Il y avait déjà plus d’une heure que M. Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes-sur-Deule, attendait son tour dans le grand salon qui précède le cabinet de M. le recteur. Parfois son esprit se divertissait à contempler les délicats dessus de porte, peints au camaïeu autour des légères guirlandes sculptées en plein bois, qu’un grand seigneur dépossédé par l’émigration avait involontairement légués, avec tout le reste de son hôtel, aux évêques de la ville, et que maintenant la séparation de l’Église et de l’État vient de faire passer entre les mains laïques, mais encore austères, de l’Université. Puis son angoisse le reprenait, telles ces lancinantes étreintes pareilles à des coups de canif que les cardiaques éprouvent brusquement sous le sein gauche, et qui les font pâlir. Ses gants noirs tout neufs, mouillés d’une sueur froide, devenaient insupportables à ses doigts agacés. Il les enlevait par petits coups et s’essuyait les mains. Mais du moins, depuis quelques minutes, il était seul, il n’avait plus à déguiser son malaise devant les collègues venus pour solliciter quelque tour de faveur ou quelque avancement mérité, et qui avaient fait antichambre avec lui:

--Comment, vous ici, monsieur Babelon, vous ici, mon cher collègue? Y a-t-il donc une classe de première vacante dans votre lycée? Car sûrement vous ne quittez point Wattinnes, je vous connais: vous y êtes né, vous y avez vos habitudes, et voilà vingt-cinq ans... Hé, vous dites?... Je me trompe, vingt-huit ans que vous y professez... Et madame Babelon? En bonne santé, maintenant? Elle avait été souffrante, je crois? Tout à fait rétablie? Allons, tant mieux, tant mieux!

M. Babelon blêmissait. Pour un rien, il eût pleuré. Est-ce qu’ils le faisaient exprès, ces gens-là, est-ce qu’ils savaient?... Dans sa face rasée, honnête et naïve, ses lèvres fines, délicatement dessinées,--ce qu’il avait de mieux, disait madame Babelon, qui l’admirait comme aux premiers jours de leurs noces--ses lèvres refaites par les gymnastiques de diction qu’impose le professorat, avaient un petit frémissement douloureux. Oui, c’était un soulagement pour lui d’être seul, de ne plus avoir à répondre, à mentir. Et si cela pouvait durer! Ou bien s’il s’en allait sans voir le recteur? Pourtant, il avait sollicité cette audience: il fallait aller jusqu’au bout!

L’appariteur ouvrit la porte, en s’inclinant légèrement, sans parler. Puis il se retourna et M. Babelon suivit, le cœur dans les talons.

--Monsieur Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes! annonça l’appariteur.

Mais, cette fois, son salut fut plus profond, cérémonieux: le salut pour M. le recteur.

Et M. le recteur leva les yeux d’un air intéressé, d’un air plus sincèrement attentif qu’il n’avait dû faire au cours des visites précédentes. Il ne se rappelait plus du tout le visage de M. Babelon. M. Babelon avait toujours été un excellent professeur, dont la science était supérieure à ses modestes fonctions et les méthodes pédagogiques irréprochables. Il eût fait un excellent professeur de rhétorique, au temps où la rhétorique n’avait pas encore sombré dans les bouleversements qu’a subis l’enseignement secondaire. Sa thèse sur la Chanson de Guillaume au Court Nez est un monument de claire et solide érudition, et parfois le vénérable Cimier, de l’Institut, a lu devant ses collègues de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres des communications de M. Babelon qui n’ont point paru sans mérite à la savante assemblée. Et voilà que ce M. Babelon était devenu un polisson, un saligaud. Voilà qu’il s’était rendu _impossible_ à Wattinnes-sur-Deule! M. le recteur, tout en considérant son subordonné, hochait la tête: «Encore un, songeait-il, qui a subi ce que j’appelle la crise du retour d’âge chez les hommes vertueux. Je citerai cet exemple à Paris quand je voudrai excuser, dans un rapport, ceux de nos jeunes professeurs qui jettent leur gourme.»

M. Babelon poussa un profond soupir en élevant vers son chef les mains suppliantes qu’il venait de reganter.

--Je vous écoute, monsieur Babelon, dit le recteur tout à fait courtois.

Le professeur ramena ses mains à sa poitrine. Les mots ne voulaient pas sortir.

--Monsieur le recteur, dit-il enfin, j’ai reçu, j’ai là, dans mon portefeuille,--il fit le geste d’arracher ce papier qui le brûlait,--la lettre de service qui m’informe de mon déplacement. Je suis nommé professeur de troisième à Toulouse, monsieur le recteur: à Toulouse!

--C’est une grande ville, déclara froidement l’arbitre de ses destinées, une ville incontestablement plus agréable que Wattinnes. Et vous ne resterez pas toujours professeur de troisième. J’avoue que ces fonctions sont inférieures à votre mérite, mais il ne dépend que de vous, de votre attitude, d’obtenir bientôt mieux... En fait, il a fallu agir vite, monsieur Babelon, dans votre intérêt... Dans votre intérêt! J’espère que nous nous comprenons.

--Devant Dieu, devant les hommes, devant vous, monsieur le recteur, déclara solennellement le pauvre M. Babelon, je vous jure qu’au contraire je n’y comprends absolument rien!

--J’aimerais mieux que vous vous fussiez vous-même rendu compte... Si vous êtes sincère, si vous ne découvrez rien dans votre conscience qui vous accuse, c’est plus grave. Il ne serait pas bon pour votre carrière de plaider l’irresponsabilité, monsieur Babelon! Vous êtes accusé d’avoir tenu, à plusieurs reprises, devant vos élèves, qui les ont répétés à leurs parents, des discours obscènes. Et vous ne vous en êtes pas tenu là: vous avez joint le geste à la parole. Que dis-je, le geste! Vous avez tracé au tableau noir des dessins infâmes que vous n’avez même pas eu la pudeur élémentaire d’effacer. Monsieur l’inspecteur Ducros les a vus. J’ai son rapport là, sur ma table! Ces déplorables schémas représentent...

Il baissa la voix pudiquement:

--... Ils représentent les parties sexuelles de la femme!

Alors M. Babelon se leva d’un saut, illuminé, suffoqué, ahuri.

--C’était ça! Oh! mon Dieu! C’était ça... Que c’est étrange! murmura-t-il. Oui, je sens bien, ma conduite a pu paraître répréhensible, scandaleuse. Et pourtant, c’est si naturel... Je suis né à Wattinnes, dans la maison où mes parents sont nés. Ma femme est née à Wattinnes, elle était ma cousine, et ça ne vous intéresse pas, ces confidences-là, monsieur le recteur, mais si jamais il y a eu un ménage heureux, c’est le nôtre. Notre seul regret, c’est de n’avoir pas eu d’enfant, peut-être parce que... enfin, vous comprendrez tout à l’heure. Mais, en vieillissant, nous sommes devenus l’enfant l’un de l’autre, l’enfant caressé, adoré, choyé. Les sentiments changent, quand on n’est plus jeune mari et jeune femme, et qu’on s’aime toujours, qu’on s’aime de plus en plus. Le souci qu’on a pour l’autre devient le souci qu’on aurait pour un enfant: que celui qu’on aime continue à vivre et soit heureux en vivant. Ce n’est pas moi surtout, qui tiens à la résidence de Wattinnes. Moi, j’ai nourri des ambitions, je me suis vu professeur de faculté, maître de conférences en Sorbonne, et puis, qui sait? Je vaux bien Cimier, après tout! Mais ma femme tenait à ses habitudes, à son église, à ses amies, à sa terre de Merville, où nous allons l’été: et je suis resté où j’étais, monsieur le recteur, sans une ombre de regret, de plus en plus heureux parce qu’elle était parfaitement heureuse. Et elle m’en récompensait, j’étais perpétuellement comme porté, baigné dans son intimité délicieuse. C’est ainsi que nous avons fini par accepter notre situation avec allégresse. Quand je revenais de faire mon cours, elle me disait: «Comment vont nos gamins?» On sait bien que j’ai été un père, pour ces gamins, on ignore qu’ils ont eu pendant vingt ans quelque chose comme une mère qui les a tous connus par leur nom!

»Et puis, voilà qu’un jour son caractère a changé. Elle a eu des sautes d’humeur, des larmes; elle s’est grandi les inconvénients des mille petits incidents un peu pénibles qui tombent dans la vie. Enfin, elle a maigri, elle a pâli, elle a souffert. J’ai fait venir le médecin, et il m’a dit: «C’est...» Je n’ose plus vous dire le nom, puisqu’il paraît que c’est mal, puisqu’on ne doit pas parler de ces choses, qui sont pourtant seulement très tristes. Il paraît qu’on en meurt. Vous entendez: qu’on en meurt! Et qu’est-ce que je serais devenu si elle était morte? Alors, je n’ai plus pensé qu’à ça. Nous avons été voir tous les médecins du monde, nous avons été à toutes les eaux, et j’ai lu tous les livres, tous les livres sur ces maladies-là. C’est un résultat de notre éducation intellectuelle: nous avons besoin de savoir, scientifiquement, ce qui nous fait souffrir ou ce qui fait souffrir les nôtres. Et quand je rencontrais des collègues et qu’ils me demandaient des nouvelles de madame Babelon, je répondais sans détour,--j’étais trop plein de cet affreux sujet:

»--Hélas, elle a une tumeur!»

»Et je disais où! On me le reproche: ah! sale province! sale province!

»Il se peut que je l’aie dit aussi à mes élèves. On leur avait parlé, ils savaient, et _elle_ les aimait tant! C’étaient mes amis. Et puis je ne pouvais plus rien cacher à personne. Ma tête était trop pleine de cet affreux souci... A la fin, on m’a dit:

»--Il n’y a qu’une opération qui puisse la sauver.

»La sauver ou la tuer, n’est-ce pas? On ne sait jamais. Combien de fois encore n’ai-je pas relu mes livres, ces terribles livres pleins d’images tragiques! Enfin, nous nous sommes décidés; nous sommes allés à Paris pour l’opération... Monsieur le recteur, vous ne savez pas ce que c’est que la chirurgie, maintenant! C’est admirable, c’est splendide, c’est surhumain, c’est... c’est propre! Ils m’ont sauvé ma femme! Ils l’ont sauvée!... Quand je suis revenu avec elle, allègre, bien portante, et bonne, affectueuse presque comme avant, je ne me sentais pas de joie. Et j’aurais voulu me mettre à genoux devant ce chirurgien. J’en parlais à tout le monde! En classe, mes élèves m’ont demandé, encore une fois:

»--Et madame Babelon, m’sieur, comment va-t-elle?

»Et je leur ai dit, à eux aussi, qu’elle était sauvée, qu’on l’avait opérée, que c’était magnifique. Maintenant que j’y pense, ils se fichaient de moi. Ils ont posé des questions:

»--Vraiment, nous ne comprenons pas... Non! Mais comment fait-on?

»Alors, je leur ai tout dit, tout expliqué, et j’ai fait le dessin au tableau, je le reconnais. Voilà, monsieur le recteur!

Ses yeux purs et naïfs avaient revu, pendant ce récit, tous les détails de l’opération. Et il répéta convaincu:

--Mais c’est vrai! Vous ne vous figurez pas comme c’est beau!

Le recteur avait de la pitié, à le voir si sincère. Mais quoi! le scandale était tout de même flagrant. Wattinnes est une petite ville, semblable à toutes les petites villes. Il ne pouvait revenir sur sa décision.

* * * * *

Le professeur revint à Wattinnes écrasé. Sa femme l’attendait, anxieuse. Madame Babelon était guérie; cependant, elle n’avait plus son égalité d’humeur d’autre fois.

--C’est arrangé? demanda-t-elle.

--Non! répondit son mari.

Et il dit pourquoi.

--Il avoua.

--J’ai été indiscret, Julie! dit-il humblement.