Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)

Part 9

Chapter 93,812 wordsPublic domain

La tierce branche d’avarice si est fraude: c’est quant une personne, par décepcion, par barat ou frauduleusement en l’achat ou vente d’une chose dit mensonges à la personne de qui elle veult acheter ou vendre, en lui faisant faulx entendre et que la chose vaille mieulx ou plus qu’elle ne fait.

La quarte branche d’avarice si est décepcion: c’est à dire quant une personne monstre par dehors à aucun chose de belle apparence et le mal n’appert mie et il le laisse et ne le dit mie et dit et afferme et jure que la chose est bonne et vraie, et il scet bien qu’il n’est pas ainsi. Et ainsi font faulx marchans qui mectent le plus bel et le meilleur dessus et le pire dessoubs et jurent que tout est bon et loyal, et ainsi est décepcion, car ils déçoivent les gens et font faulx seremens.

La quinte branche d’avarice si est usure: c’est à dire quant une personne preste son argent pour en avoir plus grant somme pour la longue tenue, ou vent son blé ou son vin plus chier par ce qu’il donne long terme, et ainsi de toutes autres marchandises desquelles je me passe quant à présent, car c’est moult longue chose que de usure et moult mauvaise.

La sixiesme branche d’avarice si est le hazart: si est quant on joue aux dés pour gaigner l’argent d’autruy et y a moult de barat, de convoitise, d’avarice et de décepcion, si comme faulsement compter et d’argent prester pour gaigner, comme prester douze deniers pour treize; et en tels jeux sont fais moult de seremens et de mauvais comme de jurer Dieu et Nostre Dame et tous les Sains de paradis, et sont fais et dis moult de maulx: pour ce s’en doit-l’en garder.

La septiesme branche d’avarice si est simonie: c’est à dire quant les sacremens de sainte église sont vendus ou achetés ou les prébendes des églises, et tels péchiés viennent de clercs et de religieux et viennent aussi de mal païer les dismes et de pénitences mal faictes et mal garder les commandemens de sainte église et de mal distribuer ce qui doit estre donné pour Dieu.

Le Déable fait six commandemens à l’avaricieux: le premier, que il garde très bien le sien; le second, qu’il ne le preste sans acquest, ne n’en face bien devant sa mort; le tiers, qu’il mengeusse tout seul, ne ne face courtoisie ne aumosne; le quart, qu’il restraigne sa mesnie de boire et de mengier; le quint, qu’il ne face miectes ne relief; le sixiesme, qu’il entende diligemment à acquérir pour ses hoirs.

De toutes ces choses de quoi ta conscience te juge tu t’en dois confesser, et de tout ce dont tu te sens coulpable et qui regarde le péchié d’avarice, et dire l’un après l’autre par l’ordonnance que dessus, et à la fin, dois dire: Sire, chier père, de tout ce que je vous ay dit que j’ay péchié ou péchié d’avarice, je m’en repens très grandement et vous en requier pardon et pénitence.

Après le péchié d’avarice vient le péchié de gloutonnie qui est parti en deux manières: l’une est quant l’en prent des viandes trop habondamment, et l’autre de parler gouliardeusement et oultrageusement. Le péchié de trop boire et de trop mengier est le plaisir au Déable. On treuve en l’Euvangille que Dieu donna povoir au Déable d’entrer ou ventre des pourceaulx pour leur gloutonnie et le Déable y entra et les mena en la mer et les fist noïer; ainsi entre-il ou corps des gloutons qui mainent vie déshonneste, et les boute en la mer d’enfer. Dieu commande à jeuner, et la gloute dit: _Je mengeray_. Dieu commande à aler au moustier et matin lever, et la gloute dit: _Il me fault dormir; je fus hier yvre. Le moustier n’est pas lièvre, il me attendra bien._ Quant elle est à quelque peine levée, savez-vous quelles sont ses heures? Ses matines sont: _Ha! de quoi burons-nous? Y a-il rien d’hier soir?_ Après dit ses laudes ainsi: _Ha! nous beumes hier bon vin!_ Après dit ses oroisons ainsi: _La teste me deult; je ne seray mais aise jusques j’aye beu_. Certes telle gloutonnie met femme à honte, car elle en devient ribaude, gouliarde et larronnesse. La taverne si est le moustier au Déable où ses disciples vont pour le servir et où il fait ses miracles[142]; car quant les personnes y vont, ils vont drois et bien parlans, saiges et bien atrempés et advisés, et quant ils reviennent ils ne se pevent soustenir et ne pevent parler: ils sont tous fols et tous enragiés et reviennent jurant, battant et desmentant l’un l’autre.

L’autre partie du péchié de la bouche est folement parler en moult de manières, dire paroles oyseuses, vantance, louenge, parjuremens, contens, murmuracion, rébellion, blasmes. Tu ne auras jà dicte si petite parole dont il ne te conviengne rendre compte devant Dieu. Hélas! que tu en dis à prime[143] dont il ne te souvient à tierce. Parlers oyseux sont comme les bates du molin qui ne se pevent taire; les venteres et les pestrins ne parlent que de soy.

Ce péchié de gloutonnie qui, comme dit est, est parti en deux parties, a cinq branches. La première branche si est quant une personne mengue avant qu’elle ne doit, c’est à dire trop matin, ou avant qu’elle ait dit ses heures, ou avant qu’elle ait esté au moustier et qu’elle ait oy la parole de Dieu et ses commandemens; car créature doit avoir sens et discrécion qu’elle ne doit pas mengier avant l’eure de tierce, se ce n’est pour cause de maladie ou de foiblesse ou pour aucune nécessité qui à ce le contraigne.

La seconde branche de gloutonnie si est quant une personne mengue plus souvent qu’elle ne doit et sans nécessité. Car, si comme l’Escripture dit: Mengier une fois le jour est vie d’ange, et mengier deux fois le jour est vie humaine, et trois fois ou quatre ou plusieurs est vie de beste et non pas de créature humaine.

La tierce branche de gloutonnie si est quant une personne boit et mengue tant le jour qu’il luy en est de pis, par quoy elle est yvre et prent une maladie dont il lui convient aler couchier au lit et est très griefve.

La quarte branche de gloutonnie si est quant une personne mengue si gloutement d’une viande qu’elle ne la mache point, ains l’engloutit ainsi comme toute entière et plus tost qu’elle ne doit, si comme dit l’Escripture de Esaü qui fut le premier né de tous ses frères qui se hasta si de mengier que peu s’en failli qu’il ne se estrangla.

La quinte branche de gloutonnie si est quant une personne quiert viande délicieuse tant soit chière[144], et se peut bien faire à moins et soy restraindre pour plus aidier à un povre ou à deux ou à plusieurs. Et c’est un péchié de quoy nous trouvons en l’Euvangille du mauvais riche qui estoit vestu de pourpre, lequel riche mengeoit chascun jour si largement des viandes et nul bien n’en vouloit faire au povre ladre, et de luy trouvons qu’il fut dampné pour ce qu’il vesquit trop délicieusement et n’en donna point pour Dieu si comme il devoit. Et de ces choses cy devant dictes tu te dois ainsi confesser: Sire, de toutes ces choses et de moult d’autres manifestement et souventes fois j’ay péchié et fait moult d’autres péchier et fait par ma cause faire à autres. J’ay maintes fois beu sans soif, par quoy mon corps en estoit péris et pis ordonné et mal disposé, et par ce j’estoie abandonnée à parler plus largement et plus désordonnéement et faisoie les autres péchier qui prenoient par moy et avec moy plus largement des biens qu’ils ne faisoient se je ne feusse; de viandes aussy ay-je mengié sans faim et sans nécessité et maintes fois que je m’en peusse bien passer à moins, et tant en prenoie que mon corps en estoit aucunes fois grevé et nature en estoit en moy plus endormie, plus foible et plus lasche à bien faire et à bien ouir, et tout ce venoit par le péchié de gloutonnie ou quel j’ay péchié comme j’ay dit, et pour ce, chier père, je m’en repens et vous en demande pardon et pénitence.

Après est le péchié de luxure qui est né de gloutonnie, car quant la meschant personne a bien beu et mengié et plus qu’elle ne doit, les membres qui sont voisins et près du ventre sont esmeus à ce péchié et eschauffés, et puis viennent désordonnées pensées et cogitacions mauvaises, et puis du penser vient-on au fait. Et ce péchié de luxure si a six branches.

La première si est quant un homme pense à une femme ou la femme à l’homme, et la personne a en celle pensée grant plaisance et s’y délicte grandement et y demeure longuement, et par longue demeure la char s’esmeut à délectation; non pourtant elle ne pécheroit point pour le premier esmouvement qui vient soudainement, se la personne contraignoit son couraige à y obvier et remédier, mais quant la personne n’y résiste ne contrarie si tost qu’elle devroit ou pouroit, ne elle n’a pas en voulenté ne en pensée de tourner son couraige autre part, ne de y résister, ains s’y délicte et demeure, elle peche mortelment.

La seconde branche de luxure si est quant la personne se consent à faire le péchié, et si ne demeure pas en lui, et fait tout son povoir et quiert le temps et heure et le lieu où elle le pourra faire, et lors elle ne le puet faire ne accomplir, et non pourquant[145] il lui plaist moult en son cuer. Combien que charnellement elle ne fait pas le fait, Dieu dit, et l’Escripture: Ce que tu veulx faire et tu ne peus est réputé pour fait. Et en autre lieu dit l’Escripture: La voulenté sera réputée pour fait advenu, soit bien ou mal. Et ceste seconde branche et aussi la première sont appellées _luxure de cuer_. Car il est deux espèces de luxure: c’est assavoir, luxure de fait et luxure de cuer. Et sont les devant dictes; et luxure de corps est quant le fait y est.

La tierce branche de luxure si est quant une personne n’a point de femme espousée ou femme n’a point espousé d’homme et l’un peche avec l’autre, comme d’avoir à faire à femme qui n’est en rien liée, ne à homme qui n’est point lié; lors est le péchié appellé fornication.

La quarte branche de luxure si est quant une personne a femme espousée, ou femme a homme espousé, et ils brisent leurs fois que ils doivent et ont promis à garder l’un à l’autre et l’un et l’autre pechent, et qui pis est, pevent faire faulx héritiers qui succéderoient; et tel péchié est appellé avoultire.

La quinte branche de luxure si est quant homme ou femme a affaire charnelment à sa cousine ou qu’elle soit de son lignaige, soit loing ou près, ou à sa mère, ou à celle qui est du lignaige de sa femme, ou la femme a affaire à celluy du lignaige de son mary; et à femme de religion benoite ou non, ou en vigille de festes, en temps de jeûnes ou de festes, ou le jour que on doit garder, que homme marié ne doit pas aler à sa propre femme ne à autre, car ce seroit moult grief péchié lequel Dieu deffent en la loy; ou quant un homme est avec sa femme ou avec autres contre droit et autrement que honnestement, et ainsi comme raison l’enseigne en mariaige. Car tout homme peut moult grandement et en moult de manières péchier avec sa femme espousée. Et, pour ce, dit Ysaac en l’Escripture que qui est désordonnéement avec sa femme, c’est à dire pour la convoitise de la char, ou pour son seul délit, sans espérance de engendrer lignée, ou en lieu saint, que c’est péchié de fornication, et pour ce estrangla le Déable les sept maris de Sarra.

La sixiesme branche de luxure si est un péchié qui est contre nature, comme soy corrumpre par sodomie, duquel péchié nous lisons en l’Escripture que pour cellui péchié Dieu en print telle vengence que cinq citez en Sodome et en Gomorre furent destruites et arses par pluie de feu et de souffre puant, duquel péchié il n’est pas bon tenir longues parolles pour l’orreur d’icellui péchié, car le Déable mesmes qui pourchasse icellui péchié en a honte quant on l’a fait. Et aussi quant une personne se corrompt par lui tout seul en veillant, et scet bien que c’est contre nature, ou déshonnestement en faisant atouchemens mauvais par quoy personne soit esmeue et en aucunes autres manières qui ne sont honnestes à dire, fors en confession. Car chascun scet bonnement et doit savoir que quant ils font tels péchiés, leurs cuers et leurs pensées leur dient bien que c’est contre Dieu et contre nature. Et pour ce, de toutes ces choses la créature pécheresse doit ses péchiés humblement dire à son confesseur et demander pardon et dire: J’ay péchié en ces péchiés et en grant jour de festes et en vigilles et peut-estre ès vigilles de Nostre Dame, ès festes, ou en karesme, ou en lieu saint comme au moustier, et doit dire une fois ou deux ou plusieurs et ès quels il peche plus que ès autres. Et à la fin, doit dire: Chier père, j’ay mespris et péchié comme j’ay dit ou péchié de luxure, et vraiement je m’en repens: si vous en requier pardon et pénitence.

* * * * *

Cy après s’ensuivent les noms et les condicions des sept vertus par lesquelles vertus l’en se puet garder de mortelment péchier, et premièrement:

Humilité est contre orgueil; car ainsi comme orgueil naist de mauvais cuer orgueilleux et despit, et fait despire, perdre et mectre à mort le corps et l’âme, aussi humilité naist de cuer piteux et fait en ce siècle honnourer le corps, et l’âme mectre en joie pardurable, et pour ce est humilité comparée à la vierge Marie. Ainsi comme orgueil est comparé à folie, en mal respondre, en forcenerie, en peu souffrir, desloyaulté ou foiblesse de bien faire, voulenté ou pensée de mal jugier par arrogance contre autruy et plusieurs autres mauvaises branches que tu peus avoir oy cy dessus sur le péchié d’orgueil, ainsi attrempance pour tout bien escouter, force de cuer de tout doulcement souffrir, justice pour tout le plaisir de Dieu acomplir sans mal faire à autruy, ne à ses fais, véés cy quatre pensées par quoy humilité entre et demeure au corps d’omme et deffent que orgueil ne s’y mecte. Premièrement, tu dois penser la vilité et l’ordure dont tu es engendré en péchié. Secondement, comment tu fus en si grant povreté sans âme jusques à tant que Dieu par sa grâce te resveilla. Tiercement, comment tu fus en si grant peine nourris et comment tu mourras, ne scez l’heure. Quartement, pense souvent quelle joye et quel bien tu auras de bien faire et quelle peine et quel dommaige tu auras de mal faire. Car de bien faire tu aras en ce siècle louenge et honneur, et après la mort joie perpétuelle sans tristesse, richesse sans povreté et santé sans langueur; pour mal faire à quoy tu mes grant peine et te couste moult à faire, tu seras en ce siècle mesprisié, en l’autre auras tristesse et peine périlleuse sans joie, povreté sans confort, maladie sans garison. Pense comment tu dois d’ores à jà[146] morir, ne scez quant, ne où l’âme ira: voy comment la nuit et le jour se gaste le temps, et garde comment tu as ton temps oublié, dont il conviendra que de chascune heure tu rendes compte d’ores à jà; regarde comment tu as le temps gasté en moult de vils péchiés et de mauvais; regarde que tu n’as fait nul bien, et se par aventure tu en as fait aucun, si l’as-tu fait en péchié mortel et ne te prouffite ne te prouffitera néant.

Amitié est contre le péchié d’envie: car ainsi comme le péchié envenime et art le cuer de l’envieux, si comme tu as oy dessus, ainsi la sainte vertu d’amitié qui est le don du Saint Esperit fait le cuer humble et doubteux; et pour ce l’appelle-on: _don de paour_. La vertu d’amitié est une doulceur, une rousée et un triacle[147] contre envie: car ainsi comme envieux est tousjours triste et courroucié du bien d’autruy, ainsi le bon cuer plain d’amitié est tousjours lié des biens de son proïsme[148] et est courroucié et a compassion de ses adversaires. La vertu d’amitié oste toute envie de cuer et fait l’omme content de ce qu’il a. Jamais tu n’auroies envie du bien de ton bon amy se tu l’amoies bien. La vertu d’amitié si se monstre en sept manières ainsi comme on congnoist l’amour des membres du corps en sept manières. Premièrement, l’un des membres contregarde l’autre qu’il ne luy mefface: ce commandement est escript que tu ne faces à autruy ce que tu ne vouldroies qu’il te feist. Après, l’un membre souffre l’autre doulcement, car se l’une des mains fait mal à l’autre, elle ne se revenchera pas: à ce appert la grant amour et débonnaireté que les membres du corps ont l’un vers l’autre, car ils ne se courroucent de riens que l’un face à l’autre, ne ils ne tiennent pas ne ont envie de riens que l’autre ait ou face; l’un secourt et aide à l’autre à son besoin sans requerre. Tous les membres aident à leur souverain, c’est assavoir au cuer: c’est parfaicte amitié sans envie, c’est droite obéissance et charité. Dont tu dois avoir telle pure amitié à ton proïsme qui est ton membre, car nous sommes tous membres de Dieu, et il est le corps. Dieu en l’Euvangille donne aux povres le ciel, et aux amiables et débonnaires la terre: or regarde dont où seront les envieux et les félons, fors ou tourment d’enfer?

Débonnaireté est contre ire. La saincte vertu débonnaireté ou attrempance veult tousjours paix, équité et justice, sans faire tort à aucun, sans nullui courroucier, ne avoir haine à aucun, ne nullui ne het ne desprise. Ainsi comme ire est le feu qui gaste tous les biens de la maison du cuer félon, ainsi débonnaireté est le précieux triacle qui met partout paix et veult équité et justice. Equité a huit degrés moult bons à compter par quoy le preudomme paisible voit les las et les engins du Déable qui nous voit et nous ne le véons pas et nous espreuve griefment en plus de mille manières. Le Déable est philosophe, il scet l’estat et la manière d’omme et sa complexion et en quel vice il est plus enclin ou par nature ou par accoustumance, et d’icelle partie il l’assault plus fort; le colérique de ire et de discorde, le sanguin de joliveté et de luxure, le fleumatique de gloutonnie et de paresse, le mélencolieux d’envie et de tristesse. Pour ce se doit chascun défendre de ceste part où il scet que son chasteau est plus foible, pour soy combattre contre cellui vice que il voit dont il est plus assailli. Le débonnaire mect partout paix. Paix vaint toute malice et toute ire. Sans paix nul ne peut avoir victoire. Saint Pol dit que avec paix toutes autres vertus courent, mais paix court le mieulx, car elle gaigne l’espée. Toutes vertus se combattent, mais paix a la victoire, l’onneur et la couronne: toutes servent, mais ceste emporte le loyer. Justice est l’armeure de paix qui toutes les vaint, comme dit est. Jasoit-ce que le chevalier soit armé de paix et justice, si lui convient-il repentence de cuer, vraie confession de bouche et amende souffisant, et se l’une de ces trois choses y fault, l’armeure est faulsée et cellui qui la porte est vaincu et desconfit, et pert le loyer de paradis.

Prouesse qui vault autant comme diligence est une sainte vertu contre le péchié de accide[149] et de paresse: car ainsi comme le bourgois veille pour acquérir richesses à lui et à ses enfans, le chevalier et le noble veille pour acquerre pris et los ou monde; chascun selon son estat en ce siècle veille pour les choses mondaines acquerre. Hélas! qu’il y en a peu qui veillent pour acquerre les biens espirituels! Les bons sans vaine gloire à qui le monde ennuie et qui veillent pour venir devant Dieu sont sages de despire le monde pour les périls et pour les peines dont il est plain: c’est une forest plaine de lyons, une montaigne plaine de serpens et de ours, une bataille plaine d’ennemis traistres, une valée ténébreuse plaine de pleurs, et n’y a riens estable; nul n’y a paix de cuer ne de conscience, se il veult croire le monde et amer. Les bons à qui le monde ennuie tendent droit leur cuer à Dieu où ils pensent à venir et desprisent tous les biens du monde; mais c’est si grant chose que peu y a de ceulx qui facent ceste entreprinse[150].... de la persévérance. De ceste vertu, dit Jhésu-Crist, toutes les autres vertus se combatent: ceste a gaigné la victoire; toutes labeurent: mais ceste emporte le loyer au vespre.

Miséricorde ou charité est contre avarice, car miséricorde est ainsi comme de avoir dueil et compassion du mal, de la nécessité ou de la povreté d’autruy, et de lui aidier, conseillier et conforter à son povoir. Ainsi comme le Déable fait ses commandemens à l’aver[151] tels comme tu as oy, ainsi le Saint Esperit fait à celui qui a miséricorde ou charité en lui ses commandemens qu’il desprise les biens temporels, qu’il en face aumosnes, qu’il en veste les nus, qu’il en donne à boire à ceulx qui ont soif, à mengier à ceulx qui ont faim, qu’il visite les malades. Ainsi comme l’aver est fils du Déable et lui ressemble, ainsi le charitable ressemble à Dieu son père. Ainsi comme avarice pense de nuit et de jour à acquester et amasser à tort et à droit, ainsi charité et miséricorde pensent à accomplir les sept œuvres de miséricorde. Hélas! qu’il y fait bon penser et les accomplir de fait, ou de voulenté et compassion qui faire ne le peut de fait! Car nostre grant juge les nous reprouchera en ses grans jours, et c’est chose qui moult nous doit mouvoir à charité que la paour de la sentence du jour du jugement où Dieu dira aux avers: Alez-vous-en avec le Déable vostre père! et aux charitables: Mes fils, demourez avec moy. Hélas! quant il les partira de sa compaignie com grant douleur[152]!

Miséricorde a sept branches: la première est donner à boire et à mengier aux povres; la seconde est de vestir les nus; la tierce est prester aux povres quant ils en ont besoing et leur pardonner la debte; la quarte visiter les malades; la quinte, hébergier les povres; la sixiesme, visiter ceux qui sont en chartre de maladie; et la septiesme ensevelir les mors. Et toutes ces choses devez-vous faire en charité et compassion, pour l’amour de Dieu seulement et sans vaine gloire. Vous devez faire aumosne de vostre loyal acquest liement, hastivement, secrètement, dévotement et humblement sans despire les povres en pensée ne en fait. Cellui fait bien qui leur donne tost quant ils lui demandent, mais encore fait-il mieulx qui leur donne sans demander.