Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 38
Et quant il est réclamé à pié à la commande et qu’il congnoist les chiens et il n’est trop maigre ne trop gras, et curé et net, il le convient enoiseler et luy baillier à vouler des petis poucins aux champs, premièrement à pié, et puis à cheval. Et quant il les aura volés, liés et abatus, si descendez et alez à luy tout bellement, et de loing vous agenoilliez, puis doulcement aussi comme à quatre piés[1501] petit à petit, et mettez vostre main vers les piés de vostre esprevier et prenez sa proie en souslevant les piés de l’esprevier, et faites paistre sur sa proie. Et se vous le voulez afaictier pour la pie, si le faites voler aux champs à poucins ou pigons vérés[1502] blans et tavellés[1503] de noir comme la pie est; et aucunes fois, quant l’en en peut finer, il convient avoir des jeunes pias[1504], et les y faire voler aux champs, et estre garny d’unes petites turquoises[1505] propres à ce, afin que si tost que l’esprevier aura lié le piat, l’en luy rompe les jambes et le becq afin que l’esprevier en soit tousjours audessus et ait l’avantaige du piat sans estre blécié. Et se l’en ne peut finer de piat, mais seulement de forte pie, il convient que l’en luy couppe ou rompe le becq et les ongles et deux ou trois des maistres plumes de chascune ele; et l’esprevier ainsi duit volera aux pies en la saison, et toutesvoies sa nature l’enseigne plus que estrange doctrine.
_Item_, l’en dit que la personne, les chiens et le cheval qu’il a acointié et acoustumé à veoir ne lui doivent point estre changiés, c’est assavoir que se un esprevier avoit esté gouverné par un homme[1506] blanc chevauchant un cheval noir, et l’en le bailloit ès mains d’un moine noir chevauchant un cheval blanc, ou d’un escuier, chevalier ou bourgois, ou d’une femme, ou d’autre personne vestue d’autre habit, ou en autres mains que ès mains de cellui qu’il auroit apris, l’esprevier qui auroit mescongnoissance d’icelluy nouvel maistre, ne seroit si réclamé à luy comme à son maistre qu’il congnoissoit et qui l’avoit nourry. Et pour ce, cellui ne le devroit laissier tenir ne paistre à autre fors à luy.
Chière seur, avant que vous commenciez à voler à droit essient[1507], il vous convient et est neccessité d’avoir cerchié et enquis aux compaignons du païs où sont les volées des perdris; et sachiez que en païs estrange et ou repaire[1508], la souveraine queste que bon espreveteur puisse faire, si est d’enquérir aux bergiers et vachiers et autres gens d’aval les champs, s’ils ont veues aucunes perdrix et où est leur commun repaire, et puis aler celle part. Mais sur toute rien gardez-vous que chiens de bergiers ne autres chiens estranges que vous ne congnoissez et qui ne congnoissent vos oiseaulx, et espécialment mastins, ne vous suivent, car vostre esprevier ne voleroit pas si voulentiers ne si hardiement, et s’il avoit abatu ou lié un oisel, si seroit en aventure d’estre par eulx tué; et moult de fois en est ainsi advenu.
_Item_, chière seur, en cest endroit d’espreveterie, aux jours que vous ne vouldrez voler, vous convient acoustumer à paistre vostre esprevier dès le bien matin, afin que à celle heure quant vous volerez, il ait tousjours fain; si volera mieulx, car les bons espreveteurs se lièvent dès l’aube du jour, et dès lors vont voler, mais toutesvoies que leur esprevier ait gecté sa plume, et aussi qu’il ne pleuve ne face grant vent, car se vous volez par grant vent, le vent emportera vostre esprevier qu’il n’en pourra mais, et se moquera-l’en de vous.
_Item_, ne volez pas près de bois, ne de haie, ne de vigne, ou de fossés ou autre empeschement d’eaues.
_Item_, ne volez pas aux petits oiseaulx, car ils sont trop roides et scevent les tours des buissons où ils ont acoustumé à repairier, et pour ce l’esprevier fault; si se travaille fort pour ce que iceulx menus oiseaulx sont fors, et si n’emportent mie si grant honneur pour l’espreveteur ne pour l’esprevier comme perdris qui volent foiblement et sont plus tost prinses; et aussi quant les menus oiseaulx se boutent ès buissons, l’esprevier qui vole après se lasse et descourage; pour sa hardiesse et faire son devoir se ront souvent sa queue et ses eles telement que en la fin il en demeure tout diffamé, et n’en peut mais. Toutesvoies, se vostre esprevier y vole, et vous véez que pour ce faire vostre esprevier ait la teste d’aucunes de ses plumes quassées, si la moulliez tantost de vostre salive endroit la quasseure, et quant vous viendrez à l’ostel, d’eaue non mie chaude, mais moins que tiède, et elle se raffermera: sinon[1509] elle se rompra. Et s’il a son balay rompu, il n’en vauldra pas pis pour voler aux cailles, à perdris et à gros oiseaulx qui volent droit à terre[1510], mais il en est plus lait, et si ne suit mie si bien petis oiseaulx qui se plient, comme l’aloé qui gauchist[1511] comme à esquierre, et si ne peut monter après l’aloé.
_Item_, s’il advenoit que vostre esprevier ait l’une des parties de sa queue rompue, l’en doit rongner aux forces[1512] l’autre partie, afin qu’il vole justement. Et jàsoit-ce que l’esprevier qui a la queue rompue en soit plus lait, toutesvoies il n’en vault de riens pis pour voler au gros, mais pour voler aux menus, si fait.
L’aloé de gibier, c’est l’aloé de cest an qui a courte queue, sans blancheur, toute rousse de rousseur cendrée, et ne chante point au sourdre[1513], et vole droit et se rassiet près. Et la vieille aloé à longue queue, dont aucunes des pennes sont fines blanches[1514] et au sourdre pipe et dit: _Andrieu_, et vole par ondées et plie son vol par esquierres, puis à destre, puis à senestre, et se assiet loing, celle n’est pas de gibier, ne n’y doit-l’en point voler ès mois d’Aoust et de Septembre: mais en Septembre, quant elle mue, la queue luy chiet, et est de gibier pour ce qu’elle est foible.
_Item_, il est dit dessus et il est vray que tout bon espreveteur doit garder qu’il ne vole à menus oyseaulx roides, comme à l’aloé vieille, moissons[1515] vielz et autres qui sont près des buissons, pour ce que incontinent qu’ils voient l’esprevier, ils s’y boutent, et fault l’esprevier à les lier, et ront sa queue et despièce ses eles ou buisson, et par ce se lasse et descourage de voler; mais le pis est que aucunes fois l’esprevier qui est ainsi lassé ne revient point à son maistre, mais s’envole et se repose sur un grant arbre. Et est certain que les espreviers ainsi lassés sont plus tardis et plus lens à revenir de dessus un grant arbre, maison ou autre hault lieu que dessus un bas, se grant fain ne les y muet; et à ce besoing convient avoir ou poucins ou autre oisel vif pour voleter devant eulx, en les réclamant sans monstrer le visaige.
Ces choses veues et faites, vous povez aler voler; et le premier jour que vous volerez, soiez garni de poucin ou autre oysel vif pour y faire voler vostre esprevier se vous ne trouvez autre oisel, et au premier oisel que vostre esprevier prendra aux champs, si tost qu’il l’aura abatu et le tendra entre ses piés, il convient descendre et aler à luy à long trait, et se garde-l’en de toute hastiveté, et que l’espreveteur s’agenoille bellement et loing, et bellement estende ses bras, et doulcement preigne et liève sa proie et l’oisel dessus, puis rompe la teste à l’oisel et du cervel paisse son esprevier[1516]. Et se l’esprevier vous lie des ongles, si vous descharnez ongle après l’autre tout bellement, sans tirer ne le courroucier.
_Item_, quant vostre esprevier est gorgé, vous le povez tenir sur la main nue et sans gant, car lors il ne vous estraindra point; mais avant qu’il soit peu, s’il a fain, si ne vous y fiez point, car lors il estraint fort et tant que sang en fait saillir. Et à ce jugent aucuns se l’esprevier est fort ou non, car quant ils sentent parmi le gant que l’esprevier estraint fort, ils jugent qu’il est fort: sinon, non. _Item_, tenez-le adonc en place si paisiblement qu’il n’ait cause de soy débatre sur sa gorgée, car il seroit en aventure de la gecter, ou se vous n’avez loisir de le tenir sur le poing en place convenable et paisible, si le perchiez en lieu paisible où il voie gens, chiens et chevaulx etc., et ne voie point pigons ne autre poulaille[1517].
Et la deuxième fois que vous volerez, laissez vostre esprevier[1518] deux vols ou trois le jour et non plus, et le paissiez comme dessus: et la troisième fois, deux ou trois vols et non plus; et puis aux autres jours vole tant comme il pourra, à tant d’oiseaulx comme vous trouverez.
_Item_, et se vous apparcevez qu’il porte au couvert, si l’embraellez[1519] et laissiez prendre[1520] deux ou trois fois, et ne le gectez plus sur arbre quant vous le vouldrez paistre, et il se chastiera d’illec en avant.
_Item_, commenciez à aler voler chascun jour au matin dès le bien matin et volez jusques à tierce[1521], et lors mettez vostre esprevier en un pré ou champ, et s’il ne porte au couvert, sur un pré[1522] ou arbre, et le réclamez d’illec et paissiez, et puis le perchiez et[1523] reposez et laissiez passer le chault, et après volez au serain[1524]. Car qui ou mois de Juillet et dès lors, voleroit, jusques à la my-Aoust, par trop chault, l’esprevier si s’efforceroit hault et loing, et à la première rivière ou eaue qu’il verroit d’en hault, s’en yroit baignier, puis se ressuieroit sur un arbre, et là se pouroindroit telement et si à grant loisir qu’il n’auroit plume sur lui qu’il ne remuast au becq l’une après l’autre, tout à loisir, et sans trop grant diligence ne pourroit estre trouvé; et s’il estoit retrouvé, si ne pourroit-il estre reprins sans trop grant attendue. Mais après la my-Aoust il ne s’efforcera[1525] mie si voulentiers; et toutesvoies, ainsi comme il est dit dessus, soiez tousjours garni de vif poucin rousset, semblant à perdris, afin que se vous ne trouvez autres foibles oiseaulx, que vous volez aux champs de ce poucin que vous aurez porté, et luy donnez de la cervelle et du surplus ses drois, et l’en paissiez; puis ostez la gorge et les boyaulx du poucin, si s’en gardera mieulx, et l’en pourrez paistre à l’une fois des eles, l’autre fois des cuisses, puis au derrenier du charquois[1526]. Et se vous n’avez trouvé poucin, si soiez pourveu de pigon, jàsoit-ce que ce soit chaude viande et trop aigre à l’esprevier qui vole, car la saveur luy en demeure longuement et le soustient sans fain plus que autre viande; et[1527] en reffuse le poing, et[1528] tient l’esprevier orguilleux.
_Item_, vous prenez bien garde que dès ce que vous commencerez à voler, dès lors vous ne courrouciez vostre esprevier, et que rien ne l’approuche soudainement, effondréement ne tempesteusement, soit personne, chien, cheval ou autre chose, et mesmement par derrière, car de ce qui luy survient par derrière est-il plus tourmenté et s’effroie plus.
_Item_, quant vous serez en queste, si aiez tousjours l’œil à vostre esprevier et à vos espaignols, et quant vous verrez qu’ils mouveront la queue à desvuidier[1529] une place, si férez tantost de l’esperon droit à eulx, afin que quant la perdris sourdra, vostre esprevier soit prouchain. Et se plusieurs perdris saillent, dont vostre esprevier suive, lie et abate l’une, entendez tousjours à vostre oisel, et criez à vos compaignons qu’ils remerquent les autres, et quant vostre esprevier aura eu son droit du cervel, si vous remettez en queste au remerc[1530], afin que vous aiez tous les autres oiseaulx l’un après l’autre.
_Item_, l’en doit quérir les perdris ès grans chaumes et yèbles et bruières, et environ les gerbes qui sont demourées aux champs, car là se paissent les perdris et les perdriaux du grain d’icelles gerbes, et sont voulentiers ès lieux couvers et non mie ès jachières[1531] ne autres lieux descouvers, tant pour doubte de chault comme pour doubte que le faulx-perdriel[1532] et les oiseaulx de proie ne les voient. Et quant le chault est levé, icelles perdris et aussi les cailles sont ès grans genestes, ès vignes et ès vesses, ès poisières[1533] et ès blés qui sont sur le pié et qui donnent grant ombre, pour estre freschement.
_Item_, en ce temps l’en ne pourroit pas faire queste ès vignes pour ce que l’en y feroit trop de dommage à ceulx à qui les vignes sont, et aussi les perdris y auroient trop d’avantage et l’esprevier trop d’encombrier pour les fueilles et eschallas, mais les bons espreveteurs qui[1534] les remerquent et[1534] puis se mettent en queste ou remercq par les champs ou buissons, et au voulon[1535] l’esprevier les prent.
Se l’esprevier porte au couvert, et son maistre le réclame et siffle, il ne luy doit pas monstrer son visage[1536].
_Item_, sachiez que depuis que l’esprevier aura commencié à voler, il ne doit vivre de nulle char de boucherie ne d’autres, fors que de sa proie, car de jour en jour, continuelment, sans cesser, il doit voler sans repos, car qui un jour le repose, il le recule pour trois jours.
_Item_, sachiez que le[1537] déduit de perdriaulx dure jusques à la mi-Aoust, et adonc commence le déduit des cailles pour ce que alors deviennent fortes, et voulentiers se tiennent près des bois et des haies. En Aoust l’en treuve bien des perdris qui en cest an furent couvées au plus tart, et se adouèrent[1538] plus tart que les autres et n’estoient pas assez aagées quant la saison de chauchier[1539] fut, et ne sont pas toutes réparées[1540] ou mois d’Aoust et ont encores leurs plumes à saing[1541], et ou tuyau a un neu, et ne sont pas si fortes comme les pères et les mères qui ont esté muées[1542], et pour ce sont plus légières à prendre à l’esprevier que ne sont les pères et les mères, se ce n’est toutesvoies quant freschement et tantost après que iceulx pères et mères ont couvé et qu’ils nourissent et tiennent encores soubs eulx leurs perdriaulx, car lors sont-ils dévestus de leurs plumes et sont maigres et foibles et pevent bien estre arrestés par l’esprevier; mais quant ils sont revestus de leurs plumes et renforcées, il n’y fait nul voler fors au voulon, comme dit est, ou[1543] après leur premier vol par remercq, car au second vol sont-elles plus lassées qu’ils ne furent au premier. Et est grant péril de mettre son esprevier en essay de les prendre en plains champs du premier vol, car se l’esprevier se lasse à tirer après, ou se il lie la perdris et elle est si forte qu’elle l’emporte, ou qu’il soit autrement foulé soit par cest oisel ou par autre, jà puis n’y volera voulentiers.
En la saison d’Aoust, l’en peult voler aux faisandeaulx[1544] aux oustardes, aux laperiaulx, aux levrats, aux raales des champs[1545] qui sont roux, et aux cailles, ou au moins en la my-Aoust; et en Septembre doit-l’en voler tout au long du jour sans retourner à l’ostel puis qu’il ne face ne trop grant chault ne trop grant pluie ne trop grant vent; et doit-l’en savoir que ou mois de Septembre il ne se essore[1546] mie si voulentiers comme en Aoust.
_Item_, pour ce que les nuis sont en Septembre plus longues, il convient donner au soir, en la fin de Septembre, plus grosse gorgée, et petite au matin; mais tousjours[1547] aiez lors en mémoire que c’est mauvaise paisson que de caille et de pigon, car c’est char de dure digestion et demeure longuement en l’estomac. L’esprevier s’en enorguillist et reffuse le poing comme dit est dessus.
_Item_, en la fin dudit mois de Septembre et après, quant le voler des cailles et perdris est failli, et mesmes en l’iver, l’en peut voler comme dit est aux pies, aux choés, aux cercelles qui sont en rivière ou autres qui sont tavelées et ont longues jambes et sont aux champs et courent à pié parmi le gravier d’eaue[1548], aux merles, aux mauvis, aux gois[1549], aux videcocqs et aux merles. Et à ce peut-l’en aler à pié et avoir l’arc et le boujon[1550], que[1551] quant le merle se boute en un buisson et ne se ose partir pour l’esprevier qui est dessus et l’espie, la dame ou damoiselle qui scet traire, le peut tuer[1552] du bougon[1553]. (Et ainsi de temps en temps peut-on avoir déduit de son esprevier, quant l’en le veult garder pour muer.) Et quant l’en ne treuve plus à le paistre de son voler, l’en luy donne congié. Et sachiez que dès la première nuit qu’il aura geu dehors, il est devenu sauvage se il se paist de luy mesmes, et pour ce le convient l’endemain recouvrer, à l’aube[1554].
Et, belle seur, s’il est ainsi que vous le voulez muer[1555], pour ce que autant couste à muer un mauvais esprevier comme un bon, aiez premièrement regart se vostre esprevier a esté bel et bon et paisible, car icelluy doit-l’en muer; et s’il a esté autre, ne prenez plus de paine, car encores seroit-il pire après la mue. Toutesvoies, se muer le voulez, il le convient paistre de chaude viande, comme de gélines, soris, rats, et d’autres oiseaulx gaignés aux fillés et à l’arbaleste, jàsoit-ce que c’est le meilleur que l’esprevier vole tant comme l’en trouvera à voler, et par espécial tout le karesme, car à fort et souvent gecte-il plus naturelment ses plumes pour muer: et tousjours le convient-il, comme dit est devant, curer et donner plume.[1556] Quant à l’esprevier que l’en veult muer, aucuns donnent des estouppes hachées, et aussi dient aucuns que c’est bonne plume que des pastes de lièvre et de connins batues d’un bon martel sur une enclume et ostés les os. Et tousjours le convient baignier et tenir sur la perche, et tousjours paistre de bonne viande chaude et vive, qui peut, très diligemment, et garder mieulx que devant, et le paistre à tout le moins trois fois le jour jusques à la my-May; et lors luy convient arracher toutes ses plumes de la queue. Aucuns dient que le meilleur est au croissant de May, ou autrement la queue ne revient point (c’est au commencement du mois de Juing); et la convient arrachier ainsi qu’il s’ensuit: c’est assavoir que aucun tiengne l’esprevier entre ses mains, et l’autre luy compressera la char du bout de la queue, à laquelle char les tuyaulx des plumes de la queue se tiennent: et quant la char est ainsi tenue pour le sauver[1557], l’en doit arracher les plumes l’une après l’autre, tout en un jour. Et dit-l’en que d’autant que l’esprevier a la queue arrachée devant la Saint-Jehan, d’autant est-il prest plus tost devant la my-Aoust (et jàsoit-ce que aucuns dient qu’il convient avant baignier le[1558].... de l’esprevier en karesme, dont je ne tien compte); et ladicte queue arrachée, le convient mettre en une mue qui soit de quatre piés de long et quatre piés de large, de trois piés de hault, et soit couverte de bonne toile pour le vent, et y ait fenestre pour avoir air. Et en icelle mue ait une perche, laquelle perche sera de demi-pié de hault, et sera l’une des moitiés feutrée, et en l’autre moitié, du long, aura une chanlatte[1559] coulant en laquelle l’en luy donra sa viande sans touchier à luy. Et le convient lors très diligemment garder de trop chault et de trop froit, et mettre et tenir de jour au soleil et garder; et le gardez de courroux, d’effroy et d’aucun autre encombrier, et le paistre de très bonnes viandes et chaudes et hachées, tant qu’il soit remis sus; et aucunes fois luy convient donner et mettre en sa mue un oisel, et de ce il mesmes se paist, et ce en lui donne plume[1560]; et à luy sont bons rats et souris, cuer de mouton chault, nomblet de porc chault. Et sera bien de sept sepmaines à deux mois avant qu’il soit prest.
La chose qui plus tost avance un esprevier, c’est ce que en la saison qu’il doit muer, l’en le paisse de deux jours en deux jours des glandes du col de mouton. Et toutesvoies dit-l’en que quant les plumes de la queue et des esles sont revenues, il souffist, car de son dos ne du surplus ne peut chaloir. Et lors il seroit plus grant dommage, qui le perdroit, quant l’en a eu tant de peine: et pour ce est-il le plus bel et le meilleur et le plus seur d’essaier sagement et cautement s’il se tendra paisible sur le poing, et le paistre dessus; sinon y remédier sagement, et le veillier[1561] et mettre au bas[1562]. _Item_, est le plus seur de le réclamer à la commande, car toute chose désire sa franchise et retourne de légier à sa nature, et pour ce s’en convient contregarder. Et aussi comme ils donnent plus de paine, aussi valent-ils mieulx que les autres, car iceulx sont enoiselés et congnoissent leurs oiseaulx, les chiens, chevaulx, et sont plus fors.
Puis que je vous ay parlé de la nature des espreviers que l’en dit nyais pour ce qu’ils furent pris ou ny, à présent je vueil parler de ceulx que l’en dit _branchiers_, _ramages_ ou _rameges_, qui est tout un: et en après, je parleray des _muiers_[1563] d’une ou de pluseurs mues.
L’esprevier est dit branchier ou ramage[1564] pour ce que, quant il soit pris, il vole sur les rainceaux ou sur les branches. Et est certain qu’il convient que l’esprevier ramage soit enoisellé[1565] que l’en doie espérer qu’il descende à la muete des pans; toutesvoies, avant qu’il soit enoiselé, peut-l’en appareillier une belle place devant l’aire de l’esprevier, et quant il sera enoiselé tendre ses pans, et mettre en muette poucin ou pigon ou autre oisel à quoy il doie descendre. Et encores est il bon que près des guilles[1566] ait espreviers ou mouchets qui crient et volent, et par ce l’esprevier branchier descent plus tost à la muete. Et tantost qu’il est ou filé, il convient[1567] qu’il soit pris bien doulcement, et que l’un le tiengne par les esles du corps, et l’autre le prent par le becq et le cillera[1568]. Et incontinent lui convient mettre ses gets et sonnettes[1569], et le mettre et tenir sur le poing et remuer et garder qu’il ne dorme point, et luy offrir le vespre prouchain la char lavée en eaue tiède. Et se il se paist sur le poing, c’est le premier bon signe: et s’il ne se paist, il convient garder qu’il ne dorme et le veillier de nuit; et qui ne le peut toute nuit veiller, si le perche sur une perche branlant qui sera attachée à deux cordes par les deux boux, et tirera-l’en aucunes fois celle perche pour la faire branler, afin que l’esprevier ne dorme. Et quant il aura esté veillé une nuit ou deux et qu’il sera asseuré sur le poing et s’y paistra voulentiers, dès la deuxième fois qu’il sera peu le convient dessillier et le tenir entre gent, et garder qu’il ne dorme fors très petit. S’il est très bien asseuré, l’en le doit du tout asseurer[1570] et laisser à son aise, puis réclamer et gouverner comme dessus.
Et se l’esprevier qui ainsi est pris aux pans est mué de haye[1571], il convient qu’il soit mis au bas par veiller, et affamé[1572] par la manière que dessus, jàsoit ce qu’il soit plus fort à affaitier et n’est mie de si bon retour[1573] comme l’esprevier _sor_, c’est assavoir cellui d’un an[1574].
Toutesvoies, est-il bien aucuns espreviers qui dès l’année passée ont esté le plus tart couvés et ont esté si tardis que à paine ont-ils esté fors quant les premiers avoient jà fait leur saison, et ceulx sont _mués de haye_, et toutesvoies n’ont-ils point pont[1575] ne couvé en ceste année pour ce que leur jeunesse leur a tolu[1576], et sont pris aussi après leur mue. Et ceulx congnoist-l’en à ce que souvent advient que encores tiennent-ils du sor, c’est à dire de la plume de l’année précédent, et en ceulx peut-l’en avoir plus d’espérance que en ceulx qui sont plus vieils et ont plus volé ou sont de pluseurs mues, lesquels aucuns[1577] congnoissent bien et pour ce les refusent.
_Item_, il est assavoir que l’esprevier mué garde mieulx sa queue pour ce qu’il n’entre point au buisson après sa proie, mais vole par dessus: et l’esprevier nyais y entre.
_Item_, l’esprevier mué de haye a les yeulx rouges et les piés jaunes.
Aucunefois, d’aventure, sont prins les espreviers à la glus, et lors les convient desgluer l’une plume après l’autre, à la main, et que les[1578] dois soient moulliés en lait.