Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)

Part 37

Chapter 374,051 wordsPublic domain

_Item_, il est assavoir de la nature des jeunes chiens que tant plus les menrez aux champs souvent, de jour en jour et de heure en heure, et plus leur donrez de paine et de travail à querre ès champs depuis l’aube du jour jusques à la nuit, et l’endemain et chascun jour commencier, et plus les chastierez, puis qu’ils seront bien nourris et ensemble, plus vous craindront et aimeront et suivront voulentiers et seront bons. Mais soiez diligent que si tost que vous serez à l’ostel, que vous mesmes, ou vos gens devant vous, donnez très bien à mengier à vos chiens, puis à boire, en une paelle[1423], d’eaue bonne et nette: et puis soient couchiés sur belle lictière de feurre en quelque lieu chault, ou au feu s’ils sont moulliés ou crottés, et soient tousjours tenus à la subjection du fouet. Et se ainsi le faites, ils ne donront nul ennuy à la table ne au dressouer, ne ne coucheront sur les lis: et s’ainsi ne le faites, vous povez savoir que quant ils ont traveillié et ont fain, pour ce qu’il est nécessité qu’ils vivent, ils quierent soubs la table et happent sur le dressouer ou en la cuisine une pièce de char ou viande, et s’entremordent et font des ennuis pour pourchassier leur vie, et en ce faisant se traveillent et ne reposent point et si demeurent truans et diffamés, et c’est vostre faulte et non la leur. Et pour ce, se vous voulez estre tenu bon espreveteur, pensez premièrement à vostre esprevier et de vos chiens, et puis de vous.

(_Item_, aucuns dient que à chiens qui abaient[1424] l’en leur doit donner à mengier du poulmon de mouton ou de brebis, et ils n’abaieront plus. Ce qu’il en est, je ne sçay.)

_Item_, il convient estre pourveu et avoir un cheval basset et aisié pour monter et descendre souvent, qui soit paisible au chevauchier, sans fretillier ne tournoier, ne tirer la bride, ne regiber, ne faire autres empeschemens qui doient empescher à l’esprevier quant il sera réclamé[1425]: et qu’il se tiengne tout coy et tout arresté, attende son maistre quant il sera descendu, et aussy se tiengne bien coy et bien paisible au remonter.

Et pour ce que je vous ay devant dit qu’il est neccessité d’avoir des premiers espreviers, sachiez que les espreviers commencent à couver, c’est assavoir les premiers, à la Saint-George qui est le vint-troisième jour d’Avril, et couvent six sepmaines. Et pour ce, dès le temps dessus dit jusques au commencement de Juing, l’en doit espier les aires des espreviers, lesquels l’en peut trouver et aparcevoir tant par leurs aires comme par leurs charniers, car communément leur charnier est fait sur un arbre qui a regart à leur aire et est aussi comme au trait d’un arc de leur dit aire; et sur icelluy hault arbre les espreviers descharnent[1426] les coulons ramiers et autres oiseaulx qu’ils ont prins, et laissent cheoir les os à terre, et détrenchent à leur becq et despiècent la char qu’ils portent en leur aire à leurs faons qui lors ont le becq trop tendre: et par les ossellez peut-l’en apparcevoir le charnier, et par le charnier peut-l’en trouver l’aire.

Et est à noter que en la fin du mois de May ou au commencement du mois de Juing les premiers espreviers d’icelle saison escloent. Si convient lors entendre de soy pourveoir d’iceulx premiers espreviers, car les premiers espreviers sont plus tost avanciés et près de voler. Et pour ce que chascun désire avoir des premiers espreviers, et pour les avoir tous bons espreveteurs sont tousjours traitres et larrons l’un à l’autre, tellement que l’un frère les voulroit embler à l’autre, pour laquelle chose, qui veult avoir des premiers espreviers, il doit faire tant enquerre et encerchier qu’il sache aucun aire des premiers[1427], et les prendre ou ny avant que[1428] nul autre.

(Et est assavoir que les meilleurs et plus fors espreviers sont ceulx qui se paissent de coulons ramiers ou autres gros oiseaulx, et ceulx font leurs aires sur bas arbres pour ce qu’ils ne pevent porter hault si gros oiseaulx.)

Or convient-il donc savoir comment ils seront nourris se ils sont pris si jeunes que ils n’aient que deux jours. Et sachiez sur ce au commencement il[1429] est bon qu’ils soient nourris plusieurs espreviers ensemble, ou esprevier et mouchez[1430], on esprevier et poucins, afin qu’ils s’entrejoingnent et gardent la chaleur naturelle l’un à l’autre; et ceste chaleur naturelle est leur souveraine nourreture, car se ils seuffrent tant soit petit de pluie ne de froidure, ils sont en adventure de mourir, et pour ce est-il bon d’en mettre pluseurs ensemble pour ce qu’ils se joindront et garderont la chaleur naturelle l’un de l’autre. Et si est bon qu’ils soient en un petit clotet[1431], par manière de ny, fait de foin délié bien batu, de plume, de coton, d’estoupes ou de telles molles choses, et mis en une cage à poucins, en une cuve ou en un cuvier ou en un autre vaissel de bois qui soit long et large tellement qu’ils puissent esmeutir[1432] loing d’eulx; et se leur ny n’est bien molet, l’en peut mettre soubs eulx un drap linge[1433] bien délié pour garder leurs ongles. Et espécialment soient gardés et maintenus en bonne chaleur naturelle, comme aucunes fois du feu de charbon entour eulx, et soient sur deux tresteaulx hault en leur cage, ou aucune fois au soleil: aucune fois, s’il fait froit de nuit, soient couvers d’une robe, et d’une rais[1434] pour les chas, et qu’ils aient air largement. Et soit souvent regardé qu’ils n’aient ne trop froit ne trop chault; et mesmement[1435] de nuit les convient-il ainsi garder, et de jour les convient-il paistre tant de fois le jour comme ils auront enduit[1436], et commencier dès le bien matin à souleil levant ou avant, car les espreviers qui sont bien peus en leur jeunesse ne crient point quant ils sont sur le poing, et les autres si font; et les convient paistre de bonne char chaulde, nouvel tuée, d’oiselets escorchiés dont la chair, sans aucune gresse, soit bien menue haschée, jusques à ce qu’ils aient le becq fort pour tirer cuers de volaille, des cuers de mouton dont vous recouvrerez aux bouchiers, et qui mieulx ne peut, de pigons: jàsoit-ce que ce soit trop grosse char et trop orgueilleuse, qui[1437] peut recouvrer d’autre char; _item_, le filet[1438] de porc qui est dedens la cuisse est meilleur que cuer de mouton: mais à l’esprevier qui vole, l’en ne doit pas donner deux gorgées[1439] l’une après l’autre, pour ce qu’il est trop délié, trop laxatif et trop courant et coulant. Et de quoy que vous paissiez vostre esprevier, gardez que vous ne luy donniez deux gorgées l’une sur l’autre, c’est à dire que vous ne le paissiez mie la seconde fois jusques à ce qu’il ait enduit la première; et puis soit peu afin qu’il n’ait nulle fain, car autrement[1440], s’il n’est très bien nourry en sa jeunesse, il ne volera jà bien, ne ne sera fort en la saison d’espreveterie. Et aussi se vostre esprevier avoit aucune fain, les bons espreveteurs l’appercevroient à l’areste des plumes où il auroit raies de travers, et tant de roies qu’il y auroit et tant de fains jugeroit-l’en que l’esprevier auroit eues[1441]; si vous en mocqueroit-l’en de non avoir bien gouverné vostre esprevier.

Et _nota_ que à trois choses congnoist-l’en en jeunesse l’esprevier du mouschet: _item_, que le mouschet a la teste et le becq sur[1442] le rond, et l’esprevier sur le long: _item_, le mouchet a la jambette greslette et plus courte que l’esprevier: _item_, au cry le congnoissent aucuns.

_Item_, en leur très grant jeunesse, l’en les doit tenir très nettement et paistre souvent[1443], et très seichement de blancs drappellez souvent remués dessoubs leurs piés, et du foing, et changier souvent, et laver et sécher leurs drappellets. Et soient en un pennier, et soit ledit pennier couvert de beaulx drappeaulx; et soient tenus chaudement par feu ou par soleil, et de nuit soit mis l’esprevier[1444] entre deux draps au lit, couchié avec une personne pour garder chaleur naturelle, et l’endemain au feu ou au soleil. Et ainsi, jusques à ce qu’il soit temps de les mettre en la ferme[1445].

_Item_, se vous povez, faites que les costés du vaissel ou ferme où vostre esprevier sera, ne soit mie clos d’ais, mais de trailles[1446] ou de filé, afin que l’esmeut de l’esprevier saille dehors, car quant l’esmeut demeure dedans le vaissel, il put.

_Item_, tant comme l’esprevier plus s’efforcera[1447], il se souldra[1448] sur les jointes[1449]; et lors, quant il s’estera[1450], le peut-l’en mettre en la ferme qui sera faite de cinq piés de long et de trois piés de lé[1451] et de trois piés de hault. Et a[1452] besoing d’une cuve ou d’un cuvier souvent nectoié ou changié, couvert d’une rais, ouquel cuvier ou cuve il ait du foing au fons et un viel drappel linge dessus pour luy garder ses ongles sains comme dessus, et illec s’enforcera et sera plus fort sur ses piés. Et ainsi comme plus croistra, l’en ne le paistra pas si souvent, que quatre fois le jour; et après, quant il sera plus fort et qu’il volletera, l’en lui doit mettre en la ferme ou cuvier un petit bloc[1453] de trois dois de hault, couvert pour ses ongles comme dit est. Et quant il commencera à soy perchier sur icelluy bloc, l’en luy fera autre travers dedans la ferme deux perchettes de demi pié de hault[1454], sur lesquelles perchettes il, de sa propre nature, volera de l’une à l’autre et passera par-dessoubs, et sa nature luy enseignera à duire ses eles et son vol; et lors ne sera peu[1455] que trois fois le jour. Et est bon que lors et par avant sa ferme soit mise à terre une fois le jour, en une place où les chiens repairent entour luy, et qu’ils le voient et congnoissent, et luy eulx, et soit peu devant eulx, afin que quant il volera et aura prins et tendra sa proie aux champs et ils surviennent, qu’il ne s’esbaïsse mie pour eulx, ne que eulx ne le descongnoissent. Et dès lors en avant convendra soy prendre garde quant il aura deux mercqs[1456] frans, car lors le conviendra-il mettre ès gets[1457] et paistre sur le poing, et puis le perchier et tenir paisiblement sur son poing tant qu’il ait enduit et avalé sa gorgée. Et le doit-l’en à ce commencement tenir si court que au reget de son débat[1458] il ne mefface à son balay[1459].

Et depuis que vostre esprevier sera premier mis sur le poing, gardez que par vous ne par autre il n’ait aucun desplaisir; et sachiez, chière seur, que toutes choses qui vers luy survendroient[1460] soudainement, hastivement ou tempestivement[1461], soit personne, beste, pierre, estueil[1462], baston, ou autre chose, lui font desplaisir et le tourmentent fort. _Item_, chière seur, sachiez que se vostre esprevier vous lie et estraint fort, sachiez que c’est signe qu’il a fain, et sinon[1463], car quant il a fain il estraint, et quant il[1464] gorge, non. Et toutesvoies s’il vous lie ou estraint, ne vous courrouciez de riens ne lui aussi, mais le descharnez tout bellement, sans vous ne lui courroucier, quelque douleur qu’il vous face sentir, car se vous le courroucez une seule fois, jà puis ne vous aimera.

_Item_, il vous convient continuer à le tenir souvent sur le poing et entre gent tant et si longuement que vous pourrez. Et se tandis que vous disnerez, dormirez ou pour autre chose, laisserez vostre esprevier, si soit perchié à grant air, hors de la moiteur de la pluie et de l’ardeur du soleil, et qu’il ne voie nuls poucins, pigons ne aultre volaille, ne ne soit en péril de chas, et que rien soudain ne puisse venir sur luy.

Et sachiez, chière seur, que s’il est perchié tantost après ce qu’il sera peu, il se tendra bien paisible jusques à ce qu’il ait enduit, mais après ce, se il bat à la perche, c’est signe qu’il a fain ou qu’il veult estre sur le poing: et pour ce est bon qu’il ait tousjours gens devant luy, afin que s’il se batoit et se pendist[1465], qu’il fust tantost secourus et relevés. Sachiez aussi que quant il a esté longuement sur le poing et qu’il a tous ses sept mercqs (jàsoit-ce que j’aye bien veu tel qui en avoit huit), et aussi quant le troisième noir mercq[1466] du balay passe le bout dès eles, il est adonc tenu pour fourmé, et doit-l’en penser de le baignier, qui le fait avancier pour oindre[1467], desrouillier et mettre à point ses plumes, et mieulx voler: et de la manière du baignier sera dit cy-après.

_Item_, et au bout des longes doit avoir un petit bâtonnet, afin que se l’esprevier s’entreprenoit, que au bout du bâtonnet, sans mettre la main, l’en luy mette ses plumes à point: ou l’en doit remuer et tourner son poing, afin qu’il se débate autre fois, car au rebat[1468] les plumes reviennent à leur point. Et tousjours, tantost qu’il est peu, l’en le doit tenir si souef et en place si propre et si paisible qu’il n’ait cause de soy débatre sur sa gorge, car s’il se débatoit sur sa gorge qu’il auroit lors prinse, il seroit en adventure de la getter; et qui n’a loisir de le tenir en place paisible, l’en le doit perchier. Et sachiez en cest endroit que les bons espreveteurs dient un tel proverbe:

Au lier et au deslier, Te tien saisy de l’esprevier.

Si povez maintenant adviser sur le poing et sur la perche se vostre esprevier peut rien valoir. Premièrement, les aucuns espreviers se perchent tout droit et sont moult esveilliés et regardent fièrement et espoventeusement[1469] quant ils veillent, et quant ils dorment, si se tiennent-ils bien droit sur un pié et ont l’autre en leur plume, et ainsi dorment, et c’est signe de bon esprevier et sain. Les autres espreviers se couchent sur le ventre au travers de la perche, ainsi comme un chappon, et ainsi se reposent en dormant et en veillant: et n’est ne trop bon ne trop mauvais signe, car il leur vient de nature. Et les autres sont tousjours raemplis et endormis et ont un pié en leur plume, et c’est signe de fétardie[1470] ou de maladie.

_Item_, quant est à congnoistre l’esprevier par son plumage, il est assavoir que les uns[1471] espreviers sont de plumage blanc et délié.....[1472], à travers de péris.....[1472], tendres ou roux assis en leur poictrine ainsi comme par ordre et à droite ligne, et sont bien merlés ou goutés[1473] ou brueil[1474], c’est assavoir entre les cuisses et le balay, et ont bonnes[1475] les plumes qui sont à l’endroit des costés sur les cuisses. Et iceulx espreviers dit-l’en que ils sont bons pour dames, car ils sont tost réclamés et rendent tost leur proie et viennent voulentiers au sifflet et aiment leur maistre, et sont paisibles et peu hardis. Les autres sont de plus gros, plus dur et plus aspre plumage, et ont plus grosses mailles, et sont les tuyaux de leurs plumes plus durs d’autant comme les plumes d’une vielle géline ou d’un viel coq sont plus aspres et plus dures que d’un jeune chappon, ou comme un laboureur des champs a plus dure coanne que le fils d’un roy: et sont cueuretés de cueres[1476] entre-changablement[1477] assis çà et là, sans ligne et sans ordre, et ont une petite teste et uns gros yeulx estincelans comme un serpent, et sont moult esveilliés; et ceulx sont aspres, roides et hardis, et sont plus fors à réclamer, plus glouts et plus despis à paistre, et plus félons en toutes choses; et mettent leur proie entre leurs eles, et la défendent aux ongles et au becq. Et mesmes, quant on les paist, ils estrainguent et saillent au visage et mordent: et convient avoir un gant en la main destre, dont les dois du gant soient couppés, pour doubte des esgratineures: et portent voulentiers au couvert[1478]; mais se ils sont bien nourris et bien réclamés, un bon espreveteur s’en aide mieulx que des devant dis, car ils sont plus hardis, plus sages, et plus fors assez.

_Item_, les uns ont jambes et piés rouges, et dit-l’en que ceulx sont de aire de jeune mouchet: et les aultres qui ont jambes et piés jaunes, dit-l’en qu’ils sont de aire de vieilz mouchet. Les aucuns ont jambes rondes et les autres sur le plat, _scilicet_ sur le demi ront; de ceulx ne sçay-je quel signe c’est: mais en somme, l’esprevier qui est de grant corsage, qui a teste de serpent, c’est assavoir menue teste sèche, qui est bien chappé[1479], gros yeulx saillans et esveilliés, gros par les espaules, plumage dur et roide, mailletté de grosses mailles aspres et dures: qui ait bons serceaulx, bons cousteaulx, bonnes longues plumes, bons venneaulx[1480], bonnes....[1481], sans balay a sain, grant ouverture endroit le bouel, courtes jambes grossettes, ses ongles entiers, c’est assavoir du pessouer[1482] et du charnier et de la grant et petite sangle, et que le remenant de son corps et de ses piés soit tenu entier: qui soit bien esveillié et se perche bel: tel esprevier est d’eslite.

Toutesvoies quel qu’il soit, puis que vous le vouldrez nourrir pour vous, au commencement qui[1483] sera mis sur le poing, si luy bailliez beaulx gects, surlonges que l’en dit petites longes, touret[1484] et grans longes, et les acoustumez de petit à petit et de plus loing en plus loing à voler à vous, sur vostre poing, quérir sa proie pour soy paistre.

Or est temps, chière seur, que je vous parle de congnoistre l’ésmeut de l’esprevier. Si sachiez, chière seur, que quant l’esprevier si a esmeuti, par l’esmeut l’en peut jugier s’il est sain ou non: car s’il esmeut loing, et l’esmeut est fin, blanc, liant et bien moulu, il est bon. Et s’il est pers[1485], vert, ou roulx comme lessive, ou cler comme eaue, ou qu’il ait un neu noir en l’es-meut, à ce voit-l’en que l’esprevier n’est pas sain, et lors le fault curer, et donner plume par la manière que dit sera cy-après quant l’en parlera du réclamer et affaitier pour voler, car jusques à ce que l’en le réclame sans commande[1486], n’est-il jà trop grant besoing de lui donner plume ne trop souvent curer, fors par une fois la sepmaine.

Mais en cest endroit d’espreveterie, le convient plus que devant tenir sur le poing et le porter aux plais[1487] et entre les gens aux églises[1488] et ès autres assamblées, et emmy les rues, et le tenir jour et nuit le plus continuelment que l’en pourra, et aucune fois le perchier emmi les rues pour veoir gens, chevaulx, charettes, chiens, et toutes choses congnoistre; et soit en l’ombre, et qu’il n’y ait nuls pigons, poucins ne autre volaille qu’il voie comme dit est. Et aucunes fois à l’ostel soit perchié sur les chiens, et que les chiens le voient, et il eulx. Ce fait, le convient réclamer en un secret lieu, petit à petit et de plus loing en plus loing, tant qu’il reviengne du long de ses longes; puis le convient réclamer à la commande ou recréance: et puis en pluseurs lieux et en espécial aux champs et ès prés à recréance: et puis sans recréance, à pié à pluseurs fois, présens les chiens; et puis à cheval le convient-il réclamer, et de dessus les arbres, tant qu’il congnoisse le cheval. Et adonc est neccessité que vous prenez bien garde, comme dit est dessus, à son esmeut qu’il soit net: et comme dit est dessus, le noir donne enseignement qu’il est ort par dedans. Et s’ainsi est qu’il y ait trop de noir, si lui donnez au vespre char de poucin ou cuer de mouton trempés et bien lavés en eaue un petit chaudette et espraint; et se vous n’avez eaue tiède, fors froide, si y trempez vostre char, puis l’espraingnez fort et eschauffez par force d’espraindre entre deux esseules[1489], puis en paissiez vostre esprevier comme dessus, car char lavée l’amaigrist. Et à ce donner ne doit-on point son oisel appeller ne réclamer, mais prendre sur la perche sans siffler ou réclamer, et paistre sans dire mot, car la char ne luy est mie bien savoureuse, et pour ce, qui à ce donner le réclameroit, quant l’en le réclameroit après et depuis, il cuideroit que ce fust autele viande comme devant: si seroit plus lent et tardif à y venir.

_Item_, avec ce que dit est, quant il sera gorgié souffisamment, l’en luy doit donner, en lieu de plume, aussi gros de coton comme une fève enveloppé en char, à deux fois: ou faire tirer les plumes de l’aleron d’une perdris, et s’il en avale, c’est bonne plume[1490]; et aussi coton moullié en eaue: et dit-l’en que petite plume est la meilleur; et ne luy doit-l’en donner viande par-dessus sa plume, car ce que l’en donroit par dessus ne pourroit passer les mailles de l’estomac[1491] pour la plume qui seroit au devant. Et sachiez que quant l’esprevier vole et se paist de son vol, il ne luy convient point donner d’autre plume, car il en prent assez des oiseaulx dont il se paist; et la plume de l’aleron de l’ele est bonne plume. Et doit-l’en[1492] le soir que l’en luy a donné plume, nettoier la place dessoubs l’esprevier pour trouver l’endemain sa plume. Et l’endemain, quant vous serez levée, regardez à son esmeut s’il est plus net que devant; et se l’esprevier a esmeuti loing, c’est signe qu’il est fort: s’il a esmeuti près, c’est au contraire; se son esmeut est fin blanc, pâteux et bien molu, c’est signe qu’il est sain: se l’esmeut est vert, ou qu’il y ait trop de noir, c’est signe qu’il n’est pas sain. Et aussi gardez s’il a gecté sa plume orde ou necte. Et se vous avez apparceu par deux ou par trois fois que l’esprevier soit lent de gecter sa plume, si lui donnez avec le coton un ou deux grains de fourment, car ce l’avancera de la gecter; et quant icelle sera par luy gectée au matin, si le paissiez de bonne viande et chaude, et au soir luy redonnez plume comme devant: et ainsi de soir en soir jusques à ce qu’il soit net.

Et soiez adverti que depuis ce, comme dit est dessus, que vostre esprevier commencera à voler, _item_ ainsi le convient deux fois la sepmaine nettoyer, et aussi baignier deux fois la sepmaine, à certain jour, entre tierce et midi, en un jardin ou préel[1493], au soleil, et en si large bacin que ses eles ne se batent aux bors, et le tenir à la commande ou recréance, afin que sans congié il ne s’en voit[1494] essorer[1495]; et au commencement doit-l’en rebondir et ressatir[1496] l’eaue sur la teste et le col, à une vergette[1497], pour le moullier: et puis qu’il sera baignié, le convient-il essuyer au soleil de midi. Toutesvoies, aucuns lui donnent plume chascun soir, et baignent chascun jour quant il a enduit, et en soy baignant ou quant il est baignié le réclament: et pendant le temps que vous baignerez vostre esprevier, se le soleil se convertissoit en pluie, ou se en cheminant il plouvoit sur vostre oisel, il le convient essuyer à très bon feu sur un trestel[1498] ou au soleil. Mais gardez-vous bien que jamais vous ne le mettez sur perche moulliée, car si tost qu’il a le pié moullié, il devient enrumé et malade: si gardez tousjours qu’il ait le pié sec et chault. Et après ce qu’il sera ainsi séchié, il voulera de très bonne ele.

En cest endroit d’espreveterie, devez-vous congnoistre savoir-mon[1499] s’il est trop maigre ou trop gras: car s’il est trop maigre, il est foible, et s’il est trop gras, il est lent et pesant; et sachiez que quant il se tient acrempeli[1500] ou bossu, et a les yeulx plus vers et jaunes entour, et démonstre chière pesant, et ne se tient droit, esveillé, sur le poing et à la perche, il est malade: et c’est parcequ’il est maigre; et le convient paistre un jour ou deux d’un nomblet de porc pour revenir. Et s’il se tient droit et esveillié, et les yeulx luy saillent, il est sain; mais qu’il ne soit trop gras. Et se vous apparcevez qu’il le soit trop, pour mettre à raison il le convient paistre de char lavée ou de beuf.