Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 25
J’oy une fois raconter d’une jeune preudefemme qui estoit assise en une presse de ses autres amis et amies, et par adventure, elle dist par esbatement aux autres: Vous me pressez si fort que....[561] Et jasoit-ce qu’elle l’eust dit par jeu et entre ses amis, cuidant faire la galoise[562], toutesvoies les autres saiges preudefemmes ses parentes l’en blasmèrent à part. _Item_, telles femmes gouliardoises dient aucunes fois de femme qu’elle est p..... ou qu’elle est ribaude, et par ce disant il semble qu’elles sachent qu’est p..... ou ribaude, et preudefemmes ne scevent que ce est de ce; et pour ce deffendez leur tel langaige, car elles ne scevent que c’est. Deffendez leur vengence, et endoctrinez en toute patience à l’exemple de Melibée dont il est cy-dessus parlé, et vous mesmes, belle seur, soiez telle en toutes choses que par vos fais elles puissent en vous prendre exemple de tout bien.
Or nous convient parler d’embesongner vos gens et serviteurs aux heures propres à besongner, et aux heures convenables leur donner repos.--Sur quoy, chière seur, sachiez que selon les besongnes que vous avez à faire et que vos gens sont propres plus à une besongne que à l’autre, vous et dame Agnès la béguine qui avec vous est pour vous aprendre contenance sage et meure et vous servir et endoctriner, et à laquelle principalment je donne la charge de ceste besongne, la devez diviser et crier, et commander l’une besongne à l’un, et l’autre besongne à l’autre. Et se vous leur commandez maintenant à faire aucune chose, et iceulx vos serviteurs respondent: _il est assez à temps, il sera jà bien fait_, ou _il sera fait demain bien matin_, tenez le pour oublié: c’est à recommencier, c’est tout néant. Et aussi de ce que vous commanderez généralment à tous, sachiez que l’un s’atend à l’autre: c’est comme devant.
Si soiez advertie, et dictes à dame Agnès la béguine qu’elle voie commencier devant elle ce que vous aurez à cuer estre tost fait; et premièrement qu’elle commande aux chamberières que bien matin les entrées de vostre hostel, c’est assavoir la salle et les autres lieux par où les gens entrent et s’arrestent en l’ostel pour parler, soient au bien matin balléyés et tenus nettement, et les marchepiés[563], banquiers et fourmiers qui illecques sont sur les fourmes, despoudrés et escoués; et subséquemment les autres chambres pareillement nettoiées et ordonnées pour ce jour, et de jour en jour, ainsi comme il appartient à nostre estat.
_Item_, que par la dicte dame Agnès vous faciez principalment et songneusement et diligemment penser de vos bestes de chambre comme petis chiennés, oiselets de chambre[564]: et aussi la béguine et vous pensez des autres oiseaulx domeschés, car ils ne pevent parler, et pour ce vous devez parler et penser pour eulx, se vous en avez.
Et aussi dy-je à dame Agnès la béguine que des autres bestes, quant vous serez au village, elle commande à ceulx à qui il appartient à en penser: comme à Robin le bergier, qu’il pense de ses moutons, brebis et aigneaulx; à Josson le bouvier, des beufs et des toreaulx; à Arnoul le vachier et Jehanneton la laictière, qu’ils pensent des vaches, genices et veaulx, truies, cochons et pourceaulx; à Eudeline femme du mettoier qu’elle pense des oés, oisons, coqs, gelines, poucins, coulons, pigons; au charretier ou mettoier, qu’il pense de nos chevaulx, jumens et les semblables. Et doit la dicte béguine et aussi vous devez faire semblant devant vos gens qu’il vous en souviengne, que vous y congnoissiez et que vous l’avez à cuer, car par ce en seront-ils plus diligens. Et faictes faire, s’il vous en souvient, par vos gens penser du vivre d’icelles bestes et oiseaulx, et y doit la dite dame Agnès embesongner ceulx et celles qui y sont propres. Et sur ce est à noter que à vous appartient bien à faire savoir par la dicte dame Agnès la béguine le conte de vos moutons, brebis et aigneaulx, et les faire reviseter, et enquérir de leur accroissement et descroissement, ne comment ne par qui elles sont gouvernées, et elle le doit rapporter à vous, et entre vous deux le devez faire enregistrer.
Et se vous este en païs ou il y ait repaire de loups, je vous enseigneray maistre Jehan vostre maistre d’ostel ou vos bergiers et gens de les tuer sans cop férir par la recepte qui s’ensuit.--_Recepte de pouldre pour tuer loups et renars._--R.[565] la racine de l’ectoire de canarade (c’est l’ectoire qui fait fleur de couleur blanche[566]), et faictes séchier icelle racine meurement et sans soleil, et gectez hors la terre: et adonc face-en pouldre en un mortier, et avec celle poudre mettez la quinte partie de voirre bien moulu et la quarte partie de la feuille de lis, et tout soit meslé et pilé ensemble, et tellement qu’il se puisse passer ou cribler. _Item_, ait miel et sain[567] frès autant de l’un comme de l’autre et mesle parmy de la poudre dessusdite, et face paste qui soit dure et fort, et gros morceaulx rons du gros d’un œuf de poule, et cuevre iceulx morceaulx de sain frès et les mette sur les pierres ou tuillettes ès lieux qu’il saura que loups et renars repaireront. Et se il veult faire amorse[568] de une vielle beste morte, faire le peut deux ou trois jours devant. _Item_, sans faire morceaulx, peut-il la poudre jetter sur la charongne.
Ainsi vous et la béguine embesongnez les unes de vos gens aux choses et besongnes qui leur sont propres, et aussi dictes à maistre Jehan le despensier qu’il envoie ou face envoier les autres reviseter vos greniers, remuer et essorer[569] vos grains et autres garnisons[570]; et se vos mesgnies vous rapportent que les ras dommagent vos blés, lars, fromages et autres garnisons, dictes à maistre Jehan qu’il les puet destruire en six manières: 1º Par avoir garnison de bons chats. 2º Par ratières et soricières. 3º Par engins d’aiselles[571] appuiées sur buchettes que les bons serviteurs font. 4º Par faire tourtellés de paste et fromage frit ensemble et poudre de riagal[572], et mettre en leur repaire où ils n’aient que boire. 5º Se vous ne les povez garder qu’ils ne treuvent à boire, il convient faire de l’espurge[573] par morcellés, et lors s’ils les avallent, plus tost buveront et plus tost enfleront et mourront. 6º Prenez une once de riagal: deux onces fin arcenic: un quarteron gresse de porc: une livre fleur de farine de fourment et quatre œufs, et de ce faites pain et cuisiez au four et tailliez par lesches et les clouez à un clou.
Or revien encores à ma matière de faire embesongner vos gens, vous et la béguine, en temps convenable, par vos femmes essorer, esventer et reviseter vos draps, couvertures, robes et fourreures, pennes et autres telles choses.--Sur quoy sachiez et dictes à vos femmes que pour conserver et garder vos pennes et draps, il les convient essorer souvent pour eschever les dommages que les vers y pevent faire; et pour ce que telle vermine se congrée par le ramolissement du temps d’automne et de yver et naissent sur l’esté, en iceulx temps convient les pennes et les draps mettre à bon soleil et beau temps et sec; et se il survient une nuée noire et moicte qui s’assiée sur vos robes et en tel estat vous les ploiez, cest air envelopé et ployé dedans vos robes couvera et engendrera pire vermine que devant. Et pour ce, choisissiez bel air qui soit continué et bien sec, et tantost que vous verrez autre gros air survenir, avant qu’il soit venu vers vous, faictes mettre vos robes à couvert et escourre pour oster la grosse pouldre[574], puis nettoier à unes verges sèches[575]. Et la béguine scet bien et le vous le dira que s’il y a aucune tache d’uille ou autre gresse, le remède est tel: Ayez pis..t et le chauffez comme tiède, et mettez la tache tremper dedans par deux jours, et puis espraignez le drap où est la tache sans le tordre, et se la tache ne s’en est alée, si le face dame Agnès la béguine, mettre en un autre pis..t et battre un fiel de beuf avec, et face-l’en comme devant. Ou vous faictes ainsi: faites prendre de la terre de robes[576] et tremper en lessive, puis mettre sur la tache et laissiez sécher, et puis frotez; et se la terre ne s’en va légièrement, si faictes mouillier en lessive, et laissiez encores séchier et frotez tant qu’elle s’en soit alée; ou se vous n’avez terre de robes, faictes mettre cendres tremper en lessive, et icelles cendres bien trempées mettez sur la tache; ou vous faictes prendre de bien nettes plumes de poucins et moulliez en eaue bien chaude pour là laissier la gresse qu’elles auront prise, et remoulliez en eaue necte bien chaude: bien refrottez aussi et tout s’en yra.
S’il y a sur robe de pers[577] aucune tache ou destaincture de couleur, faictes prendre une espurge et la moulliez en necte et clère lessive, puis espraigniez et traynnez sur la robe en frotant la tache, et la couleur y revendra. Et se sur quelsconques autres couleurs de drap y a tache de destainture de couleur, faictes prendre de la lessive bien nette et qui point n’ait coullé sur drappeaulx, et mettre avec la cendre sur la tache, et laissiez sécher, puis faictes frotter, et la première couleur revendra.
Pour oster tache de robe de soie, satin, camelot, drap de Damas ou autre, trempez et lavez la tache en vertjus et la tache s’en yra, et mesmes se la robe est destainte, si revendra-elle en sa couleur (_ce que je ne croy pas_)[578].
VERTJUS. Nota que ou temps que le vertjus nouvel se fait, l’en en doit prendre, sans sel, une fiole et la garder, car ce vault pour oster tache de robe et la remettre en sa couleur, et est tousjours bon, et nouvel et vieil.
_Item_, et se aucunes de vos pennes ou fourreures ont esté moulliées et se soient endurcies, faictes deffourrer le garnement[579], et arrouser de vin la penne qui est dure, et soit arrousée à la bouche ainsi comme un cousturier arrouse d’eaue le pan d’une robe qui veult retraire, et sur icelluy arrousement faictes gecter de la fleur[580] et laissiez sécher un jour; puis frottez très bien icelle penne[581]... en son premier estat.
Or revien au propos que devant, et dy que vostre maistre d’ostel doit savoir qu’il doit chascune sepmaine faire reviseter et boire de vos vins, vertjus et vinaigres; veoir les grains, huilles, noix, pois, fèves et autres garnisons. Et quant aux vins, sachiez que s’ils deviennent malades, il les convient garir de maladies par la manière qui s’ensuit:
Premièrement se le vin est pourri, il doit mettre la queue[582], en yver, emmi une court sur deux tréteaulx afin que la gelée y frappe, et il garira.
_Item_, se le vin est trop vert, il doit prendre plain pennier de morillons[583] bien meurs, et gecte dedens la queue, par le bondonnail, tous entiers, et il amendra.
_Item_, se le vin sent l’esventé[584], il doit prendre une once de seurmontain[585] en pouldre et autant en graine de paradis[586] en pouldre et mettre chascune desdictes pouldres en un sachet et le pertuisier d’une greffe[587], et puis pendez tous les deux sachets dedens la queue à cordelettes et estoupez bien le bondonnail.
_Item_, se le vin est gras, preigne douze œufs et mette boullir en eaue tant qu’ils soient durs, et puis gecte hors le jaune et laisse le blanc et les coquilles ensemble, et puis frire en paelle de fer et mettre tout chault dedens un sachet et pertuisé d’une greffe comme dessus, et pendre dedans la queue à une cordelette. _Item_, preigne un grant pot neuf et le mette dessus un trepié vuit[588], et quant il sera bien cuit, despièce le par pièces et le gecte dedans la queue, et il garira de la gresse.
_Item_, pour desroussir le vin blanc, preigne plain pennier de feuilles de houx et gecte dedens la queue par le bondonnail.
_Item_, se le vin est aigri, preigne une cruche d’eaue et gecte dedans pour départir le vin de devers la lie, et puis preigne plain plat de fourment et mettez tremper en eaue, et puis gectez l’eaue, et mettez boullir en autre eaue, et faciez bien boullir en autre eaue tant qu’il se vueille crever, et puis l’ostez; et s’il en y a des grains tous crevés, si les gecte, et après gecte le froment tout chault dedens la queue. Et se pour ce le vin ne veult esclarcir, preigne plain pennier de sablon bien lavé en Saine et puis gecte dedens la queue par le bondonnail et il esclarcira.
_Item_, pour faire ès vendenges un vin fort, n’emple pas la queue que il s’en faille deux sextiers[589] de vin, et frotte tout entour le bondonnail, et lors il ne pourra gecter et en sera plus fort.
_Item_, pour traire une queue de vin sans luy donner vent, face un petit pertuis d’un foret emprès le bondonnail, et puis ait un petit plastreau[590] d’estouppes du large d’un blanc et puis mette dessus, et preigne deux petites bûchettes et mette en croix dessus le dit plastreau, et mette un autre plastreau sur les dictes bûchettes. Et pour esclarcir vin troublé, se c’est une queue, vuide-l’en deux quartes[591], puis le remue-l’en à un baston ou autrement, tellement que lie et tout soit bien meslé, puis preigne-l’en un quarteron d’œufs, et soient batus moult longuement les moyeulx et les blans tant que tout soit fin cler comme eaue, et tantost gectez après un quarteron d’alun batu et incontinent une quarte d’eaue clère et l’estoupez, ou autrement il se vuideroit par le bondonnail.
Et après ce et avec ce que dit est, belle seur, faictes commander par maistre Jehan le despensier à Richart de la cuisine escurer, laver, nettoier et tout ce que appartient à cuisine, et véez comme dame Agnès la béguine quant aux femmes, et maistre Jehan le despensier quant aux hommes, mettront vos gens en œuvre de toutes pars: l’un à-mont, l’autre à-val, l’un aux champs, l’autre en la ville, l’un en chambre, l’autre en solier[592] ou en cuisine et envoieront l’un ça, l’autre là, un chascun selon son endroit et science, et tant que iceulx serviteurs gaignent leur salaire chascun et chascune en ce qu’il saura et devra faire; et s’ils le font, ils feront bien, car sachez que paresse et oisiveté engendrent tous maulx.
Toutesvoies, belle seur, aux heures pertinentes faictes les seoir à la table, et les faites repaistre d’une espèce de viande largement et seulement, et non pas de plusieurs, ne délitables ou délicatives, et leur ordonnez un seul buvrage nourrissant et non entestant, soit vin ou autre et non de plusieurs; et les admonestez de mengier fort et boire bien et largement, car c’est raison qu’ils mengeussent d’une tire, sans seoir à oultrage[593], et à une alaine, sans reposer sur leur viande ou arrester ou acouster[594] sur la table. Et si tost qu’ils commenceront à compter des comptes ou des raisons, ou à eulx reposer sur leurs coustes[595], commandez la béguine qu’on les face lever et oster leur table, car les communes gens dient: _Quant varlet presche à table et cheval paist en gué, il est tems qu’on l’en oste, que assez y a esté_. Deffendez leur yvresse, et que personne yvrongne ne vous serve ne approuche, car c’est péril, et après leur reffection prise à midy, quant temps sera, les laissiez par vos gens remettre à besongner. Et après leur second labour et aux jours de feste aient autre repas, et après ce, c’est assavoir au vespre, soient repus habondamment comme devant et largement, et se la saison le requiert soient chauffés et aaisiés.
Et après ce, soit par maistre Jehan le despencier ou la béguine vostre hostel clos et fermé, et ait l’un d’eux les clefs par devers luy, afin que nuls sans congié n’y entre ne ysse. Et chascun soir et avant vostre coucher, faictes par dame Agnès la béguine ou maistre Jehan le despensier faire reviseter à la clarté de la chandelle les fons de vos vins, vertjus, ou vinaigre, que nul ne s’en voit[596], et facent par vostre closier ou fermier savoir par ses gens que vos bestes soient bien affouragées pour la nuit. Et quant vous aurez sceu par dame Agnès la béguine ou maistre Jehan le despencier que le feu des cheminées sera couvert partout, donnez à vos gens, pour leurs membres, temps et espace de repos. Et ayez fait adviser par avant, qu’ils aient chascun loing de son lit chandelier à platine[597] pour mettre sa chandelle, et les aiez fait introduire[598] sagement de l’estaindre à la bouche ou à la main avant qu’ils entrent en leur lit, et non mie à la chemise[599]. Et aussi les aiez fait admonnester et introduire, chascun endroit soy, de ce qu’il devra commencier l’endemain, et de soy lever l’endemain matin, et recommencier chascun endroit soy son service, et de ce soit chascun advisié. Et toutesvoies de deux choses vous advise: l’une que se vous avez vos filles ou chamberières de quinze à vint ans, pour ce que en tel aage elles sont sottes et n’ont guères veu du siècle, que vous les faciez coucher près de vous en garderobe ou chambre où il n’ait lucarne ne fenestre basse, ne sur rue, et se couchent et lièvent à vostre heure, et vous mesmes qui avant ce temps serez sage se Dieu plaist, les gardez de près; l’autre si est que se l’un de vos serviteurs chiet en maladie, toutes choses communes mises arrière, vous mesmes pensez de luy très amoureusement et charitablement et le revisetez et pensez de lui ou d’elle très curieusement en avançant sa garison, et ainsi aurez acompli cest article.
* * * * *
Or vueil-je, en cest endroit, vous laissier reposer ou jouer et non plus parler à vous:[600] vous esbatrez ailleurs, je parleray à maistre Jehan le despencier qui nos biens gouverne, afin que se aucun de nos chevaulx tant de charrue comme à chevauchier est en essoine[601], ou qu’il conviengne acheter ou eschanger, qu’il s’y congnoisse un petit.
Sachiez donc, maistre Jehan, que cheval doit avoir seize[602] conditions, c’est assavoir:
Trois des conditions du renart: c’est courtes oreilles droictes, bon poil et fort et roide, queue bien pelue.
Du lièvre quatre: c’est maigre teste, bien esveillé, de légier mouvant, viste et tost alant.
Du beuf quatre, c’est assavoir: la harpe[603] large, grosse et ouverte, gros bouel, gros yeulx et saillans hors de la teste, et bas enjointé.
De l’asne trois: bon pié, forte eschine, et soit débonnaire.
De la pucelle quatre, c’est assavoir: beaulx crins, belle poitrine, beaulx rains et grosses fesses.
Maistre Jehan, mon ami, qui veult acheter un cheval, il le doit premièrement veoir en l’estable, car là voit-l’en s’il est en main d’affaiteur ou non, et s’il est bien ou mal gardé; s’il abonne cocte[604], et comment il siet sur le fien[605]. Après ce, à l’issir de l’estable, s’il a courtes et droites oreilles, maigre ou grasse teste, bonne veue et saine, et bons yeulx, gros, saillans dehors la teste; et puis taster dessoubs les gencives qu’il y ait grant entre-deux et bonne ouverture et large, et qu’il n’y ait gourme, bube ne malen[606], et que l’entrée du gavion ne soit en riens empeschée.
Et puis, mon ami maistre Jehan, tu te dois congnoistre à l’aage; dont il est à savoir que quant un cheval a deux ans, il a ses dens nouvelles, blanches, déliées et pareilles. Au troisième an, les trois dens de devant luy muent, et dedens icelluy troisième an deviennent plus grosses assez et plus brunes que les autres. Au quatrième an, les deux dens qui sont aux deux costés d’iceulx trois dens muées, luy muent et deviennent pareilles aux trois dont dessus est parlé. Au cinquième an, les autres muent. Au sixième an, viennent les crochés dont le fons est creux, et est la fève ou fons du creux. Au septième an les hors du creux des crochés si usent, et n’y a mais point de creux ne de fève, et devient tout plat et tout aouni[607] et de là en avant on n’y congnoist aage.
Après ce, maistre Jehan, tu dois aviser se le cheval a bonne encontre et bonne herpe et ouverte: qu’il ne soit courbé ne fuiselé[608]; et s’il est durié[609] c’est bon signe. Et par entre les deux jambes de devant, regardes aux jambes de derrière qu’il n’y ait esparvain ou courbe. Esparvain dedens le plat de la cuisse de derrière est, et s’apperçoit mieulx par entre les deux jambes de devant. Courbe est à icelluy endroit que devant, et plus sur le derrière, car elle tient au bout du gerret derrière, sur le bout de la jointe de la queue en dévalant; et est au commencement une petite bossette qui agrandist et est longuette, et gist au long et dessoubs le pli du gerret. Et quant on veult gracieusement parler devant marchans, on dit ainsi: _Véez-cy un bon cheval, il est long et esgarretté_. Et lors on entent que c’est à dire qu’il est corbeux.
Après ce, maistre Jehan mon amy, tu dois aler au costé et regarder s’il est point grevé soubs la selle, car en cheval qui ait tendre dos ne vous fiez; gardez aussi qu’il ne soit blécié au jarret[610]. _Item_, qu’il ait bon bouel; s’il est point batu d’esperons, qu’il n’ait grosses c......, qu’il ait long corps, car on dit un cheval plat quant il n’est pas ront ne bien esquartellé. Véez aussi quelle chière il fait par l’apparence de ses oreilles et de ses yeulx et par l’esmouvement de sa teste et le remuement de ses piés, et gardez bien qu’il n’ait malandres, [malandre est dedans le garret derrière; gardez aussi qu’il n’ait][611] molettes ne suros; ne soit crapeux, ne ne s’entretaille de la jambe de l’autre lez[612], car d’illec le peut-l’en bien veoir.
Après ce que dit est, doit-l’en adviser que le cheval ait maigres jambes, larges et plates, et qu’il n’ait pas les genoulx couronnés, et que les joinctes[613] de dessus les couronnelles ne boutent mie devant. Et regardez s’il a piés gras et combles, piés fendus, faulx quartiers, piés avalés, crapaudines ou fourme. Fourme sur couronnelle est quant au travers sur le coup-du-pié a une soubaudreure[614] qui se hausse, et en huit jours est formée aussi derrière comme devant, et durant ce qu’elle est entière, l’en l’appelle fourme et fait piés avalés, mais quant elle est crevée, l’en dist crapaudine et ne garist-l’en puis, et est sur le bout de la couronnelle du pié[615].
Après, va par derrière et garde qu’il ait les fesses escartelées et bien secourcées[616], belle queue et bien pelue et serrant aux fesses que on ne la puisse sourdre[617], car c’est bon signe quant le cheval a bon et fort quoier, saines c....... Et encores de rechief, advise qu’il ne s’entretaille, ne ne soit crapeux ne rongneux, ne qu’il n’ait javart et rongne, et par entredeux icelles jambes de derrière qu’elles ne soient arçonnées parmy le milieu comme un arc, et audessoubs qu’il n’y ait esparvain, molette, suros dedens la jambe ou dehors, ou malandre, et qu’il ne s’entretaille ne n’ait crape[618] ne rape, ne derrière ne devant. Après, le convient veoir trotter bellement de rechief en sa droicte aleure commune, et adviser adonc s’il liève ses piés ouniement et égaulment, d’un hault[619] et d’une légièreté; s’il plie bien ses jambes devant et qu’elles ne soient mie roides; s’il escout sa teste, s’il soufle du nez et ouvre ses narines, et s’il est long en la main, car toutes ces choses sont de bon signe. Après, le dois faire trotter fort, et prendre garde s’il trotte bel et qu’il ne s’entretaille ne ataigne. Puis faire courre et aler les galos, et lors regarder à certes s’il a grosse alaine; s’il soufle et qu’il ait grant et grosse alaine par la bouche, se les flancs luy haletent ou qu’il soit poucis; et ce puet aussi estre veu dessoubs la queue. Puis le veoir l’endemain à froit, et savoir en l’estable comment il se tient sur le sien, puis trotter et aler les galos et reveoir s’il est poucis, et ce peut estre veu dessous la queue, puis le veoir et savoir de rechief aux champs et ailleurs s’il est bon aux esperons.
_Nota_, maistre Jehan, que ès festes de Flandres, se vous avez barguaignié[620] et sceu le pris d’un cheval, et vous demandez à le veoir courre, _eo ipso_ vous vous départez de tous les autres vices, tellement que s’il est bon à l’esperon et qu’il queure, il est vostre, quelque autre tache qu’il ait.
Maistre Jehan, s’aucun cheval est qui ait passé aage, et soit trouvé sans suros, malandre, courbe, entretaille, molettes _et similia_, c’est adonc à entendre qu’il est affermé[621], et que puis qu’il a passé sa jeunesse sans tache, jamais n’en aura aucune.