Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 23
On dit souvent en reprochier Un proverbe que j’ay moult chier, Car véritable est, bien le say, Que _mettez un fol à part soy, Il pensera de soy chevir_[364]. Par moi meismes le puis plevir[365]: Tout aie-je ma chevissance[366] Petitement, mais souffisance, Si comme l’Escripture adresce, Au monde est parfaicte richesce. Quant à or de ce me tairay Et cy après vous retrairay Une advision qui m’avint A dix huit jours ou a vint. Après que je fus mariés, Que passés furent les foiriez[367] De mes nopces et de ma feste, Et qu’il fut temps d’avoir moleste, Un soir me couchay en mon lit Où je eus moult peu de délit, Et ma femme dormoit lez moy, Qui n’estoit pas en grant esmoy; Et si m’avint, tout en veillant, Ce dont je m’alay merveillant, Car à moi vindrent, ce me semble, Un homme et trois femmes ensemble Qui bien sembloient estre ireux, Mornes, pensifs et désireux, Desconfortés, triste et las; En eulx n’ot joye ne soulas, N’il ne leur tenoit d’eulx esbatre. Bien furent d’un semblant tous quatre, Car mieulx estoient à tencier Taillés, qu’à feste commencier. L’omme si ot a nom Besoing: Plains iert de tristesse et de soing. L’ainsnée femme, en vérité, Nommée estoit Neccessité. La seconde femme Souffrete Ot nom, et la tierce Disette. Tous quatre estoient suers et frères, Et Povreté si fut leur mère, Et les engendra Méséur[368] En grant tristesse et en péur Par grant aïr vers moy s’en vindrent Et fort à manier me prindrent Sans menacier et sans jangler, Com s’il me deussent estrangler, Besoing tout premier m’assailly, A moy prandre point ne failly; De ses bras si fort me destraint Que j’en eu le corps si estraint Qu’à poi le cuer ne me party. Nécessité lors s’apparti[369] Moult angoisseuse et plaine d’ire, Par le col me print sans mot dire, De fort estraindre se pena; Là lourdement me demena. Souffrette et Disette à costé Me r’orent[370] de chascun costé; L’une sacha[371], l’autre bouta[372], Chascune à moy se desgleta[373]. Ainsy ces quatre m’atrapèrent Et me batirent et frapèrent: Là me mistrent en tel destresse Qu’exempt fu de toute léesse. Adonc s’en vint à moy errant[374] Une grant vieille à poil ferrant[375] Qui estoit hideuse et flestrie Et moult ressembloit bien estrie[376] Aiant félonnie en pensée: On l’appelloit par nom Pensée. Ceste vieille me fist moult pis Que les autres, car sur mon pis[377] Se mist l’orde vieille puant: Tout le corps me fist tressuant. L’âme de lui au Deable soit! Car tant sur le pis me pesoit Que mon cuer mettoit à malaise De grant destresce et de mésaise. Trop fort me print à margoillier[378]; Lors commençay à ventroullier, Et entray en si fort penser Que nul ne le sçauroit penser, Ne bouche raconter ne dire. Si com j’estoie en tel martire Que Pensée m’avoit baillié, Or voy un villain mautaillié, Let, froncié, hideux et bossu, Rechigué, crasseux et moussu, Les yeulx chacieux, plains d’ordure; Moult estoit de laide figure, Tout rongneux estoit et pelés; Soussy fu par nom appellés. Se mal m’orent les autres fait, Encor m’a cestui plus meffait. Las! je n’en avoie mestier! Tant me donna de son mestier, Et me mist à si grant meschief Que je n’eus ne membre, ne chief, Qu’il ne me convenist faillir. Trembler me fist et tressaillir, Pâlir et le sang remuer, Et de mésaise tressuer, Et me faisoit la char frémir, Moy dementer[379], plaindre et gémir, D’un costé sur autre tourner; Briefment, tel m’ala atourner Soussi, tant me fu fel et aigre, Que j’en devins chétif et maigre Et aussi sec comme une boise[380]. Quant m’en souvient, pas ne m’envoise[381], Ains suis si blaffart et si fade Qu’il semble qu’aie esté malade. Hélas! certes, si l’ay-je esté De trop plus male enfermeté Que fièvre tierce ne quartaine, Car qui de Soussy a la paine, En lui a santé maladive Et a la maladie santive[382]. C’est diablie[383] que de Soussy, Quant m’en souvient trop m’en soussy, Car en soy a trop dure rage Et merveille est que cil n’enrage Que Soussy tient en son demaine, Car trestout ainsi le demaine Com fait le sain en la paelle, Qui par force de feu sautelle, Et le fait-on séchier et frire: Ainsi fait Soussy gens défrire, Et les tient si fort en ses las Qu’il leur fait souvent dire: Hélas! Et les fait vivre en tel doleur Qu’en eulx n’a gresse ne couleur. Soussy est si mal amiable, Si hideux, si espoventable, Et si abhominable à cuer Que ne l’ameroit à nul fuer[384] Nullui qui l’eust essaié. Soussy a maint cuer esmayé[385], Et encor tous les jours esmaie; Nul ne le scet qui ne l’essaye Ainsi com j’ay fait maugré moi, En paine, en travail et esmoy. Quant je vis celle compaignie, Qu’avec moy ert à compaignie: C’est assavoir Besoing, Souffrete, Nécessité avec Disette, Pensée la vieille et Soussy, La teste levay et toussy. Adonc vint à moy, sans demeure, Un grant villain plus noir que meure Qui avoit à non Desconfort. A manier me print moult fort Et me fist ma peine doubler. Lors me print le sens à troubler, Car tant avoie esté pené Qu’à poy n’estoie forcené. Moult fort me print à dementer Et à moi mesmes tourmenter, Et dire: Chétif! que feras? Tes debtes comment paieras? Tu n’as riens et si dois assez. Que fusses-tu or trespassé! Tu es tout nouvel mesnagier Et si n’as gaige à engaigier Se tu ne veulx ta robe vendre. Las! chétif, quel tour pourras prendre? Ne sçay où tu pourras aler. Si com j’estoie en ce parler, A moy s’en vint grant aléure, Une femme qui pou séure Et enragée sembloit estre A son semblant et à son estre. Have estoit et eschevellée, Désespérance ert appellée, Fille Desconfort le hideux. Moult me vint peine et annuy d’eux, Par eulx perdi discrétion, Sens, mémoire, et entention. Les dens commençay à estraindre Et la couleur pâlir et taindre, Et disoie: Las! que feray? Tout au désespéré mettray, Mauvais seray, où que je viengne, Il ne me chault qu’il en aviengne, Soit en pluye ou soit en bise; Qui ne pourra ploier, si brise! Sèche qui ne pourra florir! N’ay que d’une mort à mourir. Et j’ay pieça oy parler Que qui au Deable veult aler, Riens ne vault longuement attendre: Noyer ne puet, cil qui doit pendre[386]. Honny soit qui jamais vourra Faire fors du pis qu’il pourra, Quant par moy ne puet estre attaint Le manoir où Richesse maint! Car elle demeure si loing Que trop de travail et de soing, Avant qu’on la puist attaindre, Moult fait les gens pâlir et taindre. Avant qu’ils puissent estre à ly, Mains beaux visaiges a pâli A qui oncques n’en fu de mieulx, Car se on attent qu’on soit vieulx, Que l’en ne puisse mais errer[387], En ce pourroit-on méserrer[388]; Qui ce feroit, son temps perdroit. Quant je ne puis avoir par droit Ne possession, ne avoir, J’en vouldroie donc à tort avoir; Mieulx vault estre en tort cras et aise Qu’en droit chétif et à malaise. Ainsi com en ce point estoie Et que je tout au pis mettoie Sans viser comment tout aloit, Et que de rien ne me challoit Fors d’acomplir ma voulenté, Car moult m’avoit entalenté Désespérance de mal faire Et m’avoit par son put[389] afaire Presque fait perdre corps et âme, Ès-vous une très noble dame Gente, droite, plaisant et belle: Ne sembloit pas estre rebelle, Mais doulce et humble à toute gent: Moult ot le corps et bel et gent Et paré de si noble arroy Qu’elle sembloit bien fille à roy; Et si ert-elle, en vérité, Fille du Roy de magesté Vers qui nul n’a comparoison; On l’appelle par nom: Raison. Moult estoit sage et advisée; Droit à moi a pris sa visée Et s’en vint de lez moi seoir, Mais si tost com la pot veoir Désesperance la hideuse, Elle s’en fouy moult doubteuse Tant com piés la porent porter; Car ne se pourroit déporter[390] En nul lieu où Raison surviengne Que tost fouir ne la conviengne; Car plus la het Raison, sans fin, Que triacle ne fait venin. Raison si fu moult esjoye Quant d’avec moy s’en fut foye Désespérance sa contraire. Lors se prist près de moy à traire; Raison dit: Amy, Dieu te gard! Tu as eu très mauvais regard, Mauvais sens et mauvais advis, Car nagaires t’estoit advis Que pour toy est tout bien failli; Mais onc nul à mal ne failli Qui voulsist entendre à bien faire Et vivre selon mon affaire Et selon mon enseignement Qui donne aux âmes sauvement; Lequel, se tu le veulx entendre, Je te vueil cy dire et aprendre. Premièrement, tu dois amer Mon père, de cuer, sans amer, Et la doulce vierge prisiée Sans vanité n’ypocrisie, Et aourer sainctes et sains, Soies malades ou soies sains, C’est à dire en prospérité Aussy bien qu’en adversité; Et, par contraire, en meschéance Aussi bien com en habundance, Car tel est humbles en tristesse Qui est despiteux en liesse; Et tel est en léesse doulx Qui en tristesse est moult escoux[391] Ce vient de male acoustumance Qu’on acoustume dès s’enfance, Car qui aprent une coustume, Moult à envis s’en descoustume; Si fait bon tel coustume aprendre Où l’en puist honneur et preu[392] prendre. Donc s’avoir veulx coustume bonne, Garde que ton cuer ne s’adonne A nul des sept mortels péchiés, Et que ne soies entéchiés D’aucunes de leurs circonstances, Car moult t’en vendroit de nuisances, Mais fay tant que ton cuer s’accorde Aux sept chiefs de miséricorde Qui sont aux sept vices contraires; Cestes te seront nécessaires A acquérir l’amour mon père Et de sa glorieuse mère. Ces sept vices dont parlé t’ay Déclaration t’en feray Et des branches qui en descendent, Qui à toy décevoir entendent. Et tu, en voyes et sentiers, Entens à eulx moult voulentiers, Tes maistres sont, à eulx es serfs, Car nuit et jour de cuer les sers En deservant un tel loier Où nul ne se puet apoier[393]. Ainsi en leur subjection Vivras, à ta dampnacion, S’a eulx n’aprens à estriver Par guerre pour eulx eschiver. Car bien t’aprendray la manière De les traire de toy arrière, Et d’avoir franc povoir sur eulx Contre les fais aventureux Qui par eulx venir te pourront Quant ils assaillir te vendront Pour clamer dessus toy haussage[394]. Se tu me veulx croire pour sage, Si bien te sauras d’eulx garder Qu’ils ne t’oseront regarder Pour la doubte des sept vertus Qui là te seront bons escus Encontre les sept ennemis Qui souvent se sont entremis De toy mettre à perdition; Mais que par bonne entention Leur vueilles, sans plus, déprier Qu’à toy se vueillent alier. Et se tu le fais de cuer fin, Ils te mettront ta guerre à fin Sans en prendre aucun paiement, Fors que ton prier seulement; Ce n’est pas oultrageux loier, Car il est aisié à paier, Si ne s’en puet nuls excuser Se il ne vouloit abuser. Quant tu verras venir Orgueil Regardant en travers de l’ueil, Avecque lui Desrision, Desdaing, Despit, Présumption, Supediter, Fierté, Bobance, Desprisier, et Oultrecuidance, Et tous ses autres compaignons Qui cueurs ont pires que gaignons[395], Vers toi, banière desployé, Si pren tantost de ton aye[396] Humilité, Dévotion, Franchise, Contemplation, Paour de Dieu, Doulceur, et Pitié, Justice, Simplesse, Équité, Et moult d’autres qu’à eulx vendront Qui pour toi secourre acourront; Et s’y vendra chascun offrir, Mais que tu les vueilles souffrir. Et se contre Orgueil te combas, Ils le mettront du tout au bas Et le feront fouir le cours Et tous les siens, sans nul recours. Quant auras par Humilité Orgueil et les siens surmonté, Garde toy, d’illec en avant, Que s’il te venoit audevant Pour toy tourner de sa partie, Que ne se soit pas départie D’avecques toy Humilité, Ne les aultres de sa mité[397], Car d’Orgueil bien te garderont, Tant comme avecques toi seront. D’un autre assault te fault garder Qui périlleux est à garder Entre tous ceulx qui sont en vie, Le chevetain[398] en est Envie Qui moult est de mauvais convine; Avec lui est tousjours Hayne, Fauseté, Murtre et Trayson, Faulx-semblant et Détraction, Ennemitié et Male-bouche Qui n’aime que mauvais reprouche. S’il te veulent assault livrer, Tantost t’en pourras délivrer, Mais que de trop près ne t’aprochent, Si que de leurs dars ne te brochent, Et pour leur péril contrester, T’encueur[399] tantost, sans arrester, Prier Foy qu’elle te sequeure, Et Loiaulté, et eus en l’eure, Sans plus parler, te secourront, Et ceulx qu’avec eulx amenront: C’est assavoir Paix et Concorde, Vraie-amitié, Miséricorde, Bénivolence, Vérité, Conscience avec Unité, A tout leur congrégation Dont je ne fais pas mention. Ceulx ci feront Envie fuire, Si qu’elle ne te pourra nuire. D’un assault qui moult fait à craindre Te refault défendre sans faindre, C’est d’Ire le mauvais tirant Qui va tousjours en empirant; En toute mauvaistié habonde, C’est le plus fel qui soit au monde. Et quant assaillir te vendra, Forte deffense y convendra, Car cil se scet desmesurer Que nul ne peut à lui durer; Et tous ceulx de sa compaignie[400] Sont de sa mauvaise manière: Cruaulté porte sa banière, Perversité, Forcenerie, Félonnie et Esragerie, Desverie et autres félons Lui vont tousjours près des talons. Quant ceste gent verras venir, Gart toy que ne te puist tenir Nuls d’eulx qu’il ne t’ait arresté; Tray toi vers Débonnaireté, Qui tost bon conseil te donra Et contre Yre te secourra Avecques ceulx de son lignage Qui moult sont de souef courage: C’est assavoir Doulceur, Souffrance[401], Estableté[402] et Attrempance, Patience, Discrétion, Refrainte[403] avec Correction. Ceulx cy et ceulx de leur banière Trairont Yre de toy arrière, Et toute sa gent forcenée Qu’avec lui aura amenée. Ainsi seras d’Ire délivre Se Débonnaireté veulx suivre Qui est franche, courtoise et douce: C’est celle qui nul temps ne grouce[404] De riens qui lui puist advenir; Bon la fait avec soy tenir Et fuire Ire le mal tirant Qui de pou se va ayrant. Ire doit-on craindre et doubter Et hors d’avecques soy bouter Et le tenir pour ennemi Sans l’acointer jour ne demi. C’est un mauvais ennemi qu’Ire, Car si tost com un cuer s’aïre, De félonnie si s’enflamme Qu’il en puet perdre corps et âme. Quant en ire se desmesure Et se de soy ne s’amesure[405], Masvei[406] mesure en lui se met Et de le dampner s’entremet. Elle est de tel condition Que qui en soy correction Ne met amesuréement, Elle s’y met si lourdement Qu’elle honnist tout à un cop. Et vraiement elle het trop Gens où il fault qu’elle se mette, Et pour ce tout au brouvet[407] gecte Sans querre y terme ne respit, Si tost comme on lui fait despit. Gart donc qu’à toi ne se courrouce, Aies en toi manière doulce, Soies courtois et débonnaire Comme uns homs estrait de bonne aire[408]. Nuls ne se devroit courroucier De rien qu’il voie, ne groucier, Mais faire tousjours bone chière Et mettre tout courroux arrière. Laisse le vice et pren vertu, Ainsi te pourras sauver tu. Eschièves couroux et tristesse Et pren en toi joie et léesse, Voire par bonne entention, Non pas par dissolution, Car joye qui est dissolue N’est pas à l’âme de value. Contre un autre assault périlleux Te fault estre moult artilleux[409] Afin que tu surpris ne soies En ton hostel, n’enmy les voies, Car c’est un assault moult doubtable, Moult dommageux, moult décevable, Car les pluseurs en sont déceus Ains qu’avis aient de ce eu. De cest assault est chief Paresse Qui sans menacier fiert et blesse En tapinage, en couardie[410]; S’enseigne porte Fétardie, Faintise, Oiseuse, Lâcheté, Négligence avec Niceté, Nonchaloir avec Cuer-failly Vont après; moult est mal bailli[411] Cellui qu’ils pevent entraper Et dessoubs leur trappe atrapper. Tant[412] ne soient-ils pas hardis, Mais lasches et reffétardis[413], Ainçois simples, à mate chière: Mais couart est de tel manière Que quant il se voit audessus, Il est de trop mauvais dessus. Le cuer a fier comme lyon Et aspre comme champion; Lors fiert et frappe, bat et tue, Quant il voit qu’on ne se remue Encontre lui pour soy vengier. Donc fait-il bon soy esloignier De Paresce et de sa famille Qui n’est qu’en son dessus soubtille, Et les doit-on mettre au dessoubs Si qu’estre n’en puissent ressous[414]. Et s’au dessoubs mettre les veulx, Amaine avecques toy contre eulx Diligence et Apperteté, Bon-cuer et Bonne-voulenté, Talent-de-bien-faire avec Cure, Et Soing qui voulentiers procure Contre Paresse avoir victoire, S’ainsi est qu’on le vueille croire. Se ceulx ci avec toi retiens Et du cuer à amour les tiens, Garde n’aras, n’en doubte mie, De Paresce leur annemie, Ne de tous ceulx de sa banière, Mais se trairont de toi arrière, Car l’assault n’osent entreprendre, Fors à qui tantost se veult rendre. Après, gart toy du quint assault Car si soubtivement assault Cil qui en est droit capitaine Qu’à ses subgez donne grant peine Quant il les tient en son service; Ce capitaine est Avarice Qui moult est de décevant guise. S’enseigne porte Convoitise: Rapine, Usure et Faulx-traictié Le suivent tousjours pié à pié; Malice avecques Tricherie Murtre, Larrecin, Roberie, Engignement, Déception, Fraude avec Cavilation[415], Et les autres de leur banière. Quant tu verras ceste gent fière Qui te vouldront assault livrer, Se tu t’en veulx tost délivrer, Fay de Charité connestable Qui tant est piteuse et traitable; Et toute sa connestablie Q’avecques lui est establie, (Que, selon Dieu, poursuit[416] richesse,) C’est Souffisance avec Largesse, Aumosne faicte en cuer dévost, Ce que Dieu plus au monde volt. Se ceste conestablie as Avecques toi, acompliras Ceste bataille à ton vouloir Contre Avarice et son povoir. Avarice est de put affaire, Car il mains maulx machine à faire[417] Par le conseil de Convoitise Qui les gens à tolir atise. Si te garde donc de rien prendre De l’autrui, se ne le veulx rendre, Par quelque voie que ce soit; Car Convoitise gens déçoit, De jour en jour, par leur foleur, Dont aucuns meurent à douleur; Et par ce nature blasmée En est souvent et diffamée Sans cause, car elle n’y a coulpe; Se fait péchié qui l’en encoulpe, Car elle en est la plus dolente Et qui plus en sueffre et tormente. Donc qui de bien faire n’a cure Il ne lui vient pas de nature, Ainçois lui vient par accident; Chascun le voit tout évident. S’aucun en soy a mauvais vice Qui porter lui peut préjudice, S’on dit que Nature lui face Par force qu’il soit enclin à ce, Les gens ne le doivent pas croire, Car ce n’est mie chose voire, Ains est par la male doctrine Dont nourriture[418] le doctrine. Du sixième assault bien te gardes, Contre cestuy fay bonnes gardes. Gloutonnie en est conduiseur, Qui de tous biens est destruiseur, Car enclins est à tous délices, Et engendre tous mauvais vices. Nul temps ne puet estre assouvis, Mais tousjours semble estre allouvis[419] Et si est-il plus qu’il ne pert[420], Nul temps sa voulenté ne pert Qui est sur toute riens mauvaise, Car sans oultrage n’iert jà aise. Gloutonnie est soubtil guerrier: Assault-il devant et derrier, Car il part en deux sa bataille Toudis et avant qu’il assaille; Gourmandie l’une conduit: Avec lui sont en son conduit Friandise, Lopinerie, Yvresse, Oultrage, Lécherie, Et pluseurs autres de tel sorte Que Gloutonnie à soi enhorte. Ceste bataille ainsi partie Livre assault de une partie, Et si donne assez à entendre A ceulx qui la veulent attendre. L’autre bataille est Male-bouche Qui n’aime que mauvais reprouche, Mesdit, Surdit[421], Maugréerie, Hastiveté, Pautonnerie[422] Et des autres à grant planté Qui sont de telle voulenté. Ceste bataille se tient fort Et livre assault à grant effort De l’autre costé, pour surprendre, Si que l’en ne s’y puist deffendre. Gloutonnie point et repoint De l’un à l’autre, et leur enjoint Que si se tiengnent sans recroire[423] Que partout aient la victoire. Or fault, se tu te veulx garder Des deux assaulx, bien regarder De tous costés à ce qui fault Pour contrester à leur assault. S’il t’assaillent, met toy à deffense Et pren avec toy Abstinence Et Sobriété sa compaigne Avecques ceulx de leur enseigne, Car s’avecques toy as ces deulx, Assez en vendra avec eulx, Et te garderont bien, sans faille, Encontre celle gloutonnaille. Sur toute rien gart toy d’Ivresse, Que sa bataille à toi n’adresse; Car cil qu’à Yvresse se livre N’a povoir de longuement vivre, Et s’il vit, si est ce à meschief, Car il n’a ne membre ne chief Qui par yvresce ne lui dueille. Les mains lui tremblent comme fueille Et s’en chiet plus tost en vieillesse, En maladie ou en foiblesse. Qui s’enyvre, il se desnourrist, Car tout le foie se pourrist; Ainsi est de soy homicide, Dont c’est grant doleur et grant hide[424]. Du septisme assault dont Luxure Est capitaine par nature, Te fault gaittier et traire arrière, Si qu’elle et ceulx de sa banière En leur chemin pas ne te truissent Si que suppéditer te puissent. Se Fol-regard le fort archier Trayoit à toy pour toy blécier, Soies sages et te retray, Vistement hors du trayt te tray; Et quant hors seras de leurs mettes, Garde toy bien que ne te mettes En la voye de souvenir Si près qu’à toy puist avenir, Car s’avec lui t’avoit attrait, Il te remenroit droit au trait, Si que la flesche de Pensée Te seroit tost ou corps boutée, Et celle de Fole-plaisance Qui ne tendroit qu’à décevance Te mectroit, tout à son plaisir, Ou trait de garrot[425] de Désir Qui si fort au cuer te ferroit Que jà mire ne te guerroit; Là languiroies en tel peine Que tu n’auroies cuer ne vaine Qui voulsist entendre à rien faire Qu’à maintenir le fol afaire Qui de folle amour se dépent Dont chascun en fin se repent. Là t’auroit si suppédité Folle amour par fragilité Qu’il te faudroit pour vaincu rendre. Mais se tu te veulx bien deffendre Contre les archiers amoureux, Jà ne seras surprins par eulx. Pren la targe de Chasteté Et la lance de Fermeté: La targe met devant tes yeulx, Tu ne te pues deffendre mieulx; Grant mestier as qu’elle te gart Encontre les trais de Regart. Se tu ce pas[426] pues bien garder Contre Folement-regarder, Jà Fole-cogitation Ne t’ara en subjection. Et quant ces deux ne te ferront Jà les autres ne s’y verront. Ainsi ces deux pevent tout faire, Aussi pevent-ils tout deffaire. Regart si est trop perçant chose; Toute plaisance y est enclose, Aussi y est tout le contraire, Si soubtillement scet-il traire, Car tous ceulx que Regart attaint, Soit pour bien ou pour mal, à teint Souvent leur fait muer couleur, Soit par joye ou par douleur. Pour ce est voir ce qu’on dire seult: _De ce qu’œil ne voit, cuer ne deult._ Si sont aucuns qui se vouldroient Excuser qu’ils ne se pourroient Du fort trait de regart garder Et qu’il leur convient regarder Ly un l’autre quant sont ensemble; Tout Saincte Église ce assemble Selon l’ordre de mariage, A tels excusans respondray je Briefement, sans prolongation, Ce n’est mie m’entention De deffendre à nul, bon regart, Mais que de Fol-regart se gart Qui les fols fait ymaginer Et par Fol-cuidier deviner[427], Dont est née Fole-plaisance Qui convoite du corps l’aisance, Et de ce vient Ardent-désir Qui art tout, s’il n’a son plaisir; Lors fait tant qu’à son gré avient, Et tout ce de fol regart vient. Ce n’est pas regart convenable Quant à Dieu, mais quant au Déable: Regart fait pour charnel délit Au Déable moult abélist[428] Et autant desplaît-il à Dieu Si n’est pas fait en temps et lieu. Gens qui en mariage sont, Qui tousjours leurs courages ont A délit charnel maintenir, Voulans s’y soir et main[429] tenir, Pechent ensemble, sans doubtance, Par l’engin de Fole-plaisance Qui souvent les tient en ses las; Mais ne le cuident pas les las, Car à vertu tiennent ce vice Dont ils font que fols et que nices; Car conjoins ne devroient jà voir[430] L’un à l’autre affaire avoir Par charnele conjunction, Se ce n’estoit en entention De lignée multiplier; Pour ce les fais-je marier, Si que, par le gré de nature, Facent ensemble engendréure, Quant temps en est, et point, et lieu, Et tout ainsi l’ordonna Dieu, Non mie pour soy déliter A l’un avec l’autre habiter. Fols est qui l’un à l’autre habite Sans l’entention dessus dicte, Car quant Nature en tels gens euvre Selon les estas de son euvre, Sans moy ne Mesure appeller, Et que son fait nous fait celer Afin qu’Atrempance n’y viengne Qui en subjection la tiengne, Iceste copulation Faicte sans génération Et sans droicte nécessité, Par fresle superfluité, Est péchié mortel, nul n’en doubte, Qui par Fol-désir les y boute Pour acomplir leur volenté Charnele dont ils sont tempté, Où nature est tousjours encline. Nul temps qu’elle puist n’y décline, Ains queurt tousjours de randonnée Fresle, fole et abandonnée, Ne se scet, pour grief, espargnier Tant com riens a en son grenier. Ainsi de soy s’occist Nature Se ne la gouverne Mesure Ma suer[431] qui tant est bien ruillée[432] Qu’elle en nul temps n’est desruillée[433], Ains fait faire tout si à point Que où elle est, d’excès n’a point. Croy donc Mesure en tous tes fais Et tu n’y seras jà meffais En nul temps, je t’en asséur, Car qui la croit, il vit asseur. Cy lairay du septime assault Dont Luxure les gens assault Et revendray à ma matière Que j’ay entreprise première. Soies tous temps vray en ta foy, Aimes ton proesme comme toy, Dieu mon père le veult ainsi; Et fay à chascun tout ainsi Comme qu’il te feist vouldroies. Et se tu vas parmy les voies, Soies enclin à saluer; Et si ne dois nul temps ruer De ta bouche male parole: Saiges est cil qui pou parole, Et qui aime et désire paix Oyt tousjours, voit et se tait. Et se tu es en compaignie Parlant de sens ou de folie, Parle au plus tart[434] que tu pourras, Escoute ce que tu orras, Si que tu en saches parler Quant ce vendra au paraler[435], Et que ce soit par brief langaige; Ainsi seras tenu pour sage. Et ne le fusses ores mie, Là fault-il jouer d’escrémie[436] Assez mieux qu’au jeu du bocler[437], Car on apparçoit tost, moult cler, Qui veult à parler entreprendre[438], S’il ne se garde de mesprendre, Ou cler sens, ou clère folie. Et pour ce clèrement folie Cil qui de tost parler se haste. Qui parle ne doit avoir haste, Ains se doit trois fois adviser Avant qu’il doie deviser: La chose dont il veult parler, Et à quel fin il puet aler, Et ce qu’il en puet avenir; Ainsi n’en puet nul mal venir. Soies courtois et amiables Envers tous et humiliables; Par toy soient grans et menus Tous temps amés et chier tenus, Suy les bons et fuy les mauvais, Aimes tous temps douceur et paix; Et se tu ois tencions ne noises, Garde toy bien que tu n’y voises, Car nul ne se puet avancier D’amer noises, ne de tencier. Amis, se tu veulx advenir Au manoir Richesse et venir Dont je t’ay si fort oï plaindre Que nuls homs ne le puet attaindre Se n’est par paine et par doleur, Laisses ester telle foleur Et telle cogitation, Et pren en toy discrétion. Pren des deux voies la meilleur, Laisses le bren[439] et pren la fleur[440]: Se ne le fais, feras foleur; Qui est à chois, le mieux doit prendre. Et se tu veulx la voie aprendre Que tu dis que tu ne scez pas, Pour ce qu’il y a mal trespas, Si comme tu dis, à passer Par quoi on s’y puet trop lasser, (C’est au beau manoir de Richesse,) Je t’en aprendray bien l’adresse Et ce qu’il en puet avenir; Ainsi n’en puet nul mal venir Qui[441] t’y saura bien convoier, Sans toy feindre ne forvoier.] Pren le chemin droit à main destre Et laisse cellui à senestre, Car le destre toutes gens maine Droit à Richesse, en son demaine, Mais que on ne se traie hors voie; En cellui nul ne se forvoie, Ainçois va tout à sa devise. Or est droit que je te devise Comme cil chemin est nommé Qui tant est bel et renommé, Et qui fait ceulx qui le vont, estre Tous temps en très gracieux estre. Cil chemin a nom Diligence, Pavés[442] est de Persévérance. S’en ce chemin te veulx tenir, Tu pues à richesse venir Et le chemin tost achever Aiséement, sans toy grever, Et avec Richesse manoir[443] En son très gracieux manoir. Car qui n’y va, ne tient qu’à lui, Quant le cuer a si achailly Qu’il het le bel destre chemin Pour estre a l’ort senestre enclin. Qui ce senestre veult aler, Meschéans est au paraler, Ni n’en puet eschapper n’estordre[444], Ains lui convient telle hart[445] tordre En paine, en meschief, en angoisse. Cil chemins moult de gens angoisse Et les fait vivre en grant destresse: Laie[446] gent l’appellent paresse Et li clerc l’appellent accide; On n’y treuve confort, n’aïde, Ne conseil, n’espoir, ne chevance, Fors peine, ennuy et meschéance; C’est un chemin moult destravé[447]. Plein de boullons[448], tout encavé; N’il ne fera jà si beau temps Qu’y puist tost errer qui est ens[449]. Là le tiennent en couardie, Les grans boullons de fétardie, D’ignorance et de niceté. C’est le chemin de Povrété, Une dame qui n’est prisée, En ce monde, n’auctorisée Ne qu’un viel chien, en vérité. De lui vient toute adversité, Meschief, peine, ennuy et contraire, Arrière se fait donc bon traire Du chemin qui à lui adresse, Et prendre la plaisant adresse. Du beau chemin de Diligence, Car chascun puet veoir en ce Qui est à chois et puet eslire, Il ne doit pas prendre le pire; Et s’il le prent et puis s’en veut Repentir, quant il ne le peut Recouvrer, c’est trop grant foleur. Car qui bien laisse et prent doleur Et se forvoie à escient, Ne puet chaloir s’il en mesvient, Car quant un cuer s’est forvoyés, N’est pas de légier ravoiés. S’il est ou chemin de Paresse, Il tourne le cul à Richesse Et va à Povreté tout droit, Dont je t’ay parlé orendroit, Qui fait si mal gens atourner; Et quant il cuide retourner Et s’apperçoit de sa folie, Lors entre en grant mérencolie Qui moult le travaille et le peine, En pensée, en soussy, en peine, En desconfort, en désespoir, Dont il devient larron espoir[450], Et tolt et emble aux gens le leur, Dont en la fin muert à doleur. Or sont aucuns qui veullent dire Que destinée à ce les tire Et les fait ensement aler. Folie font d’ainsi parler, Car ils ne scevent que ils dient: Et les maléureux s’y fient Qui dient souvent et menu, Quant meschief leur est advenu, Qu’ainsi leur devoit avenir, Et le veulent pour vrai tenir Et prennent en leur meschéance, Par ce parler, glorifiance, Et s’excusent de leur meffait, Disans qu’ils ne l’orent mie fait Par leur gré, mais par destinée Qui au naistre leur fu donnée. Ceulx qui le croient se deçoivent, Ne croient pas si comme il doivent, Car à nullui n’est destiné Qu’il soit pendu ne traïné, Ne qu’il meure de mort vilaine, S’il ne met au desservir peine. Meschief contrester chacun puet Qui entendre à bien faire veult, N’il n’est pas de nécessité Qu’à nul aviengne adversité, Mais advient par cas d’aventure, Quant folement on s’aventure. Destinée ne puet contraindre Nul, si qu’il ne se puist refraindre, Mais qu’il ait bonne voulenté; Et s’il est à la fois tempté D’aler faire aucune aatie[451], S’avec lui suy[452], je le chastie Et lui oste celle pensée Qui en son cuer estoit entrée, Et lui donne advis et mémoire Decontrester, s’il me veult croire, A mauvaise temptation, Dont il vient à salvation. Ainsi peus veoir clèrement Que destinée nullement N’a nul povoir de chose faire Que je ne puisse tost deffaire, Au mains s’elle ne m’est célée Si qu’au fait ne soie appellée; Car nul fait qui sans moy est fet Ne puet venir à bon effet, Mais communément en meschiet, Et par ce meschief il eschiest Que destinée y pren le nom D’estre vertu et grant renom, Car pluseurs dient et soustiennent Que bien et mal par elle viennent Et que nul contrester ne puet A ce que destinée veult; Mais tous ceulx en sont décéu, Qui ont ceste créance eu, Car s’il estoit au Dieu vouloir Que destinée éust povoir Dessus les gens si comme on dit, Que vauldroit bon fait ne bon dit, Ne soy à bonnes euvres traire? Nul n’aroit mestier de bien faire Quant bien fait ne le secourroit, Ainçois villainement mourroit, Et s’ensuiroit, quoy que nuls die, Que s’uns homs à mal s’estudie, Et emble, et tue, et fiert, et bat, Quant il n’y puet mettre débat Pour destinée qui l’enforce A tous maulx faire par sa force, Que monstré n’en doit estre au doit Puisqu’il ne fait que ce qu’il doit: Et Dïeu mesmes qui scet tout N’en doit avoir vers lui courroux, Puisque ce n’a-il mie fait, Mais Destinée tout ce fait. Certes mais il est autrement, Et quiconques maintient il ment Que[453] destinée vertus soit, Et qui le croit il se déçoit. Fay donc ce que je t’ay apris, Se tu veulx avenir à pris; Laisse le mal et pren le bien, Quant avoir le pues aussi bien, Et plus légièrement assez, Car on est cent fois moins lassé Ou beau chemin dessus nommé Que Diligence t’ay nommé Qui toutes gens à honneur maine, Et cent fois y a moins de paine Qu’ou hideux chemin de paresse Plain de douleur et de tristesse Où nul ne pourroit estre à aise, Ne faire chose qui lui plaise, N’estre en estat, ne bien nourry; Car le chemin est si pourry Qu’on y entre jusques au ventre, Maleureux est cil qui y entre! C’est un chemin ou nuls ne court, Mais, sans faille, il est assez court Tant soit-il ort et desrivé[454], Car on est tantost arrivé, Sans y quérir autre adresse, Droit au manoir où il s’adresse, C’est assavoir chez Povreté Où l’en vient tout desbareté[455], Nu, deschaux, et de froit tremblant Et de très-douloureux semblant, Le corps courbé, acrampely[456], Affin qu’on ait pitié de ly. Mais de tels gens, en vérité, Doit-on avoir peu de pitié Quant il sont en si bas dégré: Puisqu’ils se mettent tout de gré En si doloreuse aventure, Que mésaise aient c’est droicture. Se tu crois doncques mon conseil Que je, pour ton preu, te conseil, Cest ort chemin hideux hairas, Ne jamais jouir ne t’y verras. Remenbre toy des meschéans Que tu es chascun jour véans Qui si maleureux deviennent Quant en ce chemin se tiennent. Beau chastiement met en lui Qui se chastie par autrui. Se uns homs entre en mauvais pas De gré, ou qu’il ne saiche pas, (Si comme assez souvent eschiet,) Et en ce mau pas lui meschiet, Cellui d’après qui le regarde Ne le suit pas, ainçois se garde D’aler après, qu’il ne se blesse, Et s’en va querre une autre adresse Qu’à droit port le fait arriver. Tout ainsi dois-tu eschiver Tous temps le chemin et la voie Que tu scez et vois qui avoie[457] Toutes gens à chétiveté, A angoisse et à povreté, Et que chascun jour pues véoir Qui ne leur fait que meschéoir[458], N’en ce chemin bien n’orent oncques. Eschive le erraument doncques, Et met les pans[459] à la sainture, Et si t’en cours grant aléure, Et à main destre pren t’adresse Au beau chemin qui tost adresse Tous ceulx qui y vont, et agence En tout honneur: c’est Diligence Le beau chemin plain de noblesse, Nuls n’y puet avoir fors léesse Par la planté des biens qui viennent A tous ceulx qui ce chemin tiennent. Il est lonc merveilleusement, Mais il n’ennuye nullement A ceulx qui veullent avenir Au manoir Richesse et venir, Ainçois errent et jour et nuit Sans ce que goute leur ennuit. Chascun a désir qu’il se voie En ce chemin. Droit en my-voie A deux sentes dont l’une à destre S’en va droit, et l’autre à senestre. De la destre te vueil parler: Par celle fait-il bon aler, Car tant est vertueuse adresse Qu’il maine à parfaicte richesse; C’est Souffisance la séure Qui ceulx qui là vont asséure Et les fait vivre en bon espoir Sans penser à nul désespoir, Car tout ce qu’ils ont leur souffist. Soit à dommage ou à prouffit, Dieu loent sans estre lassés Aussi tost d’un pou com d’assez. Cils sont riche parfaictement, Et nuls n’est riches autrement S’il ne va parmy Souffisance, Et fut-il ores roy de France. De l’autre sente te diray, La vérité n’en mentiray: Elle va à senestre partie, Mais c’est bien chose mi-partie[460] Envers celle qui va à destre, Car nul n’y puet assouvis estre. Celle sente a nom Convoitise Qui les cuers enflambe et atise D’estre convoiteux sur avoir; Qui plus en a, plus veult avoir, Tousjours de plus en plus convoite, D’aler avant si fort les coite[461]! Et quant ils viennent au chastel De Richesse qui tant est bel, Avis leur est que riens fait n’ont S’encores plus avant ne vont. D’aler oultre est bien leur entente, Tant com leur durra celle sente, A quelque peine que ce soit; Mais certes elle les déçoit. Mal en virent oncques l’entrée, Car quant personne y est entrée, Ne se peut d’avoir saouler, Ains vouldroit bien tout engouler; Ne se daignent là arrester, Mais vont tousjours, sans contrester, Querre meilleur pain que froment, Dont, puis, se repentent souvent; Car quant bien hault se sont juchiés, A un seul coup sont trébuchiés, De Fortune qui ne voit goute, Qui de sa roe si les boute Qu’en la boe les fait chéoir: On le puet chascun jour véoir. Quant ils se voient décéus Et du hault au bas chéus Où fortune les a flatis[462], Lors ont les cuers si amatis[463] Et si vains que du tout leur faillent, Et ne scevent quel part ils aillent, Tant sont honteux et esbahis, Et se tiennent pour fols naïs[464], Chétis, las, courbés, sans léesse, Entrans ou chemin de Paresse, Et s’en vont droit à Povreté, Desconfit et desbareté, Ne jà puis jour ne seront aise, Ainçois languiront en mésaise, Et en tel estat se mourront, Et, par aventure, pourront Faire aucun vilain maléfice Dont il seront mis à justice. Donc pues-tu véoir et entendre Qu’il fait très mauvais entreprendre Sente qui est si périlleuse, Si forvoiant, si fortuneuse Comme est celle de Convoitise, Car nul n’y a s’entente mise Qui en la fin ne s’en repente. Eschieve doncques ceste sente Et pren celle de Souffisance, Et tu auras tousjours chevance Et assez tant com tu vivras; Assez as-tu quant ton vivre as, Entre les gens, honnestement, Et as souffisant vestement Et à l’avenant le surplus: Fol es se tu demandes plus. Puis que tu l’as par loyauté, Tu as plus qu’une royaulté Sans souffisance ne vauldroit, Se tu regardes bien au droit. Et s’il advient que servir doies Je te deffent que tu ne soies Envers ton maistre courageux, Orguilleux, fel, ne oultrageux. Tousjours lui fay obéissance, Et enclines à sa plaisance, En tous estas[465], sans rebeller, Et ne te dois nul temps mêler D’argüer ne de contredire Chose que tu lui oies dire: S’il parle à toi, si lui respons Doulcement, sans vilain respons, Sans rebrichier[466] et sans groucier, Craindre le dois à courroucier. Et si ne dois en nul temps faire Chose qui lui doie desplaire Pour enseignement que tu truisses[467] Au moins puis qu’amander le puisses, Tu le dois amer de vray cuer, Sans lui estre faulx à nul fuer, Et se tu l’aimes, tu feras Son vouloir et le doubteras En tous estas, j’en sui certaine, Car amours est si souveraine Que toutes vertus lui enclinent Et de lui obéir ne finent. C’est moult puissant vertus qu’amour! Met-la donc en toy sans demour, Car qui aime de cuer, il craint: Bonne amour à ce le contraint Qui le met en obéissance Par sa vertueuse puissance, Et le tient en subjection Sans user de déception[468]. Mais s’aucun craint, ne s’ensuit mie Qu’il ait en lui d’amour demie[469]: Amour n’obéist pas à crainte, Ne nullui n’aime par contrainte, Car on craint bient ce que l’en het, Que ce soit voir, chascun le scet; Mais qui bien aime, craint et doubte: De ce ne doit nuls avoir doubte. Aimes donc ton maistre et le sers Loyaument, et s’amour dessers[470]; Et quant ton bien aparcevra, Vers toy fera ce qu’il devra, Ne jà ne saura estre avers. Et se tu le sers au travers, Sans lui amer et chier tenir, Nul bien ne t’en poura venir, Ains perdras avec luy ton temps Et si auras à lui contemps, Ou vilment congié te donra Et si diffamer te pourra En pluseurs lieux, par aventure, Que nullui n’aura de toy cure. Ainsi en tous estas perdroies, Se par amour ne le servoies. Quiconques sert il doit amer Son maistre de cuer, sans amer[471], Et de si loial cuer servir Que s’amour puisse desservir. Prendre doit trois conditions De trois significations Que briefment je te nommeray, Et puis si les exposeray. Premier, dos d’asne doit avoir Se bien veult faire son devoir; Secondement, comment qu’il voit[472], Oreilles de vache avoir doit; Et tiercement doit avoir groing De pourcel, sans aucun desdaing. Ces trois conditions estranges, Se tu sers, pas de toy n’estranges, Mais mect tousjours paine et estude D’avoir les par similitude, Quant sauras l’exposition De leur signification Que je te veuil dire et aprendre. Par dos d’asne tu pues entendre Qu’avoir dois le fais et la charge De ce que ton maistre te charge, Et que de toutes ses besoignes, Sans faire obliance, tu soignes; Tu en dois la somme porter Pour mieulx ton maistre déporter; Et pour bien faire ton devoir, Lui dois souvent ramentevoir Et avoir chier sur toute rien Le sien prouffit comme le tien. Après, par oreille de vache Pues-tu entendre, sans falache[473], Que tu dois ton maistre doubter, Et s’il te laidenge[474], escouter Sans ce que contre lui t’orgueilles; Faire lui dois grandes oreilles, Et faire semblant toutesvoies Que tu n’ois adonc, ne ne vois. Quant le verras de tencier chault, Tais-toy tout coy et ne t’en chault, N’à tort, n’à droit, ne respons point Tant comme il est en ycel point, Car trop s’en pourroit engaignier; Autre chose ne puet gaignier Servant qui respont à son maistre, Soit chevalier, bourgois ou prestre. Qui se tait et point ne rebelle, C’est une vertu bonne et belle: Ceste-cy, se tu me veulx croire, Aras-tu tousjours en mémoire. Par groing de pourcel ensement Peus-tu entendre clèrement Qu’en toy ne doit avoir danger Ne de boire, ne de menger, De grant disner, ne de petit: Tous dois prendre par appétit Et en bon gré, se tu es sage, Sans mener despit ne haussage, Orgueil, ramposnes, ne desdaing, Et fay tout ainsi com le groing Du pourcel qui partout se boute; Tout prent en gré, riens ne déboute, Ainçois se vit de ce qu’il treuve Liement, sans faire repreuve[475], Tout treuve bon et savoureux, De nulle rien n’est dangereux[476]. Par semblable, ne dois-tu estre[477] Quant tu es à l’ostel ton maistre, Ains te doit tout plaire et souffire, Sans rien refuser ne despire. A tant se tut Raison la sage; Lors tournay un pou mon visage, Et pour penser mieulx m’acosté; Donc s’en vint de lez mon costé, Uns homs saiges et plain d’avis, Ainsi comme il me fu avis Et il en est bien renommés, Entendement estoit nommés. Beaux amis, dist-il, or entens: Se tu veux emploier ton temps A faire ce que Raison dit, Tu feras que sage, à mon dit. Elle t’a cy moult sermoné, Moult bonne exemple t’a donné: Se tu l’as scéu retenir, Tu en pues à grant bien venir Selon Dieu et selon le monde; Croy la, et j’octroy qu’on me tonde, (Se de ce qu’elle a dit t’apens[478];) Se tu jà nul jour t’en repens: Et tu l’apparcevras à l’ueil; Quant à or, plus dire n’en vueil, Car on doit mettre son assent[479] Autant à un mot comme à cent. Quant j’oy un pou après pensé, Repensé et contrepensé A ce que Raison apris m’ot, Et bien recordé mot à mot Par le conseil d’Entendement, Et que j’estoie en grant dément De tout en mon cuer retenir, Ès-vous un homme à moi venir Qui bien sembloit estre advocas Qui parler scéust en tous cas: Moult sembloit estre sages hom Selon droit et selon raison; Coiffe et habit fourré portoit, Et richement se déportoit: Preudoms sembloit, et sans riot, Clerc et varlet avec lui ot. Le maistre fu Barat[480] nommés, De ce ne fu pas mesnommés: Son clerc avoit nom Tricherie, Et son varlet Hoquelerie[481]. Barat s’est de lez moy assis, Et commença par mos rassis A parler attrempéement Aussi comme par chastiement. Auras-tu huy assez pensé? Di, chaitif, qu’as-tu empensé? Veulx-tu croire Raison la fole Qui ceulx qui la croient affole? Se tu la crois, chaitif seras Tant com de son sens useras; Nuls ne puet à estat venir Qui se veult à Raison tenir, Mais à grant paine se chevit Et tousjours en souffreté vit Sans avoir nulle chevissance. Or est fols qui a souffisance Quant au cuer a tant de doleur; Je le tendroie à grant foleur Qui selon raison ouverroit: Jamais riche ne se verroit, Ains seroit tousjours en un point Sans ce que il enrichist point. Tousjours seroit com povre et chiche, Dolent, subjet et serf au riche Dont souvent s’oroit laidengier: Ainsi vivroit en grant dangier. Qui a le cuer pur, net et monde, Povre est et n’a loy[482] en cest monde, Ne ne puet venir à estat; Met doncques Raison en restat[483] Et me crois, si feras que sage, Car s’user veux de mon usage, Tu seras tantost surhaucié, Riche, puissant et essaucié; Servis et honneurés seras, Et tout à ton plaisir feras. Tu ne feras que commander, Chascun vendra à ton mander: Tous temps vivras en tel conroy Com se tu fusses duc ou roy, Car tous auras tes aisemens. Se tu fais mes enseignemens Que je te vueil dire et aprendre, Moult bon exemple y pourras prendre. Flateur soies premièrement, Car c’est le droit commencement Par quoi on puet à bien venir Et à grant estat avenir: S’avenir y veulx, sans deffault, De _Placebo_ jouer te fault. Soies en tous lieux décevant Où tu seras, et par devant A toutes gens fais beau semblant, Si leur iras le cuer emblant, Et faing que tu soies loyaulx, Vrais en cuer et espéciaulx[484]; Aquier des amis, sauf le tien[485], Serré par devers toy le tien. Ne soies pas larges, mais chiches; Ainsi seras tu tantost riches. Quel compaignie que tu truisses, Là ne despens riens que tu puisses[486], Aies le cuer bault[487], et te truffes, Et dy des gorgées et des truffes Quant tu verras qu’il sera point, Et met paine à le faire à point; Par ce seras tu bien venus En compaignie, et chiers tenus. Après, ne te doit ennuyer De voulentiers gens conchier[488] En tous estas, et mettre en voie Que tu aies de leur monnoie, Ou soit à droit, ou soit à tort, Ou par contrainte, ou par accort; Et se bien me veulx apaier[489], Acrois[490] partout sans riens payer, Et voulentiers par tout mescompte[491], Ne jà du péchié ne fais compte; Ceulx qui te doivent fay contraindre, De les mengier ne te dois faindre, Et les mener à povreté Sans avoir d’eulx nulle pitié: Ne te chault s’ils perdent chevance, Mais que tu aies leur substance; Soies tousjours tout prest de prendre, Mais garde-toi bien de riens rendre. Je te deffens que tu ne paies A âme chose que tu doies, Et s’aucun te faisoit semondre[492] A qui il te faulsist respondre, Ou soit à bel, ou soit à let, Moy et mon clerc et mon varlet Tous ensemble t’irons aidier Ou cas qu’il te fauldra plaidier. Se tu nous crois, tu materas Tous ceulx à qui tu plaideras, Sans faillir en nulle saison, Soit droit, soit tort, maugré raison, Tousjours à ton besoing vendrons Et bien près de toi nous tendrons Et te feron tost achever Tes causes et en hault lever Ton estat, habonder et croistre, Tant que bien te pourras acroistre. Après, te vueil encor aprendre Trois choses qu’il te fault emprendre Se tu veulx tost monter en pris Et si sont d’assez moien pris. La première est que tu te vestes De bonnes robes et honnestes Fourrées à leur avenant[493]: Si en seras plus avenant[494], Plus honnourés et mieulx prisiés Et entre gens auctorisiés Et tenus pour sage de tous, Et fusses tu fols et estous. La seconde chose est mentir Soubtivement, sans alentir, Par beaux mos polis, plains de lobe,[495] Ce siet bien sur la bonne robe: Par ce pourras tu faire acroire Que mençonge soit chose voire Et que vérité soit mençonge, Ne qu’on y croie ne qu’en songe. La tierce chose est vraiement Que tu faces hardiement Quanque tu auras empensé, Soit bien pensé ou mal pensé; Tu dois hardiement ouvrer Se grant avoir veulx recovrer, Car cil qui hardiement ne euvre Et est honteux, riens ne recoeuvre, Mais est povre et las en ce monde, Et li hardi tousjours habonde Puis que beau langage a en main. Partout et à soir et à main Les trois derreniers poins tiens Et principalment les retiens Et tu auras tousjours chevance Combien que tout soit décevance, Car nul ne puet chevance avoir S’il ne met paine à décevoir Et s’il n’est bien malicieux, Viseux[496] et caut et engineux, Semblant doulx et courtois vers tous, Et en cuer faulx, rude et estous: Et que tousjours rie sa bouche Combien qu’au cuer point ne lui touche, Car combien que beau semblant moustre, Le ris ne doit point passer oultre Le neu de la gorge, à nul fuer; Des dens doit rire et non du cuer. Il doit estre blaffart[497] toudis, Et en tous fais et en tous dis Les puissans doit aplanier[498] Par souples mos et festier, Et leur porter grant révérence, Car on puet moult acquester en ce; Des povres ne puet il chaloir, Car ils ne pevent riens valoir: Ceulx là fait bon bouter arrière, Sans leur faire semblant ne chière, Et du tout en tout soy retraire, Car on ne puet d’eulx denier traire. Or m’as tu oy raconter Comment on puet à pris monter: Se tu crois mon enseignement, Riche seras parfaictement, Et auras, tout à ton vouloir, Tout ce que tu sauras vouloir; Et se tu veulx croire Raison, Tu seras en toute saison Chaitif, mendiant, povre et las, Car si te tendra en ses las Que monter plus hault ne pourras. Or fay lequel que tu vouldras Et y pense tout à loisir: Quant à chois es, tu pues choisir. Se tu veulx estre povres hom, Si me laisse et croy Raison; Et se tu veulx riche homs estre, Si me tien pour seigneur et maistre, Tant com tu vivras, et me croy, Et de Raison croire recroy. A ce mot s’est Barat téu, Car assez m’ot ramentéu Ses affaires et sa doctrine Et enseignié tout son convine; A tant de moy se départi. Lors pensay moult au jeu-parti Que Barat et Raison fait m’orent Et enchargié tant comme ils porent, Mais le jeu si parti avoie Que lequel croire ne savoie, Ou Raison qu’ot à moy parlé, Ou Barat le bien enparlé; Mais bien croi qu’au derrain créusse Barat, s’autre conseil n’éusse, Car si bel m’avoit flajolé Que tout sus m’avoit affolé. Lors vint à moy Entendement Pour moi donner enseignement Auquel des deux je me donnasse Et cuer et corps habandonnasse. Fol, dist-il, es-tu rassoté Qui ce que Raison t’a noté Veulx laissier pour estre trichierres Faulx et mauvais et décevierres, Et croire Barat le lobeur Qui pires est que desrobeur? Bien es fol et oultrecuidés Et de sens naturel vidés, Et bien pert que tu ne vois goute Qui veulx mettre entente toute A toy envers Barat plaissier, Pour Raison la sage laissier, Car oncques nuls ne la laissa, Ne vers Barat ne se plessa A qui n’en meschéist après, Sans faillir, à loing ou à près. De ton temps véoir l’as péu Que maint grant maistre décéu En ont esté, et mis à honte Pourcequ’il ne tenoient compte De Raison ne ses fais ensuire, Mais se penoient de la fuire, Et adnichilloient droiture, Contre Dieu, Raison et Mesure. Et combien qu’avec eulx féusse, Jà d’eux audience n’eusse A desdire leur voulenté, Tant ièrent espris et tempté Par Fol-cuidier le pou séur, Qu’estre cuidoient asséur, Et tousjours Barat surmontoient Pour ce que par lui hault montoient, Et amassèrent les trésors Qui erent très-vils et très-ors; Car de ce qui par Barat vient, En la fin nul bien n’en avient. Il n’est pas bon logicien: Belle entrée a et beau moyen, Mais tousjours fait conclusion A honte et à confusion; Car tout quanque Barat aüne[499], En vingt ans, anientist fortune En une seule heure de jour, Ne nuls n’y puet mettre séjour. Ainsi ne puet Barat durer, Car ne le pourroit endurer Droit qui tout adresse et aligne Et qui ne fait riens fors à ligne, Mais est enclin à son affaire A tout ce que Raison veult faire. Croi doncques Raison et la sers, Car vraiement tu seras sers D’une mauvaise servitude Se tu mes en Barat t’estude. Pluseurs par ses las sont passés, Plus sages que tu n’es d’assez, A qui mal en est advenu, Tu le vois souvent et menu. Plus sages que tu n’es? Vraiement, Par le mien mesmes jugement Plus saiges voir ne sont-ils mie, Car en eulx n’a de sens demie, Combien qu’ils aient de sens le nom Par grant abit et par renom, Car tels est saiges qui est fols En ce monde, bien dire l’os, Tel y est fol qui est bien sage, Ce voit on par commun usage; Car selon le dit de ce monde, Ly homs qui de richesse habonde Et a assez or et argent Pour sage est tenu de la gent Et est prisié en tous pays Combien qu’il soit uns fols naïs; Donc il est sage et fol ensemble Par ce que j’ay dit[500], ce me semble: Voire sage pour son avoir, Et fol naïs pour pou savoir. Et li povre, par opposite De l’exemplaire que j’ay dicte, Tant soit-il sage à grant devise, Nul ne l’aime, honnoure ne prise, Ains le tient-on pour fol et nice Et est tenu son sens pour vice, Car quant il dit sage parole, Si la tiennent la gent pour fole, Ne de riens ne puet avoir los, Dont il est sage, et si est fols: Fols, pour ce qu’il est povres hom: Sage, pour ce qu’il a raison, Et sens en soy de lui retraire De mal faire, et à bien atraire. Or vois-tu bien que je te preuve Tout clèrement par une preuve Qu’il n’a fors pure vérité En ceste contrariété Que je t’ay voulu cy espondre[501], Ne nuls n’y sauroit que respondre Pour le contraire soustenir S’il se veult à raison tenir. Soies sages et me croi doncques, Tu ne féis si bon sens oncques. Croy Raison et à luy te tiens Et ses enseignemens retiens, Et tu en vendras à grant bien. Tu le verras ains dix ans bien, Faillir n’y pues par nulles voies Se par Barat ne te desvoies. A tant se tut Entendement; Lors commençay parfondément A penser à la vérité Que devant m’avoit récité; Adonc apparceu-je de voir Que voir m’ot dit, sans décevoir, Entendement le sages hom Que trop mieulx vault croire Raison Que Barat; si m’y assenti, Car onc nuls ne s’en repenti. Lors vint Raison, sans demourée, Blanche, vermeille, colourée, Faisant grant joie et bonne chière Com celle qui n’a riens tant chière En ce monde, comme personne Qui de bon cuer à lui se donne. Ami, Dieux te gart, dist Raison, Or est-il bien temps et saison Que tu faces ma volenté, Quant je t’en voi entalenté; Tout maintenant jurer te fault Que par toi n’y aura default, Et que de cuer me serviras, Ne contre mon vouloir n’iras Jamais, quoy que Barat te die, Ne nul de ceulx de sa mesnie, Par leur beau parler décevable. Aies le cuer ferme et estable A mes œuvres continuer Sans ton courage point muer En pensée, n’en fait, n’en dit, Comme autrefois je le t’ay dit Et monstré pour prendre chastoy, Quant je fus cy parler à toy; Mais si tost com je m’entourné, Par Barat fus tantost tourné Et par la force de son vent, Tout ainsi que l’en voit souvent, Quelque part que le vent s’atourne, Le cochet d’un clochier se tourne. Prens doncques en toy fermeté, Vertu, force et estableté A bien tenir les convenances, Que je vueil que m’enconvenances Pour avoir de toy séurté Que tu me tendras loyaulté Et que tous mes commans tendras En quelque lieu que tu vendras. Et saches bien que mon service Est au monde droicte franchise; Qui me sert, puet partout aler Et devant toutes gens parler Baudement, sans baissier la chière Et sans traire le cul arrière: Paour ne doit avoir ne honte Devant pape, roy, duc, ne conte, Ne devant autre justicier Ordonné pour gens justicier, Non voir devant homme qui vive, Car mon sergent à nul n’estrive, Ne sa pensée en nul endroit Ne vouldroit mettre, fors en droit Et en vérité maintenir, Et s’y veult soir et main tenir. Pour ce, vueil-je que tu deviengnes Mon sergent, et qu’à moy te tiengnes, Sans t’en départir à nul fuer, Et espécialment ton cuer; Et je aussi en ton cuer seray, Ne jà ne m’en départiray Jusques à la mort, ne t’en doubtes, Se maugré moy hors ne m’en boutes. Se tu m’aimes, bien te suivra, Et se ce non, il te fuira. Se tu n’as l’entendement trouble, Tu vois que mon salaire est double; Que ce soit voir, je le te preuve Par preuve où n’a point de repreuve. En moi servant, premièrement, Pues-tu vivre tout seurement, Sans nul doubter fors Dieu mon père: Qui ce ne croit, il le compère. Après, quant tu trespasseras De ceste vie, tu seras Avecques mon père en sa gloire, Ceste sentence est toute voire, Et là vivras-tu finement Sans jamais avoir finement, Car tu dois créance avoir ferme Que quant personne vient au terme Qu’elle en ce monde doit mourir, Adonc commence-elle à flourir Et prent commencement de vie Tout aussi tost qu’elle dévie, Car elle ist de vie muable Et entre en vie pardurable. Tout donc pues tu veoir clèrement (S’en toy a point d’entendement) Que mon loyer se double bien Quant on en reçoit double bien, C’est assavoir honneur parfait Au monde, par œuvre et par fait, Et paradis en la parfin Qui durera tousjours sans fin. N’il n’est nul autre bien, sans faille, Qui le mendre de ces deux vaille; Or te gard donc de les perdre Et te veuilles du tout aherdre A mes euvres si bien ensuivre Que tu les aies à délivre, Et laisse Barat et ses euvres, Car saches que se tu en euvres Et en son service remains, Tu perdras le plus pour le mains. Car ces deux biens dessus nommés Qui tant sont beaulx et renommés Par son service auras perdus Et tu mesmes seras pendus Corporelment, par aventure, A grant angoisse et à laidure. Tu y perdras, bien dire l’os, Se tu le sers, corps, âme et los Qui sont trois très souverains biens, Et si ne te puet donner riens Fors plaisance d’acquerre avoir Sans point de conscience avoir, Car tousjours son servant atise D’avoir sur l’autrui convoitise, Et quant son servant a assez D’avoir et trésors amassés Et il cuide vivre asséur, Lors lui vient aucun méséur Qui tout met ce dessus dessoubs: Par nuls n’en puet estre ressoubs, Ne nul de son meschief ne pleure, Mais chascun, de fait, lui queurt seure, Et tel, espoir, ne le vit oncques Qui en dit moult de mal adoncques Et en a le cuer esjoy Pour le mal qu’il en a oy, Et n’en fait fors chanter et rire, Et souvent par ramposne[502] dire: Trop estoit riche devenu, Tout estoit du deable venu Et au deable tout s’en ira Tout ainsi chascun s’en rira Et n’aura nuls de lui pité, Ains sera vilment despité Et de Dieu et du monde ensemble. Donc pues tu voir, ce me semble, Que Barat fait mauvais servir Puisque l’en ne puet desservir Fors que honte, angoisse et doleur, Et que qui le sert fait foleur. Met le doncques en non chaloir, Et m’aimes qui te puis valoir En tous cas, vers Dieu et le monde, Et aies le cuer pur et monde. Aies en toy humilité, Loyaulté, foy et vérité, Et se humble es de contenance, Gardes qu’il n’y ait décevance, De cuer le soies et de fait, Car tel humble et loyal se fait Devant la gent, qui ne l’est mie Ne n’a d’humilité demie, Mais sa chiere humble et encline Fait acroire à ceulx qu’il encline Qu’il est preudoms, par son semblant. Ainsi leur va leurs cuers emblant Par sa simple papelardie Qui est pleine de renardie Et de faulseté, car soubs l’ombre De la simplesse où il s’aombre, Deçoit tous ceulx qui le regardent Qui du faulx semblant ne se gardent; Si avuglés les a sans doubte Que nulluy de luy ne se doubte, Mais jurroit chascun fermement Qu’il est preudoms parfaictement, Combien qu’en faulseté habonde. Tout ainsi deçoit-il le monde, Mais Dieu ne puet-il decevoir: Cellui en scet bien tout le voir, Car il voit tout à descouvert Le mal qu’en son cuer a couvert; Jà si ne le saura répondre[503]: Devant lui l’en fauldra respondre Quant il son jugement tendra Que sentence à chascun rendra Par rigueur, selon le forfait Qu’il aura au monde forfait. Ou milieu du trosne sera, Les plaies à chascun monstrera, Les cloux, la couronne et la lance: Lors sera chascun en balance, Là n’aura roy ne empereour Qui n’ait en son cuer grant paour. Là tendra-on aussi grant compte D’un savettier comme d’un conte, Et de ceulx qui vestent les rois[504] Comme des prelas et des rois, Mais que loyaulx aient esté, Prenans en gré leur povreté, Et la seurté de Souffisance, Et qu’ils aient éu créance En Dieu, telle qu’il appartient Et comme Crestienté tient. Là ne pourra nuls pour avoir Vers mon père sa paix avoir Qu’il n’ait ce qu’aura deservi Selon ce qu’il aura servi: Tuit cil qui seront d’Adam nés Auront paour d’estre dampnés, Jà si justes ne sauront estre. Mais Dieu fera aler à destre Mes gens que il congnoistra bien, Qui n’ont entendu fors à bien Au monde, et selon moy vescu; Là leur seray-je bon escu, Car Dieu tretous les béneira. Ainsi mes gens départira D’avec les gens Barat, sans doubte, Qui seront tous en une route Dolens à senestre partie; Là iert la chose mi-partie, Car mes gens qu’à destre seront Tons ensemble joye feront Et auront parfaite léesse Exemps de dueil et de tristesse. Et les gens Barat, d’autre part, Dont mon père aura fait depart D’avec les miens, par leur foleur, Grant pleur, grant cri et grant doleur Adonc tous ensemble menront Quant ils condempnés se verront Et tournés à perdition Sans espérer rédemption. Or ne te fay pas donc hessier[505] De moi prendre et Barat laissier, Rens toy à moy tout en ceste heure, Sans querre y terme ne demeure, Fay moy tost hommage mains joinctes, Et selon mes œuvres t’apointes Si com je t’ay cy-devant trait, Et persévères sans retrait, Car qui aujourd’uy bien feroit Et demain ne perséverroit, Tout ce ne vauldroit un festu. Lors me dit Raison: Que fais-tu? Il me semble que tu n’oies goute. Dame, dis-je, je vous escoute, Car tant me plaist à vous oïr Que tout me faites resjoïr Des grans biens que vous m’aprenez, Et pour ce à tort me reprenez, Car vous m’avez dit et apris Que qui veult avenir à pris, Il doit oïr et bien entendre Avant qu’il doie response rendre, Et qu’à parler si à point preigne Et par avis, qu’il ne mespreigne: Et que de parler ne se haste, Ne que nuls n’en doit avoir haste Qu’avant n’y ait trois fois avis; Et pour ce, dame, il m’est avis Se je vous ay laissié parler Sans reprendre vostre parler Que je n’ay fait cy nullement Fors selon vostre enseignement Auquel faire je sui tenu. C’est voir, tu l’as bien retenu, Ce dit Raison, et à cuer mis: Si en seras à honneur mis S’ainsi le veulx continuer Sans ton courage point muer. Puisqu’estre veulx de mes complices, Garde bien que tu acomplisses Mes commandemens, sans retraire, Que tu m’as oy cy retraire. Je respondi: Voulentiers, dame, Tout sui vostre de corps et d’âme; En vous ay mis tout mon courage, Tenez et je vous fay hommage Et me rent jointes mains à vous, Comme le vostre, à nus genouls; Et si vous ay enconvenant Que bien vous tendray convenant En tous les lieux où je seray, Ne jamais chose ne feray, Que je puisse, qui vous desplaise. Lors Raison se baisse et me baise Et en baisant s’esvanouy. Plus parler ne la vis, n’oy, Mais bien dedens moy la senti, N’oncques puis je ne m’assenti De faire à nulluy desraison N’autre chose contre raison, A tout le mains que je péusse Ne que congnoissance en éusse. Quant dedens moi senti ainsi Raison la sage que j’aim si Que tousjours en mon cuer demeure, Lors vindrent à moy, sans demeure, Un moult simples homs et sa femme; Bien sembloient gens sans diffame Et sans estre de mal tempté: Bon-cuer et Bonne-voulenté Se faisoient-ils appeller. (Tels noms n’affierent à céler.) Chascun moult bel se maintenoit; Bonne-voulenté si menoit Un enfant bel et doulx et gent Et gracieux à toute gent, (En tous cas ert de bon affaire,) Nommé fut Talent-de-bien-faire; Bon-cuer le preudom fut son père Et Bonne-voulenté sa mère. Tous trois de lez moy s’arrestèrent Et moult bel semblant me monstrèrent; Bon-cuer premier m’araisonna Et moult bel salut me donna Par doulx parler, com simples hom: Amis, dist-il, puisque Raison As avec toy acompaignie, Tu m’auras en ta compaignie Tous temps, et avec toi seray, Ne jamais jour ne te lairay; Ma femme et mon fils que vois cy Ne te lairont jamais aussi; Nous trois te conduirons ensemble A la voie, se bon te semble, Que Raison t’a dit et apris Qui fait gens avenir à pris; Et se tu nous veulx croire et suire, Tous prets sommes de toy conduire Et d’aprouver en vérité Ce que Raison t’a endité; Et sans nous trois ne pues-tu faire Chose qui puist à Raison plaire, Car ne saroies assener[506] Au chemin qui te doit mener Au noble chastel de Richesse Qui tant parest plain de noblesse. Qui sans nous y vouldroit aler Il ne feroit que reculer Jusqu’à tant qu’il se fust bouté Droit au chemin de Povreté Qui tant parest boueux et ort. Lors lui dis: Sire, je m’acort A vous trois, et si vous requier Que vous me vueilliez convoïer Ou chemin que je tant désir, Si m’acomplirez mon désir: C’est au chemin de Diligence Que je ne say où l’en commence A y entrer, qu’onques n’y fuy, Dont dolent et courroucié suy. Tu y entreras tout en l’eure, Dist Bon-cuer, or tost, sans demeure, Lieves sus et si t’apareilles; Il fauldra bien que tu t’esveilles Tel fois que tu dormisses bien, Se tu veulx avenir à bien: En ce chemin faut traveillier, Pou dormir et souvent veillier. Par trop dormir pues-tu bien perdre, Nuls ne s’en scet à quoi aherdre[507] Se n’est à robe dessirée Qui n’est pas chose désirée De personne qui honte craint; Pour ce est saige qui se contraint A souffrir un pou d’abstinence Dont on vient à telle excellence Que on a des biens a planté. Lors parla Bonne-volenté: Beaux fils, dist-elle, à moi entens, Il te fault employer ton temps Tout autrement que tu n’as fait, Et si bien maintenir ton fait Que tu puisses acquerre avoir Sans chose de l’autrui avoir; Et me croy moi et mon seigneur, Si en vendras à grant honneur. Tu n’y verras jà le contraire, Amis, dist Talent-de-bien-faire, Croy ma mère que tu os cy, Et mon père Bon-cuer aussi; En leur conseil met tout assens Et les aimes, si feras sens: Lieves sus tost, sans plus d’atente, Si te menrons droit à la sente Du beau chemin de Diligence; Et ne met point de débat en ce, Car tu en pues venir à pris, Si comme Raison t’a apris. A ce mot respondi en l’eure: Sire, voulentiers, sans demeure; Jà par moy n’y aura débat; Vostre conseil pas ne débat, Ains le vueil du tout acomplir. Lors me commençay à vestir Et me chaussay appertement, Puis dis: C’est fait, alons nous en, Véez moy cy tout apresté. Lors ala Bonne-voulenté Tantost alumer la chandelle, Car moult estoit le cuer chault d’elle Que fusse entré en Diligence Le beau chemin plain d’excellence; Puis dist doulcement, sans hault braire, A son fils Talent-de-bien-faire: Tien, dist-elle, mon enfant doulx, Ceste chandelle devant nous Porte, si que plus cler voyons Tant qu’en Diligence soions; Or tost, n’y ait plus séjourné. Dame, véez me ci attourné, Dist Talent-de-bien-faire adoncques. Désobéissant n’en fut oncques, A la voie se mist devant, Pié à pié l’alasmes suivant. Tous quatre ensemble tant errasmes Que nous en Diligence entrasmes, Où je onquesmais entré n’avoie Pour ce que aler n’y savoie. En ce chemin grant et ferré N’éusmes pas grantment erré Que nous trouvasmes un chastel, Onques personne ne vit tel Se ce ne fust cellui meismes; Et quant à la porte venismes Et nous cuidasmes ens entrer, Adonc nous vint à l’encontrer Cellui qui la porte gardoit, Qui moult fellement regardoit Et moult estoit mal engroigné Et, par semblant, embesoigné. Moult lourdement me print à dire: Qu’est-ce que voulez-vous, beau sire? Voulez-vous entrer sans congié Si tost que vous l’avez songié? Nul n’entre ou chastel de céans, S’il n’est à moy obédiens Et à ma femme que veez cy. Ay! sire, pour Dieu mercy! Ce dist lors Talent-de-bien-faire, Ne vous vueille à tous deux desplaire, Il n’y vueil pas, sans vous entrer. Lors a prins Bon-cuer à parler: Sire, dist-il, il est bien digne D’entrer léans sans long termine, Car je le sçay pour vérité. C’est mon, dist Bonne-voulenté, Sire, n’en soie en doubtance, Car je sçay bien qu’il a béance, Grant voulenté et grant désir D’acomplir tout vostre plaisir Et de la dame de vos biens, Car sans ce ne vauldroit-il riens; Dictes que voulez-vous qu’il face, Et il le fera sans fallace. Lors dist le portier doulcement: Puisque de son assentement L’avez jusques ci amené, Il sera moult bien assené Ne il ne le pourroit mieulx estre. Adonc me prist par la main destre Et me commença à preschier En disant: Mon amy très chier, Puisque tu es céans venu, Tu seras désormais tenu De moy et ma femme obéir, Se tu veulx Richesse véir, Qui demeure assez près de cy En son bel chastel seignoury. A elle ne puet nuls aler Sans à ceulx de céans parler Et toute leur voulenté faire Et persévérer sans retraire; A moy fault parler tout premier Qui suis de ce chastel portier, Qu’on clame chastel de Labour[508], Où l’en besongne nuit et jour; On m’appelle par mon nom Soing Qui maine les gens par le poing, Entre moy et Cure ma femme, A monseigneur et à madame Qui de céans ont le demaine, Qu’on appelle Travail et Peine: Si que, beaux amis, se tu veulx, Nous te menrons tout droit à eulx, Mais moult t’y fauldra endurer On tu n’y pourras jà durer, Car on te feroit hors chacier, En l’eure, sans toy menacier, Se n’y faisoies ton devoir. Je ne te vueil pas décevoir, Demourer pues, ou retourner; On dit souvent qu’à l’enfourner Font li fournier les pains cornus[509]. Sire, dis-je, n’en parle nuls, De retourner n’est pas m’entente Pour nulle durté que je y sente: Jà ne m’en verrez remuer Pour froit, pour chaut, ne pour suer; Bon-cuer et Bonne-voulenté Le vous ont assez créanté, Et Talent-de-bien-faire aussi, Qu’amené m’ont avec eulx cy, Et se defaillir m’en véez, Jamais, nul jour, ne me créez. Lors me menèrent Soing et Cure Ens ou chastel grant aléure. Là avoit bien plus de cent mille Ouvriers ouvrans par la ville, Dont chascun faisoit son mestier Si comme il lui estoit mestier; Là n’ot homme ne femme oiseux. Tant estoit ce chastel noiseux De férir et de marteller[510] Qu’on n’y oïst pas Dieu tonner; Qui de trois jours n’eust sommeillé Si fust-il là tout esveillé. Quant les ouvriers vy et oy, J’en eu le cuer tout esjoy Et me fut tart que je m’y veisse Et que je aussi comme eulx feisse. Soing et Cure me regardèrent Talentif[511], si me demandèrent Se je vouloie demourer En Labour et y labourer: Oïl, dis-je, pour Dieu mercy! Moult me plaist à demourer cy; Au chastellain bien parleray Et à sa femme, quant j’aray Icy esté jusques au soir. Dist Soing et Cure: Tu dis voir, Or commence donc, de par Dieu. Adonc prins ma place et mon lieu Et m’alay tost mettre en conroy. Ma chandelle mis devant moy Sur la table, en un chandelier, Pour mieulx véoir à besongnier. Et comme je m’apareilloie Et que je commencier vouloie, Es-vous venir la chastellaine De ce chastel, à grant alaine, Peine qui aloit visitant Tous les ouvriers dont je vy tant. Les pans avoit à sa ceinture Et moult aloit grant aléure; De telle ardeur se remuoit Qu’a pou que le sang ne suoit; Nulle fois surcot ne vestoit, Mais en sa povre cote estoit Et aucune fois en chemise, Quant elle l’avoit blanche mise. En passant Peine m’apparçut, Et pour ce que ne me congnut, Demanda à Soing le portier: Qui est, dist-elle, cel ouvrier Que je voy là tout seul séoir? Ne l’ay point apris à véoir, Il est venu tout nouvel huy, Je vueil aler parler à luy Savoir s’il croire me voulra Et s’à mon plaisir labourra. Dame, dist Soing, vueilliez savoir Qu’il a grant fain de vous véoir; Tesmoingnié nous a bien esté: Bon-cuer et Bonne-voulenté Et aussi Talent-de-bien-faire Dient qu’il est de bon affaire Et qu’il d’estre oiseux n’a cure. Lors parla moult haultement Cure Et dist: Vraiement, se n’a mon[512], Et pour ce nous du cuer l’amon Entre moy et mon mari Soing, Avec lui serons près et loing: Prests sommes de le vous plégier Et de nous en bien obligier. Lors respondi la chastellaine: Puisqu’il est, dist-elle, en tel vaine, Je le vueil aler essaier Si me pourra si appaier Comme vous dictes, or y parra; S’ainsi le fait, il acquerra Pour l’amour de moy moult d’avoir Que nuls ne puet sans moy avoir. Peine se trait lors près de moy: Amis, ne soies en esmoy, Dist-elle, mais fay liement Ta besoigne, et appertement A ta main entens sans muser Et ne t’entens pas à ruser, Mais si l’ouvrage continues Que par force d’ouvrer tressues, Car nuls ne doit céans oser Soy alaschir ne repouser, Car tantost seroit bouté hors. Je respondi humblement lors: Dame, dis-je, j’ay grant désir De faire tout vostre plaisir, Ne jà jour ne vous pourrez plaindre De moy que m’aiez véu faindre, Ne que vous face mesprenture, En tesmoing de Soing et de Cure. Amis, dist Peine, c’est bien dit, Fay que le fait s’accorde au dit, Ou tout ce ne vauldroit un ail, Si que quant mon mari Travail Vendra au soir, puist parcevoir Que bien aies fait ton devoir. Je visite nos gens au main, Et il les visite au serain: Or fay tant qu’il ne se courrouce, Carde pou parle, tence et grouce. A tant se tut la chastellaine Qui moult estoit d’angoisse plaine; A besognier commençay lors, Entente y mis, et cuer et corps. Ainsi besongnay sans séjour Jusqu’à tant que je vy le jour Par les fenestres pairoir cler: Lors ma chandelle alay souffler, Puis entendi à ma besoigne, Sans querre y terme ne essoigne, Jusqu’à heure de desjuner Qui vault desjuner et disner A la coustume des ouvriers. De ceulx illec vis-je premiers La manière et la contenance[513], Qui vivoient en abstinence. N’y ot si grant ne si petit Qui ne préist grant appétit En pain sec, en aux et en sel, Ne il ne mengoit riens en el Mouton, buef, oye ne poucin; Et puis prenoient le bacin, A deux mains, plain d’eaue et buvoient A plain musel, tant qu’ils povoient. Quant je regarday cel afaire, Grant talent me print d’ainsi faire Combien que pas ne l’eusse apris; Mais aux ouvriers exemple pris, Qui mengoient, si me prist fain: Lors fis tant que j’êus du pain De Corbueil[514], du sel et des aulx, Et si prins du vin aux chevaulx[515], Puis mengay par si grant saveur Qu’oncques ne mengay par greigneur, Car moult me vint à gré cel ordre. Qui me véist en mon pain mordre, Ma manière et mon contenir, Grant appétit l’en peust venir. Et tout adès en besongnant Alay illec mon pain mengant Et beu de l’ieaue à plain musel; Vin ne prisoie un viel fusel. Et quant j’éu mengié et beu, Aussi bien me sentis-je peu Comme s’à feste éusse été Ou j’éusse eu à grant planté Mouton, buef, poulaille et paons, Pastés et tartes et flaons, Pain de bouche[516] et estrange vin Bourgouing, Gascoing et Angevin[517], Beaune, Rochelle, Saint-Pourçain[518] Que l’en met en son sein pour sain. Lors me pris fort à besongnier, Je ne m’en fis pas essoignier, Car là furent, lez mon costé, Bon-cuer et Bonne-voulenté Et aussi Talent-de-bien-faire Qui regardoient mon affaire; Soing et Cure aussi y estoient Qui tout adès m’admonnestoient Que j’ouvrasse à col estendu Et que bien me seroit rendu, Car j’en auroie bon loier. Ainsi ouvray sans délayer Jusqu’à la nuit noire et obscure; Adonc alèrent Soing et Cure Tost la chandelle appareillier Pour jusqu’à cueuvre-feu veillier, Car d’iver estoit la saison Qu’on ne souppe pas, par raison, Jusqu’à tant qu’on l’oie sonner. Lors m’alay tost habandonner A l’euvre, de cul et de pointe, Je n’en fis oncques le mescointe, Et tant besoignay que j’oy Cueuvre-feu, si m’en esjoy, Car lassés et vaincus estoie De besongner, et si sentoie Un appétit qu’on clame fain. A ce point vint le chastellain Travail qui me dit: Doulx amis Bien doy amer qui cy t’a mis, Car bien y as fait ton devoir; Je m’en sçay bien apparcevoir. Bien voy que tu as sans faintise Huy en labour t’entente mise, Et pour ce te vueil pourvéoir Que tu puisses Repos véoir. C’est cil qui les gens de céans Qui en labour sont paciens Fait aaisier à leur plaisir, Boire, mengier, dormir, gésir Et prendre consolation Après la tribulation Que ma femme leur fait souffrir Quant à lui se veullent offrir. Et pour ce qu’à lui t’es offert Et grant ahan as huy souffert, Congié te doing, en guerredon, D’aler à Repos le preudon Qui te fera ton corps aisier, Ta char et ton sang appaisier Que tu as huy moult esméu Pour l’enhan que tu as éu. Sire, dis-je, je m’y accort Puisque ce vient de vostre accort: A Repos m’en vois orendroit. Lors me mis à voie tout droit Vers la porte, par un sentier: Là requis à Soing le portier Et à Cure que par amour Hors me méissent sans demour. Adonc respondi li portiers: Beaulx amis, dist-il, voulentiers, Car tu es vains et endormis. Lors m’ont Soing et Cure hors mis, Qui virent que temps en estoit, Mais trop forment m’admonnestoit Chascun d’eulx deux de moi lever Dès matines, pour achever L’euvre que commencié avoie Pour plus tost achever ma voie D’aler ou chastel de Richesse Où l’en ne va pas par paresse, Non fait-on pas par diligence Se il n’y a persévérance. Raison me dist, (bien m’en souvient) Que persévérance convient En bien faire, c’est ce qui fait L’ouvrier louer de son bienfait. Amis, dist Soing, à Repos vas: Plus décevable ne trouvas Puis que tu fus de mère nés; Repos a maintes gens menés Ou hideux chemin de Paresse Qui tourne le cul à Richesse: Repos a tous ceulx décéu Qui contre Raison l’ont créu, Et si est prest de décevoir Tous les jours ceulx qui recevoir Veulent ce qu’il leur veult donner; Tous ses biens veult habandonner A tous ceulx qui prendre les veulent, Mais vraiement tous ceulx se deulent, En la fin, qui contre raison Les prennent hors heure et saison Sans cogente nécessité. Bien est raison et vérité, Sans Repos ne puet vivre nuls, De quelque estat, gros ne menus, Mais ceulx qui Repos croient trop Povres en la fin sont com Job. Or ne le vueilles mie croire, Mais aies tousjours en mémoire Ce que je te dy et enseigne Et le retien en cest ensaingne. Adonc me tira Soing l’oreille; Cure, d’autre part, s’appareille A moi enseigner et aprendre Comme je doy par raison prendre Les biens que Repos scet donner Quant il se veult habandonner. Amis, dist Cure, ne crois pas Repos, se ce n’est un trespas[519] Quant en auras nécessité, Car, si comme Soing t’a dicté, Nuls ne pourroit sans Repos vivre[520] S’il n’est ou hors du sens ou yvre. Mais qui Repos croit à oultrage, Il pert du tout son bon courage Qu’il avoit, par devant, d’ouvrer Et ne le puet pas recouvrer Aucune fois à son vouloir, Dont en la fin le fait douloir. Garde donc bien qu’il ne te tiengne Que par raison, et te souviengne De moy à ces enseignes-cy. Lors me tira l’oreille aussi Comme Soing ot fait par devant En moy mon preu ramentevant. A tant du portier prins congié Et de sa femme, et eslongnié Le lieu au plus tost que je pos Et m’en alay droit à Repos Qui m’attendoit en ma maison, Car il en estoit bien saison. Ens entray, si trouvay ma femme Qui ne pensoit à nul diffame, Mais m’appareilloit à mengier A lie chière et sans dangier. Mes mains lavay et puis m’assis, Et souspasmes à sang rassis, Moy et ma femme, bec à bec, Du pain et du potage avec, Et de ce que Dieu mis y ot. Quant soupé eusmes sans riot Et la nappe si fu ostée, Près de moy se fu acostée Ma femme; lors luy comptay brief Mon affaire de chief en chief: Dame, dis-je, ne savez mie Comme j’ay eu forte nuitie Quant vous de lez moy dormiez Et vostre repos preniez. Vous n’avez pas véu à-nuit La male gent qui tant m’a nuit Et fait si grant adversité: Besoing avec Nécessité, Souffreté, Disette autressy, Pensée la vieille et Soussy, Desconfort et Désespérance. Et tant m’ont fait de meschéance, Sachié, bouté et tourmenté, Qu’à poi qu’ils ne m’ont craventé; Mais Raison la bonne et la sage M’a apris la voie et l’usage D’eschever toute adversité Et de vivre en prospérité. Entendement, com mes amis, En la voie aussi m’en a mis, Et m’ont fait de Barat retraire Qui se penoit de moy attraire Pour moy faire à mal habonder Et moy honnir et vergonder, Et aussi son clerc Tricherie Et son varlet Hoquelerie. Tant m’a donné Entendement Et Raison bon enseignement, Que je sui en foy et hommage De Raison la bonne et la sage, Et tousjours en moy demourra Ne jamais jour n’en partira, Ainsi comme elle m’a promis; A lui faire hommage ay trop mis. Si m’y ont moult bien aïdé Bon-cuer et Bonne-voulenté, Talent-de-bien-faire leur fils. Quant à moy vindrent, je leur fis Tout ce que il me commandèrent Et alay où ils me menèrent. Au chastel de Labour alasmes, Où nous Soing et Cure trouvasmes Qui sont de ce chastel portiers: Ceulx me reçurent moult volentiers Et me menèrent droit à Peine Qui de Labour est chastellaine; Peine me reçut sans séjour: O moy a esté toute jour; Travail ores, puis l’anuitier, Vint à moy non pas pour luitier, Mais pour dire et ramentevoir Qu’avoie bien fait mon devoir Et que temps estoit de venir Mon corps aisier et soustenir. Mais trop m’ont hasté Soing et Cure Qui de long aisement n’ont cure, De moy, dès matines, lever Pour tost ma besoigne achever. Or vous ay compté sans mençonge Ma vision qui n’est pas songe. Lors respondi ma femme ainsi: Qu’est-ce que vous me dictes cy? Vous estes, je croy, hors du sens, Car ne me congnois en nul sens En ce que vous m’alez disant Et toute nuit cy devisant, Car ce n’est tout que fantasie Que vous dictes par frenaisie. Quant ma femme ramposné m’ot, Je me teus et ne sonnay mot, Car s’à lui me feusse engaignié, Certes riens ne eusse gaignié Et j’ay pieça du sage apris Que nuls ne devroit prendre à pris Nulle chose que femme die. Soit bien, soit mal, tence ou mesdie, Tousjours veult femme estre loée, Et de ce que dit advoée: De riens ne veult estre reprise, Ains veult que l’en la loe et prise Aussi bien du mal com du bien: Ceste coustume say-je bien, Et pour ce que je bien le sçay, De la ramposne me passay, Car contre femme se fault taire Et toute leur voulenté faire: Ainsi le conseil à tous ceulx Qui ont femmes avecques eulx; Combien que ce soit folletés De leur faire leurs voulentés, Encore est-ce plus grant foleur, Selon raison, de faire leur Nulle chose qui leur desplaise, Car jà femme ne sera aise Se son mary lui fait despit, Jusqu’à tant, sans aucun respit, Que rendu lui ait doublement, Ou nature de femme ment. Dont doit-on, qui bien veult eslire, De deux maulx prendre le moins pire; Bon se fait près d’un péril traire Pour de greigneur péril retraire. Lors m’appareillay pour couchier Et mis en coste moy l’eschier[521], Pour tost alumer ma chandelle Sans moy bougier, dessus ma selle. De Soing me souvint et de Cure Qui de fétardie n’ont cure, Car moult estoie entalenté De bien faire leur voulenté, Et ferai d’ores-en-avant, Et Dieu, par sa grâce, m’amand De si bien vivre en Diligence Et en bonne Persévérance, Au gré de Travail et de Peine, Que véoir me puisse ou demaine De Richesse la haute Dame, Au sauvement de corps et d’âme. Et se je ne puis advenir A la grant Richesse, et venir, Qui est la mendre selon Dieu, Je pry la Vierge de cuer pieu, Qui le benoit fils Dieu porta, En quoy les pécheurs conforta, Qu’avenir puisse à Souffisance, Car j’ay en ce ferme créance Que qui à Souffisance adresse, En lui a parfaicte richesse, Ne jà ne croiray le contraire. Icy vueil mon livre à fin traire Appellé la _Voie et l’adresse De Povreté et de Richesse_.