Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 20
Or convient aler au conseil que te donnèrent tes voisins qui te portent révérence sans amour, tes ennemis réconciliés, les losengeurs, ceux qui te conseillièrent une chose en secret et autre disoient en appert, les jeunes gens, qui tous te conseillèrent vengier tantost et faire guerre incontinent. Et certes, ainsi comme je t’ay dit dessus, tu erras moult en appelant telles gens à ton conseil, et ce conseil est assez réprouvé pour les choses dessus dictes. Toutesvoies, puis qu’elles sont dictes en général, nous descendrons en espécial. Or véons doncques premièrement, selon ce que dit Tulles, de la vérité de ce conseil. Et certes de la vérité de ceste besongne ne convient pas moult enquerre, car l’en scet bien qui sont ceulx qui te ont fait ceste injure, et quans[334] ils sont, et comment, et quant, et quelle injure ils te ont faite. Examinons doncques la seconde condition que Tulles met, qu’il appelle consentement, c’est à dire qui sont ceulx et quans ils sont qui se consentent à tel conseil et à ta voulenté, et considérons aussi qui sont ceulx et quans qui se consentent à tes adversaires.
Quant au premier, l’en scet bien quels gens se consentent à ta voulenté, car tous ceulx que j’ay dessus nommés conseillent que tu faces guerre tantost. Or véons doncques qui tu es et qui sont ceulx que tu tiens tant à ennemis. Quant à ta personne, jasoit-ce que tu soies riche et puissant, tu es tout seul et n’as nul enfant masle; tu n’as fors une seule fille tant seulement: tu n’as frères ne cousins germains ne nuls autres bien prouchains parens, pour paour desquels tes ennemis se cessassent de toy poursuivre et destruire; et ta personne destruite, tu scez bien que tes richesses se diviseront en diverses parties, et quant chascun aura sa partie, ils ne seront forcés de vengier ta mort. Mais tes ennemis sont trois et ont moult d’enfans, de frères et d’autres bien prouchains amis et parens, desquels quant tu en auras occis deux ou trois, encores en demourra assez qui pourront vengier leur mort et te pourront occire. Et jasoit-ce que tes amis soient trop plus que les amis de tes adversaires, ils t’appartiennent de moult loing, et les amis de tes adversaires leur sont moult plus prouchains, et en ce leur condition est meilleur que la tienne.
Après, voyons encores se le conseil que l’en te donna de la vengence tantost prendre, se consent à raison. Et certes tu scez que non, car, selon droit, nul ne doit faire vengence [d’autrui, fors le juge qui a la jurisdiction sur lui, jasoit-ce que vengence soit] ottroyée ou permise à aucun quant on la fait incontinent et attrempéement, selon ce que droit le commande. Après, encores sur ce mot consentement, tu dois regarder se ton povoir se consent à ta voulenté et à ton conseil. Et certes tu pues dire que non, car à parler proprement, nous ne povons riens fors ce que nous povons faire deuement et selon droit; et pour ce que selon droit tu ne dois prendre vengence de ta propre auctorité, l’en puet dire que ton povoir ne se consent point à ta voulenté.
Or convient examiner le tiers point que Tulles appelle conséquent. Tu dois doncques savoir que à vengence que tu veulx faire, est conséquent et s’ensuit autre vengence, périls, guerres et d’autres maulx sans nombre et moult de dommages lesquels l’en ne voit maintenant.
Quant au quart point que Tulles appelle engendrement, tu dois savoir que injure est engendrée de haine, acquisition[335] d’ennemis enflamblés de vengence; de haine et contens guerres naissent, et dégastement de tous biens.
Quant aux causes, qui est le derrenier point que Tulles y met, tu dois savoir que en l’injure qui t’a esté faite a deux causes ouvrières et efficiens: la loingtaine et la prouchaine; la loingtaine est Dieu qui est cause de toutes causes: la prouchaine sont tes trois ennemis. La cause accidentelle fut hayne; la cause matériel sont les cinq plaies de ta fille; la cause formal fut la manière de faire l’injure, c’est assavoir qu’ils appoièrent eschelles contremont les murs et entrèrent par les fenestres; la cause final fut que ils vouldrent occire ta fille, et par eulx ne demoura. Mais la cause final loingtaine, à quel fin ils avendront de ceste besongne, nous ne la povons pas bien savoir, fors par conjectures et par présumptions, car nous devons présumer qu’ils avendront à male fin par la raison du Décret qui dit: à grant peine sont menées à bonne fin les choses qui sont mal commencées. Qui me demanderoit pourquoy Dieu a voulu et souffert qu’ils t’aient fait telle injure, je n’en sauroie pas bien respondre pour certain, car, selon ce que dit l’appostre, la science et jugement nostre Seigneur sont si parfont que nuls ne le puet comprendre ne encerchier souffisamment. Toutesvoies, par aucunes présumptions je tien que Dieu qui est juste et droiturier a souffert que ce soit advenu pour cause juste et raisonnable; car tu qui as nom Mellibée qui vault autant comme _cellui qui boit le miel_, [le miel as tant voulu boire,] c’est à dire la doulceur des biens temporels, des richesses, des délices et des honneurs de ce monde, que tu en as esté tout yvres et as oublié Dieu ton créateur, ne ne lui as pas porté honneur ne révérence ainsi comme tu deusses. Tu n’as pas retenu en ta mémoire la parole Ovide[336] qui dit: dessoubs le miel de la doulceur des biens du corps, est abscondu le venin qui occit l’âme. Et Salemon dit: se tu as trouvé le miel, si en mengue à souffisance, car se tu en mengues oultre mesure, il te convendra vomir. Pour ce, par adventure, Dieu en despit de toy a tourné sa face et les oreilles de sa miséricorde [autre part], et a souffert que tu as [esté prins en la manière que tu as] péchié contre lui. Tu as péchié contre nostre Seigneur, car les trois ennemis de l’umain lignage, qui sont le monde, la char et le Déable, tu as laissié entrer en ton cuer tout franchement par les fenestres du corps, sans toy deffendre souffisamment contre leur assault et leurs temptacions, en telle manière qu’ils ont navrée sa fille, c’est assavoir l’âme de toy, de cinq plaies: c’est à dire de tous les péchiés mortels qui entrèrent ou cuer parmy chascun des cinq sens naturels. Par ceste semblance nostre Seigneur a voulu et souffert que ces trois ennemis sont entrés en ta maison par les fenestres et ont navrée ta fille en la manière dessus dicte.
Certes, dist Mellibée, je voy bien que vous vous efforciez moult par doulces paroles de moy encliner à ce que je ne me venge point de mes ennemis, et m’avez monstré moult sagement les périls et les maulx qui pourroient advenir de ceste vengence. Mais qui vouldroit considérer en toutes vengences tous les périls qui s’en pourroient ensuir, l’en ne feroit jamais vengence, et ce seroit moult grant dommage, car par vengence les mauvais sont ostés d’entre les bons, et ceulx qui ont cuer de mal faire se retraient[337] quant ils voient que l’en punist les malfaiteurs.
A ce respond dame Prudence: certes, dist-elle, je vous octroie que de vengence vient moult de biens, mais faire vengence n’appartient pas à un chascun, fors seulement aux juges et à ceulx qui ont la jurisdiction sur les malfaiteurs, et dy oultre que ainsi que une personne singulière pécheroit en faisant vengence, [ainsi pécheroit le juge en laissant faire[338] vengence,] car Sénèque dit: cellui nuist aux bons, qui espargne les mauvais; et, selon ce que dist Cassiodores, l’en doubte faire les oultrages, quant on scet qu’il desplairoit aux juges et aux souverains. Et un autre dit: le juge qui doubte faire les drois[339], fait les gens mauvais; et saint Pol l’appostre dist en l’épistre aux Rommains que le juge ne porte pas le glaive sans cause, mais le porte pour punir les mauvais [et pour deffendre les] preudomes. Se tu veulx doncques avoir ta vengence de tes ennemis, tu recourras au juge qui a la jurisdiction sur eulx, et il les punira selon droit, et encores s’ils l’ont desservi, en leur avoir[340] en telle manière que ils demourront povres et vivront à honte.
Hé! dist Mellibée, ceste vengence ne me plaist point: je regarde que fortune m’a nourry dès mon enfance et m’a aidié à passer moult de fors pas. Je la vueil maintenant essayer, et croy que à l’aide de Dieu elle m’aidera à vengier [ma honte].
Certes, dit Prudence, se tu veulx ouvrer de mon conseil, tu ne essaieras point fortune ne ne t’appoieras à elle, car, selon ce que dit Sénèque, les choses se font folement, qui se font à l’espérance de fortune. Car fortune est comme une verrière qui de tant comme elle est plus clere et plus resplendissant, de tant est-elle plus tost brisée; et pour ce, ne t’y fie point, car elle n’est point estable, et là où tu cuideras estre plus seur de son aide, elle te fauldra. Et pour ce que tu dis que fortune t’a nourry dès ton enfance, je te dy que de tant tu te dois moins fier en elle et en ton sens, car Sénèque dit que cellui que fortune nourrist trop, elle le fait fol. Puis doncques que tu demandes vengence, et la vengence qui se fait selon l’ordre de droit et devant le juge ne te plaist, et la vengence qui se fait en espérance de fortune est mauvaise et périlleuse et si n’est point certaine, tu n’as remède de recours fors au souverain et vray juge qui venge toutes villenies et injures, et il te vengera, selon ce que lui mesmes tesmoingne: à moy, dit-il, laisse la vengence et je la feray.
Mellibée respondi: Se je, dit-il, ne me venge de la villenie que l’en m’a faite, je semondray ceulx qui l’a m’ont faicte et tous autres mauvais à moy faire une nouvelle villenie, car il est escript: se tu sueffres sans vengier la vieille villenie, tu semons à la nouvelle. Et ainsi, par souffrir l’en me feroit tant de villenies de toutes pars que je ne le pourroie souffrir ne porter, ains seroie au bas du tout en tout, car il est escript: en moult souffrant, t’avendront assez de choses que souffrir ne pourras.
Certes, dit Prudence, je te ottroie que trop grant souffrance n’est pas bonne, mais pour ce ne s’ensuit-il pas que chascune personne à qui l’en fait injure prengne la vengence, car ce appartient aux juges tant seulement, qui ne doivent pas souffrir que les villenies et injures ne soient vengées. Et pour ce, les deux auctorités que tu as avant traites sont entendues tant seulement des juges que quant ils seuffrent trop faire les injures et villenies sans punition, ils ne semonnent pas tant seulement faire les injures, mais les commandent. Ainsi le dit un sage. Le juge, dit-il, qui ne corrige le pécheur, luy commande à péchier; et pourroient bien tant souffrir les juges et les souverains [de maulx] en leur terre, que les malfaiteurs les getteroient hors de leur terre, et leur convendroit perdre leur seignorie à la parfin. Mais or posons que tu aies licence de toy vengier, je dy que tu n’as pas la puissance quant à présent, car se tu veulx faire comparoison de ta puissance à la puissance de tes adversaires, tu trouveras trop de choses, selon ce que je t’ay monstré dessus, par quoy leur condition est meilleur que la tienne, et pour ce je te dy qu’il est bon, quant à maintenant, de toy souffrir et avoir patience.
Après, tu scez que l’en dit communément que contendre à plus fort, c’est enragerie: contendre à esgal, c’est péril: contendre à moindre, c’est honte. Et pour ce, l’en doit fuir toute contention tant comme l’en puet, car Salemon dit que c’est grant honneur à homme quant il se scet guetter de brigue et de contens. Et se plus fort de toy te griève, estudie-toy plus à le appaisier que à toy vengier, car Sénèque dit que cellui se met en grant péril, qui se courrouce à plus fort de lui; et Caton dit: se plus grant que toy te griefve, sueffre-toy: car cellui qui t’a une fois grevé, te pourra une autre fois aidier.
Or posons que tu aies licence et puissance de toy vengier, je dy encores que moult de choses sont, qui te doivent retraire et te doivent encliner à toy souffrir et avoir patience en l’injure qui t’a esté faicte et aux autres tribulations de ce monde.
Premièrement [se tu veulx considérer les deffaulx qui sont en] toy, pour lesquels Dieu a voulu souffrir que ceste tribulation te soit advenue, selon ce que j’ay dit dessus, car le poëte dit que nous devons porter en patience les tribulations qui nous viennent, quant nous pensons que nous les avons desservies. Et saint Grégoire dit que quant un chascun considère le grant nombre de ses défaulx et de ses péchiés, les peines et les tribulations qu’il sueffre lui en appairent plus petites; et de tant comme[341] son péchié monte, lui semble la peine plus légière. Après, moult te doit encliner à patience, la patience nostre Seigneur Jhésu-Crist, selon ce que dit saint Pierre en ses épistres. Jhésu-Crist, dit-il, a souffert [pour nous] et a donné exemple à un chascun de lui ensuivre, car il ne fist oncques péchié, ne onques de sa bouche n’yssi une villenie. Quant on le maudissoit, il ne maudissoit point: quant on le batoit, il ne menaçoit point. Après, moult te doit encliner à patience, la grant patience des Sains de paradis qui ont eu si grant patience ès tribulations qu’ils ont souffertes sans leur coulpe. Après, moult te doit encliner à patience que les tribulations de ce monde durent très petit de temps et sont tantost passées, et la gloire que l’en acquiert pour avoir patience ès tribulations est pardurable, selon ce que dit l’épistre seconde à ceulx de Corinthe.
Après, tien fermement que cellui n’est pas bien enseigné qui ne scet avoir patience, car Salemon dit que la doctrine de l’omme est congneue par patience, et nostre Seigneur dit que patience vaint; et encores dit que en nostre patience nous possiderons nos âmes. Et autre part dit Salemon que cellui est patient qui se gouverne par grant prudence; et cellui mesmes dit que l’omme courrouceux fait les noises, et le patient les attrempe. Aussi dit-il que mieulx vault estre bien patient que bien fort, et plus fait à prisier cellui qui puet avoir la seignourie de son cuer que cellui qui par grant force prent les grans cités; et pour ce dit saint Jaques en ses épistres que patience est euvre de perfection.
Certes, dit Mellibée, je vous ottroye, dame Prudence, que patience est une grant vertu, mais chascun ne puet pas avoir la perfection que vous alez quérant. Je ne suis pas du nombre des bien parfais, et pour ce mon cuer ne puet estre en paix jusques à tant que je soye vengié. Et jasoit-ce que en ceste vengence eust grant péril, je regarde que aussi [avoit-il grant péril à faire la villenie qui m’a esté faite, et toutesvoies] mes adversaires n’ont pas regardé le péril, mais ont hardiement acompli leur voulenté, et pour ce il me semble que l’en ne me doit pas reprendre se je me met en un pou de péril pour moy vengier et se je fais un grant excès, car on dit que excès n’est corrigé que par excès, c’est à dire que oultrage ne se corrige fors que par oultrage.
Hé! dit dame Prudence, vous dictes vostre voulenté, mais en nul cas du monde l’en ne doit faire oultrage ne excès pour soy venger ne autrement, car Cassiodores dit que autant de mal fait cellui qui se venge par oultrage comme cellui qui a fait oultrage. Et pour ce, vous vous devez vengier selon l’ordre de droit, non pas par excès ne par oultrage, car ainsi que vous savez que vos adversaires ont péchié encontre vous par leur oultrage, [aussi péchiez-vous se vous vous voulez venger] autrement que droit ne l’a commandé; et pour ce dit Sénèque que l’en ne doit nulle fois vengier mauvaistié. Et se vous dictes que droit octroie que l’en deffende violence par violence et barat par barat, certes c’est vérité quant la deffense se fait incontinent et sans intervalle et pour soy deffendre, non pas pour soy venger, et s’y convient mettre telle diligence[342] et deffense que l’en ne puisse reprendre cellui qui se deffent d’excès ne d’oultrage, car autrement ce seroit contre droit et contre raison. Or vois-tu bien que tu ne fais pas incontinent deffense, ne pour toy deffendre, mais pour toy vengier, et si n’as pas voulenté de faire ton fait attrempéement; et pour ce il me semble encores que la patience est bonne, car Salemon dit que cellui qui n’est pas patient aura dommage.
Certes, dit Mellibée, je vous octroye que quant un homme est impatient et courroucié de ce qui ne le touche et ne lui appartient, se dommage lui vient n’est pas merveille. Car la règle de droit dit que cellui est coupable qui s’entremet de ce qui ne lui appartient point; et Salemon dit ès Proverbes que cellui qui s’entremet des noises d’autruy est semblable à cellui qui prent le chien par les oreilles. Et aussi comme cellui qui tient le chien estrange qu’il ne congnoist est aucune fois mors du chien, aussi est-il raison que dommage viengne à cellui qui par impatience et par courroux se mesle de la noise d’autruy qui riens ne lui appartient. Mais vous savez bien que ce fait me touche moult de près, et pour ce j’en suis courroucié et impatient, et ce n’est pas merveille; et si ne vois mie, sauve vostre grâce, que grant dommage me puisse venir de moy vengier, car je suis plus riche et plus puissant que ne sont mes adversaires et vous savez bien que par argent se gouvernent et font les choses et le fait de ce monde, et Salemon dit que toutes choses obéissent à pécune.
Prudence, quant elle oy son mary vanter de sa richesse et de sa puissance et soy esjouir, et despriser la povreté de ses adversaires, parla en ceste manière: je vous octroie que vous estes riche et puissant et que les richesses sont bonnes à ceulx qui les ont bien acquises et bien en usent, car ainsi comme le corps ne puet vivre sans [l’âme, ainsi ne puet-il vivre sans] les biens temporels, et par les richesses l’en puet acquerre les grans lignages et les amis. Et pour ce dit Pamphile[343]: se la fille d’un bouvier est riche, elle puet eslire de mil hommes lequel qu’elle veult pour son mary, car nul ne la refusera pas; et dit encores: se tu es, dit-il, bien euré, c’est à dire riche, tu trouveras grant nombre de compaignons et d’amis, et se ta fortune se change et que tu soies povre, tu demoureras tout seul. Et oultre dit Pamphile que par richesses sont nobles ceulx qui sont villains par lignage; et ainsi comme de grans richesses vient moult de biens, ainsi de grant povreté viennent moult de maulx, car grant povreté contraint la personne à moult de maulx faire, et pour ce [l’appelle Cassiodores mère de crimes, et dit aussi] Pierre Alphons: une des grans adversités de ce siècle, si est quant un homme franc par nature est contraint par povreté mendier l’aumosne de son ennemy; et la raison de ce rent Innocent[344] en un sien livre, disant: dolente et meschant est la condition des povres mendians, car se ils ne demandent, ils meurent de fain, et se ils demandent, ils meurent de honte; et toutesvoies nécessité les contraint à demander. Et pour ce dit Salemon que mieulx vault mourir que avoir telle povreté, car, selon ce qu’il dit autre part, mieulx vault la mort amère que telle vie.
Par les raisons que je t’ay dictes et moult d’autres que dire je te pourroie, je t’ottroie que bonnes sont les richesses à ceulx qui bien les acquièrent et qui bien en usent; et pour ce, je te vueil monstrer comment tu te dois avoir en amassant les richesses et en usant d’icelles. Premièrement, tu les dois acquerre non mie ardemment, mais à loisir et attrempéement et par mesure, car l’homme qui est trop ardent d’acquerre richesses se abandonne légièrement à tous vices et à tous autres maulx; et pour ce dit Salemon: qui trop se haste de soy enrichir, il ne sera pas innocent; et dit aussi autre part que la richesse hastivement venue, hastivement s’en va, mais celle qui est venue petit à petit se croist tousjours et se multiplie. Après, tu dois acquerre les richesses par ton sens et par ton travail, à ton prouffit et sans dommage d’autruy, car la loy dit que nul ne se face riche au dommage d’autruy, et Tulles dit que douleur, ne peine, ne mort, ne autre chose qui puisse advenir à homme, n’est tant contraire à homme ne contre nature, comme accroistre ses richesses au dommage d’autruy; et Cassiodores dit que vouloir accroistre sa richesse de ce petit que le mendiant a, surmonte toute cruaulté. Et pour ce que tu les puisses acquerre plus loyaulment, tu ne dois pas estre oiseux ne paresseux de faire ton prouffit, mais dois fuir toute oisiveté, car Salemon dit que oisiveté enseigne moult de maulx à faire; et dit autre part que cellui qui travaille et cultive sa terre mengera du pain, mais cellui qui est oiseux cherra en povreté et mourra de fain. Cellui qui est oiseux ne treuve nul temps convenable à faire son prouffit, car, selon ce que dit un versifieur, il s’excuse en yver de ce qu’il fait trop froit, et en esté de ce qu’il fait trop chault. Pour ces causes dit Caton: veille souvent et ne t’abandonne à trop dormir, car trop grant repos est le nourissement des vices. Et pour ce dit saint Jhérome: fay tousjours aucunes bonnes euvres pour ce que l’ennemi ne te treuve oiseux, car l’ennemi ne trait pas légièrement en son euvre celluy qui est occupé en bonnes euvres. En acquérant doncques les richesses, tu dois fuir oisiveté.
Après, des richesses que tu auras acquises par ton sens et par ton travail et deuement, tu dois user en telle manière, c’est assavoir que tu ne sois tenu pour trop eschars ne pour fol larges, car ainsi comme fait à blasmer avarice, ainsi fait à blasmer et reprendre folle largesse. Et pour ce dit Caton: use des choses acquises par telle manière que l’en ne t’appelle pas povre ne chétif, car grant honte est à homme qui a le cuer povre et la bourse riche. Aussi dist-il: use des biens que tu auras acquis, sagement, sans mésuser, car ceulx qui folement desgastent ce qu’ils ont, quant ils n’ont plus riens, ils se abandonnent légièrement à prendre l’autrui. Je dy doncques que tu dois fuir avarice en usant des richesses acquises, en telle manière que l’en ne die pas que tes richesses soient ensevelies, mais que tu les as en ta puissance; car un sage reprent l’omme aver et dit ainsi en deux vers: pourquoy homme qui est cendre et qui mourir convient, ensevelit son avoir par si grant avarice? Pourquoy se joinct-il tant à son avoir que l’en ne puet l’en déssevrer? Car quant il mourra, il ne l’emportera pas avec soy. Et pour ce dit saint Augustin: l’omme aver est semblable à enfer, car plus dévoure, et plus veult dévourer. Et ainsi comme tu dois d’avoir user en manière que l’en ne te clame aver et chétif, ainsi tu te dois garder que l’en ne te clame pour un fol large. Pour ce dit Tulles: les biens de ton hostel ne doivent pas estre tant enclos que pitié ne débonnaireté ne les puissent ouvrir, et aussi ne doivent-ils pas tant estre ouvers qu’ils soient abandonnés à un chascun.
Après, en acquérant les richesses et en usant d’icelles, tu dois tousjours avoir trois choses en ton cuer, c’est assavoir Dieu, conscience et bonne fame et renommée. Tu dois doncques avoir Dieu en ton cuer, car pour nulle richesse tu ne dois faire chose qui desplaise à Dieu ton créateur, car, selon le dit Salemon, mieulx vault petit avoir et de Dieu la paour que grant trésor acquerre et perdre son seigneur. Et le philosophe dit que mieulx vault estre preudome et petit avoir que estre mauvais et avoir grans richesses. Après, je dy que tu dois acquerre et user des richesses, sauve tousjours ta conscience, car l’appostre dit que la chose dont nous devons avoir plus grant gloire, si est quant nostre conscience nous porte bon tesmoignage; et le sage dit: bonne est la substance dont l’acquérir ne nuit point à la conscience.