Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 2
Le duc de Poix[4] eut en 1834 le malheur de perdre sa mère; ce fut un grand événement dans sa vie. Trouvant en elle, avec un sentiment passionné pour lui, un mérite et des agréments restés sans rivaux, il s’était livré, si on peut le dire, avec imprudence, à son affection pour elle. Cette mère chérie était son amie intime, l’objet de ses plus tendres soins, d’un goût qui tenait de l’admiration, et son conseil dans toutes les choses de la vie. Comme elle avait conservé jusqu’à son dernier jour ses facultés morales dans leur entier, elle trompait sur son âge tout ce qui l’entourait; on jouissait avec imprévoyance du charme de sa société, sans songer au vide profond que devaient laisser des communications si charmantes. Tous ceux qui l’ont approchée l’ont plus ou moins senti après elle. Qui dut en souffrir plus que ce fils chéri, le bien-aimé de son cœur, la source des plus douces jouissances de sa longue vie! La douleur du duc de Poix dura autant que son existence; le souvenir de sa mère resta un culte caché qu’il ne sépara plus d’aucune de ses impressions. Il voulut changer de vie après cette irréparable perte, et faire désormais à la campagne sa principale résidence. Ses beaux livres lui parurent alors une magnifique fantaisie dont la valeur serait mieux employée en travaux utiles. Il s’en défit en 1835. La vente eut lieu avec succès en Angleterre[5]. (Les amateurs français ont eu depuis ce temps la consolation de s’assurer que beaucoup des ouvrages rares qui s’y trouvaient sont rentrés dans notre pays.) M. de Poix aimait pourtant trop l’étude et la littérature pour se passer d’une bibliothèque. Il acquit celle de feu M. Duviquet et l’augmenta successivement d’acquisitions moins brillantes que par le passé, mais qui font cependant de cette seconde bibliothèque une collection excellente dans tous les genres[6].
Tout faisait espérer à la famille et aux amis de M. le duc de Poix qu’il leur serait, ainsi que l’avait été sa mère, conservé au delà du terme ordinaire de la vie. Sa santé florissante, sa vie régulière, cette paix de l’âme que la piété entretient chez ceux qui l’associent à toutes leurs impressions, semblaient lui assurer une longue carrière. Dieu en décida autrement: une courte et pénible maladie l’enleva le 1er août 1846, à l’âge de soixante-neuf ans. Ce fut une douleur et une surprise pour tous ceux qui l’aimaient. Le chagrin en fut épargné au marquis de Mun, mort deux ans avant son ami; sa famille resta seule à le pleurer. Elle perdait en lui un chef respectable dont les aimables qualités faisaient aimer la vertu. Malgré une modestie qui allait peut-être jusqu’à l’excès, le respect s’attachait à lui et se répandait sur ses entours, qu’il protégeait ainsi à son insu. Son influence les dirigeait du fond de sa retraite, comme le lest d’un navire en assure invisiblement la marche. Cette religieuse modestie était le trait dominant du caractère de M. de Poix. Il ne lui arrivait de la dominer que lorsque sa conscience lui faisait un devoir de professer des sentiments honorables ou des opinions utiles; alors on trouvait en lui la chaleur d’un homme de bien, sans respect humain comme sans préjugés. Mais habituellement son plaisir favori était l’étude et les communications qu’elle procure avec des esprits distingués. Nul ne rendait une justice plus aimable au mérite d’autrui que M. de Poix; son approbation flattait d’autant plus qu’il était doué d’un goût exquis, peut-être trop développé par l’éducation, car les raffinements du goût procurent plus de mécomptes que de jouissances; mais il ne dépend pas de certains esprits choisis de se contenter de la médiocrité en rien, et M. de Poix était de ceux qui cherchent sans relâche le mieux en toute chose. Il était ingénieux dans sa bienfaisance, délicat dans ses moindres attentions: ses manières à la fois douces et dignes étaient le modèle d’une noble et sage élégance. Ses confrères, les bibliophiles, n’en perdront pas plus le souvenir que des aimables procédés que tous ont rencontrés en lui, et ils joindront de sincères regrets à la juste douleur de sa famille et de ses amis.
V. D. N.
Membre de la Société des Bibliophiles français.
LE MÉNAGIER DE PARIS.
INTRODUCTION.
Quand on étudie l’histoire de la régence et du règne de Charles V, de ce beau règne si tristement précédé et si tristement suivi, on ne sait lequel admirer davantage ou des succès politiques et militaires de ce grand prince, ou du mouvement imprimé aux lettres et aux arts par son intelligente et constante protection. Jeté au milieu d’un pays désuni et factieux, attaqué victorieusement par un ennemi formidable, sans argent, sans soldats, Charles s’entourant avec un discernement presque surnaturel des hommes les plus habiles dans toutes les branches de l’administration, se crée bientôt des ressources suffisantes; il trace lui-même aux chefs de ses armées un plan de campagne qui doit ranimer des troupes découragées et rendre impossibles à l’avenir les désastres de Crécy et de Poitiers. Il sait trouver partout des alliés pour la France et des ennemis pour l’Angleterre, et combat successivement et heureusement son redoutable adversaire sur tous les points où il a un intérêt ou un ami. Mais les combinaisons si variées et si complexes de sa politique ne suffisent pas à l’activité de ce puissant génie. Après avoir rendu à la France sa confiance en elle-même et son territoire, il veut encore lui donner la supériorité de l’intelligence et des lettres, et commence dans sa _librairie_ de la Tour du Louvre la réunion des meilleures productions historiques et littéraires. Là encore il veut être entouré d’esprits d’élite: il veut avoir Cicéron, Tite Live, saint Augustin dans sa bibliothèque, comme il a du Guesclin, Sancerre et Clisson dans ses armées, Bureau de La Rivière et Jean Le Mercier dans son conseil, Arnault de Corbie et Pierre d’Orgemont dans son parlement. Non content de recueillir les meilleurs ouvrages déjà connus, le Roi, par sa munificence et souvent même par ses ordres exprès, oblige à écrire tous ceux qui lui semblent capables de donner les meilleurs traités d’une science ou d’un art quelconque. Aucun sujet, si humble qu’il soit en apparence, n’échappe à son attention: sa sollicitude paternelle descend dans tous les détails. Pendant que le chancelier Pierre d’Orgemont écrit sous son inspiration une chronique modèle de fidélité et d’exactitude historique[7], Charles ne dédaigne pas d’engager lui-même le serviteur[8] d’un de ses maîtres des requêtes à consigner dans un ouvrage spécial le fruit de son expérience sur l’art d’élever et de diriger les troupeaux, et son _queux_ Taillevent[9], comblé de ses bienfaits, donne sur la cuisine un traité imprimé et consulté encore sous le règne de Henri IV.
Le _Ménagier de Paris_ est évidemment un des résultats du mouvement littéraire du règne de Charles V et de la tendance qu’avoit alors éprouvée chacun, par suite des encouragemens du roi, à écrire sur le sujet qui lui plaisoit le plus et qu’il connoissoit le mieux. L’auteur avoit vu tout le règne de ce grand prince, puisqu’il étoit à Melun en 1358[10], à Niort en 1373[11], et qu’il avoit connu Aubriot[12] dans sa puissance, mais il n’écrivit que plusieurs années après l’avènement de Charles VI. Il parle en effet du duc d’Orléans, qui ne peut être Philippe de France, frère du roi Jean: 1º parce que ce prince, mort en 1372, ne seroit pas cité comme vivant dans un livre écrit après la prise de Niort; 2º parce que l’auteur qui nomme[13] les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon dans l’ordre de leur parenté avec le roi, n’auroit pas, s’il eût écrit sous le règne de Charles V, placé l’oncle du roi avant ses frères; 3º le duc d’Anjou, frère puîné de Charles V, mort en 1384, auroit sans doute été nommé comme ses frères dans cette énumération si elle eût été écrite avant l’année de sa mort; 4º il est fait allusion dans le livre à une sédition que je crois avoir prouvé être celle de 1382[14]. Si on admet donc (et il me semble impossible de le nier) que le duc d’Orléans dont il est parlé dans le _Ménagier_ n’est pas Philippe frère du roi Jean, il ne peut être que Louis frère de Charles VI, et comme ce prince, d’abord duc de Touraine, n’eut le titre de duc d’Orléans que le 4 Juin 1392[15], il en résultera que le _Ménagier_ ne peut avoir été écrit avant Juin 1392. Mais il ne sauroit non plus être postérieur à Septembre 1394, car l’auteur parle des juifs _qui sont en France_[16]: or les juifs furent chassés par une ordonnance en date du 17 de ce mois qui fut promptement exécutée, mais à laquelle il eût certainement fait quelque allusion en cet endroit de son livre si elle eût même seulement été rendue lorsqu’il écrivoit.
Le _Ménagier de Paris_ fut donc écrit entre Juin 1392 et Septembre 1394, et rien dans le texte ne contredit cette date qui me semble établie d’ailleurs sur des bases certaines. Ainsi l’auteur parle de la maison de la reine et _des enfans_, et en effet Isabeau de Bavière avoit en 1392 trois enfans[17]; ainsi encore il pourroit résulter d’un passage du livre[18] que l’année où il fut écrit commençoit en Avril, et les années 1392, 1393 et 1394 commencèrent toutes trois en Avril.
L’auteur étant assez âgé en 1358 pour avoir été admis dans la société du seigneur d’Andresel, et ayant écrit de 1392 à 1394, devoit alors toucher à la vieillesse. Il avoit cependant épousé depuis peu de temps une jeune femme de quinze ans qui étoit de meilleure maison que lui, d’une province différente et orpheline[19]. Elle lui avoit demandé peu de jours après son mariage de ne pas la reprendre publiquement de ses _décontenances et simplesses_, mais de réserver ses réprimandes pour le soir ou tout autre moment dans lequel ils seroient seuls[20]. L’auteur, heureux des bonnes intentions de sa femme, pensa qu’il valoit mieux prévenir ses fautes que d’avoir à les lui reprocher, et fit à son usage un traité général des devoirs d’une femme mariée, avec l’idée que cet ouvrage pourrait aussi être utile à ses filles et à ses amies[21]. Il n’écrivit pas sans doute immédiatement après son mariage, mais cependant il étoit assez nouvellement marié pour parler à diverses reprises à sa femme de sa très-grande jeunesse[22] qui l’obligeoit encore à tenir auprès d’elle une sorte de duègne ou gouvernante chargée de l’aider et de la diriger dans l’administration de sa maison[23].
Cette différence d’âge a pu donner à ses conseils ce caractère de tendresse paternelle et mélancolique qui s’y fait remarquer. Arrivé au déclin de la vie, prévoyant avec une sage résignation que sa femme doit lui survivre, et désirant qu’elle trouve après lui l’appui d’un second époux, il veut qu’elle apporte à son successeur toute la vertu, toute la douceur qu’il lui connoît, et aussi toute sa sensibilité, toute sa délicatesse de jeune fille. «Une femme sage, lui dit-il, doit avoir horreur du sang. Ne voyez jamais couler même celui d’un agneau ou d’un pigeon; défendez à vos suivantes de prononcer jamais devant vous les mots de _sang_ et de _sanglant_[24].» Il adopte avec une sorte d’empressement cette idée d’un second mariage de sa femme, parce que cette idée lui permet d’ôter à ses préceptes toute couleur de défiance ou d’égoïsme, et il lui parle en toute occasion de _son mari qui sera_. Quant à lui, il ne mérite que l’attention, que les égards les plus ordinaires[25]. Raconte-t-il cette histoire de Grisélidis, modèle touchant d’obéissance et de résignation excessive, il se hâte de dire que cette histoire est trop cruelle et ne peut être vraie; qu’il est loin de demander un dévouement, une abnégation qui ne sont dus qu’à Dieu: «Aussi bien, dit-il avec un bonheur d’expression qu’on remarque plus d’une fois dans son livre, _je ne suis pas marquis et je ne vous ai pas prise bergère_[26].» Ailleurs, il prévoit le cas où sa femme épouseroit après lui un homme dur et cruel, l’engage à ne pas se plaindre des mauvais traitements qu’elle en recevroit: «Allez en votre chambre, lui dit-il, pleurez à voix basse et plaignez-vous à Dieu![27].»
De pareils sentimens font aimer l’auteur d’un livre, et on voudroit pouvoir nommer l’homme qui réunissoit de si nobles et de si aimables qualités. La profonde piété, l’extrême modestie de l’auteur du _Ménagier_ l’ont sans doute empêché de se faire connoître. Il a bien parlé de lui-même en plusieurs endroits de son livre, mais nous ne pouvons tirer d’inductions solides de ces passages qu’à l’égard de sa position: aucune n’est assez précise pour conduire à découvrir son nom.
On ne trouve dans le _Ménagier_ aucun trait qui indique le gentilhomme, l’homme de guerre: on voit, au contraire, qu’il engage sa femme à ne pas fréquenter les grands seigneurs dont la société _n’est afférente ni convenable_ pour elle ni pour lui: ailleurs, il parle légèrement, et seulement en passant, d’un plat compliqué et dispendieux, parce que, dit-il, _ce n’est pas ouvrage pour le queux d’un bourgeois, non mie d’un chevalier simple_[28]. Il est donc évident qu’il appartenoit par sa naissance à la bourgeoisie, à cette bourgeoisie éclairée, intelligente et riche dans laquelle se recrutoient l’Église, le parlement et les finances; Charles V sut y trouver bien des magistrats savans et intègres, bien des administrateurs habiles élevés ultérieurement par lui à la noblesse et même à la dignité de chevalier: nous rencontrerions probablement l’auteur du _Ménagier_ parmi ces hommes éminens, si son nom ne nous étoit pas resté inconnu[29].
Il me paroît en effet certain que notre auteur fut mêlé d’une manière active aux affaires politiques de son temps. Outre qu’il semble peu croyable qu’un simple bourgeois occupé seulement d’affaires de commerce ou de gestion de propriétés, ait pu avoir l’instruction littéraire que prouvent les citations de l’auteur et le nombre des volumes de sa bibliothèque[30], et qu’une sagesse reconnue de son temps[31], qu’un mérite signalé à chaque page de son livre par l’élévation et la justesse de ses idées, par la clarté et l’expression de son style, aient pu échapper à l’attention de Charles V, il seroit assez étonnant qu’un bourgeois étranger au gouvernement eût eu occasion de citer Bureau de la Rivière, et surtout si souvent le duc de Berry[32]. Comment se seroit-il trouvé à Niort avec ce prince? Comment auroit-il eu sur la cour, et notamment sur l’étiquette intime imposée par d’importans scrupules aux reines de France, les renseignemens curieux, uniques, qu’il nous a transmis[33]?
Mais à quelle partie du gouvernement l’auteur a-t-il pu appartenir? Il étoit évidemment Parisien et habitoit ordinairement Paris; c’est ce qui résulte de l’ensemble de son livre, et notamment des nombreux passages relatifs au commerce d’approvisionnement de la capitale. Enfin il parle de la punition de Paris en 1383, en homme qui avoit vu par lui-même ces tristes circonstances. D’un autre côté, il avoit voyagé; il avoit été en Beauce, en Picardie, à Niort, à Bar-sur-Aube, à Chaumont, en Gascogne, à Beziers, en Flandres, et probablement à Tournay qu’il cite plusieurs fois. On peut présumer de ces diverses indications qu’il avoit été employé, à une époque antérieure, dans les finances militaires (il me semble difficile qu’il se soit trouvé à Melun en 1358, et surtout à Niort, en 1373, avec un autre emploi), et qu’il avoit ensuite appartenu ou appartenoit encore lorsqu’il écrivoit, à un corps judiciaire résidant à Paris et mêlé à la police, au gouvernement de la ville, tel que le parlement et le Châtelet, dont les membres étoient fréquemment envoyés comme commissaires dans les provinces. Il me paroît d’ailleurs impossible d’attribuer à un homme étranger à la magistrature le récit du repas donné par l’abbé de Lagny, et surtout l’attention avec laquelle est remarquée l’étiquette qui y fut observée entre le président, le procureur général et les avocats du roi. Le chapitre si détaillé des noces de Jean Duchesne, procureur au Châtelet[34]: la recommandation de porter l’épervier aux _plaids_ ou plaidoiries: le mélange de mots latins à certaines parties du texte françois, mélange fréquemment usité dans les réquisitoires et plaidoiries de ce temps: enfin les mots _et pour cause_ qui terminent souvent des délibérations[35] du parlement et qui se trouvent placés à la fin de quelques recettes du _Ménagier_, me semblent confirmer cette opinion et lui donner un degré de probabilité qui, à mes yeux du moins, approche de la certitude.
J’ajouterai que ce style gracieux, précis et énergique, que quelques personnes pourraient regarder comme peu compatible avec la sécheresse de la pratique, seroit plutôt une sorte de nouvelle preuve de la profession que j’attribue à l’auteur. Les registres des plaidoiries du parlement faits par les greffiers sur les discours, probablement même sur des mémoires remis par les avocats, sont écrits, quand le sujet le permet, avec une clarté, une grâce et un esprit tout à fait remarquables[36] et qui me semblent rappeler le style du _Ménagier_ bien mieux que certains ouvrages écrits à la même époque par des savans de profession. Ce doit être là le langage simple et expressif de la bonne société parisienne à l’époque où vivoit l’auteur; on y reconnoît déjà la précision et la clarté qui caractérisent notre langue. Ce style si doux dans la belle prière à la Vierge et quand l’auteur n’est animé que de sentimens tendres, si simple et si vrai lorsqu’il raconte des scènes de la vie commune, prend une teinte énergique et sombre quand il veut exprimer la douleur ou l’indignation. Tels sont les passages où il raconte l’histoire de la bourgeoise qui sauva son mari[37], et celui où il parle de ces exécuteurs testamentaires qui, choisis par les morts comme leurs meilleurs amis, _mordent en leur char comme tirans, et s’engraissent de leur sang et de leur substance_[38]; tel est dans un autre genre le récit de sa conversation avec une cousine de sa femme[39], et celui des récriminations des porte-faix[40]. Plusieurs fois sa pensée est si nettement, si heureusement exprimée, qu’on se demande si l’on auroit pu mieux dire, aux temps où notre langue avoit atteint toute sa perfection[41].
Ce mérite de style qui existe aussi chez quelques autres écrivains du XIVe siècle (rarement peut-être au même degré) est un témoignage remarquable en faveur des lumières de cette époque, et c’est encore là une des indications historiques intéressantes que renferme le _Ménagier de Paris_. Ces indications n’y sont pas rares: on y trouve à chaque page de ces traits caractéristiques qui peignent le siècle et la nation; on y rencontre aussi fréquemment des renseignemens historiques directs ou anecdotiques. La mention des cartes à jouer, la plus ancienne que l’on connoisse avec celle du compte de l’argentier Poupart[42], l’histoire du chien de Niort, celles du mari parisien trompé, de la bourgeoise qui sauve son mari, du sire d’Andresel, de l’avocat, de Jeanne la Quentine: les renseignemens sur l’étiquette suivie par les reines, sur les occupations des femmes: l’article relatif aux domestiques, les documens statistiques sur les boucheries de Paris, documens dont je discuterai plus loin la valeur: les descriptions de repas et fêtes nuptiales, dans lesquelles se trouvent tant de détails sur les prix des objets nécessaires à la vie[43], répandent dans l’ouvrage autant d’intérêt que de variété.
Cette diversité des sujets traités dans le _Ménagier_ semble même extraordinaire, et l’on a peine à concevoir qu’un même homme ait réuni des connoissances si différentes: mais s’il est certain que notre auteur connoissoit à fond toutes les matières dont il a parlé, il n’est pas moins vrai qu’il n’a pas écrit seul et sans le secours d’autres livres toutes les parties de son ouvrage. Plusieurs fois il en prévient le lecteur comme pour Grisélidis, l’histoire de Mellibée, le chemin de Pauvreté et de Richesse[44], mais d’autres fois aussi ces emprunts à des ouvrages étrangers se manifestent par des indications moins précises. Ainsi, il me paroît évident que les parties du _Ménagier_ où le texte est brusquement interrompu par une remarque critique, ne sont pas de l’auteur, et que ces remarques qu’on ne sauroit attribuer à des copistes attendu l’accord des trois manuscrits, se présentoient à son esprit pendant qu’il transcrivoit certains ouvrages utiles au but qu’il se proposoit. Telles sont sans doute plusieurs des recettes contenues dans les articles II et III de la seconde distinction relatives au jardinage, à l’enlèvement des taches[45] etc.
Cette observation s’applique surtout à la partie culinaire ou _Viandier_ (articles IV et V de la seconde distinction), et il me paroît impossible d’attribuer à l’auteur la composition première du fond de ces articles. Assurément il connoissoit le sujet, et la multiplicité des objections qu’il fait à son texte prouve sa _compétence_, mais elle prouve en même temps sa position de transcripteur et d’annotateur[46].
Quels sont les ouvrages ou les documens dont s’est servi l’auteur du _Ménagier_ pour écrire cette partie de son livre[47]? On ne s’étonnera pas que quelques-uns aient pu disparoître, mais il nous est permis d’en reconnoître deux qu’il a certainement mis à contribution. Le premier est le livre du célèbre Taillevent, écrit à une époque un peu antérieure, et qu’il a dû nécessairement connoître; outre les similitudes forcément existantes entre deux ouvrages écrits à la même époque et sur le même sujet, similitudes que j’ai tâché de ne pas confondre avec des emprunts et que je me suis dispensé de signaler, le traité de Taillevent contient quelques recettes évidemment copiées par l’auteur du _Ménagier_. Mais un beaucoup plus grand nombre de ses recettes a été emprunté à un ouvrage dont la plus ancienne édition connue, imprimée à Lyon en 1542, in-8º gothique, pour Olivier Arnoullet, est intitulée _le Livre fort excellent de cuisine_, et dont on connoît une réimpression faite à Paris pour la veuve de Jean Bonfons, sans date (mais après 1566 et avant 1574)[48], de format in-16, sous le titre de _Grand cuisinier de toutes cuisines_. C’est au reste à l’auteur de ce dernier volume qu’il faut attribuer la rédaction originale des recettes communes aux deux ouvrages, car on ne rencontre dans le _Grand Cuisinier_ aucune des remarques critiques du _Ménagier_, et l’ordre des recettes classées méthodiquement ici, n’est pas le même dans le _Grand Cuisinier_. Or on ne sauroit croire que le premier éditeur de cet ouvrage se soit donné la peine d’établir un système ou un ordre quelconque, bon ou mauvais, dans son édition. Il est visible qu’il imprimoit sans attention, sans soin, un manuscrit ancien tel qu’il l’avoit sous les yeux, et le reproduisoit sans modification, sauf les mots ou les phrases entières échappées à son incurie.
Les reproches que je fais ici au _Grand Cuisinier_ ne surprendront pas les personnes versées dans la connoissance de nos anciens livres. Elles savent que les anciennes éditions des textes classiques et religieux, destinées aux hommes studieux et graves, étoient faites avec un soin extrême, tandis que les romans, les poésies et tous autres ouvrages françois moins sérieux (surtout ceux qu’on imprimoit après la mort de leurs auteurs), destinés aux gens du monde ou au public vulgaire, étoient édités avec une négligence excessive, au moins quant à la correction du texte. Cette négligence est poussée à l’extrême dans les éditions imprimées des deux ouvrages culinaires que je viens de citer; aussi, quoiqu’ils m’aient été fort utiles pour éditer cette partie du _Ménagier_, j’aurois bien désiré avoir à ma disposition un manuscrit du _Grand Cuisinier_ ou _Livre fort excellent de cuisine_, exempt des fautes de l’imprimé, mais il n’en existe pas, et je n’ai eu cette facilité qu’à l’égard du Taillevent[49] dont on connoît deux manuscrits, l’un à la Bibliothèque royale, l’autre à la Bibliothèque Mazarine, présentant entre eux de très-grandes différences et différant aussi tous deux, le second surtout, des imprimés.