Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 14
Lors, ne se pot plus le marquis tenir de plourer de la pitié qu’il eust de sa très loyale espouse. Il tourna sa face et larmoiant commanda que au vespre une seule chemise luy fust baillée. Ainsi fut fait; au vespre elle se despouilla de tous ses draps et deschaussa et osta les aournemens de son chief, et de sa seule chemise que son seigneur lui avoit fait bailler humblement se vesti, et de ce fut contente, et se parti du palais nus piés, le chief descouvert, acompaignée de barons et de chevaliers, de dames et de damoiselles qui plouroient et regardoient ses grans vertus, loyaulté et merveilleuse bonté et patience. Chascun plouroit, mais elle n’en gecta une seule larme; mais honnestement et tout simplement, les yeulx baissiés, vint vers l’hostel de son père Jehannicola, lequel oy le bruit de la venue de si grant compaignie. Et pour ce que cellui Jehannicola qui estoit vieil et sage avoit tousjours tenu en son cuer les nopces de sa fille pour souspeçonneuses, créant que quant son seigneur seroit saoul du petit mariage d’une si povre créature, de légier, luy qui estoit si grant seigneur, lui donroit congié, fut adoncques tout effréé et soudainement vint à l’uis et vit que c’estoit sa fille toute nue, et lors prist hastivement la povre et dessirée robe qu’elle avoit pieçà laisiée, et tout larmoyant acourut à l’encontre de sa fille laquelle il baisa et revesti et couvri de sa dicte vieille robe. Et quant Grisilidis fut venue sur le seuil de l’uis de l’hostel de son père, elle, sans monstrer aucun semblant de desdaing ne de courroux, se retourna devers les chevaliers, dames et damoiselles qui l’avoient acompaignée, et de leur compaignie et convoy les mercia doulcement et humblement, et leur dist et monstra par belles et doulces paroles que pour Dieu elles ne voulsissent ne dire, ne penser, ne croire que son seigneur le marquis eust aucunement tort vers elle, qu’il n’estoit mie ainsi, mais avoit bonne cause de faire tout ce qu’il luy plaisoit d’elle qui bien estoit tenue de le souffrir et endurer. Et aussi véoient-elles bien que à elle n’en desplaisoit point, en elles admonestant que, pour l’amour de Dieu, elles voulsissent amer léalment leurs maris et très cordieusement et de toute leur puissance les servir et honnourer, et que plus grant bien et greigneur renommée ne meilleure louenge ne povoient-elles en la parfin acquérir, et leur dist adieu. Et ainsi entra en l’hostel de son père, et les seigneurs et dames qui l’avoient convoiée s’en retournèrent plourans et fort gémissans et souspirans, tellement qu’ils ne povoient regarder l’un l’autre ne parler l’un à l’autre.
Grisilidis du tout en tout fut contente; oublieuse et nonchalant des grans aises et des grans richesses qu’elle avoit eues et des grans services, révérences et obéissances que l’en lui avoit faictes, se tint avec son père à petite vie, comme devant, povre d’esperit et en très grant humilité vers ses povres amies et anciennes voisines de son père, et vesquit de moult humble conversation. Or peut-l’en penser quelle douleur et desconfort avoit le povre Jehannicola qui estoit en sa vieillesse voyant sa fille en un si povre et si petit estat comme elle estoit, après si grans et si haultes honneurs et richesses; mais c’estoit un merveilleux bien de veoir comment bénignement, humblement et sagement, elle le servoit, et quant elle le véoit pensif, comment sagement elle le reconfortoit, et après le mettoit en parole d’autre matière.
Moult de jours passés comme dist est, le conte de Péruse et sa noble compaignie approuchèrent, et toutes les gens du païs murmuroient des nopces du marquis. Le conte de Péruse, frère du marquis, envoia plusieurs chevaliers devant pour certifier à son frère le marquis de Saluces le jour de sa venue, et qu’il amenoit avec luy la vierge que le marquis devoit espouser; car en vérité icellui conte de Péruse ne savoit riens que les enfans que la contesse sa femme avoit nourris fussent enfans d’icelluy marquis, car celle contesse de Péruse avoit la chose tenue secrète vers son mary en nourrissant sa niepce et son nepveu, et par les paroles de la contesse pensoit le conte que ce fussent enfans d’estrange païs, si comme par leur belle manière les enfans le monstroient. Et avoit le conte espérance que puis que la fille seroit mariée au marquis, et les nouvelles en iroient par le monde, l’en saroit tantost qui seroit le père.
Lors le marquis de Saluces manda querre Grisilidis, et que tantost elle venist en son palais; laquelle, sans contradiction vint. Et le marquis lui dist: Grisilidis, la pucelle que je doy espouser sera demain cy au disner, et pour ce que je désire qu’elle et le conte mon frère et les autres seigneurs de leur compaignie soient honnourablement receus, et en telle manière que à un chascun soit fait honneur selon son estat, et par espécial pour l’amour de la vierge qui vient à moy, et je n’ay en mon palais femme ne meschine qui si bien le sache faire à ma voulenté comme toy, (car tu congnois mes meurs et comment l’en doit recevoir tels gens, et si scez de tout mon palais les chambres, les lieux et les ordonnances;) pour ce vueil-je que tu n’aies regart ou temps passé et n’aies honte de ta povre robe, et que nonobstant ton petit habit, tu preignes la cure de tout mon fait, et tous les officiers de mon hostel obéiront à toy. Grisilidis respondit liement: Monseigneur, non tant seulement voulentiers, mais de très bon cuer, tout ce que je pourray à ton plaisir feray, ne n’en seray jamais lasse ne traveillée, et ne m’en feindray, tant que les reliques de mon povre esperit demourront en mon corps.
Lors Grisilidis comme une povre ancelle prist les vils instrumens et les bailla aux mesgnies, et commanda aux uns à nettoier le palais et aux autres les estables, enorter les officiers et meschines de bien faire chascun en son endroit la besongne espéciale, et elle emprist à drécier et à ordonner les lits et les chambres, tendre les tappis de haulte lice et toutes choses de broderie et devises qui appartenoient aux paremens du palais, comme pour recevoir l’espouse de son seigneur. Et combien que Grisilidis fust en povre estat et en l’abit d’une povre ancelle, si sembloit-il bien à tous ceulx qui la véoient qu’elle fust une femme de très grant honneur et de merveilleuse prudence. Ceste vertu, ce bien et ceste obéissance est assez grant pour toutes les dames esmerveillier.
L’endemain, heure de tierce, le conte, avecques luy la pucelle et son frère et toute la compaignie, entrèrent en Saluces. Et de la beaulté de la vierge et de son frère et de leur belle manière chascun se esmerveilloit, et aucuns en y eust qui dirent: Gaultier le marquis change sagement son mariage, car ceste espouse est plus tendre et plus noble que n’est la fille Jehannicola.
Ainsi entrèrent et descendirent au palais à grant joie. Grisilidis qui à toutes ces choses estoit présente et qui se démonstroit toute reconfortée d’un si grant cas à elle si près touchant, et de sa povre robe non vergongneuse, à lie face, vint de loing à l’encontre de la pucelle et de loing humblement la salua à genoulx, disant: Bien soiez venue, madame, et puis au fils, et puis au conte, et humblement les salua aussi en disant: Bien viengnez-vous avec ma dame. Et mena chascun en sa chambre qui estoient richement appareillées. Et quant ils eurent veu et advisé les fais et les manières de Grisilidis, à la parfin tous se esmerveillèrent comment tant de si bonnes meurs povoient estre en si povre habit.
Grisilidis, après ces choses, se traït devers la pucelle et devers l’enfant, ne de avec eulx ne se povoit partir. Une heure regardoit à la beaulté de la fille, et puis du jeune fils la gracieuse manière, et ne se povoit saouler de les fort louer. L’heure approucha que l’en devoit aler à la table. Le marquis lors devant tous appella Grisilidis et à haulte voix lui dist: Que te semble, Grisilidis, de ceste moie espouse? N’est-elle pas assez belle et honneste? Grisilidis, haultement et sagement, à genoulx, respondi: Certainement, monseigneur, c’est la plus belle et la plus honneste à mon gré que je veisse oncques. Monseigneur, avec ceste pourrez-vous mener joyeuse vie et honneste, laquelle chose en bonne foy je désire, mais, monseigneur, je vous vueil prier et admonester que vous ne vueilliez pas molester ceste nouvelle espouse d’estranges admonestemens, car, monseigneur, vous povez penser que ceste est jeune et de grant lieu venue, doulcement nourrie, et ne les pourroit pas souffrir comme l’autre a souffert, si comme je pense.
Lors le marquis oyant les doulces et sages paroles de Grisilidis et considérant la bonne chière et grant constance qu’elle monstroit et avoit tousjours monstré, eust en son cuer une piteuse compassion et ne se peut plus tenir de monstrer sa voulenté, et en la présence de tous à haulte voix dist ainsi: O Grisilidis! Grisilidis! je vois et congnois, et me souffist assez ta vraie foy et loyaulté; et l’amour que tu as vers moy, ta constant obédience et vraie humilité sont par moy esprouvées et très bien congneues et me contraignent de dire que je croy qu’il n’y a homme dessoubs le ciel qui s’espouse ait tant esprouvée comme j’ay toy. Et lors Grisilidis mua couleur, à tout le chief enclin[223] par honneste vergongne, pour les grans louenges dont elle estoit devant tant de peuple louée du marquis son seigneur. Lequel adoncques larmoyant l’embrassa en la baisant et luy dist: Tu seule es mon espouse, ne autre espouse jamais je n’aray. Celle que tu pensoies estre ma nouvelle espouse est ta fille, et cestui enfant est ton fils: lesquels deux enfans estoient perdus par l’opinion de nos subjects. Sachent donc tous ceulx qui le contraire pensoient que j’ay voulu ceste ma loyale espouse curieusement et rigoreusement esprouver, et non pas pour la contemner ou despire, et ses enfans ay-je fait nourrir secrètement par ma seur à Boulongne, et non pas occire ne tuer.
La marquise Grisilidis lors oyant les paroles de son mary cheist devant lui toute pasmée à terre, de joie de veoir ses enfans. Elle fut tantost relevée et quant elle fut relevée elle prist ses deux enfans et doulcement les acola et baisa, tellement qu’elle les couvrist tous de larmes, ne l’en ne les povoit oster d’entre ses bras, dont c’estoit grant pitié à veoir. Les dames et damoiselles joyeusement plourans prirent leur dame Grisilidis et tantost l’enmenèrent en une chambre et lui dévestirent ses povres robes et vestemens et la revestirent des autres et la receurent à marquise comme il appartenoit. Léans eut une telle solemnité et telle joie de ce que les enfans du marquis estoient retournés à inestimable consolation de la mère, du marquis et de ses amis et subjects, que par tout le pays la grant joie en fust respandue, et ce jour ou palais de Saluces eut de pitié maintes larmes respandues, ne ne se povoient saouler de léalment recorder les grans vertus non pareilles de Grisilidis qui mieulx sembloit estre fille d’un empereur par contenance, ou de Salemon par prudence, que fille du povre Jehannicola. La feste fut trop plus grande et plus joyeuse qu’elle n’avoit esté de leurs nopces, et vesquirent depuis ensemble le marquis et la marquise l’espace de vingt ans en grant amour, paix et concorde. Et quant est de Jehannicola père de Grisilidis duquel le marquis n’avoit fait compte ès temps passés pour esprouver sa fille, icellui marquis le fist translater ou palais de Saluces et là le tint le marquis à grant honneur tous les jours de sa vie. Sa fille aussi maria icellui marquis haultement et puissamment, et aussi, quant son fils fut en aage, il le maria et ot enfans lesquels il vit; et après sa fin gracieuse il laissa son fils hoir et successeur de Saluces, à grant consolation de tous ses amis et subjects.
Chère seur, ceste histoire fut translatée par maistre François Pétrac poëte couronné à Romme, non mie pour mouvoir les bonnes dames à avoir patience ès tribulations que leur font leurs maris pour l’amour d’iceulx maris tant seulement, mais fut translatée pour monstrer que puisque ainsi est que Dieu, l’Église et raison veullent qu’elles soient obéissans, et que leurs maris veullent qu’elles aient tant à souffrir, et que pour pis eschever il leur est nécessité de eulx soubsmettre du tout à la voulenté de leurs maris et endurer patiemment ce que iceux maris veulent, et que encores et néantmoins icelles bonnes dames les doient celer et taire et nonobstant ce les rappaisier, rappeller, et elles retraire et raprouchier tousjours joyeusement à la grâce et amour d’iceulx maris qui sont mortels, par plus forte raison doivent hommes et femmes souffrir patiemment les tribulations que Dieu qui est immortel, éternel et pardurable leur envoie, et nonobstant mortalité d’amis, perte de biens, d’enfans, ne de lignage, desconfiture par ennemis, prises, occisions, pertes, feu, tempestes, orage de temps, ravine d’eaue ou autres tribulations soudaines, tousjours le doit-on souffrir patiemment et retourner joindre et rappeller amoureusement et attraiement[224] à l’amour du souverain immortel, éternel et pardurable seigneur, par l’exemple de ceste povre femme née en povreté, de menues gens sans honneur et science, qui tant souffri pour son mortel ami.
Et je qui seulement pour vous endoctriner l’ay mise cy, ne l’y ay pas mise pour l’applicquer à vous, ne pour ce que je vueille de vous telle obéissance, car je n’en suis mie digne, et aussi je ne suis mie marquis ne ne vous ay prise bergière, ne je ne suis si fol, si oultrecuidié, ne si jeune de sens, que je ne doie bien savoir que ce n’appartient pas à moy de vous faire tels assaulx, ne essais ou semblables. Dieu me gart de vous, par ceste manière ne par autres, soubs couleur de faulses simulations, vous en essaier! Ne autrement en quelque manière ne vous vueil-je point essaier, car à moy souffist bien l’espreuve jà faicte par la bonne renommée de vos prédécesseurs et de vous, avecques ce que je sens et voy à l’ueil et congnois par vraie expérience. Et me excuse se l’histoire parle de trop grant cruaulté, à mon advis, plus que de raison. Et croy que ce ne fust oncques vray, mais l’histoire est telle et ne la doy pas corriger ne faire autre, car plus sage de moy la compila et intitula. Et désire bien que puisque autres l’ont veue, que aussi vous la véez et sachiez de tout parler comme les autres.
Ainsi, chère seur, comme j’ay dit devant que vous devez estre obéissant à cellui qui sera vostre mary, et que par bonne obéissance une preudefemme acquiert l’amour de son mary, et en la fin a de lui ce qu’elle désire: ainsi puis-je dire que par deffault d’obéissance, ou par haultesse se vous l’emprenez, vous destruisez vous et vostre mary et vostre mesnaige. Et j’en tray à exemple un raconte qui dit ainsi: Il advint que deux mariés eurent contention l’un contre l’autre, c’est assavoir la femme contre le mary; car chascun d’eulx se disoit estre le plus sage, le plus noble de lignée et le plus digne, et allégoient comme fols plusieurs raisons l’un contre l’autre, et si aigrement garda la femme sa rigueur contre le mary qui au commencement, par aventure, ne l’avoit pas doctrinée doulcement, que pour eschever dommageux esclandre il convint que amis s’en entremissent. Plusieurs assemblées d’amis en furent faictes, plusieurs reprouches entregectés, et nul remède n’y povoit estre trouvé que la femme par son orgueil ne voulsist avoir ses drois tous esclarcis par poins, et que les obéissances et services que les amis disoient qu’elle devoit faire à son mary lui fussent mis et escripts par articles d’une part, et autant et autel à son mary pour elle d’autre part; et à tant devoient demourer ensemble, se non en amour, ou mains en paix. Ainsi fut fait et demourèrent depuis par aucun temps que la femme gardoit et garda estroitement son droit par sa cédule contre son mary, ouquel mary, pour pis eschever, il convenoit avoir ou faindre patience en despit qu’il en eust, car il avoit pris trop tart à l’amender.
Un jour aloient en pélerinage et leur convint passer un fossé pardessus une estroite planche. Le mary passa le premier, puis se retourna et vist que sa femme estoit paoureuse et n’osoit passer après luy; si doubta le mary que s’elle passoit, la paour mesmes ne la feist cheoir, et retourna charitablement à elle et la print et tint par la main; et en la menant du long de la planche, la tenoit, et en parlant à elle l’asseuroit qu’elle n’eust point paour, et tousjours parloit à elle et aloit le bons homs à reculons; si chéy en l’eaue qui estoit parfonde et se combatist fort en l’eaue pour eschever le péril de noyer, si s’arresta et se tint à une vieille planche qui de grant temps passé y estoit cheute et qui là flotoit, et dist à sa femme que à l’aide de son bourdon qu’elle portoit, elle tirast la planche au bort de l’eaue pour lui sauver. Elle luy respondi: Nennil, nennil, dist-elle, je regarderay premièrement en ma cédule s’il y est escript que je le doie faire, et s’il y est, je le feray: et autrement, non. Elle y regarda, et pour ce que sa cédule n’en faisoit point mention, elle luy respondi qu’elle n’en feroit rien, et le laissa et s’en ala. Le mary fut en l’eaue lonc temps et tant qu’il fut sur le point de morir. Le seigneur du pays et ses gens passèrent par illecques et le virent et le rescouirent qu’il estoit près de mort. Ils le feirent chaufer et aisier, et quant la parole lui fut revenue, l’en lui demanda le cas: il le raconta comme dessus; le seigneur fist suivir et prendre la femme et la fist ardoir. Or véez quelle fin son orgueil lui donna, qui par sa grant inobédience vouloit si estroitement garder sa raison contre son mary.
Et, par Dieu, il n’est pas tousjours saison de dire à son souverain: Je n’en feray riens, ce n’est pas raison; plus de bien vient d’obéir, et pour ce je tray à exemple la parole de la benoite vierge Marie, quant l’ange Gabriel luy apporta la nouvelle que nostre Seigneur s’enumbreroit en elle. Elle ne respondi pas: ce n’est pas raison, je suis pucelle et vierge, je n’en souffreray rien, je seroie diffamée; mais elle obéissamment respondi: _Fiat michi secundum verbum tuum_, qui vault autant à dire comme: ce qui luy plaist soit fait. Ainsi elle fut vraie humble et obéissant, et par son humilité et obéissance grant bien nous est venu, et par inobédience et orgueil grant mal et mauvaise conclusion vient, comme il est dit dessus de celle qui fut arse, et comme on lit en la Bible de Ève, par la désobéissance et orgueil de laquelle elle et toutes celles qui après elle sont venues et vendront, furent et ont esté par la bouche de Dieu mauldictes. Car, si comme dit l’Historieur, pour ce que Ève pécha doublement elle eust deux maléditions. Premièrement, quand elle s’éleva par orgueil et que elle voult estre semblable à Dieu: pour ce fut-elle abaissiée et humiliée en la première malédition où Dieu dist ainsi: _Multiplicabo ærumnas tuas et sub potestate viri eris, et ipse dominabitur tibi_. C’est à dire: Je multiplieray tes peines, tu seras soubs la puissance d’homme, et il aura seignourie sur toy. L’Histoire dit que avant qu’elle péchast, elle estoit bien aucunement subjecte à homme pour ce qu’elle avoit esté faicte d’homme et de la coste d’icellui, mais icelle subjection estoit moult doulce et attrempée et naissoit de droicte obéissance et fine[225] voulenté, mais après ceste malédition, elle fut de tout en tout subjecte par nécessité et voulsist ou non, et toutes les autres qui d’elle vindrent et vendront ont eu et auront à souffrir et obéir à ce que leurs maris vouldront faire, et seront tenues de entériner[226] leurs commandemens. La seconde malédition fut telle: _Multiplicabo conceptus tuos; in dolore paries filios tuos_. Dist Dieu: Je multiplieray tes concevemens, c’est à dire: tu concevras plusieurs enfans en douleur, et en travail enfanteras tes fils. L’Histoire dit que la malédition ne fut pas pour l’enfant, mais de la douleur que femmes ont à l’enfanter.
Aussi véez-vous la malédition que nostre Seigneur voult donner pour la désobéissance[227] de Lucifer. Car jadis Lucifer fut le plus solemnel ange, et le mieulx amé et le plus prouchain de Dieu qui fust adoncques en paradis, et pour ce estoit-il de tous appellé Lucifer, c’est _quasi lucem ferens_, qui est à dire portant lumière, car au regart des autres toute clarté et toute joie estoit où il venoit pour ce qu’il représentoit et donnoit souvenance d’icellui souverain Seigneur qui tant l’amoit et dont il venoit et duquel il estoit si prouchain. Et si tost que icelluy Lucifer laissa humilité et en orgueil haussa son courage, le mist nostre Seigneur plus loing de luy, car il le fist trébuchier plus bas que nul autre, c’est assavoir ou plus parfont d’enfer où il est le plus ort, le pire et le plus meschant des meschans. Aussi pareillement sachiez que vous serez si prouchaine de vostre mary que partout où il vendra il portera mémoire, souvenance et remembrance de vous. Et vous le véez de tous mariés, car tantost que l’en voit le mary, l’en lui demande: comment le fait[228] vostre femme? Et aussi, quant l’en voit la femme, l’en luy demande: comment le fait vostre mary? Tant est la femme jointe avecques le mary.
Doncques véez-vous, tant par les jugemens de Dieu mesmes que par les exemples dessus allégués, que se vous n’estes obéissant en toutes choses grandes et petites à vostre mary qui sera, vous serez plus à blasmer et punir de vostre dit mary que un autre qui luy désobéiroit, en tant que vous estes plus prouchaine de lui. Se vous estiez moins obéissant, et vostre chamberière luy feist par amours[229] et service ou autrement, obéissance tellement que en vous délaissant il convenist à elle commettre les espéciaulx besongnes qu’il vous devroit commettre, et il ne vous commeist riens et vous laissast derrière, que diroient vos amis? Que présumeroit vostre cuer quant il s’en apparcevroit? Et puis que il auroit traîné[230] son plaisir illecques, comment le pourriez-vous depuis retraire? Certes, il ne serait mie en vostre puissance.
Et, pour Dieu, gardez-vous que ce meschief n’aviengne, que une seule fois il prengne autruy service que le vostre. Et doncques vous soient ses commandemens, mesmement les petis qui de prime face vous sembleroient estre de nulle valeur ou estranges, tellement attachés au cuer que de vos plaisirs ne vous chaille fors que des siens, et gardez que par vostre main et par vous mesmes et en vostre personne les siens soient achevés; et quant à lui ne à ses affaires qui vous appartendront, ne souffrez aucun approucher, ne nul n’y mette la main que vous, et les vostres affaires soient par vous commandés et commis à vos enfans et à vos privés mesgnies qui sont dessoubs vous, à chascun selon son endroit, et s’ils ne le font, si les en punissez.