Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 12
Ou temps de messon Ruben apporta à Lye sa mère mandagores que il ot trouvées en leur champ, et quant Rachel les vit, si les désira moult et dist à Lye sa sœur: Donne moy partie des mandagores. Lye respondi: Ne te souffist-il pas que tu me ostes mon mary, se tu ne me veulx encores oster mes mandagores? Rachel dist: Je veuil qu’il dorme en ceste nuit avecques toy pour les mandagores que ton fils a apporté. Lye les luy donna, et au soir quant Jacob revint des champs, elle ala encontre luy et luy dist: Tu vendras en ceste nuit coucher avecques moy, car je t’ay acheté par les mandagores que ton fils m’ot donné.
De ces mandagores met l’Histoire sur Bible moult d’oppinions. Les aucuns dient que ce sont arbres qui portent fruit souef flairant autel que pommes. Les autres dient que ce sont racines en terre, en manière d’erbe, portans feuilles vers, et ont ces racines figure et façon d’ommes et de femmes, de tous membres et de chevellure[198]. _Catholicon_[199] dit: Ce m’est advis que bien pevent estre herbes et racines, et que le fruit vault à femmes brehaignes pour aidier à concevoir, mais que les femmes ne soient pas trop anciennes.
Celle nuit dormit Jacob avecques Lye, et elle conceut un fils, et quant elle l’ot enfanté, elle dist: Dieu m’a enrichie de ce que j’ay donné à mon mary ma meschine; et pour ce elle appella son fils le cinquiesme Ysacar. Puis ot-elle le sixiesme fils; quant elle l’ot enfanté, elle dist: Dieu m’a enrichie de bon douaire à ceste fois, et encores sera mon mary avecques moy; et pour ce elle appella son fils Zabulon. Encores ot-elle une fille laquelle ot nom Dinam. Après ce, nostre Seigneur se recorda de Rachel et essauça sa prière; si lui fist concevoir et enfanter un fils dont elle ot moult grant joye et dist: Nostre Seigneur a ostée ma reprouche. Si appella son fils Joseph, et dist: Dieu m’en doint encores un autre. Après toutes ces choses dessus dictes, Jacob appella Laban son oncle et lui dist: Donne moy mes moulliers pour lesquelles j’ay servy à toy quatorze ans, et mes enfans; si m’en iray en la terre dont je fus né. Laban lui respondi: Je te prie que tu demeures encore avec moy, car je sçay bien que par toy Dieu m’a bénéy et multiplié mes biens. Jacob respondi: Il me convient pourveoir substance pour moy, pour mes enfans, pour mes femmes et ma famille.
Ores du surplus de l’histoire je me tais, car il ne touche point à ma matière. Mais par ce que dit est dessus peut estre recueilli la grant bonté des dessus dictes Lye et Rachel qui toutes deux et en un mesmes temps, elles estans ensemble en un mesme hostel et mesnage, servoient et servirent Jacob leur mary en bonne paix et en bon amour, sans jalousie, sans tençon et sans envie, et en oultre elles avoient laissié leur pays, leur nativité, leur père, leur mère et leur langage pour icelluy mary et pour le servir en estrange terre. Et est moult à considérer la grant amour et l’ardeur que Rachel avoit d’avoir lignée et remembrance de Jacob auquel elle bailla Balan sa chamberière.
Quantes dames est-il maintenant qui le féissent, ne qui vesquissent si paisiblement que quant l’une l’aroit, l’autre n’en rechignast et murmurast, mais encores pis? Car, par Dieu, je cuide qu’elles batteroient l’une l’autre. O Dieu! quelles bonnes femmes et sainctes elles furent! Pour néant n’est pas en la bénéisson des espousailles ramenteue ceste parole: _Sis amabilis ut Rachel viro, prudens ut Sarra, sapiens ut Rebecca_.
Item nous véons en _Thobie_ Xe que Raguel et Anne sa femme, quant ils mirent hors de leur hostel Thobie le jeune et Sarre leur fille qui estoit femme d’icelluy jeune Thobie, ils baisièrent icelle leur fille et l’admonestèrent qu’elle amast cordialment son mary et honnourast ses parens, et si fist-elle. Et à ce propos, il est trouvé _Machabeorum_, XIº que quant Alixandre oy dire que le roy d’Égipte qui avoit espousé sa seur le venoit veoir, il manda par toutes les universités à son peuple qu’ils ississent de leurs cités et alassent au devant d’icelluy roy d’Égipte pour luy honnorer, et ainsi faisoit honneur à ses parens quant il honnouroit le mary de sa seur.
Et pour que l’en ne die mie que je ne vueille aussi bien dire des devoirs des hommes comme des femmes, je di aussi qu’il est escript _Ad Ephesios_ Vº que les maris doivent amer leurs femmes comme leur propre corps, ce n’est mie à dire par fiction, ne par parole, c’est léalment, de cuer, avecques ce que dit est dessus. Encores, pour monstrer ce que j’ay dit que vous devez estre très privée et très amoureuse de vostre mary, je mets un exemple rural que mesmes les oiseaulx ramages[200] et les bestes privées et sauvaiges, voire les bestes ravissables, ont le sens et industrie de ceste pratique, car les oiseaulx femelles suivent et se tiennent prouchaines de leurs masles et non d’autres, et les suivent et volent après eulx et non après autres. Se les masles s’arrestent, aussi font les femelles et s’assieent près de leurs masles: quant leurs masles s’envolent, et elles après joingnant à joingnant. Et mesmes les oiseaulx sauvaiges qui sont nourris par personnes qui leur sont estranges au commencement, puis que iceulx oiseaulx ont prins nourriture d’icelles personnes estranges, soient corbeaux, corneilles, choues[201], voire lez oiseaulx de proye, comme espriviers, faucons, tiercelez[202], ostours et les semblables, si les aiment-ils plus que les autres. Ce mesmes est-il des bestes sauvaiges, des dommeschés[203], voire des bestes champestres. Des dommeschés, vous véez que un lévrier, ou mastin, ou chiennet, soit en alant par le chemin, ou à table, ou en lit, tousjours se tient-il au plus près de celluy avecques qui il prent sa nourriture, et laisse et est estrange et farouche de tous les autres; et se le chien en est loing, tousjours a-il le cuer et l’ueil à son maistre; mesmes se son maistre le bat et luy rue pierres après luy, si le suit-il balant la queue, et en soy couchant devant son maistre le rapaise, et par rivières, par bois, par larronnières et par batailles le suit.
Autre exemple peut estre prins du chien Maquaire[204], qui vit tuer son maistre dedens un bois, et depuis qu’il fut mort, ne le laissa, mais couchoit ou bois emprès luy qui estoit mort, et aloit de jour querre son vivre loing et l’apportoit en sa gueule, et illec retournoit sans mengier, mais couchoit, buvoit et mengoit emprès le corps et gardoit icelluy corps de son maistre, au bois, tout mort. Depuis, icelluy chien se combati et assailli plusieurs fois celluy qui son maistre avoit tué, et toutes fois qu’il le trouvoit l’assailloit et se combatoit; et en la parfin le desconfi ou champs en l’Isle Nostre Dame[205] à Paris, et encore y sont les traces des lices qui furent faictes pour le chien et pour le champ.
Par Dieu, je vy à Nyort un chien vieil qui gisoit sur la fosse où son maistre avoit esté enterré qui avoit esté tué des Anglois, et y fut mené monseigneur de Berry et grant nombre de chevaliers pour veoir la merveille de la loyaulté et de l’amour du chien qui jour et nuit ne se partoit de dessus la fosse où estoit son maistre que les Anglois avoient tué. Et luy fist monseigneur de Berry donner dix frans qui furent baillés à un voisin pour lui quérir à mengier toute sa vie[206].
Ce mesmes est-il des bestes champestres; vous le véez d’un mouton, d’un aignel, qui suivent et sont privés de leurs maistres et maistresses et les suivent et sont privés d’eulx et non d’autres; et autel est-il des bestes sauvaiges, comme d’un sanglier, un cerf, une biche, qui ont nature sauvage, suivent et se tiennent joingnans et près de leurs maistres et maistresses et laissent tous autres. Item, autel est-il des bestes mesmes sauvaiges qui sont dévourans et ravissables, comme loups, lyons, léopars et les semblables, qui sont bestes farouches, fières, cruelles, dévourans et ravissables; si suivent-ils, servent et sont privés de ceulx avecques qui ils prennent leur nourriture et qui les aiment, et sont estranges des autres.
Ores avez-vous veu moult de divers et estranges exemples dont les derrains sont vrais et visibles à l’ueil par lesquels exemples vous véez que les oiseaulx du ciel et les bestes privées et sauvages et mesmes les bestes ravissables ont ce sens de parfaictement amer et estre privées de leurs patrons et bienfaisans et estranges des autres; doncques, par meilleure et plus forte raison, les femmes à qui Dieu a donné sens naturel, et sont raisonnables, doivent avoir à leurs maris parfaicte et solemnelle amour, et pour ce je vous prye que vous soyez très amoureuse et très privée de vostre mary qui sera.
LE SIXIÈME ARTICLE.
Le sixiesme article de la première distinction dit que vous soiez humble et obéissant à celluy qui sera vostre mary, lequel article contient en soy quatre membres.
Le premier membre dit que vous soiez obéissant: qui est entendu à lui, et à ses commandemens quels qu’ils soient, supposé que les commandemens soient fais à certes[207] ou par jeu, ou que les commandemens soient fais d’aucunes choses estranges à faire, ou que les commandemens soient fais sur choses de petit pris ou de grant pris; car toutes choses vous doivent estre de grant pris, puis que cellui qui sera vostre mary le vous aura commandé. Le deuxiesme membre ou particularité est à entendre que se vous avez aucunes besongnes à faire dont vous n’ayez point parlé à celluy qui sera vostre mary, ne il ne s’en est point advisé, et pour ce il n’en a riens commandé ne deffendu, se la besongne est hastive et qu’il la conviengne faire avant que celluy qui sera vostre mary le sache, se vous avez plaisir de la faire en aucune manière, et vous sentez que celluy qui sera vostre mary eust plaisir de la faire en une autre manière, faictes avant[208] au plaisir de celluy qui sera vostre mary que au vostre, car son plaisir doit précéder le vostre.
La troisiesme particularité est à entendre que se celluy qui sera vostre mary vous deffendra aucune chose, supposé que sa deffense soit faicte à jeu ou à certes, ou que sa deffense soit faicte sur chose de petit pris ou de grant value, gardez que aucunement vous ne faciez contre sa deffense.
La quarte particularité est que vous ne soyez arrogant ne répliquant contre celluy qui sera vostre mary ne contre ses dis, et ne dictes contre sa parole, mesmement[209] devant les gens.
En reprenant le premier point des quatre particularités qui dit que vous soyez humble à vostre mary et à luy obéissant, etc., l’Escripture le commande _Ad Ephesios_ Vº où il est dit: _Mulieres viris suis subdite sint sicut domino, quoniam vir caput est mulieris, sicut Christus caput est Ecclesie_. C’est à dire que le commandement de Dieu est que les femmes soient subjectes à leurs maris comme à seigneurs, car le mary est aussi bien chief de la femme comme nostre Seigneur Jhésu-Crist est chief de l’Église. Doncques il s’ensuit que ainsi comme l’Église est subjecte et obéissant aux commandemens grans et petis de Jhésu-Crist, comme à son chief, tout ainsi les femmes doivent estre subjectes à leurs maris comme à leur chief et obéir à eulx et à leurs commandemens grans et petis. Et ainsi le commanda nostre Seigneur, si comme dit saint Jhérosme, et aussi le dit le Décret[210], XXXIIIe _Questione, quinto capitulo: Cum caput_. Et pour ce dit l’apostre quant il escript aux Hébrieux, ou XIIIe chappitre: _Obedite prepositis vestris et subjacete eis, etc._ C’est à dire obéissez à vos souverains et soyez en bonne subjection vers eulx. Encores vous est-il assez monstré que c’est sentence de nostre Seigneur par ce que dit est par avant, que femme doit estre subjecte à homme. Car il est dit que quant au commencement du monde Adam fut fait, nostre Seigneur par sa bouche et parole dist: Faisons-luy aide. Et lors de la coste de Adam fist la femme comme aide et subjecte et ainsi en use-l’en, et c’est raison. Et pour ce, se doit bien femme adviser de quelle condition est cellui qu’elle prendra, avant qu’elle le preigne. Car, ainsi comme dit un povre homs Rommain qui sans son sceu ou pourchas fut par les Rommains esleu à estre empereur, quant l’en luy apporta le faudesteul[211] et la couronne il fut tout esbahy; l’une de ses premières paroles fut qu’il dist au peuple: Prenez vous tous garde que vous faictes ou avez fait, car s’il est ainsi que vous m’ayez esleu et je soye demouré empereur, sachez de certain que de là en avant mes paroles seront tranchans comme rasouers de nouvel esmolus. C’estoit à dire que quiconques n’obéiroit à ses défenses ou commandemens, puis qu’il seroit ou estoit fait empereur, c’estoit sur peine de perdre la teste.
Ainsi, garde soy une femme comment ne à qui elle sera mariée, car quiconques, povre ou petit qu’il ait esté par avant, toutesvoies pour le temps à venir depuis le mariage, doit-il estre et est souverain et qui peut tout multiplier ou tout descroistre. Et pour ce vous devez plus en mary penser à la condition que à l’avoir[212], car vous ne le pourrez après changer, et quant vous l’aurez prins, si le tenez à amour et amez et obéissez humblement, comme fist Sarre dont il est parlé en l’article précédent. Car plusieurs femmes ont gaignié par leur obéissance et sont venues à grant honneur, et autres femmes par leur désobéissance ont esté reculées et désavancées.
A ce propos d’obéissance, et dont il vient bien à la femme qui est obéissant à son mary, puis-je traire un exemple qui fut jà pieçà translaté par maistre François Pétrac[213] qui à Romme fut couronné poëte, lequel histoire dit ainsi:
Aux confines de Pimont en Lombardie, ainsi comme au pié de la montaigne qui devise France et Ytalie, qui est appellée ou païs Mont Vésée[214], a une contrée longue et lée, qui est habitée de chasteaulx et villes et aournée de bois, de prés, de rivières, de vignes, de foings et de terres labourables: et celle terre est appellée la terre de Saluces laquelle d’ancienneté seignourist les contrées voisines, et d’ancienneté a esté gouvernée jusques aujourd’uy par aucuns nobles et puissans princes appellés marquis de Saluces, desquels l’un des plus nobles et plus puissans fut appellé Gautier auquel tous les autres de celle région, comme barons, chevaliers, escuiers, bourgois, marchans et laboureurs obéissoient. Icelluy Gautier marquis de Saluces estoit bel de corps, fort et légier, noble de sang, riche d’avoir et de grant seignourie, plein de toutes bonnes meurs et parfaitement garni de précieux dons de nature. Un vice estoit en lui, car il amoit fort solitude et n’acontoit[215] riens au temps à venir, ne en nulle manière ne vouloit pour lui mariage. Toute sa joye et plaisance estoit en rivières, en bois, en chiens et en oyseaulx, et peu s’entremettoit du gouvernement de sa seignourie; pour laquelle chose ses barons le mouvoient et admonestoient de marier, et son peuple estoit en très grant tristesse et par espécial de ce qu’il ne vouloit entendre à mariage. Une journée s’assemblèrent en grant nombre, et les plus souffisans vindrent à lui et par la bouche de l’un luy dirent telles paroles: O tu, marquis nostre seigneur, l’amour que nous avons en toy nous donne hardement de parler féablement. Comme il soit ainsi que toy et toutes les choses qui sont en toy nous plaisent et ont tousjours pleu, et nous réputons bieneureux d’avoir tel seigneur, une chose défault en toy, laquelle se tu la nous veulx octroier, nous nous réputons estre mieulx fortunés que tous nos voisins: c’est assavoir qu’il te plaise encliner ton courage au lien de mariage, et que ta liberté passée soit un peu réfrénée et mise au droit des mariés. Tu scez, Sire, que les jours passent en volant sans jamais retourner. Et combien que tu soies de jeune aage, toutesvoies de jour en jour t’assault la mort et s’approche, laquelle n’espargne à nul aage, et de ce nul n’a privilège. Il les convient tous morir, mais l’en ne scet quant, ne comment, ne le jour, ne la fin. Tes hommes doncques qui tes commandemens jamais ne refuseroient, te prient très humblement qu’ils aient liberté de querre pour toy une dame de convenable lignée, noble de sang, belle de corps, de bonté et de sens aournée, laquelle il te plaira à prendre par mariage, et par laquelle nous espérons avoir de toy lignée et seigneur venant de toy à successeur. Sire, fay ceste grâce à tes loyaulx subjects, afin que, se de ta haulte et noble personne avenoit aucune chose, et que tu t’en alasses de ce siècle, ce ne fust mie sans hoir et successeur, et que tes subjects tristes et dolans ne demourassent mie sans seigneur.
Ces paroles finées, le marquis meu de pitié et d’amour envers ses subjects leur respondi moult doulcement et dist: Mes amis, vous me contraignez à ce qui en mon courage ne peut oncquesmais estre; car je me délitoie en liberté et en franchise de voulenté laquelle est peu trouvée en mariage, ce scevent bien ceulx qui l’ont esprouvé. Toutesvoies, pour vostre amour, je me soubsmets à vostre voulenté. Vray est que mariage est une chose doubteuse, et maintes fois les enfans ne ressemblent pas au père. Toutesfois s’aucun bien vient au père, il ne doit mie pour ce dire qu’il luy soit deu de droit, mais vient de Dieu de lassus; à lui je recommande le sort de mon mariage, espérant en sa doulce bonté qu’il me octroie telle avecques laquelle je puisse vivre en paix et en repos expédient à mon salut. Je vous octroye de prendre femme, mes amis, et le vous promects; mais je la vueil moy mesmes eslire et choisir, et de vous je vueil une chose que vous me promectez et gardez: c’est asseurément que celle que je prendray par mon élection, quelle qu’elle soit, fille de Prince des Rommains, femme de poste[216], ou autre, vous la doiez amer entièrement et honnourer, et qu’il n’y ait aucun de vous qui après l’élection du mariage doie estre d’elle mal content, ne contre elle groncier ne murmurer.
Lors tous les barons et subjects du marquis furent liés de ce qu’ils avoient ce qu’ils demandoient, de laquelle chose ils avoient esté maintes fois désespérés. A une voix remercièrent le marquis leur seigneur et promirent de bon cuer la révérence et obéissance qu’il leur avoit demandé. Grant joie fut ou palais de Saluces, et par le marquis fut le jour assigné de ses nopces auquel il devoit prendre femme, et commanda faire un grant appareil, trop plus grant que par autre marquis n’avoit autresfois esté fait, et que les parens et amis, voisins, et les dames du païs ensement[217], fussent semoncés à la dicte journée; laquelle chose fut solemnéement acomplie, et entretant que l’appareil se faisoit, le marquis de Saluces comme il avoit acoustumé aloit en son déduit chacier et vouler[218].
Assez près du chastel de Saluces avoit une petite villette en laquelle demouroient un peu de laboureurs, par laquelle villette le marquis passoit souventesfois, et entre les dessusdis laboureurs avoit un vieil homme et povre qui ne se povoit aidier et estoit appellé Jehannicola. A cellui povre homme estoit demourée une fille appellée Grisilidis, assez belle de corps, mais trop plus belle de vie et de bonnes meurs: nourrie avoit esté de petite vie, comme du labour de son père; oncques à sa congnoissance n’estoient venues viandes délicieuses ne choses délicatives. Un courage vertueux plein de toute meurté en son pis virginal doulcement habitoit; la vieillesse de son père, en très grant humilité, doulcement supportoit et soustenoit, et icelluy nourrissoit; et un peu de brebis que son père avoit, diligemment gardoit et avecques icelles aux champs sa quenoille filoit continuelment. Et quant Grisilidis au vespre revenoit et ramenoit ses bestes à l’hostel de son père, elle les affouragoit, et appareilloit à son père et à elle les viandes que Dieu leur donnoit. Et briefment toutes les curialités et services qu’elle povoit faire à son père doulcement faisoit.
Le marquis assez informé par commune renommée de la vertu et grant bonté d’icelle Grisilidis, en alant à son déduit souventesfois la regardoit, et en son cuer la belle manière d’icelle et sa grant vertu fichoit et atachoit. Et en la fin détermina en son cuer que Grisilidis seroit eslevée par lui à estre sa femme marquise de Saluces, et que autre n’aroit, et fist admonester ses barons de venir à ses nopces au jour qui estoit déterminé. Icellui jour approucha, et les barons non sachans de la fille que le marquis avoit advisé de prendre, furent moult esbahis. Toutesvoies, savoient-ils bien que le marquis avoit et faisoit appareiller riches robes, ceintures, fermaulx, anneaulx et joiaulx à la forme d’une pucelle qui de corps ressembloit à Grisilidis. Or advint que le jour des nopces fut venu, et que tout le palais de Saluces fut peuplé grandement de barons, de chevaliers, de dames et de damoiselles, de bourgois et d’autres gens, mais nulle nouvelle n’estoit de l’espousée leur seigneur, laquelle chose n’estoit pas sans grant merveille; et qui plus est, l’eure s’approuchoit du disner, et tous les officiers estoient prets chascun de faire son office. Lors le marquis de Saluces, ainsi comme s’il voulsist aler encontre son espousée, se parti de son palais, et les chevaliers et dames à grans routes[219], ménestrels et héraulx suivoient.