Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)
Part 11
Adonc Brut le conseiller et Collatin le mary d’icelle Lucresse et tous ses amis plourans et dolens prindrent celle espée qui estoit sanglante, et sur le sang jurèrent par le sang Lucresse que jamais ne fineroient jusques à tant qu’ils auroient Tarquin et son fils destruit, et le poursuivroient à feu et à sang, et toute sa lignée bouteroient hors, si que jamais nul n’en vendra à dignité. Et tout ce fut tantost fait, car ils la portèrent emmy la ville de Romme et esmeurent tellement le peuple que chascun jura la destruction de l’empereur Tarquin et de son fils, et à feu et à sang. Et adonc fermèrent les portes afin que nul n’issist pour aler adviser l’empereur de leur emprise, et s’armèrent et yssirent dehors alant vers l’ost de l’empereur comme tous forcenés. Et quant ils approchèrent de l’empereur, et il ouy le bruit et tumulte et vit les gens pouldrés[182], et fumées des chevaulx, avec ce que l’en luy dit, il et son fils s’enfouirent en désers, chétifs et desconfortés. Sur quoy le Rommant de la Rose dit ainsi:
N’onc puis Rommains, pour ce desroy, Ne vouldrent faire à Romme roy.
Ainsi avez-vous deux exemples, l’un de garder honnestement son vefvaige, ou sa virginité ou pucellaige; l’autre de garder son mariaige ou chasteté. Et sachiez que richesse, beaulté de corps et de viaire, lignaige et toutes les autres vertus sont péries et anichillées en femme qui a tache ou souspeçon contre l’une d’icelles vertus. Certes en ce cas tout est péri et effacié, tout est cheu sans jamais relever, puis que une seule fois femme est souspeçonnée ou renommée au contraire; et encores, supposé que la renommée soit à tort, si ne peut jamais[183] icelle renommée estre effaciée. Or véez en quel péril perpétuel une femme met son honneur et l’honneur du lignaige de son mary et de ses enfans quant elle n’eschieve[184] le parler de tel blasme, ce qui est légier à faire. Et est à noter sur ce, si comme j’ay oy dire, que puis que les Roynes de France sont mariées, elles ne lisent jamais seules lettres closes, se elles ne sont escriptes de la propre main de leur mary, si comme l’en dit, et celles lisent-elles toutes seules, et aux autres elles appellent compaignie et les font lire par autres devant elles, et dient souvent qu’elles ne sçevent mie bien lire autre lettre ou escripture que de leur mary; et leur vient de bonne doctrine et de très grant bien, pour oster seulement les paroles et le souspeçon, car du fait n’est-il point de doubte[185]. Et puisque si haultes dames et si honnourées le font, les petites qui ont aussi grant besoing de l’amour de leurs maris et de bonne renommée le doivent bien faire.
Si vous conseille que les lettres amoureuses et secrètes de vostre mary, vous recevez en grant joye et révérence, et secrètement toute seule les lisez tout à part-vous, et toute seule lui rescripvez de vostre main se vous savez, ou par la main d’autre bien secrète personne; et lui rescripvez bonnes paroles amoureuses et vos joyes et esbatemens, et nulles autres lettres ne recevez, ne ne lisez, ne ne rescripvez à autre personne, fors par estrange main et devant chascun, et en publique les faictes lire.
Item dit-l’en aussi que les Roynes depuis qu’elles sont mariées, jamais elles ne baiseront homme, ne père, ne frère, ne parent, fors que le Roy, tant comme il vivra; pour quoi elles s’en abstiennent, ne se c’est vray, je ne sçay. Ces choses, chère seur, souffisent assez à vous bailler pour cest article; et vous sont baillées plus pour raconte que pour doctrine. Il ne vous convient jà endoctriner sur ce cas, car Dieu mercy de ce péril et souspeçon estes-vous bien gardée et serez.
LE QUINT ARTICLE.
Le quint article de la première distinction dit que vous devez estre très amoureuse et très privée de vostre mary par dessus toutes autres créatures vivans, moiennement amoureuse et privée de vos bons et prochains parens charnels et parens de vostre mary, très estrangement privée de tous autres hommes, et du tout en tout estrange des oultrecuidés et oyseux jeunes hommes et qui sont de trop grant despence selon leur revenue, et qui, sans terre ou grans lignaiges, deviennent danceurs; et aussi des gens de court, de trop grans seigneurs, et en oultre de ceulx et celles qui sont renommés et renommées d’estre de vie jolie, amoureuse ou dissolue.
A ce que j’ay dit très amoureuse de vostre mary, il est bien voir que tout homme doit amer et chérir sa femme et que toute femme doit amer et servir son homme, car il est son commencement et je le preuve. Car il est trouvé ou deuxiesme chappitre du premier livre de la Bible que l’en appelle Genesy, que quant Dieu eust créé ciel et terre, mer et air, et toutes les choses et créatures à leur aournement et perfection, il admena à Adam toutes les créatures qui eurent vie et il nomma chascune ainsi qu’il luy pleut et qu’elles sont encores appellées. Mais il n’y ot créature semblable à Adam, ne convenable pour lui faire aide et compaignie. Et pour ce dist Dieu adonc: _Non est bonum hominem esse solum; faciamus ei adjutorium simile ei_. Bonne chose, dist Dieu, n’est pas que l’omme soit seul; faisons-lui aide qui lui soit semblable. Donc meist Dieu sommeil en Adam, et adonc osta une des costes de Adam et rempli le lieu où il la prist de chair, si comme dit Moyses ou second chappitre de Genesy. Cellui qui fait Histoire sur Bible[186] dit que Dieu prist de la char aussi avecques la coste, aussi dit Josephus[187], et nostre Seigneur édifia la coste qu’il en avoit ostée en une femme; voire, ce dist l’Historieur, il lui édifia char de la char qu’il prist avecques la coste, et os de la coste, et quant il lui ot donné vie, il l’admena à Adam pour ce qu’il luy meist nom. Et quant Adam la regarda, il dit ainsi: _Hoc nunc os ex ossibus meis et caro de carne mea: hec vocabitur virago quoniam de viro sumpta est_. Ceste chose, dist-il, est os de mes os et char de ma char, elle sera appellée _virago_, c’est à dire faicte d’omme. Elle ot nom ainsi premièrement, et après ce qu’ils orent péchié, elle ot nom _Eva_ qui vault autant que _vita_. Car toutes les créatures humaines qui puis ont eu vie et auront, sont venues d’elle. Encores adjousta Adam et dist ainsi: _Propter hoc relinquet homo_, etc. Pour ceste chose laissera homme son père et sa mère et se aherdera[188] à sa moullier, et seront deux en une chair; c’est à dire que du sang des deux, voire de l’omme et de la femme, sera faicte une char ès enfans qui d’eulx naistront. Là fist donc Dieu et establi premièrement mariaige, si comme dit l’Historieur, car il dist au conjoindre: _Crescite et multiplicamini_, etc. Croissez, dist-il, et multipliez et remplez la terre.
Je di adonc, par les raisons dictes et prises en Bible, que femme doit moult amer son mary, quant de la coste de l’omme elle fut faicte.
Item on lit en l’onziesme chappitre de Genesy que un patriarche appellé Abraham prist à moullier en la cité ou ville de Caldée une moult bonne et sainte dame appellée Sarre laquelle fut depuis princesse souveraine et première des bonnes et vaillans dames desquelles Moyses fait mention en ses cinq livres qui sont les premiers de la Bible. On lit illec que Sarre vesqui moult saintement et fut très loyalle et de bonne foy à son mary Abraham, et obéissant à ses commandemens. Et lit-on illecques que quant Abraham fut parti de Damas pour la grant famine qui estoit en icelle terre et il deust entrer en Egipte, il dist à Sarre sa moullier: Je sçay, dist-il, que les hommes de ceste terre sont chaulx et luxurieux, et tu es moult belle femme; pour quoy je doubte moult, se ils scevent que tu soies ma moullier, que ils ne me occisent pour toy avoir; et pour ce, je te prie que tu vueilles dire que tu es ma seur et non pas ma moullier, et je le diray aussi, par quoy je y puisse vivre paisiblement, entre eulx et mes gens et ma mesgniée[189]. A ce conseil et commandement obéi Sarre, non pas voulentiers, mais pour sauver la vie à son seigneur et à sa gent, et quant les hommes et le prince d’icelle contrée virent Sarre tant belle, ils la prindrent et la menèrent au roy Pharaon qui en ot moult grant joye et la retint, mais oncques, ne lors ne depuis, en quelconque heure, le roy Pharaon ne peust venir vers elle qu’il ne la trouvast toujours plourant du regret qu’elle avoit à son mary, et pour ce, quant le roy Pharaon la véoit en icelluy estat, la voulenté et le désir qu’il avoit d’elle se tresalloit et changeoit, et ainsi la laissoit. Et pour ce, peut-l’en dire que pour sa bonté et la loiaulté que Dieu savoit en elle, laquelle estoit triste et courrouciée de ce que on l’avoit ostée à son mary, il la garda et défendi par telle manière que Pharaon ne pot habiter à elle et fut moult tourmenté, et tous ceulx de sa mesgniée, pour Sarre qu’ils avoient ostée à Abraham. L’Historieur dit sur ce chappitre que tant que Pharaon tint Sarre, il n’ot povoir de habiter à femme, ne tous ses hommes aussi ne povoient engendrer; et pour ce, les prestres de sa loy sacrifièrent à leurs dieux et il leur fut respondu que c’estoit pour Sarre la moullier à Abraham que le roy Pharaon lui avoit tolue. Et quant le Roy le sceut, il manda Abraham qui vivoit bien paisiblement en sa terre et lui dist: Pourquoi m’as-tu deceu et fait grant mal? Tu disoies que Sarre estoit ta seur, et c’est ta femme! Prens-la et l’emmaine hors de ma terre. Lors commanda-il à ses hommes qu’ils le menassent hors de la terre d’Egipte paisiblement et sans perdre nulle de ses choses.
On lit ou sixiesme chappitre de Genesy que quant Abraham fut party d’Egipte, il ala demourer en la terre de Canaen de coste[190] Bétel. Donc regarda Sarre qu’elle estoit brehaigne[191] et ne povoit avoir enfant, dont elle estoit moult dolente; lors s’advisa qu’elle bailleroit Agar sa chamberière qu’elle avoit admenée d’Egipte, à Abraham son mary, pour savoir s’elle en pourroit avoir enfant, car elle doubtoit moult qu’il ne morust sans hoir, et ce dist-elle à Abraham qui se consenti à faire sa voulenté. Et elle lui bailla Agar sa meschine laquelle conceut tantost un fils dont Sarre ot moult grant joye. Mais quant Agar la meschine vit et sceut qu’elle avoit conceu de Abraham, elle despita sa dame et se portoit grossement contre elle. Et quant elle vit ce, Sarre dist à Abraham: Tu fais mauvaisement encontre moy, je te baillay ma meschine pour ce que je ne puis avoir enfans de toy, et je désiroie que je peusse avoir fils d’elle et de toy lesquels je peusse nourrir et garder, à la fin que tu ne morusses pas sans laisser lignée de toy: pour ce que ma meschine Agar voit qu’elle a conceu de toy, elle m’a en despit et ne me prise rien; Dieu vueille jugier entre moy et toy, car tu as tort qui sueuffres qu’elle me despite.
Or véons la grant bonté et la grant loyaulté de ceste bonne dame et sainte femme Sarre. Elle amoit si très loyaulment Abraham son mary, et bien savoit qu’il estoit si saint homme et vaillant patriarche, que il lui sembloit que ce feust doleur et grant dommaige s’il mouroit sans hoir et avoir fils de son sang, et si véoit bien qu’elle estoit brehaigne et ne povoit concevoir, et pour le grant désir qu’elle avoit d’avoir fils de son mary lesquels elle peust nourrir et garder, elle bailla sa meschine et la fist couchier en son propre lit, et s’en voult déporter. Quantes dames ou femmes trouveroit-on qui ainsi feissent? Je croy qu’on en trouveroit peu, et pour ce est Sarre tenue à la plus loyale à son mary qui fust dès Adam le premier homme jusques à la loy qui fut donnée à Moyse. Mais Agar sa meschine à tort l’eut en despit quant elle sceut qu’elle eust conceu de Abraham, mais on dit communément que qui essauce[192] son serf il en fait son ennemy. Mais Abraham le bon patriarche vit bien et sceut que Agar la meschine avoit tort, et pour ce il dist à Sarre: Vécy Agar ta meschine, je la mets en ta main, si en fais ta voulenté.
Lors la commença Sarre à approuchier, et la tint vile jusques à tant qu’elle mesmes, par le commandement de l’ange, se humilia et à sa dame cria mercy; et Sarre la garda tant qu’elle ot enfanté son fils qui ot nom Ysmaël, dont Sarre ot grant joye et le garda et fist garder moult bien. Après ce, nostre Seigneur visita Sarre et s’apparut aussi à Abraham ou val de Mambré, devant son tabernacle, et lui dist qu’il auroit un fils de Sarre sa franche moullier, et auroit nom Ysaac, et ce fils vivroit et sa lignée il multiplieroit ainsi comme les estoiles du ciel et la gravelle de la mer ou la pouldre de la terre. Encores dist-il à Abraham: en ta lignée ou semence toutes gens seront beneurés. Et quant Sarre qui estoit derrière l’uis du tabernacle oy quelle concevroit, si commença à rire et dist à soy mesmes: je suis vieille et ancienne, et Abraham aussi; comment pourray-je avoir enfant? Et merveilles ne fut pas de ce quelle rit et dit ainsi, qu’elle avoit jà plus de quatre-vingts ans, et Abraham en avoit plus de cent. Et Dieu qui la vit bien rire dist à Abraham: Pourquoy a ris Sarre ta moullier? Et Sarre qui ot paour respondi qu’elle n’avoit pas ris, et Dieu lui dist: Je te vis bien rire derrière ton huis; ne sont pas toutes choses légières à Dieu quant il les veult faire? Après ce, Sarre conceut quant il pleust à Dieu et enfanta un fils lequel Abraham appella Ysaac, et le circonci au jour vingtième qu’il fut né. Lors dist Sarre par moult grant joie: Dieu m’a fait rire, et tous ceulx et celles qui orront dire que j’ay enfanté riront aussi avec moy. Qui creroit, dist-elle, Abraham se il disoit que Sarre alaitast un enfant qu’elle luy aroit enfanté en sa vieillesse? Et pour certain toutes gens qui oient de ce parler pevent bien croire et penser que Dieu ama moult Abraham et Sarre aussi quant il leur fist si belle grâce. Mais Abraham estoit si saint et si bon patriarche que Dieu parla à lui par moult de fois et lui promist que il mesmes se donroit à sa lignée[193], et aussi ama-il moult Sarre pour sa grant loyauté et sa grant bonté.
Moult bien nourri Sarre son fils Ysaac, et quant il fut si grant qu’elle le sevra et qu’il deust mengier à la table son père Abraham, elle appella ses amis et fist grant mengier et grant feste pour son fils. Et quant Sarre vit Ysmaël le fils Agar l’Egipcienne jouer à Ysaac son fils, elle dist à Abraham: Chasse hors la meschine et son fils; le fils de la meschine ne sera pas hoir avecques mon fils Ysaac. Il est dit en Genesy ou XXIe chappitre: Ceste parole fut moult dure à Abraham, mais Dieu lui dist ainsi: Ne te semble pas aspre chose de bouter hors la meschine et son fils; oy la parolle de Sarre et fay tout ce qu’elle te dira, car en Ysaac ta semence sera appellée. (C’est à dire que de Ysaac devoit venir la lignée que Dieu avoit promise à Abraham.) Et pour ce, dit Dieu, que le fils de la meschine est de ta semence, je le feray croistre en moult grant gent. Donc se leva Abraham au matin et bailla à Agar la meschine du pain et un bouchel[194] d’eaue et luy mist sur ses espaules, puis lui fist prendre Ysmaël son fils; si lui commanda qu’elle s’en alast quelle part qu’il luy pleust, et si fist-elle.
Or pourroient, par adventure, penser aucunes personnes que Sarre eust par mal et par envie enchassé Agar sa meschine et Ysmaël son fils: mais qui veult bien considérer la cause, elle n’ot pas tort; Histoire sur Bible dist ainsi: Sarre vit bien que Ysmaël en son jeu faisoit félonnie à Ysaac son fils; et aussi que, de par esperit de prophécie, elle sceut et apperceut que Ysmaël avoit ymagetes faictes de terre auxquelles il aouroit comme Dieu et vouloit contraindre Ysaac à ce que les aourast aussi. Encores considéroit-elle et savoit assez que se Ysmaël demouroit tant avecques eulx que Abraham morust, il vouldroit déshériter Ysaac et avoir sa seignourie par sa force, et pour ce elle fist moult bien de enchasser la mère et son fils. Et jasoit-ce que j’aye mise l’istoire tout au long et ne l’aye voulu desmembrer ne descoupler pour ce que la matière est belle et s’entretient, toutesvoies par icelle peut estre recueilli à mon propos seulement que Sarre fut très amoureuse privée et obéissant à son mary en tant qu’elle laissa ses parens et sa terre pour aler seule de sa lignée avec son mary en estrange terre et de différent langage, et avec ce, elle délaissa à la prière et pour l’amour de son mary le nom de moullier ou femme qui est le plus prouchain en affinité, en amour et dilection, et, à la demande de son mary, prist le nom de seur; et en oultre que tant comme elle fut hors d’avecques son mary, tout jour et toute nuit plouroit pour l’amour de son mary; et de rechief que pour avoir lignée et représentacion de son mary après la mort d’icelluy, elle en laissa son lit et le soulas de son mary, et lui bailla Agar sa chambrière et la fist dame, et elle très humblement devint serviteresse et humble servant, sans les autres débonnairetés et humilités cy dessus escriptes et lesquelles je laisse pour ce qu’il me semble que ce seroit trop longue récitation.
Item il est trouvé escript ou XXIXe chappitre de Genesy qui est le premier livre de la Bible, que quant Jacob fut party de Ysaac son père et de Rébecque sa mère, de Briseyda[195] leur cité il ala tant qu’il vint en Mésopotamie, près de la cité de Aram qui estoit à Laban son oncle. Là resta-il de coste un puis auquel les pasteurs de la terre abreuvoient les bestes, lequel puis estoit couvert d’une grant pierre plate. Ainsi comme les pasteurs furent assemblés entour le puis, Jacob leur demanda se ils congnoissoient Laban le fils Batuel qui fut fils Naccor. Les pasteurs respondirent: Oyl, moult bien. Il leur demanda se il estoit sain et en bon point; ils respondirent: Oyl. Vois çà, dirent-ils, Rachel sa fille qui vient abreuver ses bestes à ce puis. Jacob leur dist: Seigneurs, abreuvez vos bestes, si les ramenez en la pasture, car il est encores grant heure et n’est pas temps encores de les mener aux estables. Si comme il disoit ainsi, Rachel vint au puis, et Jacob leva la pierre du puis: si luy fist abreuver ses bestes. Lors parla-il à elle et la baisa; si luy dist qu’il estoist son cousin germain, fils de Ysaac et de Rébecque la seur de Laban son père. Et quant Rachel l’ot entendu, elle s’en courust en son hostel et dist à Laban son père comment elle ot trouvé Jacob son nepveu. Et quant Laban l’oy, il eust moult grant joie et lui demanda la cause de sa voye[196] et pour quoy il estoit là venu. Jacob luy dist que c’estoit pour la paour de Esaü son frère qui le vouloit occire pour ce que il avoit receu la bénéisson son père, mais ce luy ot fait faire sa mère Rébecque. Lors respondi Laban: Tu es os de mes os et char de ma char, et pour ce tu pues demourer avecques moy.
Quant Jacob ot demouré avec Laban son oncle par l’espace de un mois, Laban lui dist: Comment que tu soies mon nepveu, ne vueil-je pas que tu me serves pour néant; dy moy que tu vouldras avoir pour ton service. Or avoit Laban deux filles: l’ainsnée ot nom Lye, celle ot les yeulx plourans par enfermeté; et la plus jeune ot nom Rachel, celle estoit moult belle et gente de viaire et de corps, et Jacob l’amoit moult. Et pour ce il dist à Laban: Je serviray à toy sept ans pour Rachel la plus jeune. Laban respondi: Mieulx vault que je la te donne que à un autre homme, or demeure doncques avecques moy. Jacob demoura avecques Laban et le servi sept ans pour avoir sa fille Rachel, et lui sembla que le terme fut moult brief pour la grant amour qu’il avoit à elle.
Sur ceste chose dit l’Histoire: le terme de sept ans ne luy sembla pas brief pour la grant amour, mais moult long. Car quant une personne aime et désire aucune chose, il luy semble que les termes que il la doit avoir tardent trop merveilleusement. Mais ce que la Bible dit que les jours semblèrent briefs à Jacob, on peut entendre en ceste manière: il amoit tant Rachel et luy sembloit tant belle, que s’il deust servir encores autant pour l’avoir comme il avoit servi, ne lui sembloit-il pas que il l’eust bien desservie.
A la fin des sept ans, il dit à Laban: Donne moy ma moullier, il est bien temps que je l’aye. Lors appella Laban tous ses amis et voisins et fist grans nopces; et quant la nuit fut venue, il mena à Jacob Lye sa fille l’ainsnée et lui bailla une meschine qui ot nom Zelphan pour luy servir. Et quant Jacob ot jeu[197] à Lye et il la regarda à la matinée, il dist à Laban: Que est-ce que tu as voulu faire à moy? N’ay-je pas servi à toi sept ans pour Rachel? Pourquoy m’as-tu baillé Lye? Laban respondi: Nous n’avons pas de coustume en ceste contrée de bailler aux nopces la plus jeune devant les ainsnées; attens tant que la sepmaine des nopces soit passée et puis je te donray l’autre, en telle manière que tu me serviras encores sept ans pour elle. Lors accorda Jacob ce que Laban ot dit, et quant la sepmaine fut passée, il prist ainsi à moullier Rachel à laquelle son père avoit donné une meschine laquelle ot nom Balam.
Aucuns veullent dire que puis que Jacob ot prins la fille ainsnée de Laban, il servi autres sept ans pour Rachel avant qu’il l’eust à moullier, mais ils dient mal. On treuve en Histoire que saint Jérosme dit: Tantost après la sepmaine des nopces faictes pour Lye, Jacob prist Rachel, et pour la grant joye qu’il en ot, il servi voulentiers les sept ans ensuivans.
Il est dit en Genesy ou XXIXe chappitre que Jacob ama moult plus Rachel pour ce que elle estoit plus belle et gracieuse que Lye qui n’estoit pas si belle, mais pour ce que Dieu ne vouloit pas qu’il l’eust trop en despit, il la fist concevoir un fils dont elle ot moult grant joye et l’appela Ruben, et dit ainsi: Dieu a veu mon humilité, d’ores-en-avant m’en aymera mon mary. De rechief elle conceut et enfanta un autre fils et l’appela Siméon, en disant ainsi: Pour ce que Dieu m’a oye, il m’a donné encores ce fils. Tiercement, elle conceut et enfanta un autre fils et dist ainsi: Mon mary se complaira en moy pour ce que je luy ay enfanté trois fils; et pour ce, elle nomma l’enfant Levy. Quartement, conceut et enfanta un fils et dist: Orendroit je me confesseray à nostre Seigneur; et pour ce, l’enfant ot nom Judas et vault autant à dire que confession. Lors cessa Lye qu’elle n’ot plus enfans jusques grant temps après.
Il est escript ou XXXe chappitre de Genesy que Rachel ot grant envie contre Lye sa seur pour ce qu’elle ot enfanté, et elle se trouvoit brehaigne et ne povoit concevoir. Et pour ce elle dist à Jacob son mary: Donne moy des enfans, et se tu ne le fais je mourray. Jacob qui yrié estoit respondi: Je ne suis pas Dieu, je t’apreisse d’avoir enfans de ton ventre. Rachel respondi: J’ay Balan ma meschine, couche avec elle à ce qu’elle enfante et que je puisse avoir fils d’elle et de toy. Jacob fist ce que Rachel voult, et Balan conceut et enfanta un fils. Lors dit Rachel: Dieu a jugié pour moy, si a ma voix essaucée et m’a donné un fils. Pour ce, elle appela l’enfant Dan. De rechief, Balan ot un fils pour lequel Rachel dist: Nostre Seigneur m’a comparée à Lye, et de ce, le fils ot nom Neptalim.
Or véons grant merveille et signe de grant amour. Rachel avoit si grant désir qu’elle eust enfans de Jacob que pour ce qu’elle vit quelle ne povoit concevoir elle luy bailla sa meschine, et les fils qu’elle en ot elle ama aussi que s’ils feussent siens propres. Pour ce que Lye vit qu’elle ne concevoit mais, elle bailla à Jacob Zelphan sa meschine. Le premier fils qu’elle en ot, Lye le receut à joye et dit: Il me vient eureusement, et de ce, le fils ot nom Gad. Et quant Zelphan ot l’autre fils Lye dist: C’est pour ma bonne eureté et pour ce toutes femmes me diront bieneureuse; et ce fils ot nom Aser.