Part 19
--Oh! France, nous sommes si bien seuls!
--Jacqueline, si nous tardons trop, nous arriverons quand les autres seront partis...
--Alors, nous irons très lentement?
--Aussi lentement que vous le souhaiterez, mais il faut partir...
Elle avait un impérieux besoin de mouvement et en même temps de solitude; un désir âpre de voir clair en elle-même et aussi une frayeur de ce qu’elle y découvrirait.
Ce qu’elle y découvrirait?... Ah! déjà, elle le savait bien, sans même se le demander. Il lui semblait que tout son être criait son regret que Rozenne ne vînt pas.
Pourquoi ne venait-il pas?... A cause de Gillette Marcourt, comme on l’avait insinué? d’une autre, peut-être?... Ou à cause d’elle-même que, depuis quelques mois, il semblait fuir résolument.
Comme elle l’avait peu vu pendant cet été, et jamais plus dans l’intimité, depuis le jour de juin où elle avait eu, si forte, l’impression qu’elle lui était chère, plus encore que jadis...
Elle ne lui avait jamais demandé pourquoi il n’avait pas paru à la kermesse de charité. Elle avait écouté, sans la relever, l’explication brève qu’il lui avait donnée à ce sujet, durant un grand dîner chez Colette; et, très simple, elle avait répondu à ses questions sur cette soirée dont il semblait, d’ailleurs, connaître déjà tous les détails.
Il avait dû venir à Villers, où elle passait le mois d’août. Et là, non plus, il n’avait pas paru, écrivant à Paul Asseline qu’un voyage imprévu l’appelait d’un autre côté. Invité plusieurs fois à chasser à Chevregny, toujours pour une raison ou une autre il s’était excusé. Et voici que, de nouveau, il ne tenait pas une promesse qui semblait cependant bien précise... Elle avait entendu Colette lire la lettre à sa mère, devant elle.
Pourquoi?... Et pourquoi, aussi, ce désir presque douloureux, à cause de son acuité sans doute, qu’elle avait de le revoir comme au printemps; de causer avec lui, longuement, intimement, de ce qui le touchait, lui! de ce qui l’intéressait, elle!... Pourquoi eût-elle souhaité sentir de nouveau autour d’elle le frôlement de sa vie, de sa pensée, de son âme?...
Ah! ce désir, si elle avait voulu se le dissimuler, elle ne le pouvait plus, maintenant qu’elle se savait encore toute meurtrie de la déception qui s’était abattue sur elle quand elle avait entendu les paroles de son beau-frère. Alors, en cette seconde, comme on voit les choses dans une lueur d’éclair, elle avait compris combien elle l’attendait...
Tout bas, irritée contre elle-même, elle murmura énervée:
--Je suis folle... mais je suis folle!... Que m’arrive-t-il?
Et pour fuir sa pensée elle adressa une question à Maurice Derombies, qui marchait près d’elle, Jacqueline à ses côtés. Tous trois ensemble, correctement, descendaient la grande rue du village, suivis par les yeux des vieilles qui tricotaient devant les portes, par la curiosité des filles qui les croisaient et se retournaient ensuite pour regarder les «demoiselles du château».
Puis, les dernières petites maisons laissées en arrière, la route s’enfonça dans la pleine campagne, d’abord à travers les prairies veloutées par l’herbe drue; puis sous le dôme léger des arbres, dont le feuillage se cuivrait çà et là, touché par le souffle de l’automne.
Jacqueline, alors, eut un imperceptible mouvement pour ralentir son pas. France le vit et tout de suite, elle dit:
--Maintenant que nous sommes à l’abri des regards curieux, je vous abandonne et vais trotter en avant.
--Vous allez pouvoir en paix rêver à vos vers, mademoiselle France, lança gaiement Maurice Derombies.
Rêver à des vers!... Oui, autrefois, l’année précédente, même quelques mois plus tôt, marchant ainsi sous la voûte ombreuse des bois, tachetée de soleil; ses yeux charmés par la floraison rose des bruyères, par la verte fraîcheur de l’herbe que foulait son pied, par les lointains délicatement embrumés, par le bleu du ciel entre la fauve dentelle des branches; oui, elle eût avancé ravie de la beauté des choses dont elle eût joui ardemment...
Et aujourd’hui, elle se sentait si indifférente à cette beauté qu’elle la remarquait à peine. Et cela pourquoi?... Parce que Claude Rozenne avait écrit qu’il ne viendrait pas, parce qu’elle pensait qu’il allait partir pour plusieurs mois?...
De quel charme l’avait-il donc enveloppée pour lui donner cette âme nouvelle qu’elle ne reconnaissait plus pour la sienne, à qui, tout à coup, ne semblaient plus suffire les idéales jouissances dont elle faisait son bonheur depuis des années, pourtant!...
Une fois déjà, elle avait éprouvé cette obscure détresse, cet effroi d’une vérité pressentie, encore cachée en elle. C’était à Amiens, le soir du concert où elle avait tant regretté que Rozenne ne fût pas; quand réfugiée un instant dans le jardin désert elle avait, une minute, sangloté follement, comme on le fait seulement après une déception très cruelle. Mais depuis, elle s’était reprise... Du moins, elle l’avait cru. Résolument, elle s’était appliquée à ne plus songer à cet homme dont la vie appartenait à une autre--à d’autres... Elle s’était donnée à ses multiples travaux, avec la fougue dont elle était coutumière; à Villers, elle avait rempli des heures par les longues courses qu’elle aimait, que son insatiable pensée peuplait d’images et de souvenirs. Même, elle avait été mondaine, pendant cette saison; elle avait accompagné Colette au casino pour les soirées musicales ou théâtrales--elle qui avait horreur des casinos!
Et alors elle s’était crue sûre d’elle-même, échappée au charme que Rozenne semblait exercer sur elle--à son tour, lui qui, autrefois, n’était pas parvenu à l’émouvoir. Maintenant...
Elle n’acheva pas et son pied froissa avec colère une branche fleurie qui avait jailli dans l’herbe. Il lui devenait intolérable tellement de subir les clairvoyantes révélations de sa pensée qu’elle cessa de marcher, pour se rapprocher des deux jeunes gens, qui cheminaient en arrière.
Elle se détourna. Alors elle les aperçut arrêtés au milieu de l’allée, Maurice le bras enroulé autour des épaules de sa petite fiancée et leurs deux visages si proches, si proches...
Au mouvement de France, ils s’écartèrent brusquement comme des enfants en faute, avec des mines saisies et confuses dont elle eût souri en d’autres jours... Mais elle pensa seulement à l’amour qui joignait leurs bouches... Elle n’avait vu que l’expression de leurs visages... Et sourdement, sa pensée précisa, avec une telle netteté qu’une rougeur empourpra ses joues:
--Je voudrais que Rozenne fût près de moi, marchant dans cette allée, sous cette ombre... Je voudrais l’entendre me parler, comme il savait le faire; rencontrer ses yeux avec l’expression qui me dit que je lui suis chère, très chère... qui semblait me le dire il y a deux mois...
D’un sursaut de volonté, elle tenta de se ressaisir et ses lèvres articulèrent avec une impérieuse résolution où frémissait sa détresse éperdue:
--Je ne veux pas penser à lui ainsi... Je ne veux pas... Oh! comment me guérir?... Comment?
Se guérir de quoi?... De l’aimer?...
Les mots déchirèrent sa pensée... Aimer!... Elle aimait Claude Rozenne!
Là, dans la solitude de ce bois où elle était en face d’elle-même, dont le silence laissait bien haut parler la vérité, elle ne pouvait plus se le dissimuler... Oui, son cœur que nul jusqu’alors n’avait possédé, à cette heure il appartenait tout entier à Claude Rozenne. Depuis deux mois, sans se l’être jamais avoué, elle l’avait bien compris...
--Je l’aime... mais je ne veux pas l’aimer! Il est le mari de cette femme... Il est épris d’une autre et il ne songe guère à moi... Je ne veux pas l’aimer!
Sa bouche tremblante martelait tout bas les mots que nul ne devait entendre. Paroles vaines! Elle pouvait se révolter sous le joug qui s’était lentement appesanti sur elle. A quoi bon?... Elle était vaincue... Lui, Claude, triomphait à son tour. Elle le connaissait, et par lui!... ce mal d’aimer qu’il avait jadis appelé sur elle... Et c’était dans son cœur un chaos où se heurtaient l’humiliation, la colère, la souffrance de sa défaite--et aussi une sorte de joie éperdue dont elle avait peur...
Ah! si Rozenne eût été libre encore, même se fût-il détaché d’elle, peut-être, insouciante de l’avenir, elle eût abandonné son âme à cet amour qui la prenait en maître. Mais l’idée qu’elle aimait le mari d’une autre femme la révoltait comme une déchéance à laquelle elle se refusait... Pourquoi... comment l’avait-elle aimé?... Elle avait eu pitié de lui... Oh! oui, une pitié immense... Pour lui faire du bien, elle s’était montrée accueillante et douce infiniment, elle lui avait donné une place dans sa vie... Alors elle l’avait mieux connu; et cette âme nouvelle qu’elle lui découvrait l’avait peu à peu conquise, si absolument qu’elle se demandait, avec épouvante, comment elle recouvrerait jamais sa liberté...
Ce qui lui arrivait, c’était l’histoire de tant d’autres! D’abord l’amitié... Puis l’amour... Folle, de s’être crue invulnérable, d’avoir ainsi marché droit devant elle, sans réfléchir, comme une petite fille naïve et téméraire, elle, pourtant, que la vie mondaine avait faite bien clairvoyante pour les autres!... Et maintenant, où allait-elle?... Comment pourrait-elle guérir du mal d’aimer? Elle savait bien, instruite par l’exemple, à quel prix l’on y échappe. Et puis, tout bas, il lui semblait qu’elle ne souhaitait pas sincèrement être guérie... Ah! c’était doux et effrayant d’aimer!... C’était aller, dans un infini de joie, vers la souffrance... Ah! quelle torture de penser toutes ces choses!... La solitude silencieuse du bois lui devenait un supplice. Elle aurait voulu être jetée dans une foule qui l’arracherait à elle-même, entendre autour d’elle des voix amies qui l’empêcheraient de songer, de comprendre, de se souvenir...; être comme les insectes qu’elle regardait voler dans la lumière, comme les feuilles luisantes de soleil, comme l’herbe que sa robe courbait, comme la terre insensible...
Ses mains, qu’une angoisse faisait trembler, sentirent tout à coup le frôlement des lettres qu’elle avait glissées dans sa poche, d’un geste machinal, quand elle les avait reçues, au moment de sortir. Elle se souvint... Sur l’une des enveloppes, elle avait reconnu l’écriture de Marguerite... Puis elle avait oublié cette lettre comme le reste du monde. Peut-être, en lisant la causerie de sa sœur, elle allait calmer un peu la fièvre qui tendait tous ses nerfs...
Elle déchira l’enveloppe. Mais ses yeux seuls lisaient les lignes affectueuses de la jeune femme qui lui rappelait qu’elle l’attendait aux premiers jours d’octobre et lui donnait de menus détails sur les enfants. En finissant, elle racontait encore:
«Que je te confie aussi, ma chère aimée, une nouvelle apprise par hasard, hier, de source très sûre, dont je suis encore toute saisie. Il paraîtrait qu’il y a six semaines environ la femme de Claude Rozenne est morte subitement dans un accès de folie. Je ne suis pas sûre qu’elle ne se soit pas tuée; mais je n’ai aucuns détails. Rozenne t’avait-il parlé de cet événement dont sa mère ne m’a rien dit, convaincue, sans doute, que j’ignorais la situation de son fils...»
France releva la tête avec l’impression qu’elle rêvait... Et pourtant, c’était bien dans la réalité qu’elle marchait, suivant une longue allée moussue, la lettre de Marguerite dans les mains, sans tourner la tête, pour ne plus troubler les jeunes gens qui cheminaient derrière elle...
Était-il possible que Rozenne fût libre tout à coup, libre de recommencer sa vie, délivré de l’horrible lien... Libre!... C’était tellement inattendu, stupéfiant, inouï, qu’elle répétait le mot, machinalement, pour se convaincre qu’il enfermait la vérité... Libre!
Il était libre... Et à elle, qu’il appelait son amie, il n’avait rien dit d’un événement si grave... Il n’était pas venu à Villers, alors qu’elle s’y trouvait; il se refusait à paraître à Chevregny où il savait la retrouver... Et il partait pour plusieurs mois en Espagne...
Ah! quelle preuve de plus lui eût-il fallu qu’elle s’était stupidement imaginé être encore aimée par lui... Peut-être, tout simplement, dans un désir de revanche, il s’était juré de la conquérir, alors qu’il était enchaîné à une autre femme; puis, du jour où il avait recouvré son indépendance, il s’était dérobé, trouvant sans doute le jeu dangereux, n’ayant plus besoin d’une amie compatissante..., vengé parce qu’il lisait en elle, avant elle...
Une ondée de sang lui monta aux joues. Elle eût voulu pouvoir arracher d’elle-même jusqu’au souvenir de Claude Rozenne, oublier qu’il existait... Oublier!... Est-ce que cela se pouvait ainsi, à volonté!... Comment ferait-elle pour y parvenir?...
... Presque à ses côtés, s’éleva la voix de Jacqueline qui accourait vers elle:
--France! France! ne rêvez plus... Chérie, nous voilà arrivés... Vous allez toujours droit devant vous; il faut tourner...
Avec un regard de songe, France contempla les deux jeunes gens, puis l’admirable cirque de verdure qui entourait la clairière où le goûter était dressé; et, sur l’herbe, les groupes dont les voix arrivaient à son oreille. Il lui semblait que tous étaient des étrangers pour elle qui revenait de si loin qu’elle ne se reconnaissait plus elle-même...
XI
Sous le jour blafard de la gare, France aperçut son beau-frère qui l’attendait, seul, sans Marguerite.
Et, tout de suite, il lui dit, serrant affectueusement ses deux mains:
--Vous excuserez votre sœur, n’est-ce pas, France, de n’être pas venue vous recevoir? Elle est restée auprès de Bébé qui, hier, nous a donné une grosse alerte, avec une espèce d’attaque de faux croup. Nous avons eu très peur.
--Mais maintenant, vous êtes tranquillisés? questionna France anxieuse, avec l’intuition des minutes d’angoisse vécues par sa sœur.
--Oh! oui, heureusement. Le médecin nous a tout à fait rassurés ce matin et, en même temps, il nous a certifié qu’il n’y avait aucune imprudence à vous laisser venir... Sans quoi, nous vous aurions télégraphié.
Elle eut un geste d’indifférence.
--Les grandes filles comme moi n’attrapent pas le faux croup! Seulement, j’ai peur de vous embarrasser si Bébé est encore malade...
--La crise est passée; demain, elle sera remise. N’ayez aucun regret. Marguerite se fait une telle joie de vous avoir quelques jours... Vous êtes un oiseau fugitif, France.
--Mon ami, je fais ce que je puis!... Vous voyez, cet été encore, je suis venue...
Elle s’arrêta court. Tout de suite, le souvenir se ravivait en elle--si fort!--de cette soirée où, pour la première fois, elle avait souffert de voir Rozenne demeurer loin d’elle.
Rozenne!... toujours Rozenne!... Ah! quels jours troublés elle lui avait dus, pendant ces dernières semaines surtout! Jamais jusqu’alors elle n’en avait traversé de semblables... Où était sa sérénité d’antan, ses joies idéales quand son travail la ravissait, quand elle vivait soucieuse seulement des jouissances de l’esprit, des œuvres d’art qui la passionnaient et qu’elle les goûtait sans désir d’autres bonheurs... Ah! qu’il était fini, ce temps-là!
Comme toute sa volonté était impuissante--autant que celle d’un petit enfant--pour lui rendre son indépendance d’âme!
Tous, heureusement, l’ignoraient; mais elle savait bien, elle, qu’elle n’était plus qu’une pauvre petite créature dont l’amour avait fait sa proie. Elle disait encore: «Je voudrais guérir!»
Parole menteuse! Maintenant que Claude Rozenne était libre, elle avait perdu le désir âpre et désespéré de guérir. Son mal lui était précieux, bien qu’elle sentît sans relâche la blessure dont elle souffrait, comme d’un cilice qui aurait enserré son cœur.
A Amiens, peut-être, enfin, elle allait le revoir; apprendre quelque chose de lui, de ses projets; savoir le pourquoi de son silence, de ses absences, de son départ...
Et tandis qu’elle causait avec son beau-frère, instinctivement, dans le jour qui tombait, elle observait les rares passants sur les boulevards à peu près déserts où les feuilles mortes s’écrasaient, tout humides, sous les pas. Mais nul ne ressemblait à Rozenne.
Confusément, elle songeait à cette fin de jour printanière, où revenant de chez les Chambry elle l’avait rencontré... Tout de suite, alors, il s’était pris à marcher près d’elle. Comme en ce temps-là elle était sûre d’elle-même... Et comme lui, se montrait avide du peu qu’elle voulait bien lui donner...
Encore une fois, elle pensa ce qu’elle s’était répété si souvent depuis quelques semaines:
«Si j’ai mal agi envers lui autrefois, c’était sans le savoir... Je ne mérite pas d’être punie pour cela!... Où vais-je maintenant?...»
Elle éprouvait l’épouvante et le vertige d’un être qui se voit emporté par un courant irrésistible, ignorant sur quelle rive il sera jeté.
Elle secoua la tête pour échapper à la hantise du souvenir. La nuit venait; des réverbères s’allumaient dans l’obscurité grandissante. Protégée par l’ombre, elle laissa jaillir la question qui lui brûlait les lèvres:
--Est-ce que Claude Rozenne est ici?
--Il y était avant-hier encore. Je l’ai entrevu... Je dis «entrevu», car il paraît dans une crise de sauvagerie et ne nous honore pas de ses visites. On m’a dit qu’il allait passer l’hiver en Espagne.
Encore ce voyage! France eut un frémissement, mais elle ne questionna pas davantage son beau-frère et se reprit à parler du mal qui, la veille, avait subitement frappé le bébé.
--Marguerite ne s’est pas trop affolée?
--Elle?... Ah! vous la connaissez... Jamais elle ne se plaint ni ne se révolte. Sur sa pauvre figure décolorée, je voyais son inquiétude; mais elle ne songeait qu’à soigner Bébé comme avait dit le médecin. Marguerite! C’est le courage même, un admirable courage très simple, sans phrase, ni éclat!... Ah! comme elle mérite que le mieux ait continué!
--Nous allons le savoir... Nous arrivons!... Oh! Guite, es-tu tranquillisée? jeta France courant à sa sœur qui apparaissait au coup de sonnette.
--Oui, grâce à Dieu!... Le médecin sort d’ici et m’a répété que tout danger était écarté. C’est bien bon!... Comme cela, chérie, je vais pouvoir jouir, le cœur en paix, de ta chère présence.
Elle souriait à sa jeune sœur avec un air de joie, insouciante que la lampe éclairât l’altération de son visage. France la regarda avec une tendresse compatissante.
--Guite, tu as bien besoin de te reposer après cette alerte!
--Bah! ce n’est rien... Le tout est que le mal ne soit plus qu’un souvenir. Mais c’est vrai, qu’André et moi, nous avons passé une dure nuit!... Je voulais qu’André allât se reposer, puisque je restais debout. Mais il n’a jamais voulu me laisser seule.
--Il a eu joliment raison!
--N’est-ce pas, France? Dites donc à votre sœur que je ne mérite pas d’être traité comme l’aîné de ses poupons.
Il avait dit cela si plaisamment que tous trois se mirent à rire; et France envoya un coup d’œil amical à son beau-frère. La certitude pénétrait en elle qu’André devenait vraiment pour Marguerite l’époux qu’elle avait souhaité.
Le miracle s’était donc accompli; le généreux amour de la jeune femme avait peu à peu transformé l’homme égoïste et léger par qui elle avait connu des heures bien cruelles.
Dans cette atmosphère familiale, la fièvre de France tombait un peu. Cette nuit-là, elle dormit plus calme qu’elle ne l’avait fait depuis bien des nuits. Auprès de Marguerite, elle retrouvait toujours la sensation d’apaisement et de sécurité qui lui était si bonne au temps de sa jeunesse. A son réveil, elle jouit d’être enveloppée par la tranquillité berceuse de la province; d’entendre, pour tout bruit, de rares appels de marchands dans la rue, et, dans la maison, la douce voix de Marguerite qui donnait des ordres, son pas glissant sur le parquet, et les bonds joyeux de Bob qui courait comme un poulain échappé, à travers le couloir. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à venir gratter, de façon discrète, à la porte de «tante France», pour recevoir la permission d’une petite visite. Elle venait de se lever et dit:
--Entrez!
Il adorait la voir ainsi en sa longue robe flottante du matin, ses cheveux sur les épaules, retenus à demi par un ruban; et sautant autour d’elle, il cria, ravi:
--Tante France, vous êtes gentille!... Vous avez l’air d’une petite fille!... Et puis, vous sentez bon comme une fleur!...
Dans sa joie, il appela sa sœur:
--Étiennette! Étiennette! Viens voir tante! Elle veut bien! Tu peux arriver!
La petite, qui rôdait aussi autour de la chambre, accourut vite, un peu timide d’abord, puis bientôt enhardie, pour regarder avec son frère, la mine curieuse, les jolis bibelots échappés du sac de voyage--ce fameux sac d’où, la veille, étaient sortis pour eux joujoux et bonbons.
Alors France, redevenue enfant, se prit à jouer avec ces petits qui la dévoraient de caresses et de baisers, et, finalement, s’assit par terre, comme eux, pour leur conter une merveilleuse histoire qu’ils écoutaient les lèvres entr’ouvertes, buvant ses paroles. Avec peine, elle put les décider à partir quand, l’heure avançant, elle dut les renvoyer pour s’habiller. Mais ces instants d’enfantillage avaient été pour elle une détente bienfaisante.
Le bébé était vraiment remis et sa figure menue, un peu pâlie, s’égayait aux jeux turbulents de Bob et d’Étiennette.
--Guite, veux-tu que je les emmène promener? proposa France après le déjeuner, voyant un rai de soleil filtrer entre les nuées grises.
--J’aimerais mieux que tu accompagnes André, qui a besoin d’aller demander un renseignement chez les Chambry. Ils sont encore à leur campagne de Dury. Cela te ferait du bien, une promenade à travers champs; tu es un peu pâle, ma petite France. L’air de Chevregny ne paraît pas t’avoir très bien réussi.
France détourna la tête, tressaillante, avec une frayeur de la perspicacité de sa sœur. A quoi bon trahir son secret?... Marguerite ne pourrait rien pour lui ramener Rozenne s’il ne l’aimait plus. Alors elle se devait à elle-même de bien cacher sa défaite. Pas encore elle n’avait parlé, avec la jeune femme, de Rozenne ni des tragiques circonstances qui lui avaient rendu sa liberté, car Marguerite était absorbée par son enfant, et elle eût mieux aimé apprendre tout par André. Aussi, volontiers, elle se laissa tenter par la proposition de sa sœur. Mais le même besoin de mouvement qui, à Chevregny, l’entraînait en d’interminables courses, lui fit refuser la voiture qu’André lui offrait pour la conduire à Dury.
Elle préférait mille fois marcher sur la grande route qui fuyait entre des plaines sans fin, balayée par la brise humide, presque tiède, dont le souffle jetait les feuilles roussies sur la terre, détrempée par les pluies récentes. Le pâle soleil s’était perdu sous un voile de nuées, et le ciel, ouaté de brouillard, était d’un gris morne, lourd d’averses, strié par des vols noirs de corbeaux.
Ses yeux errant sur les lointains embrumés, où s’estompaient quelques bouquets d’arbres, des meules isolées, brunies par les mauvais temps, France causait avec son beau-frère, la pensée distraite, cherchant à engourdir, dans la griserie de l’air qui battait son visage, le désir, douloureux comme une soif, de savoir enfin quelque chose de Rozenne.
Un sursaut, tout à coup, la secoua. André lui demandait, du même ton de causerie:
--Marguerite vous a-t-elle raconté que Mme Rozenne lui avait parlé de la fin inattendue de sa belle-fille?
Ah! enfin, elle allait donc savoir... Enfin!... S’appliquant à ne pas laisser frémir sa voix, elle dit:
--Non, Marguerite n’a pas eu encore le temps de me raconter cela... Comment est-ce arrivé?
--Dans une crise de cette malheureuse. Elle s’est échappée et est allée se jeter dans un étang proche de la maison où elle était gardée.
--Et elle s’est noyée?
--Non. On l’a sortie vivante de l’eau. Mais elle avait été saisie par le froid. Elle a eu une congestion qui l’a emportée...
Tout bas, France murmura:
--Pauvre, pauvre créature!