Part 18
D’autres, comme lui, de ceux qui savaient quel était Francis Danes, observaient aussi, avec la même curiosité, la fine créature habillée de linon rose, coiffée d’une large capeline tout en fleurs, qui se tenait auprès de sa sœur, comme une fille du monde très bien élevée, auditrice correcte; de telle sorte que personne, la voyant ainsi, n’aurait pu soupçonner que c’était elle qui avait écrit cette musique et ce poème.
Elle, ne s’occupait guère de l’attention qu’elle excitait ainsi; sourdement nerveuse, elle continuait sa recherche inconsciente, parmi tous ces inconnus... Non, décidément, elle n’apercevait pas Claude Rozenne. Il n’était pas là!... Il n’était pas venu assister à cette audition solennelle, devant un public _payant!_ de l’œuvre de sa «précieuse petite amie», comme il semblait se plaire à l’appeler. Pourquoi?... Pourtant, il était à Amiens, l’avant-veille encore. De loin, elle l’avait aperçu, en arrivant de Paris, quand elle sortait de la gare avec Marguerite... Mais il n’avait pas paru chez sa sœur, bien que certainement il sût qu’elle était à Amiens, où les plus petites nouvelles étaient vite colportées.
Alors, il continuait à la fuir, comme il semblait le faire depuis quinze jours... Même, il se désintéressait de ce qui la touchait.
Ses doigts froissèrent la gaze de son éventail, si fort qu’une paillette blessa la peau sous le gant.
Alors, soudain, elle s’aperçut de l’impatience où la jetait l’absence de Rozenne; et irritée contre elle-même, sans remuer les lèvres, elle murmura:
--Qu’est-ce que cela peut me faire après tout, qu’il soit là ou non?
... Tout à coup, une détente se fit en elle, Marceline commençait le poème; et son admirable voix, grave et pleine, d’une souplesse caressante, donnait si merveilleusement aux vers leur relief, leur couleur; en faisait jaillir, si lumineuse, la pensée, que toute préoccupation étrangère disparut du cerveau de France, dans la jouissance aiguë d’entendre l’œuvre de son âme, dite par une artiste telle que celle-là.
La musique accompagnait la parole humaine, qui, parfois, faisait silence un moment, pour laisser la mélodie lui répondre; puis reprenait la légende symbolique, contée en une langue d’une incomparable poésie dont les moins lettrés eux-mêmes subissaient le charme. Mais France ne s’apercevait pas de ce triomphant succès de son œuvre, ni des regards qui allaient à elle, l’auteur!... Même, elle avait oublié l’absence de Rozenne. Rien n’existait plus pour elle que l’intense plaisir artistique qu’elle savourait passionnément. Et elle tressaillit dans une sensation de brusque réveil quand des applaudissements éclatèrent enthousiastes, alors que l’orchestre achevait le motif final. Marceline, rappelée éperdument, reparaissait les mains pleines de fleurs, jetant le nom du poète que saluaient les acclamations.
Avec une malice un peu émue André glissa à sa belle-sœur qui, devenue toute rose, écoutait, une petite fièvre au fond des prunelles:
--Quel succès! France... Prenez garde, on va vous enlever pour vous porter en triomphe!
--Avant cela, vite, je me sauve pour aller remercier Marceline qui mérite bien, elle, d’être portée en triomphe!... Quelle artiste!... Guite, tu me retrouveras dans le petit salon...
Correctement escortée par son beau-frère, elle se glissait parmi les groupes qui se formaient; car la première partie du concert était achevée et les dames patronnesses commençaient la quête dans les rangs nombreux du public.
Tous les regards invariablement la suivaient, autant parce que la rumeur commençait à la désigner pour le poète de _l’Eau dormante_ que parce qu’elle était une très jolie femme, totalement différente des plus élégantes Amiénoises réunies dans le hall, par son allure et par la discrète originalité de la toilette créée par son goût.
Elle, indifférente, passait vite; et bientôt elle disparut, entrant dans le salon où, avant le concert, elle était avec Marceline.
Devant la glace, la tragédienne attachait sa longue mante, déjà prête à partir.
Elle se retourna au bruit de la porte et sourit à France qui venait à elle, une clarté rayonnante dans les yeux.
--Oh! Marceline! Marceline! quel don royal vous m’avez fait ce soir encore!... Je ne connais pas, je crois, de jouissance comparable à celle d’entendre mes vers récités par vous!
--Alors, vous êtes satisfaite, petite Muse?
D’un geste spontané, France, comme une enfant, enlaça la jeune femme, jetant un chaud baiser sur son visage... Ardemment, elle admirait son talent qui, si souvent, était du génie; elle aimait son inépuisable bonté et, sans effort, elle lui pardonnait les généreuses folies où l’entraînait son cœur d’amoureuse...
--Je suis, Marceline, comme tous ceux qui vous entendent, ivre de la musique de votre voix, de vos paroles...
--Mes paroles, ce soir, c’étaient les vôtres, France.
--Oui; mais comme vous les avez dites! Jamais je ne vous remercierai assez d’avoir bien voulu faire ainsi connaître mes vers... Ah! je comprends que mon père ne veuille permettre à personne de réciter, devant lui, certains de ses sonnets qu’il vous a entendus!
Marceline eut un imperceptible recul. Elle se souvenait de la manière dont Robert Danestal avait jadis souhaité lui témoigner son admiration, alors qu’elle aimait ailleurs...
Mais ce fut, chez elle, impression fugitive; sa main effleurant les cheveux de France, elle dit:
--Maintenant que je ne suis plus bonne à rien, France, je vais vite filer à l’hôtel, car je repars tout à l’heure pour Paris... et voilà la foule qui va envahir cette retraite afin de vous apporter ses félicitations...
Du salon voisin, en effet, montait de plus en plus vive la rumeur des conversations, car l’entr’acte continuait.
--Marceline, attendez une seconde, je vais appeler mon beau-frère pour vous mettre en voiture.
--Je n’ai besoin de personne. Au revoir, ma chère petite amie.
Elle eut un regard d’affection vers la jeune fille qu’elle avait vue presque enfant, alors qu’elle-même, en ses débuts au théâtre, venait réciter des vers chez Robert Danestal, pour se faire connaître... Puis, soulevant une portière, elle s’échappa, tandis que la porte du salon s’entr’ouvrait devant Marguerite qui, discrète, demandait:
--Chérie, peut-on entrer?... Tu es seule? Marceline est partie?... Alors, il est possible de venir te féliciter, sans vous déranger... Oh! ma petite France, tu peux être fière de toi!... Moi qui viens d’entendre ce que tous disent, je suis pénétrée d’orgueil!
Elle tressaillait d’une joie maternelle, en lui murmurant cela, tandis que le salon s’emplissait de visiteurs qui souhaitaient être présentés au poète de _l’Eau dormante_.
France les regardait; et, sourdement, une pensée lui faisait battre le cœur d’un regret âpre:
«Pourquoi Rozenne n’était-il pas de ceux-là qui s’empressaient autour d’elle?... Oh! pourquoi?...»
Jamais elle n’eût soupçonné que son absence pourrait lui être ainsi pénible; qu’elle aurait, à ce point, trouvé bon, ce soir-là, de rencontrer son regard avec l’expression qu’elle ne pouvait plus oublier, de sentir autour d’elle l’indéfinissable sentiment qui lui était devenu cher...
De se voir fêtée par tous ces inconnus, alors que lui--son ami!--demeurait invisible, ainsi qu’un indifférent, une sensation aiguë de désillusion, une tristesse douloureuse s’insinuaient en elle; un désir, aussi, de fuir ces étrangers, de s’en aller toute seule, dans l’ombre bleue de la nuit qu’elle apercevait par les portes-fenêtres, grandes ouvertes sur le jardin...
Pourtant, bravement, elle jouait son personnage de femme célèbre dans sa petite sphère. Elle répondait, comme il convenait, à tous les compliments; aux félicitations majestueuses de Lucien Chambry, aux exclamations enthousiastes de sa petite femme...
Albert Chambry, lui, les laissait parler, attendant qu’il lui fût possible d’aborder, à son tour, la jeune fille trop entourée. Avec un regard qui n’avait plus son calme coutumier, il contemplait la jolie tête expressive, les lèvres souples, les prunelles d’eau bleue, les moires dorées des cheveux sous la capeline de fleurs. Pour la première fois, il avait eu l’entière conscience de l’intensité de vie qui animait le cerveau et l’âme de France Danestal, et il en demeurait ébloui et troublé.
Soudain rapprochée de lui par un remous dans le flot des visiteurs, elle rencontra, par hasard, ces yeux qui ne la quittaient plus. Et, sans, réfléchir alors, avec un petit sourire, elle demanda drôlement:
--Pourquoi donc me regardez-vous ainsi?
--Parce que je vous admire... comme je n’ai jamais admiré aucune femme!
--Rien que cela! fit-elle rieuse, un peu saisie, mais touchée de l’aveu. Lui-même en avait l’air si stupéfait qu’elle fut amusée, une seconde. Il commença, suppliant:
--Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie... Je sais très bien que mon admiration est de mince valeur; mais je vous l’offre bien sincère...
--Et c’est pourquoi elle m’est précieuse. Un jour où nous serons plus tranquilles que ce soir, vous me direz, n’est-ce pas, en quoi mes vers vous ont plu?... Cela m’intéressera beaucoup!...
Il sentit la délicate intention d’effacer sa riposte un peu malicieuse.
--Si vous restez quelques jours à Amiens, me permettrez-vous d’aller vous dire toute mon impression chez madame votre sœur?... Je suis...
Mais France ne l’entendait plus. Quelqu’un, derrière elle, venait de prononcer le nom de Rozenne, et les nerfs tendus elle écoutait, oublieuse de l’existence même d’Albert Chambry qui lui parlait. Que disait-on?
Justement, ce qu’elle-même avait, tant de fois, pensé dans la soirée:
--Il est étonnant que Rozenne ne soit pas ici!
Et, entre haut et bas, la voix de Lucien Chambry prononçait, mordante:
--Rozenne ici?... Vous ne savez donc pas que ce soir Gillette Harcourt reprend le rôle qui a été son triomphe au commencement de l’hiver? Une nouvelle _première_ à laquelle ses... admirateurs ne pouvaient manquer d’assister!
France n’entendit rien de plus; car André d’Humières approchait, lui amenant un ami qui, à son tour, désirait être présenté. Elle accueillit cet inconnu comme elle en avait accueilli tant d’autres depuis un moment, avec une indifférence souriante. Mais les mots qu’il lui disait lui arrivaient dépourvus de sens. Tressaillante comme après un choc très douloureux, elle pensait:
«C’est pour cela qu’il n’est pas là!... Je comprends maintenant!»
Ah! oui! elle comprenait... Et c’était si simple!... Ayant à choisir, ce même soir, entre l’amante et l’amie, «la précieuse petite amie!» ce n’était pas vers celle-ci qu’il était allé!... De quoi donc s’étonnait-elle?... Tous, ils étaient pareils, les hommes, elle le savait bien, depuis très longtemps... Et après tout, il était si naturel que Rozenne eût agi ainsi... Elle, France, était tellement peu de chose dans sa vie, dont elle n’avait pas voulu...
--Oh! France, qu’est-ce que tu as?... Comme tu es devenue pâle!... lui murmura la voix anxieuse de Marguerite.
Un sursaut de colère contre elle-même, contre Rozenne l’ébranla tout entière. Au hasard, elle dit:
--Je suis lasse de tout ce monde... Et puis, il fait si chaud ici... Je vais respirer une seconde sur la terrasse. Ne t’inquiète pas de moi, ma chérie.
Sans attendre la réponse de sa sœur, elle se glissa dehors, sur le perron qui s’allongeait en terrasse, et descendit les marches.
Le souffle de la nuit l’enveloppa, très doux, odorant d’une senteur de verdure et de fleur, où dominait l’arome des œillets qui montait d’un massif tout proche... Un souvenir jaillit en elle; celui de l’après-midi où Rozenne lui parlait dans le salon si fleuri, qu’il semblait distiller l’ivresse...
Oui, elle était follement grisée, ce jour-là, quand son cœur bondissait d’allégresse parce que la croyance était entrée en elle que Rozenne l’aimait encore, l’aimait plus qu’autrefois... Oh! la stupide allégresse! dont la seule pensée était pour elle, en ce moment, une humiliation intolérable... Ah! oublier, oublier, oublier!... Sentir descendre en elle quelque chose de la grande paix de la nuit...
Autour d’elle, sous le ciel de velours, étoilé à l’infini, c’était un tel silence, après le vain bruit des conversations!... A peine, le bruissement léger de la brise, à travers les feuilles. Les allées fuyaient dans l’ombre des arbres; une seule, qui enserrait la pelouse, semblait un chemin de lumière, sous le reflet de lune qui argentait aussi les arbustes...
France détourna la tête pour ne plus voir les fenêtres éclairées qui lui rappelaient que le monde était là, tout proche, prêt à la reprendre... Et instinctivement, dans sa soif douloureuse d’être pénétrée--un peu! au moins...--par cette sérénité des choses impassibles, elle ferma les yeux,--comme une enfant très lasse qui appelle le repos...
Mais alors, sous les paupières abaissées, des larmes jaillirent et vinrent mouiller ses lèvres...
X
Septembre s’achevait, avec une température d’été, aux heures lumineuses du jour; et seul, l’or fauve, l’éclat pourpré des frondaisons disaient l’approche de l’automne.
Tout particulièrement, Colette était ravie de ces beaux jours persistants. Elle recevait beaucoup en son château de Chevregny, pendant la saison des chasses, et elle aimait à pouvoir distraire ses invitées féminines par de longues promenades en voiture, à travers la jolie campagne de l’Aisne, tandis que les hommes abattaient le gibier.
--Colette, quel est, en définitive, le programme de la journée? lui demanda sa mère, comme elle arrivait rejoindre ses hôtes qui, sur la pelouse, à l’ombre des tilleuls, confortablement installés dans de larges fauteuils de paille, attendaient que les voitures fussent annoncées.
La jeunesse était encore dispersée dans les allées du parc. Seules, les «personnes d’âge» étaient là, rassemblées autour de Mme Danestal: les femmes causaient; les hommes fumaient ou parcouraient les journaux; quelques-uns somnolaient un peu, les yeux entr’ouverts sur les lointains dorés... Tous, en vérité, avaient un air de béatitude parfaite; et, leur attention réveillée par la question de Mme Danestal, ils regardèrent, avec des yeux charmés, la belle maîtresse de maison qui approchait, vraiment digne de toutes les admirations. Habillée de mousseline blanche ourlée de précieuses guipures, des roses pourpres dans sa ceinture, sa jolie tête blonde coiffée d’un grand chapeau fleuri, elle réalisait, en vérité, la vision d’élégance et de beauté qu’elle s’appliquait à évoquer toujours, ne désirant rien d’autre, pour pouvoir se dire heureuse.
--Ce que nous faisons tantôt, mère?... Eh bien! nous allons goûter au bois de la Brosse et nous reviendrons par Vauclair. La voiture va nous attendre à trois heures; mais s’il y a des amateurs de marche, ils pourront aller à pied jusqu’à la Brosse.
--Nous autres, alors! jetèrent des voix jeunes, celles de la petite Jacqueline de Tavannes et de son fiancé, Maurice Derombies, qui passaient, sortant de la bibliothèque, dont l’asile leur était gracieusement abandonné pour abriter l’intimité de leurs tête-à-tête.
Mme de Tavannes protesta un peu, malgré la grande liberté qu’elle jugeait nécessaire d’accorder aux fiancés pour qu’ils pussent bien se connaître.
--Jacqueline, quelle singulière idée d’aller à pied! Tu auras chaud! Tu seras fatiguée!
--Oh! maman, vous savez bien que jamais je ne suis fatiguée.
--Et puis, tu ne peux ainsi courir les bois seule avec Maurice!
--Eh bien!... nous demanderons à... à... à France de nous chaperonner. Elle est aussi marcheuse que nous. Je vais l’en prier. Elle joue au tennis... Ah! la voilà!
Elle venait, en effet, sa raquette à la main, de petites mèches folles moussant autour du front, sous la paille du chapeau, très rose de l’animation de la lutte dont le reflet luisait encore dans l’éclat des prunelles souriantes. Avec sa robe un peu relevée pour le jeu, elle avait l’air d’une toute jeune fille et elle semblait, absolument, la contemporaine d’âge de Jacqueline, malgré les quelques années qu’elle avait de plus.
La petite fiancée avait couru vers elle.
--France, n’est-ce pas, vous voulez bien venir à pied avec nous à la Brosse? Dites oui, chérie, vous serez si bonne!... En voiture, c’est tellement ennuyeux!... Nous sommes tous en «paquet» et Maurice et moi, nous ne pouvons causer!...
France, amusée, se mit à rire.
--Oui... oui, je comprends... C’est convenu, Jacqueline, nous n’irons pas à la Brosse en «paquet», mais tous les trois, gentiment; et je vous promets d’être très discrète, de marcher toute seule, en avant, sans me retourner!
La petite l’embrassa joyeusement.
--France, vous êtes un amour! Maurice, c’est arrangé! Maman, soyez satisfaite, nous aurons France pour veiller sur nous!...
Mme de Tavannes--qui était paisible et douce--eut un sourire indulgent.
--Allons! bien, bien... Seulement, je trouve que le chaperon n’a pas l’air plus respectable que les chaperonnés!... Enfin...
--Madame, je suis une vieille fille, vous n’avez pas l’air de vous le rappeler... Je n’ose plus dire mon âge, glissa France gaiement, tandis que d’un doigt vif elle détachait les épingles qui avaient raccourci sa jupe.
--France, vous avez l’air d’une vraie gamine comme Jacqueline.
--Ah! elle devrait bien lui ressembler en choisissant enfin un mari! soupira Mme Danestal, qui ne se consolait pas de voir sa fille libre encore du lien conjugal.
Le brillant mariage de Colette était pour elle la félicité quotidienne; d’autant qu’elle-même profitait fort du luxe de la jeune femme, grâce à l’aimable bonté de Paul Asseline et à la communauté de ses propres goûts mondains avec ceux de sa fille.
Aussi, il lui semblait intolérable que France, douée comme elle l’était, d’une incontestable séduction, ne se mît en peine nullement de trouver, à l’exemple de sa sœur aînée, un époux fortuné; même plus, eût, jusqu’alors, laissé échapper avec une indifférence absolue les partis, quelques-uns vraiment tout à fait «convenables», qui lui avaient été offerts.
Ce souci mis à part, Mme Danestal se trouvait fort satisfaite de sa destinée. Elle ne s’inquiétait point de la modeste position de sa fille Marguerite, puisque celle-ci s’en accommodait. Ses petits-enfants la ravissaient, ceux de Colette surtout qu’elle se faisait une joie de «pomponner». Il y avait beau temps qu’elle n’avait plus cure des excursions--à peu près constantes--de son mari hors du foyer conjugal, et elle se tenait pour satisfaite de vivre dans le rayonnement de sa célébrité; à la longue, résignée à le voir dépenser comme s’il eût possédé d’inépuisables rentes. L’habitude l’avait rendue habile à réparer tant bien que mal--surtout en apparence--les brèches ainsi causées dans leurs piètres revenus.
Oui, si France eût été mariée, elle n’eût plus rien désiré. Mais quand se produirait enfin l’événement tant désiré?...
La jeune fille n’avait pas répondu à l’exclamation de sa mère. Tout en causant avec Jacqueline et Maurice Derombies, caressant d’un geste instinctif ses joues encore brûlantes, du bout de ses doigts rafraîchis, elle regardait approcher son beau-frère suivi d’un domestique porteur du courrier que venait d’apporter le facteur.
Cinq années d’existence sans souci et de complète félicité--Paul Asseline n’était pas difficile sur la qualité de son bonheur--avaient fait de lui un gros garçon souriant et rouge, qui eût pu paraître un peu vulgaire d’aspect s’il n’avait eu, stylé par Colette, des allures de parfait homme du monde, et n’avait toujours été habillé à l’avenant.
La mine épanouie, il avançait vers Colette qui respirait discrètement le parfum d’adulation dont l’entourait sa cour masculine, et lui tendant une petite boîte:
--Ceci est pour vous, madame, fit-il, la couvrant d’un regard enchanté. Même après cinq années d’union, il s’étonnait encore qu’une telle femme lui eût été donnée.
Sans hâte, en souveraine à qui tout hommage est dû, elle prit l’écrin, trop accoutumée aux gâteries pour s’étonner; un peu ennuyée que devant tous Asseline fît ainsi preuve de sa générosité. Heureusement, à son gré, le domestique qui présentait à chacun son courrier distrayait l’attention; et seule, Mme Danestal suivait avec intérêt les mouvements de sa fille, dont la calme lenteur, en la circonstance, l’impatientait un peu:
--Voyons, Colette, dépêche-toi, tu n’en finis pas d’ouvrir cette boîte!...
--Voici, voici, maman. Quelle curiosité!
Elle pressa le bouton de l’écrin; et sur le velours pâle une bague étincela d’une somptuosité princière, arrachant à Mme Danestal une exclamation enthousiaste:
--Oh! Paul, c’est superbe!... Vous comblez votre femme, mon ami.
--Rien n’est trop beau pour elle! Est-ce bien ce que vous désiriez, Colette?
Elle souriait, regardant les jeux de lumière dans les gemmes étincelantes, serties avec art.
--Tout à fait bien. Vous vous êtes admirablement rappelé le modèle qui m’avait plu. Je vous remercie.
Il baisa la main, déjà enserrée de bagues de prix, qu’elle lui tendait. Puis, heureux de l’idée qu’elle était satisfaite, il reprit, changeant de ton:
--A propos, Colette, pour ne pas l’oublier, que je vous dise tout de suite... Le courrier m’a apporté un mot de Rozenne; il m’écrit qu’il ne peut venir ce soir avec nos autres chasseurs. Il est retenu à Paris par toute sorte d’affaires, paraît-il, car il part pour l’Espagne le mois prochain, afin d’y passer une partie de l’hiver.
Une voix masculine jeta:
--Est-ce que les affaires actuelles de Rozenne ne pourraient pas s’appeler Gillette Harcourt?
--Chut! chut!... glissa discrètement Mme de Tavannes. Nous avons ici des jeunes filles. Les hommes ne respectent rien!
Colette n’avait pas répondu. Mais son regard, facilement aigu, avait glissé vers sa sœur. Elle n’aperçut pas le visage de la jeune fille. Auprès des fiancés qui causaient joyeusement, France regardait vers l’étang dont la nappe luisait sous le voile des saules; et Mme Asseline ne vit pas que, dans les plis de sa robe, la main de France s’était crispée, une seconde, sur les lettres que le domestique venait de lui remettre.
D’ailleurs, un coup de cloche annonçait que le break était avancé, et sur le pavé de la cour, on entendait battre le sabot impatient des chevaux. De la maison, des allées, surgissaient les «jeunes», que le flirt, le tennis et autres occupations avaient distraits avant l’heure de la promenade; les femmes, toutes non moins élégantes que Colette.
--Décidément, alors, mes enfants, vous allez à pied? soupira Mme de Tavannes. Elle avait, pour sa part, horreur de la marche.
--Oh! oui! certes!...
France avait laissé répondre les deux fiancés. Elle demeurait silencieuse, derrière eux, sans prendre garde qu’autour d’elle rôdaient quelques membres de la cour masculine de Colette, qui se seraient très volontiers arrangés de l’accompagner à travers bois. Mais comme elle ne les y invitait pas, force leur fut de se diriger vers la voiture où, très empressé, Paul installait les femmes les plus âgées. Les jeunes bavardaient autour du grand break, tandis que Colette embrassait au passage ses enfants que la gouvernante emmenait jouer dans le parc. Elle était fière de son fils qui avait hérité de sa propre beauté, mais supportait mal que sa fille fût une vraie Asseline.
Du doigt, elle arrangea ses cheveux, sous la capote de batiste; puis, la dernière avant Asseline, elle monta en voiture. Alors, celui-ci prit place à côté d’elle. Le valet de pied ferma la portière et s’élança près du cocher qui, raidi sur son siège, enlevait les chevaux, en maître conducteur, les faisant évoluer par une courbe savante, dans la cour seigneuriale. Entre les cils, le regard de Colette brillait avec cette expression de muet orgueil que lui donnait encore, au bout de cinq années, la conscience de posséder la fortune qu’elle avait voulue... Une fortune dont elle jouissait si pleinement, qu’il ne restait pas en elle place pour le désir d’une vie sentimentale.
France et les fiancés étaient demeurés devant le perron, regardant sortir la voiture. Quand elle eut disparu, la petite Jacqueline eut un bond de joie:
--Ah! nous voilà libres!
--Oui, libres de nous mettre en route...