Le Maître du Navire

Part 15

Chapter 153,854 wordsPublic domain

--Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit le professeur, et nous ne saurions vous détourner d’accomplir les devoirs d’un si important ministère. Le séjour que nous avons fait ici restera un impérissable souvenir. Hélas! les meilleures choses ont un court destin et...

--Que non, que non! fit le marchand.

--Pourtant, insista le professeur interloqué, il nous faudra partir et ce départ doit être proche...

--Voire, fit Van den Brooks, à la manière de Panurge.

Leminhac, inquiet, remit son intervention au moment des liqueurs. Le marchand se montra, tout le long du dîner, d’une humeur et d’une cordialité parfaites, déplorant l’absence de Mme Erikow.

--Je crains que le climat ne lui convienne pas, dit le docteur.

--Erreur! Il n’en est pas de plus sain, répéta l’heureux propriétaire de l’île.

On passa au fumoir. Les cigares et les alcools étaient tels que les convives de Van den Brooks, chaleureusement émus par la digestion, ne purent s’empêcher de chanter en leur cœur les louanges de l’hôte.

--Au fond, songeait Tramier, c’est un fou inoffensif et intermittent.

--Quelle charmante réunion! s’exclama le maître de l’île. Comme il est doux d’avoir auprès de soi des hommes de votre valeur et de votre culture, mes chers amis, quand on est comme moi, un pauvre solitaire et un rustre, pour tout dire. Vous m’apportez les parfums d’une civilisation dont, depuis trop longtemps, je ne goûte plus les fruits. Les joies de la sympathie et de l’amitié avaient depuis longtemps aussi déserté mon cœur: vous me les avez fait retrouver. Grâces vous en soient rendues. Je n’oublierai jamais nos entretiens, la douceur des nuits passées ensemble à discuter des grands problèmes de l’âme et de la vie, sur le pont du _Cormoran_...

--A propos, intervint Helven, où donc est allé le yacht?

--Parti pour Sumatra, cette nuit, articula sèchement Van den Brooks.

--Mais alors... mais alors... bégaya Tramier.

--Et ma conférence! s’exclama Leminhac, ma conférence est certainement manquée.

--En vérité... en vérité... haletait le docteur, vous êtes fort hospitalier, monsieur, mais l’hospitalité a des limites...

--Nous ne pouvons pourtant prolonger indéfiniment notre séjour dans votre île, insista Leminhac.

--Et comment partir maintenant? reprit le professeur.

Ne prêtant qu’une oreille distraite à ces plaintes amoébées, le marchand rejetait voluptueusement la fumée de son havane. Il était fort adroit à souffler des couronnes. Son regard se dirigea sur Helven et il sourit, comme s’il avait en lui un confident secret. Le jeune homme, confus et irrité, détourna les yeux.

Alors, le marchand de cotonnades éclata d’un grand rire et tout le palais vibra. Un pareil frémissement devait secouer l’Olympe, lorsque Zeus était en gaieté.

Il se frappa la cuisse, poussa vers le plafond un jet tumultueux de fumée et, la barbe épanouie d’allégresse, articula:

--Vous ne partirez plus.

Il y eut ce qu’on appelle un froid.

Le Zeus de la Jûte dressa sa haute taille et, barbe en avant, cigare aux doigts, arpenta le fumoir.

--Ah! çà, dit-il d’une voix calme--jugeant sans doute incongrue une hilarité trop manifeste--pour qui me prenez-vous? Pour un jeune daim en nourrice, pour un philanthrope ramolli, pour un... (la pudeur nous interdit de reproduire le terme dont il se servit). Ah! mes pauvres amis, mes pauvres chers amis, que vous me faites de peine! Je vous croyais moins obtus.

«Alors, comme ça, vous avez cru que vous pourriez vous offrir une croisière aux frais du père Van den Brooks, boire son champagne et son whisky, fumer ses cigares, vous goberger à votre aise et puis, adieu je t’ai vu, vous rembarquer sur ma galère et retourner à vos chères études?

«Non, mes agneaux, vous aviez compté sans votre hôte.

«Votre hôte veut que vous restiez. Vous resterez. Au fond, vous n’êtes pas trop mal ici. Le climat est excellent pour les rhumatisants. Or, notre cher professeur est goutteux et vous autres, vous avez sans nul doute des prédispositions funestes à cette affection. Je vous garde et je vous soigne...

--Mais... mais..., essaya le professeur.

--Chut, chut. Laissez parler votre bon Van den Brooks; il ne veut que votre bien.

«Avez-vous songé un peu à ce que vous feriez, si je vous débarquais, tout frais, tout roses, engraissés comme de petits cochons, sur les quais de Sydney? Non, vous n’y avez pas songé? Eh! bien, moi, je vais vous le dire: vous iriez raconter partout qu’il y a, quelque part dans une île, une sorte de fou qui se dit marchand de cotonnades et qui parle trop quand il a pris de l’opium. Monsieur Helven, qui est un si charmant homme et qui connaît si bien les choses de la marine, donnerait même exactement la latitude et la longitude. Pas vrai, mon jeune ami? Et puis, un beau jour, ne verrais-je pas débarquer ici les serviteurs abêtis et galonnés de vos Sodomes et de vos Gomorrhes, vos coloniaux, vos gendarmes, vos fonctionnaires? Jolie société. Plaise à Dieu que cette racaille ne foule jamais le sol de cette île bénie par le Seigneur: je la recevrais à coups de fusil.

«Ce n’est pas tout, mes bons amis. Je m’ennuie ici. J’aime la société des dames, des dames qui jouent du piano, parlent anglais et tiennent leur place au bridge. Vous n’avez pas pensé une minute que vous pouviez faire le bridge de ce pauvre Van den Brooks? Ingrats! Je suis sûr que Mme Erikow a bien meilleur cœur. Mais vous ferez mon bridge, allez, et vous y prendrez goût. Je m’ennuie, je vous le répète, et je vous garde...

«Prenez-en votre parti. Allez, croyez-moi! Vous n’avez d’ailleurs pas d’autre alternative: mon bridge ou le radeau de la Méduse, à supposer que vous puissiez quitter la côte sans recevoir une chevrotine de mes fidèles serviteurs qui sont de parfaits évangélistes. Quand vous les connaîtrez mieux, vous les apprécierez.

«Et nous collaborerons! Oui, mes amis, le Seigneur vous a fait cette grâce de vous appeler à moi. Vous participerez à mon œuvre. Le professeur Tramier est un homme plein de science et de ressources. C’est un médecin. Il m’aidera à donner à mon peuple, par les méthodes que vous connaissez (oui, oui, ne protestez pas) et qu’il élargira, le sentiment de la justice et cette crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse, comme dit la grammaire grecque. Vous m’aiderez à amener le règne de Dieu sur cette terre, en m’aidant moi-même à y régner.

«Leminhac, mon cher maître, qui êtes doué d’une si belle faconde, je vous emploierai à la propagation de la foi et, d’autre part, vous pourrez, sur ce terrain vierge, vous livrer avec moi à de sérieuses expériences sociologiques. Il y a beaucoup à faire ici, en cette matière, et M. Durkheim n’aurait jamais rêvé une pareille félicité.

«Enfin, mon cher Helven, votre sensibilité d’artiste vous désigne pour un rôle à la fois délicat et sublime. Vous serez l’Instrument du Seigneur, le Serviteur de ses Vengeances et vous doserez à merveille, en y prenant un pieux plaisir, ces délectables supplices qui ouvrent aux âmes l’Éternelle Cité.

«Quant à Mme Erikow, permettez-moi de ne pas insister. Les voies de Dieu sont mystérieuses. Préparez-la à la grande tâche qui lui incombe. Salut à toi, fille de Jérusalem!

«Considérez maintenant votre nouvelle existence. Le Seigneur vous donnera des jours nombreux. Vous vivrez autour de moi, comme les rejetons d’un chêne majestueux, jusqu’au jour où...

«Allez, mes amis, soyez sages. Bonne nuit. Ne faites pas de mauvais rêves.»

* * * * *

Et l’Hindou rabattit sur le Maître la lourde portière ramagée de fleurs et d’oiseaux des Iles.

QUATRIÈME PARTIE

LA TRAVERSÉE S’ACHÈVE

CHAPITRE XXII

OÙ IL EST QUESTION DE LA CONCUPISCENCE CHEZ LES PERSONNES DE COULEUR, DE SES RAPPORTS AVEC L’ODORAT ET AUSSI D’UN PASSAGE SECRET ET D’UNE PORTE DE FER.

Le _Cormoran_ avait bien levé l’ancre. Qu’il se dirigeât ou non vers Sumatra, comme le prétendait Van den Brooks, c’est là une question à laquelle, seul, le capitaine Halifax pourrait répondre et, pour le moment, le voici dans sa cabine, en chandail de laine bleue, la joue gonflée d’une chique. Halifax-le-Borgne prend ses aises, maintenant qu’il n’a plus à son bord «ces bougres de terriens» et qu’il est seul avec le ciel, la mer, son bon navire et quelques coquins dont l’eau salée est l’élément naturel. «Où va le _Cormoran_, capitaine?» Le capitaine n’a cure de nous répondre et il mastique une savoureuse tranche de tabac. Ce n’est pas Halifax qui vendra son maître.

On frappe à la porte--deux coups secs.

--Entrez, bosseman, qu’y a-t-il?

--Il manque un homme à l’appel, capitaine.

--Lequel?

--Tommy Hogshead. Le gaillard a filé cette nuit. Il est parti sur un canot du bord, emportant un tonnelet de rhum, des biscuits et quelques boîtes de conserves.

--A dieu vat, dit philosophiquement Halifax. Il n’ira pas loin. Et ce n’est pas une grande perte que nous faisons là. Merci, bosseman.

Et il fait passer sa chique de la joue droite à la joue gauche, soufflant à une distance honorable pour un capitaine au long cours un jet de salive noire.

* * * * *

Il y a sur les bords de l’île Van den Brooks une petite crique où les crabes abondent. Il y en a de toutes les tailles et les matelots en sont friands. Mais ne croyez pas un instant que Tommy Hogshead ait amarré son canot chargé de provisions dans cette anse à crustacés pour se livrer au plaisir innocent de la pêche. Vous vous feriez de cet enfant des forêts africaines une image idyllique dans le goût de Bernardin de Saint-Pierre, mais peu conforme au goût d’aujourd’hui: ce dernier aime qu’on lui peigne la vie et les hommes en noir plutôt qu’en rose. En l’espèce d’ailleurs le noir est de rigueur, car non seulement Tommy est de peau fort sombre, mais il roule dans son esprit des desseins plus sombres encore. Il faut un traître dans toute histoire et ce rôle lui est dévolu. Il cède à la fatalité. Plaignons-le, mais ne quittons pas des yeux sa haute silhouette qui se profile en coulée d’encre sur les rochers de la crique, à la nuit tombante. Que cherche-t-il avec tant de persévérance? Il passe agilement d’un rocher à l’autre, entre dans l’eau jusqu’à mi-jambe, explore toutes les fissures de la falaise. Le voici qui se courbe, se courbe et disparaît.

Tommy Hogshead a trouvé quelque chose et ce quelque chose est probablement ce qu’il cherchait. Dans une anfractuosité de la falaise s’ouvre une sorte de galerie naturelle dont l’étroit accès est barré par une épaisse grille de fer. Le nègre caresse amoureusement les barreaux, éprouve la serrure; mais cette herse digne d’une Bastille ne lui paraît pas sans doute un obstacle bien sérieux, car il sourit de tout son ivoire. La nuit vient. Tommy juge sans doute que sa journée a été suffisamment remplie; après une cordiale accolade au tonnelet de rhum, il s’étend au fond de son canot et regarde, de cette couche oscillante, les étoiles se lever sur le Pacifique.

Sous cette latitude ou sous une autre, les étoiles ont gardé le magique pouvoir d’amollir les cœurs les plus endurcis. Le nègre n’est pas insensible à l’influence des astres, car le sommeil ne voile pas ses prunelles de porcelaine. Ce farouche fils de Cham est dévoré d’une passion que, lecteurs impénitents de Georges Ohnet, vous croyez appartenir en propre aux membres du Jockey, aux officiers de cavalerie et aux ingénieurs des Ponts et Chaussées. Tommy Hogshead est amoureux et, s’il a quitté son bord, s’il s’est caché dans l’Anse aux Crabes, c’est pour suivre la piste de Marie, pour flairer son parfum, pour tenter peut-être un coup d’audace. Il n’est pas sans connaître l’existence d’une certaine galerie qui, de la falaise, aboutit à l’intérieur même du palais de son maître. Et ce qu’il vient d’éprouver de son poing, pareil à une massue d’ébène, c’est la qualité des barreaux et la force de la serrure qui défendent l’accès du secret passage.

* * * * *

La Vénus nègre doit s’attacher à sa proie avec un acharnement tout spécial, car Tommy ne ferma pas l’œil. Lorsque la nuit fut avancée, il grimpa le long des rochers et gagna une éminence d’où il pouvait apercevoir, entre les arbres, la maison de Van den Brooks. Une lueur tremblait encore à quelques fenêtres. Elle s’éteignit au bout de quelques minutes: le nègre redescendit alors dans la crique. L’ombre épaisse des rochers et de l’eau ne le gênait nullement et il retrouva sans hésitation l’ouverture de la galerie.

Celle-ci était fort basse: un homme de la taille du nègre n’y pouvait pénétrer qu’à plat ventre: de plus, elle s’ouvrait à fleur d’eau et devait être impraticable par les gros temps. Une mousse verdâtre engluait ses bords. La grille était fixée au roc, d’un côté par deux gonds, de l’autre par une serrure. Tommy empoigna les barreaux et pesa lourdement. De l’eau jusqu’aux jarrets, arc-bouté sur un bloc de granit, les muscles de ses bras et de ses cuisses tendus comme des câbles d’acier, immobile dans son ahan, il semblait la statue obscure de la Force. Quelques secondes, et le pêne se tordit lentement. La grille céda. Elle s’ouvrait en dedans.

Rampant sur les lichens gluants, le nègre s’avança dans la galerie. Quelques mètres plus loin, le couloir s’élargissait. Il put se redresser. Les ténèbres étaient opaques, mais, en tâtant les parois, il remonta la pente. Il passa devant la crypte où Van den Brooks avait enfoui les joyaux de la _Graciosa_ et refit, sans le savoir, le chemin suivi, quelques jours auparavant, par la dame de ses pensées.

L’odeur de la Russe chatouillait si fort les narines du nègre,--car, chacun le sait, l’amour chez les animaux et les sauvages est déterminé par l’odorat--qu’il accomplit rapidement, et presque sans tâtonner, la montée d’un escalier fort raide, dans une obscurité de tombeau. Hélas! il n’était pas au bout de ses peines. Une surface lisse et glacée s’offrit à ses paumes. Il devina une porte de métal; mais il eut beau chercher, il ne rencontra ni serrure, ni poignée, ni la moindre prise. Il haletait, baigné de sueur, frissonnant dans l’humidité visqueuse de ce boyau. Devant lui, un obstacle sur lequel la pesée formidable de son échine ne pouvait rien. Sa force restait vaine; son cerveau obtus n’avait pas prévu l’issue fatale de cette aventure. Dans les ténèbres de sa pensée, une angoisse bougeait comme une larve. Il demeurait, accroupi devant le seuil triplement scellé, songeant à celle qui, là, tout près de lui, offrait sa blancheur odorante aux caresses du lit. Un gémissement rauque s’échappa de sa gorge.

Il y eut un souffle, un glissement, un rais pâle de lumière.

Tommy n’eut que le temps de se laisser rouler le long de l’escalier, au pied duquel il trouva un refuge dans une excavation du roc.

La porte de fer s’était ouverte.

CHAPITRE XXIII

LE CALME PRÉCURSEUR.

«The huge and thoughtful night.»

WHITMAN.

Leminhac, délégué à cet effet, donna à Marie Erikow un aperçu des projets nourris par M. Van den Brooks au sujet de ses hôtes et de la part de collaboration qu’il leur réservait dans sa grande œuvre. Un aperçu seulement, car il omit de transmettre le salut du Maître de l’Ile à la fille de Jérusalem, craignant d’apporter un trouble trop vif dans l’esprit de la Russe. Celle-ci, d’ailleurs, se comporta vaillamment.

--Croyez-vous, dit-elle, que ce fou nous menace de quelque danger?

--Il faut s’attendre à tout, dit Leminhac, mais jusqu’ici, il n’y a point péril en cette demeure.

--S’il en est ainsi, reprit la Russe avec un sang-froid que bien des stratèges lui eussent envié, il faut aviser au plus tôt à quitter l’île.

--Cela ne me paraît point aisé, hélas! murmura l’avocat. Nous allons tenir conseil.

Mais Van den Brooks ne leur en laissa point le loisir. Il se montra ce jour-là d’un empressement sans pareil autour de ses hôtes bien-aimés. Il les couvait du regard, leur souriait en coulisse et se livrait enfin au charmant manège du chat avec la souris, manège qui paraissait fort bien convenir à sa nature. Marie Erikow ne pouvait s’empêcher de l’admirer et inconsciemment se retrouvait en lui. Le professeur marquait une réserve orgueilleuse et prenait l’attitude du stoïque accablé par le destin. Leminhac, lui, ne parvenait pas à dissimuler quelque mélancolie. Quant à Helven, il se gardait bien d’affecter une bonhomie qui eût donné long à penser à ce finaud de marchand, mais montrait suffisamment de bonne humeur pour qu’on pût le croire résigné à son nouveau sort.

--Vous me permettrez, dit-il affablement à Van den Brooks, d’user et d’abuser de votre bibliothèque. Vous avez là mille ouvrages rares que je désire lire depuis fort longtemps. Les loisirs que vous m’offrez dans votre île me paraîtront enchanteurs, si mon esprit y peut goûter tant de délectables aliments.

--Mon cher ami, dit le Maître de l’Ile, tous ces volumes sont à vous. Je ne suis pas fâché que vous consacriez à la lecture une grande partie de vos heures libres. Étant donné l’emploi que je vous réserve, certains ouvrages vous seront utiles, bien plus, nécessaires. Même s’ils vous semblent arides, je vous conseille fort le _Traité d’anatomie_ de Poirier et un travail fort curieux d’un savant chinois, traduit par votre serviteur lui-même, touchant _l’Art de disséquer à vif_.

--Dès aujourd’hui, dit énergiquement Helven, je me mettrai à l’ouvrage.

Et, de fait, il demeura seul dans la bibliothèque tout le temps que Marie consacra à une violente migraine, Tramier à son herbier et Leminhac à un écarté avec le marchand.

Le peintre ne resta pas oisif.

* * * * *

Vers le soir, Van den Brooks eut la bonne grâce de se retirer et les quatre voyageurs se retrouvèrent dans le boqueteau au-dessus de la plage.

--Quelle sinistre aventure! commença le professeur qui jouait volontiers le rôle du chœur dans la tragédie antique.

--Permettez, dit Helven. Il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes et le mieux est de ne songer qu’aux décisions immédiates.

--Oui, fit Marie. Il faut nous sauver.

--Songez, reprit le peintre, que nous sommes gardés. La nuit dernière, j’ai voulu mettre le nez dehors, à titre d’expérience, mais quelques ombres de mauvais augure m’ont détourné de pousser plus loin que le seuil. Il est impossible de passer par les portes ou les fenêtres. Nous recevrions des coups de fusil...

Il s’interrompit:

--J’ai cru entendre un craquement derrière ce buisson, dit-il. Nous sommes épiés.

Il baissa la voix:

--Je sais un moyen de sortir. En deux mots, voici: ce soir, on passera à la fumerie. Nous ferons semblant de fumer et Van den Brooks, qui m’a l’air de donner assez dans la drogue, sera bientôt hors d’état d’empêcher nos projets. Rendez-vous dans la bibliothèque, tous quatre. Je me charge du reste.

--Enfant, dit Leminhac. Sortir du palais, la belle affaire! C’est sortir de l’île qu’il faut.

--Nous décrocherons une pirogue, repartit Helven, il y en a certainement sur le rivage.

--J’ai une idée, dit Marie, il y a un canot chargé de provisions, dans une petite crique à trois cents pas d’ici.

Elle décrivit l’endroit où elle avait aperçu le canot de Tommy, sans toutefois parler du nègre.

--Merveilleux! éclata Helven. Si le canot est encore là, nous sommes sauvés, car j’ai comme une idée que cette crique... mais, motus! Vous saurez cela assez tôt. Fiez-vous à moi.

--Et si le canot a un propriétaire, fit Leminhac, et si ce propriétaire ne consent pas à céder à nos honnêtes propositions...

--Alors, articula Helven, voici...

Et il sortit de sa poche un bowie-knife fort honorable.

--J’ai mieux que cela, dit en souriant Marie.

Et elle sortit de son sac à main un ravissant browning.

--Parfait, jugea le peintre. En attendant, M. Tramier va, sur vos indications, aller reconnaître si le canot est encore là. Il est moins aisément suspect qu’aucun d’entre nous.

Le professeur accepta, assura son binocle, et l’on vit sa petite silhouette noire diminuer sur la falaise. Comme on était loin de l’Académie, des Radiolaires et de Krafft-Ebing, sur cette île semée de volcans, exubérante de verdure, devant la splendeur déserte du Pacifique.

Le professeur songeait:

--Que suis-je allé faire dans cette galère... c’est-à-dire dans ce maudit yacht? Que n’ai-je attendu un paquebot sûr et bourgeois? Ce Van den Brooks est un huguenot opiomane, c’est-à-dire un fou de la plus dangereuse espèce. Qu’allons-nous devenir?

Cependant, il aperçut le canot qui se balançait dans l’anse aux crabes. Par bonheur, Tommy n’était pas là.

--Ayons bon espoir, dit Helven, quand le professeur communiqua le résultat de sa reconnaissance. Je suis maintenant certain de mon plan. Nous aurons une passe difficile. Peut-être essuierons-nous quelques balles...

--Ils nous manqueront comme la sentinelle de Prague, fit héroïquement l’avocat.

--Et ce sera la liberté.

--Rentrons vite, dit le professeur. Van den Brooks serait sur ses gardes...

Et tout en regagnant la demeure massive sous les palmes--qui semblait maintenant une prison--le bon docteur songeait--perspective peu folâtre--au Radeau de la Méduse.

CHAPITRE XXIV

L’ÉVASION.

Agli occhi miei ricomincio diletto Tosto ch’i’ usci’ fuor dell’aura morta Che m’avea contristati gli occhi e il petto.

DANTE.

--Je suis lasse, dit Marie au dîner; je demande au Seigneur de l’île la faveur de quelques pipes. L’opium seul me rend des forces.

--J’y consens d’autant plus volontiers, repartit l’aimable trafiquant, que moi-même je ne trouve de réconfort que dans la prière et dans la drogue. L’une va à Dieu et l’autre en vient.

--Je ne me suis pas bien trouvé de mon premier essai, fit Leminhac en minaudant.

--Vous essaierez de nouveau, insista Van den Brooks. On ne parvient pas du premier coup à la béatitude.

--Pour moi, dit le professeur, je veux bien tenter ce soir une bouffée.

--Bravo, mon cher maître--et le marchand lui frappa sur l’épaule. Il faut que, comme moi, vous cherchiez dans le calice du Pavot des conseils et des inspirations. C’est tout à fait indispensable à notre ministère.

Ils s’étendirent sur les nattes. Les pipes émirent leurs brèves volutes; les lampes brasillèrent. De nouveau, le silence et l’ombre recouvrirent l’île, le palais, les fumeurs.

En vérité, l’heure était tragique. Van den Brooks, couché sous la clarté rouge d’une lampe, semblait le génie funeste de ces lieux. Étendu, il paraissait encore plus grand et sa barbe se déroulait comme un fleuve de feu, à la lueur haletante des veilleuses. Autour de lui, ses hôtes, ses victimes, s’allongeaient, feignant d’absorber la fumée, affectant une volupté que rongeait l’angoisse des minutes à venir. A tout bien peser, quelles chances avaient-ils d’échapper au monstre? Aucune. S’ils déjouaient la surveillance des serviteurs, s’ils passaient même à travers les balles, quelle autre perspective que d’attendre sur une mer déserte, dévorés par la faim et la soif, un navire qui peut-être ne passerait jamais. La mort planait sur eux. Helven, le plus audacieux de tous et qui, parce que le plus jeune, avait le moins peur de mourir, sentit bouger en lui le trouble démon du désespoir.

* * * * *

C’est alors que la voix s’éleva--la voix qui l’autre soir avait parlé:

«L’opium est la route qui conduit à la mort, c’est le sentier baigné d’aromes qui descend vers les profondeurs. Trois esclaves à la peau noire, trois esclaves endormis gardent le seuil de mon palais; l’enclos sacré est ceint de pavots; le soleil de midi ne le frappe point; mais, seuls, l’ont effleuré les rayons du couchant et les bleues écharpes de la lune. O mes amis, quand vous connaîtrez mon palais, vous n’élirez pas d’autre demeure.

«Que sont maintenant pour moi les tristes fils des vivants? Que sont pour moi les fruits acides de la terre? Que sont pour moi les voluptés des mortels, puisque je connais la joie de Dieu? O mes amis, quand vous connaîtrez mes festins, le pain des hommes aura pour vous le goût des cendres.