Le Maître du Navire

Part 14

Chapter 143,808 wordsPublic domain

En réalité, le jeune homme se sentait envahi d’un furieux besoin de solitude. Il avait toujours rêvé d’aventures, et l’Aventure s’offrait à lui. Van den Brooks était un vrai protagoniste de roman, mystérieux à souhait, peut-être même assez dangereux pour pimenter les derniers chapitres de l’histoire. Que signifiaient, en effet, ces horribles mutilations, cette adoration craintive des naturels pour le marchand de cotonnades? Que signifiait le village brûlé? Toutes les paroles de Van den Brooks revenaient à la mémoire du peintre et certaines prenaient un sens très lourd. Helven se rappela le soir où le trafiquant, le front tourné vers les astres, avait laissé tomber de ses lèvres: «Dieu n’est que le plus artiste des bourreaux».

Et pourtant, ce jour-là, malgré l’Aventure, dans cette curieuse atmosphère imprégnée à la fois d’une édénique sérénité et de menaces inconnues, dans cet air embaumé et peut-être saturé de poisons subtils, le peintre, jadis avide d’émotions fortes, se coucha sur le sable de la grève, en proie à cette lassitude que les Pères de l’Église ont nommée le _taedium vitae_. Marie Erikow n’était sans doute pas étrangère à cet abattement; mais la tristesse d’Helven s’élargissait au delà d’une simple mésaventure amoureuse: elle embrassait les méandres de l’île, les récifs de coraux, les volcans sourcilleux, le ciel d’émail sombre et les houles du Pacifique. Une phrase de Nietzsche lui revint à l’esprit et, la prononçant, ses yeux se remplirent de larmes: «_Jadis, on disait Dieu en regardant sur les mers lointaines_...».

Il se leva. Décidé à chasser ses humeurs romantiques, il prit à travers bois, dans une direction opposée à celle suivie par le petit groupe. Le silence était profond. Dans l’enchevêtrement des branches et des feuillages qu’il écartait pour se frayer une route, des battements d’ailes effarés, une fuite brusque dans les buissons; puis le silence se refermait et le bruit de la mer elle-même ne pénétrait pas cette sylve. L’odeur des plantes et des arbres était presque suffocante; des aromes obscurs se condensaient sous cette voûte, comme en une cassolette bien close. Les tempes d’Helven battaient. Il avait hâte maintenant de trouver une clairière, d’aspirer une bouffée venue du large, de voir au-dessus de sa tête un morceau de ciel libre. De son bâton, il fauchait les lianes, abattait les basses branches, faisant sa trouée, les épaules en avant.

Enfin, un rayon de soleil traversa les feuillages moins épais. Il respira.

Alors, dans le silence, un hululement s’éleva, une plainte si vaste qu’elle paraissait sortir de la forêt et gagner l’espace des eaux amères, par-dessus les arbres et les collines, comme un vol de grues gémissantes. C’était une supplication monocorde, un peu rauque et d’une désolation infinie.

Helven frémit. Cette île recélait donc dans ses plis embaumés les plus atroces douleurs?

Rejetant les branchages, il vit devant lui une clairière d’herbes fines. Au centre, étaient assis en cercle quelques personnages qui se livraient à une sorte de lamentation liturgique.

Le soleil qui coulait sur leurs corps nus faisait miroiter de petites écailles d’argent. Au bruit des feuilles, ils se levèrent et marchèrent au-devant de l’étranger, tournant vers lui des visages blancs où les yeux n’étaient plus que des trous écarlates. Quelques-uns n’avaient plus de nez et de béants ulcères rongeaient leurs bouches.

Un souffle d’épouvante passa sur le front d’Helven. Il s’enfonça dans la forêt, talonné par la Lèpre.

* * * * *

Les hôtes de M. Van den Brooks étaient déjà réunis autour de la table, lorsque le peintre entra dans la salle à manger, le visage encore un peu pâle.

--Où diable étiez-vous donc? demanda l’avocat.

--J’ai fait, répondit Helven, une excursion fort pittoresque.

Le marchand regardait le jeune homme avec beaucoup d’intérêt.

--Nous déplorons, dit-il, que votre goût de la solitude vous ait entraîné loin de nous.

--Si Sa Majesté le veut bien, fit Marie Vassilievna qui traitait maintenant Van den Brooks en souverain d’opérette, nous achèverons la soirée dans un certain Temple qu’elle nous a montré aujourd’hui et où il nous plairait assez d’officier en l’honneur du Seigneur des Pavots.

--Volontiers, dit le trafiquant. L’opium est à la fois un sage conseiller et le maître des songes. Il fait bon reposer en sa compagnie, sur un oreiller de laque dure. J’ai de fort bonne drogue. Ce n’est pas comme à Paris où l’on tète du dross.

--Bravo, fit Marie.

--Pour moi, glissa Tramier, je m’abstiendrai, mais je vous regarderai volontiers.

Helven et Leminhac acquiescèrent et l’on passa dans la fumerie.

* * * * *

Des lanternes, ornées d’oiseaux monstrueux sur fond rouge, éclairaient la pièce. Nous supposons que nos lecteurs ont tous lu Thomas de Quincey, Kipling, ou tout au moins Claude Farrère; ils nous dispenseront donc de nous étendre longuement en des descriptions d’un effet facile et d’un goût un peu usé. Les amateurs de ce pittoresque recourront à leurs auteurs préférés; quant aux amateurs de la drogue elle-même, ils connaissent ses merveilleux effets et son nom seul suffit à évoquer dans leur esprit des Palais de Béatitude que nulle brocante de verbe ou de style ne parviendrait à meubler.

Bientôt le silence tomba des voûtes obscures et tout autour des lampes grésillèrent les boules soigneusement rôties dont l’odeur ne s’oublie point. L’Hindou préparait les pipes. Marie Erikow refusa d’ailleurs ses services. Elle tenait trop à la volupté d’amollir la goutte sacrée au bout de l’aiguille sur l’or crépitant de la flamme.

Leminhac eut bientôt mal au cœur; mais il eut le tact de ne pas se plaindre. Le professeur s’initiait prudemment aux Paradis artificiels. Quant aux autres, ils fumèrent, sans mot dire, les premières pipes.

Bientôt cette lucidité élyséenne que donne l’opium, cette langueur d’après-midi qui n’atténue point l’éclat des images, envahirent l’esprit des fumeurs. Le professeur lui-même s’enivrait lentement du parfum qui, peu à peu, imprégnait les murs, les nattes, les étoffes, la nuit.

Et ils étaient cette fois-ci bien pareils aux mangeurs de Lotus qui s’assirent au soir sur le sable jaune d’un pays où les choses ne changent pas, sur une plage au bord des flots, entre la lune et le soleil.

* * * * *

Comme ils glissaient ainsi sur les pentes exquises de la mort, il leur parut entendre une voix semblable à celle de Van den Brooks, mais ni les uns ni les autres ne surent la distinguer de leurs songes:

--M’avez-vous pris, ô étrangers, disait le Maître du Navire, m’avez-vous pris pour un marchand de cotonnades? Faut-il que vos esprits soient lourds et vos yeux aveuglés? N’avez-vous donc point vu qui j’étais; n’avez-vous pas compris le sens de mes paroles?

«Un roi, pensez-vous.

«Non, un Dieu.»

--Un Dieu, fit Tramier. Qui a dit cela?

Et il retourna la tête sur son coussin.

--Comme cette odeur est entêtante, songeait-il.

* * * * *

--Oui, un Dieu, reprit la voix. Je suis le Dieu de cette terre et le Dieu de ces hommes. Ils m’adorent et je dispose à la fois des fruits du sol, de la chair et du sang de mon peuple.

«Sans doute, je n’étais qu’un homme autrefois. Mais cela ne m’a point suffi. J’ai voulu être Dieu. Je le suis.

«Voici que j’ai débarqué sur cette terre,--et cette terre le Seigneur l’avait bénie entre toutes. Les vents orageux n’y soufflent point; la rosée humecte les plantes; le soleil et la lune la caressent de leurs rayons; la mer lèche doucement ses rives. Mon île était le jardin des délices, le vase de la joie, le vaisseau de l’innocence.

«Je vis des hommes et des femmes au corps harmonieux, au front couronné de fleurs. Ils vivaient nus et ne connaissaient point leur nudité. La terre produisait en abondance de quoi suffire aux besoins de ses enfants; ils ne travaillaient point. Ne possédant rien en propre, ils ne se haïssaient pas. Bien au contraire, ils s’aimaient et s’unissaient entre eux, selon leurs goûts et selon les heures; ils se séparaient avant que la lassitude ne devînt du dégoût; et l’amour n’était pour eux ni une lame aiguisée, ni un feu dévorant, ni une folie hagarde. L’aube et le crépuscule se posaient sur leurs maisons comme un vol pacifique de colombes. La mort elle-même se parait de voiles candides; elle les prenait par la main et ils la suivaient, croyant qu’elle les conduisait dans une autre île où les fleurs n’étaient pas moins belles, l’air moins embaumé et le ciel moins éclatant.

«A voir cette félicité, mon cœur défaillit d’amertume. Depuis des siècles, me dis-je, ils jouissent d’un bonheur fait d’ignorance. Ils n’ont ni société, ni religion, ni morale, ni sanctions. Horreur! Ils ignorent la Loi.

«Et il me parut qu’un sombre nuage voilait subitement cette nature splendide. Car la destinée de l’homme n’est point d’être heureux, mais de connaître et d’appliquer la Loi.

«Je résolus de la leur révéler et de les arracher ainsi à leur félicité coupable. Mais ce n’était point chose aisée, car ils ne m’entendaient pas. Rien, dans cette île qui n’avait pas changé depuis l’Éden, rien n’avait pu leur apprendre que l’homme est né pour travailler; que toute joie, dans son essence, est damnable, sinon celle qui naît du bien accompli et de l’observance des préceptes; que l’amour est une souillure; que la loi enfin, la loi de l’Éternel, c’est la douleur.

«Impuissant à faire pénétrer ces vérités salutaires dans leurs esprits corrompus par tant d’innocence, je procédai autrement que par des discours.

«J’avais pour moi la force: des serviteurs résolus, des armes et tous les arguments que nous fournissent quelques livres de poudre, de chevrotines et pas mal encore d’autres ingrédients dont je vous parlerai tout à l’heure. Le fer et le feu, employés pour cette juste cause, contribuèrent à établir la Loi.

«Loué soit le Tout-Puissant, qui m’a donné d’être son second et presque son égal sur cette terre immonde. Les desseins de la Providence sont cruels, mais je suis avec joie leur instrument.

«Que je baigne mes mains dans le sang du pécheur; que je déchire ses entrailles; que j’arrache ses yeux. Ma violence et ma rage bienfaisantes lui ouvriront l’éternité. Qui n’a pas goûté cette volupté souveraine n’a jamais été ivre.

«Et voici:

«Ces pauvres sauvages ignoraient tout du juste et de l’injuste. Comment leur faire entendre ces notions indispensables? N’ayant aucun besoin et par conséquent aucune privation, ne possédant rien et jouissant de tout, ils ne pouvaient comprendre la gloire du Très-Haut qui distribue, selon ses desseins mystérieux, la pauvreté et la richesse, la maladie et la santé. Où le mal n’existait pas, il me fallut le créer, pour que la lumière de l’Éternel gagnât les ténèbres de leur cœur.

«Ainsi ai-je fait. J’ai mutilé les êtres les plus solides et les plus vigoureux; je leur ai enlevé la force de leurs mains et de leurs jambes; j’ai crevé la coque de leurs yeux; j’ai arraché ces langues qui ne louaient pas le Seigneur. J’ai allumé des bûchers, incendié des villages, égorgé des femmes et des enfants. Mais j’ai bien eu soin d’épargner une partie des habitants, pour leur donner, par mon arbitraire, une notion de l’équité. Le Seigneur a-t-il fait autrement au jardin de l’Éden? A-t-il autrement que moi répandu sur la terre en genèse la douleur comme une semence?

«Vers moi aujourd’hui les hommes les plus vigoureux agitent leurs poings sanglants. Je les ai humiliés et je leur ai appris à prier. Les femmes ne considèrent plus l’amour comme une joie. Il ne leur est permis que d’être mères. La pureté enfin, l’ascétique pureté, va descendre et va régner sur cette terre où les hommes vivaient comme vivent les oiseaux.

«Le bien-être de la chair éloigne de Dieu. Les maladies et la décrépitude étaient ignorées de mon peuple. J’ai fait surgir devant eux le spectre argenté de la Lèpre aux yeux roses.»

La voix se tut.

* * * * *

Dans le silence de la fumerie, on n’entendait plus que le souffle des dormeurs. Tous avaient cessé de fumer. Il y eut deux ou trois soupirs--des cauchemars sans doute.

La voix reprit:

* * * * *

«La grâce du Seigneur a pénétré ces âmes, car ceux à qui j’ai infligé de salutaires souffrances se prosternent devant moi et m’adorent aujourd’hui. Non seulement ils me craignent, mais ils m’aiment pour le mal que je leur ai fait. Et sans doute ils préfèrent ma création douloureuse au règne paisible de la nature.

«Et moi-même, un vin capiteux enivre maintenant mes esprits. L’orgueil du Seigneur est descendu en moi. Ce que j’ai fait, Dieu seul eût pu le faire. Il avait oublié dans son œuvre ce misérable coin de terre et j’en ai fait le temple de sa glorification. Lorsque je considère mon ouvrage, je me sens l’égal du Tout-Puissant.

«Louez-moi pour les plaies; louez-moi pour la lèpre; louez-moi pour le sang répandu; louez-moi pour avoir substitué à la nature bestiale la Loi, la divine Loi.»

* * * * *

La nuit se referma comme un calice sur la chambre où les dernières lampes battaient de l’aile, pareilles à des papillons de lumière agonisante.

* * * * *

A l’aube, Helven se secoua le premier et regagna sa chambre.

--Dieu! que j’ai mal dormi, pensait-il. Décidément, l’opium ne me réussit plus. J’en ai perdu l’habitude.

CHAPITRE XXI

OÙ VAN DEN BROOKS SE DÉCOUVRE.

«Poulpe au regard de soie...»

MALDOROR.

Le marchand de cotonnades semblait goûter la bonne drogue et, cette nuit-là, il avait dû en absorber une assez respectable quantité, car on ne le vit pas de la matinée. Les quatre voyageurs se retrouvèrent, un peu avant midi, sous le péristyle du Palais.

Leminhac avait les traits tirés et le professeur, les yeux bouffis. Par contre, Marie Erikow était fraîche comme l’aube elle-même. Helven, qui n’avait pas mal supporté une vingtaine de pipes, complimenta celle-ci sur son teint.

--L’opium, dit la Russe, c’est pour moi un véritable bain. J’en sors rafraîchie, détendue, et je vois tout en rose.

--Rose, dit l’avocat, cette couleur évoque en moi le souvenir d’un affreux cauchemar. Pourquoi cette association? Il devait y avoir dans mon rêve quelque chose de hideux et de rose à la fois... J’y suis... des yeux. Brr. Je ne vous le raconterai pas. Mais la drogue ne me donne pas des visions précisément folâtres.

--C’est étrange, dit Helven. Moi, j’ai fait un cauchemar analogue.

--Quant à moi, intervint le professeur, je n’ai pas fumé, mais la salle était si imprégnée des vapeurs de vos pipes, que je me suis tout doucettement intoxiqué. Je n’ai pas rêvé, mais il m’a semblé entendre la voix de M. Van den Brooks et j’ai attribué, dans ma torpeur, à ce pauvre homme toutes sortes de propos incohérents. Je pense que l’impression causée par la scène de la crypte a déclenché les élucubrations de mes méninges.

--J’ai entendu également la voix de notre hôte, repartit Helven. Il m’a paru qu’il délirait.

--Curieuse coïncidence, remarqua l’avocat.

Marie Erikow, abandonnant les hommes à leur conversation, s’éloigna pour faire quelques pas sur la plage et admirer les jeux de la lumière sur les coraux ruisselants d’écume. La nouveauté du paysage, le charme pittoresque de cette escale, tout avait contribué à lui faire rapidement oublier la dernière nuit du _Cormoran_. Elle en avait même si complètement perdu le souvenir, car les femmes ont parfois la mémoire courte, qu’elle ne s’expliquait pas la froideur d’Helven à son égard. Elle regrettait déjà d’avoir découragé l’avocat qui aurait pu à la rigueur constituer un pis-aller et traitait intérieurement le peintre de «nigaud».

Elle cheminait sur le sable de la plage, suivant sa rêverie. Toutes les préfaces de feu Melchior de Vogüé, tous les articles de feu Théodore de Wyzewa ne nous révéleront pas les arcanes de l’âme slave. Contentons-nous d’admirer la jeune femme qui, vêtue de blanc, longe le bord sombre de la mer, ramasse parfois un galet veiné d’or ou s’appuie au tronc d’un cocotier, pour suivre du regard le jeu des houles indigo. Mais voici que vient se poser à côté d’elle un oiseau couleur de feu. C’est une des colombes dont le plumage enflamme les feuillages de l’île. L’oiseau semble peu craintif et Marie s’approche pour le saisir. Elle étend la main, mais il s’envole et va se poser quelques pas plus loin... Et la poursuite continue, tout comme dans les contes arabes où l’oiseau se mue, au bon moment, en un génie, une princesse ou un crapaud.

Aucune de ces transformations n’advint ce jour-là, car le merveilleux avait--sans doute depuis l’apparition de Van den Brooks--déserté le rivage de l’île qui fut son dernier refuge. Mais cette course conduisit Marie à quelque distance de l’habitation, dans un lieu solitaire. C’était une petite crique encaissée de rocher de granit rouge que recouvraient de larges plaques de mousses verdissantes. Marie se pencha au bord de la falaise, cherchant à sonder la profondeur de l’eau glauque comme ses propres prunelles. Elle vit d’abord son image couronnée de plantes marines, puis distingua, échoué entre deux rochers, un canot peint en vert et qui portait en lettres blanches le nom du yacht _Cormoran_. La barque se balançait, maintenue au roc par une corde; elle contenait quelques ballots et un tonnelet. La présence de ce chargement annonçait sans doute la présence d’un propriétaire et, mi-farniente, mi-curiosité, Marie Erikow se coucha sur la falaise, surveillant la barque et suivant en même temps la danse serpentine des algues dans la transparence de l’eau.

Elle s’engourdissait déjà sous le soleil qui rôtissait l’herbe courte et odorante du rocher, lorsqu’elle entendit un pas crisser sur le sable.

Tel le Cyclope aux yeux rusés d’Ulysse, apparut, émergeant des blocs empourprés, Tommy Hogshead, ruisselant. Le nègre regarda tout autour de lui, puis, s’approchant du canot, il souleva le tonnelet à bout de bras et but à longs traits. Il battit ensuite le briquet, alluma une pipe de terre et s’étendit sur le sable.

--Que vient faire ici cette brute? songeait Marie.

* * * * *

La sinistre face de Tommy la poursuivit. Les paroles confidentielles du capitaine Halifax, qui en savait peut-être plus long qu’il ne voulait en avoir l’air, n’avaient guère contribué à dissiper les craintes que lui inspirait le drôle. Elle savait maintenant que la quasi-certitude d’un crime--dont elle devinait la raison--pesait sur ce crâne laineux. Tout le jour, l’ivoire ricanant du nègre hanta ses esprits, et le souvenir de Lopez ajoutait à sa peur un nouveau malaise fait à la fois de honte... et de regret...

* * * * *

Van den Brooks ne parut pas au déjeuner. L’Hindou excusa son maître avec des gestes. L’absence du marchand surprit ses hôtes et le repas fut morne. La chaise vide de Van den Brooks eût-elle été occupée brusquement par le spectre de Banco, les quatre voyageurs n’auraient pas été moins silencieux. Lassitude causée par la nuit d’opium, anxiété vague d’un mystère, angoisse d’une menace suspendue sur l’île ou sur la maison, toujours est-il que le malaise, éprouvé par chacun et constaté chez ses voisins, ne cessait de s’accroître à chaque minute.

Leminhac et le professeur eurent vainement recours aux havanes de Van den Brooks; Marie Erikow but inutilement deux verres de kummel glacé; Helven tira sans succès sur sa pipe bourrée d’un tabac virginien macéré dans le miel et le jus de figue: hélas! l’inquiétude aux doigts perfides serrait leurs gorges.

--Ma foi, dit l’avocat, l’île de M. Van den Brooks est un royaume fort plaisant, mais je ne voudrais pas priver mes auditeurs australiens d’une parole française. Quand partons-nous?

--Le royaume est beau, dit à son tour le professeur, mais le roi est mal équilibré.

--Quant à moi, éclata Marie, j’ai assez de tous ces sauvages et il y a au moins quinze jours que je n’ai pas lu les articles de M. Capus et le _New-York Herald_. Je veux partir.

Helven ne dit rien, car il était déjà sorti. Quand il revint, il trouva tout son monde sommeillant sur les fauteuils du patio et Leminhac occupé à une réussite. Le jet d’eau, irisé par un rayon de soleil, flottait semblable à une crinière d’arc-en-ciel.

Le peintre secoua ses amis.

--_Get up._ Le sommeil ne vaut rien pour la digestion. Leminhac, mon cher, si vous voulez savoir l’avenir, mieux vaut venir tirer un horoscope sur le sable de la plage.

--Je crois, ajouta-t-il, qu’une promenade nous est _absolument né-ces-sai-re_.

Il articula ces mots à voix basse, mais si nettement que les trois autres le regardèrent, surpris, et le suivirent.

--Qu’y a-t-il? demanda Marie.

Helven attendit que l’on se fût éloigné à bonne distance de la maison. Quand ils se trouvèrent sur la plage nue, sûrs de ne point être épiés, le peintre dit:

--Le _Cormoran_ a quitté son mouillage. Le _Cormoran_ n’est plus ici.

--Sinistre plaisanterie, grogna l’avocat.

--En êtes-vous bien sûr? demanda le professeur.

--Voyez plutôt.

Et Helven conduisit ses compagnons sur un rocher d’où l’on dominait la petite rade de débarquement.

La mer s’étalait, bleue et plate: pas une fumée à l’horizon.

--Il n’y a pas d’autre mouillage aux abords de l’île, continua le peintre. Le yacht a levé l’ancre la nuit dernière.

--Alors nous sommes prisonniers? gémit Marie.

--Prisonniers de M. Van den Brooks, fit Tramier. Ce n’est pas drôle. Un personnage aussi excentrique ne m’inspire aucune confiance.

--Mais serait-il parti lui-même? demanda l’avocat.

--Je ne crois pas, répondit Helven.

L’étendue ruisselante de lumière leur parut désolée et l’angoisse agita ses ailes glacées au-dessus de leurs têtes.

--Que faire?

Marie Erikow s’était assise sur le sable, la tête dans ses mains.

--Ne vous effrayez pas, madame, supplia Leminhac. Il n’y a pas encore lieu de s’affoler. Délibérons.

Ils gagnèrent un boqueteau, hors des vues du maître de l’Ile.

--Entre nous, dit le professeur, ce Van den Brooks est un fou. Tous les fous dangereux ont une apparence normale au premier abord: j’aurais dû m’en douter et ne jamais accepter de monter sur ce fâcheux navire qui nous plante ici bellement.

--N’épiloguons pas inutilement, repartit Helven. Je ne suis pas sans inquiétude: cette île me paraît présenter des singularités peu rassurantes.

--Je suis tout à fait de cet avis, commenta Marie.

--Moi aussi, murmura l’avocat.

--D’autre part, je ne suis pas très sûr que l’opium m’ait halluciné complètement, cette nuit...

--Moi non plus, fit le professeur.

--Résumons-nous donc. Ce soir, nous exprimerons à M. Van den Brooks notre désir de quitter au plus tôt son royaume.

--Nous serons courtois et énergiques, appuya l’avocat: je parlerai.

--Et s’il n’était plus là? objecta Marie.

Mais nul ne répondit.

* * * * *

Marie Erikow n’eut pas le courage d’affronter le dîner. Elle se retira dans sa chambre et pria Leminhac de la tenir au courant des événements, s’il y avait lieu. Elle assujettit elle-même les barres de ses volets, tant elle craignait de voir luire à sa fenêtre les sinistres boules de loto de Tommy Hogshead. Plusieurs fois, au cours de la nuit, elle sursauta, croyant entendre des craquements. Et pourtant, la nuit tropicale, lamée de soie, éventait l’île de mille souffles, l’île heureuse, les étoiles et la mer chuchotante...

* * * * *

Les trois hommes prirent place à table. La salle était sombre; la lampe suspendue à sa lourde chaîne projetait sur les murs des ombres éléphantesques. L’Hindou se tenait à son poste. Soudain, avant que le service ait commencé, sans que nul l’ait entendu venir, les convives virent, debout devant sa chaise, Van den Brooks, le front perdu dans les ténèbres.

Leminhac, qui avait le sens du théâtre, eut bonne envie de murmurer: «Bon appétit, Messieurs...»

Mais la voix lui manqua.

--Excusez-moi, dit le marchand. Les intérêts de mon peuple m’ont obligé à rester cette longue journée éloigné de vous. Je réparerai cela demain.