Le Maître du Navire

Part 12

Chapter 123,772 wordsPublic domain

--Les bains nocturnes, dit-il,--et les passagers se regardèrent avec stupéfaction--les bains nocturnes ne valent rien pour la voix.

--???

--Oui, ajouta-t-il, un de mes matelots dont les qualités de chanteur ne vous étaient pas inconnues--vous souvenez-vous, Madame?--a commis l’imprudence de trop rêver aux étoiles et l’imprudence plus grave encore de tenter un plongeon dans cette eau perfide, mais si attirante, la nuit. Le pauvre, je l’excuse, c’était un poète. Quelle ivresse de brasser ces vagues phosphorescentes qui sont à la fois de l’or, de l’eau et du feu; quelle ivresse de faire le Triton éclaboussé de pierreries, sous le tendre regard d’Hécate. Hélas! j’ai bien peur qu’il ne chante plus.

--Lopez? dit Helven.

--Lopez lui-même. Je lui avais prédit que sa voix lui porterait malheur. Je voulais dire par là qu’il avait trop d’imagination.

--Il y a eu un accident à bord? demanda le professeur avec sollicitude.

--A bord, hum... par-dessus bord, plutôt, commenta Van den Brooks. Mais tout cela n’a aucune importance. Ce sont des détails d’ordre intérieur.

Marie n’avait pas bronché. Aucun trait de son visage ne décelait l’angoisse qui l’étreignait.

--Oh! fit Van den Brooks, sentez-vous l’odeur--l’odeur de mon île?

Le professeur renifla, l’avocat enfla ses narines.

--Je ne sens rien, affirmèrent-ils ensemble.

Mais Van den Brooks aspirait avec volupté un parfum trop subtil pour les narines vulgaires.

--Ce sont mes forêts, murmura-t-il dans une sorte d’extase, mes forêts de bois de rose, de santal et d’orangers; mes collines que bleuit le myrte à thé, où fleurissent les champs d’arum; mes plaines couvertes de moissons, où l’on cueille l’enivrant kava; mes rivières ombragées qui roulent des paillettes d’or, mes cascades, mes pâturages, mes haies de mûriers, tout ce parfum de la terre promise, de la terre de mon peuple, de mon royaume enfin, qui est le royaume de Dieu.

--Je ne sens toujours rien, chuchota l’avocat, agacé par ce lyrisme, à l’oreille d’Helven.

--Oh! fit celui-ci, je flaire aussi le parfum de votre île, monsieur Van den Brooks. Il embaume délicieusement.

--Et moi aussi, dit Marie Erikow...

--Voici la terre, prononça le maître du navire avec une étrange solennité.

Ce ne fut d’abord qu’un point imperceptible, puis dans le cercle de la lunette apparurent peu à peu une bande sombre qui était les forêts, des points lumineux qui étaient les brisants ruisselants d’écume.

--Vous ne pouvez voir les cimes, dit Van den Brooks. Elles sont cachées par les nuages. Mais il y a des montagnes au cœur de mon île et vers elles montent lentement les plaines et les forêts, comme un cortège de suppliants vers l’autel. Elles vomissent parfois le feu et la terreur, car l’Esprit réside sur les sommets.

--Cette île est donc habitée par un Dieu, demanda ironiquement Leminhac.

--Vous l’avez dit, répondit le marchand avec gravité.

L’avocat, à qui Helven poussait le coude, n’insista pas, pour ne point blesser des convictions religieuses aussi personnelles que celles de M. Van den Brooks, lequel paraissait d’ailleurs en ce moment fort peu enclin à la plaisanterie.

--Oui, dit le maître du navire, bien avant de voir mon île, je sens son odeur. Je la flaire de loin, comme un fauve.

Et fauve il paraissait vraiment avec sa barbe où le soleil allumait des lueurs.

Il continua:

--Les anciens navigateurs découvrirent, grâce à leur odorat, des îles inconnues. Bougainville n’écrit-il pas--c’est un poète--: «Longtemps avant l’aurore, une odeur délicieuse nous avait annoncé le voisinage de cette terre.» Byron et ses compagnons décimés par le scorbut respirent, sans pouvoir aborder leurs rivages, l’aromatique parfum des îles qu’ils nomment amèrement les Iles de la Déception. Et moi-même, c’est l’émanation de ma terre qui m’a guidé vers elle.

* * * * *

A mesure que le _Cormoran_, dont la vive allure n’avait jamais diminué, se rapprochait de l’île, les passagers pouvaient distinguer sur l’horizon le profil de ce mystérieux domaine.

Il semblait de vastes dimensions. Vue à une distance de quelques milles, l’île apparaissait de contours assez harmonieusement arrondis.

--Elle a la forme d’une harpe, dit Marie Erikow.

Au centre, émergeait, dominant des vallonnements sombres et comme une mer de feuillages, une cime noirâtre, d’aspect sinistre. Un panache--nuages ou cendres--la couronnait.

--C’est en effet, dit le professeur, une île volcanique et M. Van den Brooks a raison de croire qu’elle se rattache à l’archipel océanien.

--Découverte, articula lentement le marchand de cotonnades, je l’ai découverte. Sentez-vous la force de ce mot, comprenez-vous tout ce qu’il représente? Je sais maintenant de quelle formidable ivresse dut défaillir l’âme de Magellan, lorsque sa caravelle fendit les eaux vierges du Pacifique. Dans ce vieil univers pourri, où grouillent toutes les vermines de la corruption, où tout est souillé, où tout est flétri, où les sèves sont anémiées, où le printemps est sans vigueur, où tout, même les arbres, même l’humus nourricier, s’épuise de décrépitude et de sénilité, retrouver l’Éden luxuriant et le jeune visage de la vie! Sentez-vous cela? Le sentez-vous?

--Je comprends, dit Helven, ému malgré lui par cet homme qui semblait à la fois un prodigieux acteur et un prophète inspiré (les deux d’ailleurs se concilient).

--Je comprends aussi, dit Marie Erikow que l’attitude d’Helven inquiétait.

--Mais, demanda Tramier, comment l’avez-vous découverte?

--Ce ne fut pas seulement le hasard. Je la cherchais. Je savais qu’il devait y avoir dans quelque coin du globe une terre à moi réservée. J’ai toujours cru à ma mission et à mon étoile. Ma mission était de découvrir mon peuple, d’instaurer mon règne: je ne lui ai point failli.

«Je montais alors un sloop: le _Swallow_, l’Hirondelle, si vous voulez. Un bon bâtiment pour ces parages. Je n’avais pas encore le _Cormoran_. Si je trafiquais d’ambre gris, de corail rose, d’épices ou de toute autre marchandise, que vous importe! Acheter ou vendre, qu’est-ce que cela? Voler ou prêcher, flibustier ou missionnaire, baptiser ou empaler: qu’est-ce que cela? Il n’y a que la mission qui compte.

«Je savais qu’il y avait dans cette région du Grand Océan des îles--une tout au moins--que les navigateurs les plus illustres n’avaient pas reconnues. J’ai lu tous leurs récits, étudié tous leurs mémoires, toutes leurs cartes. Et dans cette étude solitaire, sous la lampe vacillante accrochée au plafond de ma cabine, je revivais les minutes glorieuses que connurent ces Puissants. Ainsi mon imagination enfiévrée m’a fait suivre Schouten qui découvrit Honden ou l’île des Chiens, car il y a là des chiens qui n’aboient pas; Quiros, lorsqu’il fonda Jérusalem-la-Neuve; Rooggewen qui aperçoit dans la clarté de l’aube une île qu’il nomme _Aurore_ et le même jour, au crépuscule, une autre île qu’il nomme _Vêpre_; Dampier qui frémit devant l’Ile Brûlante d’où sort un mugissement pareil au bruit du tonnerre, et tant d’autres, capitaines de navire, boucaniers, flibustiers, savants, tous partis à la conquête du monde. Et les lions marins escortent leurs galères; des sauvages noirs ou cuivrés s’empressent autour d’eux, leur offrant des présents inconnus, grimaçant de leurs faces peintes.

«J’enviais les conquistadors. Mais une amertume me venait à lire le récit de tant d’exploits. Qu’avaient-ils fait de leurs conquêtes? Docilement livré à la cupidité mesquine, à la brutalité aveugle de leurs rois, de leurs empereurs qui, à leur tour, cédèrent les forêts embaumées, les récifs de coraux et les filles sauvages de ces îles, vêtues d’étoffes plus douces que la soie, à d’immondes commis, à de fétides trafiquants. Issue misérable de tant d’épopées.

«Une voix m’appela; une étoile me conduisit.

«Je peux dire qu’à cette époque, j’étais déjà rassasié des joies humaines, ayant pris de fort bonne heure ma place au banquet et dévoré plus que ma part à belles dents. Pourtant, ce ne fut pas sans une étrange ivresse que je reconnus le Présage.

«Car il y eut un Présage.

«Nous naviguions depuis deux semaines. Mon équipage--il comprenait quelques-uns de ceux qui sont ici--était épuisé de fatigue. Le scorbut minait la plupart d’entre nous. Nous soupirions vers la fraîcheur des aiguades, les plages de sable blanc qu’ombragent les cocotiers et les bords obscurs des rivières. Mais rien. Parfois d’aromatiques bouffées nous faisaient espérer l’approche d’une terre fertile. Hélas, ce n’était que déception.

«Un matin, comme le soleil se levait, je faisais ma ronde habituelle et je me rendais auprès de l’homme de quart pour voir si le coquin ne s’était pas endormi à son poste, lorsqu’un choc me renversa. En même temps, j’entendis un grand bruit à l’avant. Je me relevai en hâte. Le pilote me faisait des signes. J’accourus et que vis-je à l’avant du navire? La mer toute rouge de sang. Oui, du sang, de larges plaques d’écume rose, sur l’eau calme qu’empourpraient encore les feux d’une aube inespérée.

«Je vis là un présage et je ne me trompai point, car le soir, nous découvrîmes, sous l’orbe crépusculaire du soleil, la terre fumante et vierge de mon île.

«Lorsque je mis au radoub mon sloop le _Swallow_, je pus m’expliquer la cause de ce prodige que les anciens eussent enregistré dans leurs annales. On vit, à l’avant, à sept pieds sous l’eau, une corne fort enfoncée, à peu près de la figure et de l’épaisseur d’une dent d’éléphant. C’était sans doute un monstre marin qui avait donné dans le bordage. Mais les faits les plus simples décèlent parfois la force occulte du Destin.

--Et, insista le professeur, êtes-vous bien sûr que d’autres Européens n’aient pas mis le pied sur ce sol?

--Sûr, dit Van den Brooks, du moins en ce qui concerne les navigateurs connus. En tout cas, mon île n’est portée encore sur aucune carte.

--Quelle belle communication à faire à la Société de géographie! s’extasia Tramier.

* * * * *

A ce moment, le gong résonna et la salle à manger du _Cormoran_ réunit les passagers autour de Van den Brooks.

--Notre dernier repas avant l’escale, dit ce dernier; nous débarquerons avant que la nuit soit tombée.

Le champagne coula en l’honneur de la Nouvelle Terre et Marie Erikow en but un grand nombre de coupes, accompagnées d’amandes grillées mélangées de gros sel.

* * * * *

Le sort de Lopez l’intriguait, l’angoissait même. Inconsciemment, elle avait voué le beau et infortuné matelot au sort de Buridan, et maintenant, elle craignait que ce vœu n’eût été soudainement réalisé. Les paroles ambiguës de Van den Brooks avaient jeté le trouble dans son âme. Cependant, elle n’osait interroger personne.

Le déjeuner fini, elle se retira sous prétexte de boucler ses malles et gagna la cabine du capitaine Halifax. Elle frappa.

--Entrez, répondit une voix enrouée.

Apercevant la Russe, Halifax-le-Borgne bondit du lit étroit où il était étendu, en bras de chemise et secouant sur sa paume une pipe refroidie. Il mâchonnait des excuses et semblait confus d’être surpris en si familier accoutrement par la passagère, l’unique passagère.

--Ne vous excusez pas, capitaine, dit la Russe. Vous êtes chez vous, restez à votre aise.

La cabine sentait la saumure et le tabac. Halifax--méticuleusement propre d’ailleurs--n’aimait que ces frustes parfums.

--Et que puis-je pour vous, Madame?

--Un simple renseignement. Un potin du bord, si vous préférez. Voilà. Il paraît qu’il y a eu un accident cette nuit. M. Van den Brooks n’en dit pas long à ce sujet et je suis inquiète, inquiète... Je ne sais même pas quelle est la victime. Mais la pensée qu’il y a quelqu’un de souffrant à bord m’est insupportable. Je voudrais tant faire quelque chose. Les soins d’une femme peuvent être précieux. Et un secours d’argent, peut-être?

Halifax, caressant sa pipe sur ses narines, écoutait sans mot dire. Je ne puis dire qu’il souriait, car le Borgne n’avait souri que deux fois dans sa vie: le jour où il avait porté sa femme en terre et le jour où Van den Brooks lui confia le commandement du yacht. Il n’avait d’ailleurs dans sa longue carrière pleuré qu’une seule fois, et ce fut le jour de son baptême.

--Ne soyez pas aussi mystérieux que M. Van den Brooks, parlez, capitaine. Je tiens à soulager ce malheureux...

--Le malheureux en question, Madame, s’il souffre actuellement c’est de maux que vous ne pourriez soulager, malgré tant de bonne volonté. Et je crois volontiers qu’il est en train de rôtir sur la broche du diable, parlant par respect.

Et Halifax, qui était un mécréant superstitieux, esquissa un vague signe de croix.

La Russe l’imita, se signant avec le pouce, à la manière orthodoxe.

--Mort, murmura-t-elle. Comment s’appelait-il?

--Lopez, Madame, l’homme qui chantait.

--Et comment l’accident est-il arrivé?

--Entre nous, Madame, il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un crime, bel et bien. Lopez avait à bord un ennemi mortel et il ne fait pas bon--croyez-en ma vieille expérience--avoir à ses trousses un gars dans le genre de Tommy Hogshead, dont l’âme est bien plus noire que la peau. Je ne reproche rien à M. Van den Brooks, qui sait ce qu’il fait mieux que nous: mais je pense que le chat à neuf queues a mal servi l’Espagnol, le jour où fut fouetté Tommy. Déjà, les deux gaillards s’étaient battus--pour une histoire de rhum--et le nègre, aussi fort qu’il soit, n’avait pas eu le dessus. Lopez était un boxeur remarquable et il était capable de couper le sifflet à une bonne douzaine de sacripants. C’est pourquoi le Muid l’a pris traîtreusement et l’a balancé par-dessus bord. Telle est du moins ma supposition.

--Mais que va-t-on faire du meurtrier? Il sera pendu, je pense bien.

--Bah! Pas de preuves. Tout ce que je vous dis là, c’est mon idée. Mais je n’ai pas assisté à la scène. Je mettrais ma main au feu que tout s’est passé comme je vous le représente, mais je n’ai pas un témoin à citer, pas un fait à invoquer. Le nègre voulait se venger. Il s’est vengé. Que faisait Lopez à cette heure sur le pont, au lieu de dormir comme ses camarades? Cela, c’est une affaire entre les étoiles, la mer, Tommy Hogshead et le défunt. Pour moi, mystère.

La Russe se sentit gênée, bien qu’Halifax fixât attentivement le cadran d’une montre accrochée au mur.

--Et qu’en pense M. Van den Brooks?

--Ce que pense M. Van den Brooks, il le garde généralement pour lui, Madame. En tout cas, il ne paraît point attacher d’importance à l’incident, comme il dit. Lopez a eu l’imprudence de se baigner au clair de lune. Tant pis pour lui. Telle est son oraison funèbre et l’opinion de notre maître qui est celle de ses serviteurs...

Marie se leva et remercia le capitaine. Rentrée dans sa cabine, elle mit sa tête dans ses mains et se prit à songer...

Bientôt retentirent des coups de sifflet, des bruits de chaînes et de palans. Le _Cormoran_ ralentissait sa course. Tout l’équipage était à son poste de manœuvre. On jetait l’ancre.

Marie baigna ses yeux et monta sur le pont. Le navire était amarré dans une crique, entre de hautes et verdoyantes collines. Une plage de sable très blanc s’inclinait doucement vers la mer...

L’Ile, c’était l’Ile.

CHAPITRE XVIII

L’ÎLE VAN DEN BROOKS.

«In the afternoon they came into a land «In which it seemed always afternoon.»

TENNYSON.

Le débarquement s’opéra avec une solennité qui ne laissa pas d’étonner les voyageurs. Les matelots s’étaient rangés en bon ordre sur le pont. Précédé de l’esclave hindou qui portait une cassette de bois précieux et conduisait Captain Joë et l’ara, tous deux liés à une chaîne d’or, Van den Brooks s’avança vers la coupée et fit signe à ses hôtes de le suivre.

--Tiens, fit Leminhac, quel est ce personnage de Mi-Carême?

Et il désignait Jeolly, l’Hindou.

--Je ne l’avais encore jamais vu... Et vous, Madame?

--Ni moi non plus, répondit Marie.

Comme ils s’apprêtaient à monter dans le canot--le même qui les avait menés à bord--où le marchand avait pris place, ils virent une barque se détacher de la rive prochaine. C’était une pirogue dont l’avant recourbé s’ornait d’une tête sculptée en bois d’ébène, avec des yeux de nacre, des oreilles en écaille, une longue barbe et des lèvres peintes en rouge. Un jeune homme bronzé, mais point noir, s’y tenait au centre, appuyé sur une lance; il était nu; des fleurs passées dans ses oreilles et les cheveux poudrés à frimas d’une sorte de chaux.

--C’est un des grands de mon royaume, dit Van den Brooks.

La pirogue étant à portée de voix du canot, le jeune sauvage poussa un cri. Les rameurs abandonnèrent leurs avirons et se dressèrent, poussant une clameur que répéta l’écho des collines. Puis ils reprirent leur place et revinrent à force de rames vers le rivage.

L’air était doux, embaumé de mille aromes. La lumière baissait, dorant de ses rayons jaunissants le sable de la plage sur laquelle se trouvaient rassemblés, en deux groupes, des hommes bronzés comme le guerrier de la pirogue et des jeunes femmes, fort blanches, vêtues d’étoffes multicolores et soyeuses, le front et les épaules ornés de fleurs inconnues. Lorsque Van den Brooks mit le pied sur le sol de son île, tous se prosternèrent, puis les femmes, se relevant, semèrent sur ses pas des brassées de fleurs, dont les larges pétales écarlates ouvrirent bien vite aux voyageurs un chemin de sang. Les guerriers fermèrent la marche et le cortège s’avança par une route qui gravissait les flancs de la colline, bordée d’orangers et de haies de mûriers.

Van den Brooks, silencieux, demeurait solitaire à quelques pas des passagers qui le suivaient docilement.

Le maître du navire semblait plongé dans une austère méditation et sa haute figure revêtait une gravité surprenante.

--Il marche comme un grand prêtre, dit Leminhac. Il a bien de l’allure pour un marchand de cotonnades.

Le professeur, que ce faste flattait, observait les naturels et la végétation.

--Cette île doit être d’une grande fertilité, dit-il. Le climat est sans doute tempéré et toujours égal.

Marie Erikow ne put s’empêcher de murmurer ces vers:

«Un après-midi, ils arrivèrent dans un pays «Où paraissait régner un éternel après-midi.»

et elle crut aborder en rêve sur une terre où les choses ne changent point et dont la lumière rosée caressa, un soir, la «mélancolie aux doux yeux» des Mangeurs de Lotus.

Helven regardait, étonné et ravi par l’étrangeté du décor. Comme il considérait un des guerriers de l’escorte, l’étonnement se peignit sur son visage et il communiqua à son voisin, le professeur, une observation qui fit retourner celui-ci.

--Victime de quelque accident, sans doute, fit Tramier. Dommage. C’est un superbe spécimen de la race.

Le guerrier en question était d’une haute stature; la proportion de ses formes était d’une harmonie antique. Sa peau était fortement hâlée; ses cheveux longs et poudrés--ce devait être la coutume de l’île--mais il était pénible de ne voir, au bout de son bras gauche, où les muscles saillaient, qu’un moignon hideux et difforme.

La vue de ce mutilé superbe et grave causa à Helven un tel malaise que le paysage, pourtant si calme et doré par le crépuscule, lui parut brusquement sinistre.

Mais il ne voulut pas faire part de son impression.

* * * * *

Ils parvinrent dans une sorte d’hémicycle bordé par des collines toutes mouvantes de sombres feuillages et dont le centre était formé par une prairie d’un vert plus tendre, empourprée de ces fleurs dont aimaient à se parer les naturels. Du sommet d’une des collines, sur la droite, roulait en mugissant une cascade, dont les eaux, arrivées à la prairie, se divisaient en scintillants ruisseaux, entretenant ainsi dans cette oasis une éternelle fraîcheur.

--L’Éden, dit Marie. Il ne nous a pas trompés.

Et tous--même le spirituel avocat et l’exact professeur--aspirèrent d’une lente gorgée l’odeur d’un monde nouveau, d’un monde qui s’offrait à leur bouche comme un fruit ignoré, lisse, velouté comme une joue d’enfant. Avant de mordre, ils hésitaient sur le seuil du plaisir, et ils songeaient au Jardin des premières délices.

La voix de Van den Brooks rompit le silence doré. Il s’arrêta et le cortège demeura immobile à sa suite.

--Ma demeure, fit-il, tourné vers ses hôtes et étendant le bras.

Suivant son geste, dans les entrelacs d’une exubérante végétation où se confondaient les plantes de tous les climats, aloès, cactus, plantes tropicales épineuses et charnues, cocotiers, goyaviers, arbres à pain, bois de rose et de santal, et jusqu’à des pins parasols qui rappelèrent à Helven les soirs sur le Pincio, ils distinguèrent, ombragé de palmes, un édifice aux larges bases, formant une masse sombre et rougeoyante par endroits, adossé à un rocher de granit rouge, veiné de vert.

--Venez, dit Van den Brooks, vous serez les bienvenus.

Il prirent alors une allée, pavée de lave grise, bordée de cactus, de figuiers de Barbarie et de palmiers, qui les conduisit au bas du large perron qu’ornaient des rampes en corail.

--Quelle délicieuse résidence! murmurait le professeur, les yeux écarquillés derrière son binocle.

L’Hindou qui avait disparu quelques instants se montra au sommet de l’escalier et se prosterna, tandis que Van den Brooks et ses hôtes gravissaient les degrés.

L’édifice s’étendait sur une grande largeur, ceint d’un péristyle fait de piliers en bois de teck qui supportaient un toit recouvert de feuilles de palmiers.

--Il ne pleut jamais dans mon île, dit le marchand. Seule, une rosée nocturne, abondante, donne à ce sol son admirable fécondité.

La porte massive et ronde s’ouvrait sur une sorte de vestibule d’où l’on apercevait un patio rustique, au milieu duquel fusait un jet d’eau. D’énormes jarres d’argile jaillissaient des arums aux pétales de cuir blanc et parfumé, des sortes de digitales bleues, et aussi les gerbes pourpres de l’île. Sur le seuil de la maison veillaient deux gigantesques fétiches d’ébène au masque laqué de rouge.

Dans le vestibule, les serviteurs, pour la plupart des naturels vêtus de cette curieuse soie végétale, fort douce à toucher, que les voyageurs avaient déjà remarquée, se trouvaient réunis. Ils se prosternèrent, puis, sur l’ordre du maître, s’apprêtèrent à conduire les hôtes à leurs appartements.

Les chambres étaient simples, mais en tous points confortables: tendues de nattes, meublées de rotins et de larges divans qui servaient de lits. Portes et fenêtres demeuraient ouvertes, voilées seulement de rideaux en perles de bois rouge et noir.

Marie Erikow, très lasse, s’étendit et, ayant prié Helven de l’excuser auprès du marchand, s’endormit au murmure du jet d’eau.

Helven se pencha à sa fenêtre. Il vit une prairie d’herbe douce, à la lisière d’un bois épais. L’ombre de la nuit rôdait déjà. Une vapeur bleue s’élevait des arbres et de la terre comme un encens d’une cassolette invisible. Et le grondement lointain de la cascade accompagnait la musique silencieuse du soir.

* * * * *

Les quatre hommes se retrouvèrent à table. Le repas était servi dans une pièce fort vaste, ornée de colonnes en bois précieux. Le plafond était soutenu par de puissantes travées entre lesquelles se massait la nuit. D’une lourde chaîne de cuivre descendait une lampe à trois becs qui versait une clarté jaune sur la nappe et les cristaux, et par instants un souffle mystérieux lui imprimait une oscillation qui déplaçait les ombres dans la chambre. Van den Brooks, le buste très droit, semblait avoir le front dans les ténèbres. Les mets étaient apportés par des jeunes filles vêtues de blanc, couronnées de fleurs, et qui, dans l’obscurité, glissaient sans bruit comme des visions élyséennes. L’Hindou se dressait hiératique, appuyé contre une colonne et paraissait se confondre avec l’ébène.