Part 11
--Je commence, dit la Russe.
Et elle ferma les yeux.
Leminhac, furieux, quitta le salon.
--Bonne chance, siffla-t-il au peintre.
* * * * *
Helven et Marie demeurèrent seuls. On devinait derrière les stores qui voilaient les hublots, l’océan embrasé et la lourde splendeur de l’après-midi tropicale. Les boiseries du navire craquaient de chaleur. Des fleurs dans les vases laissaient choir leurs pétales. Le peintre passa la main sur son front et le sentit humecté d’une légère sueur. Marie ne bougeait pas.
Ses yeux étaient clos et les cils faisaient sur le visage une ombre soyeuse. Les narines frémissaient d’une palpitation presque invisible; mais cela suffit à Helven pour qu’il n’eût plus la moindre envie de prendre un pinceau ou un crayon.
--Ce simple frisson, songeait-il, cette ondulation insaisissable de la vie, qui l’a rendue? qui la rendra?
Il se laissa glisser sur un coussin au pied du fauteuil.
Marie n’avait pas eu besoin d’ouvrir les yeux. Elle étendit la main et le peintre la couvrit de baisers. Marie jugeait maintenant qu’il était nécessaire de lui accorder quelques menues faveurs, destinées à lui faire prendre patience jusqu’à la fin du voyage et elle comptait bien les lui doser savamment.
Helven agenouillé se disait:
--Je parlerai.
Et il parla. Nous ne rapporterons pas ses paroles: tous nos lecteurs les ont prononcées, toutes nos lectrices les ont entendues. En pareil jeu, il faut être acteur; les spectateurs et les chroniqueurs ont le mauvais rôle. Remplaçons donc le monologue de l’amant et les agaceries de la dame par le signe qu’en solfège on nomme silence. Vous qui lisez cette histoire, vous saurez bien le rendre éloquent.
Dans les flancs revêtus de bois précieux de cet étrange navire--qui n’a peut-être jamais existé--atomes écrasés sous les splendeurs conjointes de l’océan et du ciel qui heurtent leurs rayons comme deux boucliers d’émeraude et de saphir... etc... etc...: le thème est d’un beau lyrisme et nous l’abandonnons à votre verve, ami lecteur.
Seul, le résultat de cet entretien nous intéresse. Helven crut les paroles tendres qui sortaient de la bouche de Marie. Elles furent pour son cœur le plus délectable des élixirs et le plus suave des baumes. Bien qu’il ne fût ni plus naïf, ni plus sot qu’un autre, il ne douta point qu’elle ne l’aimât. En pareille matière, l’expérience n’est qu’une bulle de savon et l’amoureux échaudé ne craint pas l’eau froide des désillusions à venir. Il la crut, parce qu’elle était belle, avec ses mâchoires un peu lourdes et ses torsades fauves. Il la crut, parce qu’elle connaissait l’art de manier le cœur des hommes et d’aiguiser à la fois leur désir et leur tendresse, sans satisfaire l’un et l’autre. C’était là sa fonction naturelle: susciter mirages et prestiges et faire ensuite la pirouette. Le chat joue avec la souris, le serpent avec l’oiseau, la femme avec l’homme, en quoi, elle a beaucoup plus d’avantages que le chat et le serpent, car la souris et l’oiseau n’ont--du moins, nous le préjugeons--qu’une sensualité médiocre et fort peu de vanité.
Lorsque Marie remit sur ses joues un nuage de poudre, destiné à lui donner le teint à la mode du jour; lorsqu’elle promena sur ses lèvres, effleurées par bien des hasards, un bâton de carmin, tapota devant la glace une chevelure légèrement ébouriffée, Helven crut à la beauté de vivre et à l’éternelle jeunesse du monde.
Il y crut--jusqu’à la nuit tombée.
* * * * *
Ce soir-là, on ne conta pas d’histoires sur le pont du _Cormoran_. La nuit était trop émouvante par son seul infini, avec le fourmillement de ses étoiles, le halètement des houles et la plainte des brises voyageuses, pour que les passagers sentissent le besoin d’échanger des paroles. Leminhac lui-même se taisait. Comme on approchait de l’escale, on se grisait une dernière fois de solitude et de silence.
Van den Brooks songeait. La rêverie de l’homme blond était profonde; son esprit, sans doute, se mêlait aux eaux ténébreuses, mouvant comme elles, comme elles sans repos. De petites couronnes de fumée sortaient de sa bouche et sa barbe rougeoyait sous le reflet de la pipe courte, à chaque bouffée, comme une forge qui s’éteint et se rallume tour à tour.
--A quoi peut rêver cet homme? se demandait Marie.
Et elle éprouvait un secret dépit à songer que vraisemblablement ce n’était point à elle.
Helven était auprès de la Russe et cherchait une main qu’elle abandonnait ou retirait avec un art consommé. Le peintre était trop heureux pour ne pas voir dans ce manège les preuves d’un amour presque vainqueur et d’une vertu encore réticente.
Marie Erikow rêvait, elle aussi. Hélas! ce n’était plus au jeune préraphaëlite, ni aux enivrantes minutes de l’après-midi, dans le salon du vaisseau titubant de la torpeur des siestes. Elle se rappelait, fort naïvement, avoir, au sortir des bras timides et passionnés du peintre, souri à quelqu’un qui, lui, ne souriait jamais.
Helven fut fort surpris de la voir se lever la première et, prétextant une migraine, se retirer dans sa cabine.
Les hommes restèrent seuls.
--Je mets au concours, dit l’acide avocat, le sujet suivant: Du rôle de la migraine dans la psychologie féminine, sa nature et ses variétés, son avènement historique.
--La migraine a eu plusieurs noms, dit le docteur Tramier. Ce furent d’abord les vapeurs. Aujourd’hui, elle est, avec la crise de nerfs, la ressource suprême des lectrices de Paul Bourget.
Helven, plein d’une inquiétude qui rongeait déjà son pauvre bonheur, arpentait le pont et finit par se diriger vers l’avant, sous prétexte d’astronomie.
--Il fera de bonnes observations, dit Leminhac, car il est déjà dans la lune.
* * * * *
Le pont du _Cormoran_ était depuis assez longtemps déserté par les passagers et les étoiles commençaient à pâlir, lorsqu’une forme sombre émergea de l’entrepont. La clarté d’un astre indiscret fit étinceler une boucle malencontreusement échappée d’une résille de soie. Marie Erikow, drapée dans un long châle, en grand appareil de mystère, se coula dans l’ombre, comme si elle eût redouté le regard de quelque invisible vigie.
Le navire semblait abandonné de ses passagers et de son équipage, pareil à un vaisseau fantôme, voguant au hasard de l’immensité. Seule, à l’avant, la silhouette de l’homme de quart faisait une tache d’ombre. Les vergues aux voiles repliées gémissaient par instant dans le silence.
Marie se dissimulait sous la passerelle de manœuvre. Nul, à cette minute, ne pouvait distinguer son visage, mais ses yeux glauques devaient briller d’un éclat assez vif; elle froissait dans ses mains une mince feuille de papier qu’elle avait trouvée, épinglée sur sa toilette, par un audacieux coquin, lequel n’avait pas eu besoin de se nommer. Certes, ni Leminhac, ni le timide Helven n’auraient osé s’aventurer ainsi dans une cabine au risque d’être pris pour malandrins ou goujats et dénoncés par quelque steward trop bavard. La porte avait sans doute été délicatement ouverte à l’aide d’une fausse clé et il faut à ce genre d’entreprise une éducation technique que, fort malheureusement à notre avis, ne reçoivent pas encore tous les fils de notaire ou d’épicier.
La Russe, avec ce savoureux frisson de curiosité qui a conduit à leur perte pas mal de filles d’Eve, se hâta de lire les lignes tracées au crayon, d’une main moins habile à calligraphier qu’à forcer des serrures, et ne s’indigna qu’ensuite du procédé. Le billet était écrit en un affreux mélange de français et d’espagnol, mais le sens en parut suffisamment clair à une cosmopolite aussi avertie pour qu’elle s’aventurât de la sorte, sur le pont, à la recherche de...
Mais à la recherche de qui?
Ne nous hâtons pas de la blâmer. Il faut dire à son excuse qu’elle s’indigna consciencieusement d’une pareille insolence; qu’elle satisfit dans son for intérieur à toutes les conventions morales et religieuses; qu’elle éprouva tour à tour les fortes réactions de la vertu et de la pudeur outragée; que, si elle céda à l’invitation impertinente d’un galant, ce fut par pure curiosité et bien sûre que les choses n’iraient pas au delà d’une certaine limite, en tout bien tout honneur s’entend; que les circonstances étaient exceptionnelles; que l’on ne se trouve pas tous les jours à bord d’un navire comme le _Cormoran_; et qu’enfin, on ne trouve pas à tous les carrefours des gaillards bien tournés, aventureux, au teint bronzé, à la gorge nue, des gaillards qui ont dans leur vie des légendes d’amour et de sang, dont le visage émacié s’auréole d’un foulard sombre, qui portent un cercle d’or mince au poignet et une navaja dans leur poche; des gaillards dans le genre d’un certain matelot espagnol, habile à la guitare, aux dés et à la lame: Lopez, pour ne pas le nommer.
Il suffit d’ailleurs de prononcer son nom pour qu’il surgisse. Venu sans doute à pas de feutre, ou caché derrière un rouleau de cordages. Aux côtés de la Russe qui tressaille, le voici, long, souple, félin. C’est décidément un bel écumeur d’océans, le don Juan classique des ports, le chevalier des maisons closes où les matelots en bordée emplissent de piastres et de pistoles les bas à fleurs des courtisanes. De nobles dames ne sont pas insensibles à l’éclair noir de ses yeux et Marie Erikow, la première, en subit le brusque prestige. Le coquin sait son pouvoir et n’en abuse pas. Mais il sait aussi qu’en pareille occasion, parler importe peu et, puisque la belle est venue...
Que les amoureux fervents et les savants austères, arrivés ou non à la mûre saison, que les petits jeunes gens farcis d’idéalisme et soupirants effarouchés d’improbables Béatrices; que les vieillards pleins de regret et les adultes pleins de désillusion prennent exemple sur ce gars souple et farouche. Le fruit est mûr; il sait le cueillir: tout est là. Et le baiser que longuement il imprime sur les lèvres de l’imprudente, elle le savoure maintenant avec autant de délices--et peut-être même davantage--que s’il eût été précédé d’un volume de sonnets et d’un semestre de cour...
Et Helven?
Helven souffrait d’une insomnie qui lui faisait arpenter le pont du vaisseau à l’heure où les amoureux prudents et soucieux d’éviter les désillusions demeurent sagement entre leurs draps. Quel malicieux démon lui fit entreprendre la traversée, peu périlleuse en apparence, du pont arrière au gaillard d’avant? Ce qu’il découvrit sur son chemin lui en apprit long sur l’éternel féminin, si tant est qu’en cette matière on apprenne jamais quelque chose--quelque chose du moins que l’on ne soit pas décidé à oublier à la première occasion.
Toujours est-il que, prestement retourné dans sa cabine, il versa sur son oreiller quelques-unes de ces larmes que l’on verse encore avant trente ans.
* * * * *
Deux autres personnages se souciaient également fort peu de Morphée et de ses pavots. Décidément, bien des ombres hantaient, cette nuit-là, le _Cormoran_ si calme en apparence. L’une d’elles glissait d’un pas fort léger, le pas d’une personne habituée aux courses nocturnes.
Une lampe électrique de poche joua d’un éclair furtif.
--Le sommeil vous fuit-il, Madame?
--Oh! Monsieur Van den Brooks...
--La nuit est fort douce, n’est-ce pas?
--Oui... j’étais un peu souffrante... je voulais respirer...
--Vous sentez-vous mieux?
--Fort bien, maintenant.
--Puis-je vous accompagner à votre cabine?
Et l’ombre gigantesque accompagna l’ombre plus frêle tandis que la brise continuait à souffler, les étoiles à luire et l’océan à se plaindre.
Quant à l’autre noctambule... mais ceci est déjà d’un autre chapitre...
CHAPITRE XVI
LES RANCUNES DE TOMMY HOGSHEAD.
«Semblablement où est la Reine «Qui commanda que Buridan «Fût jeté en un sac en Seine.»
VILLON.
Le maître du navire était vraiment un compagnon fort discret et Marie Erikow n’eut qu’à se louer de la façon courtoise dont Van den Brooks prit congé d’elle à la porte de sa cabine, en lui souhaitant une bonne nuit.
--Certes, pensait-elle, il aurait pu abuser de la situation. Qu’il soit ou non marchand de cotonnades, c’est un galant homme.
Mais elle éprouvait un secret malaise et quelque gêne à la pensée d’affronter, le jour venu, la barbe éclatante et les lunettes du trafiquant. Avait-il vu? Il est déplaisant pour une personne bien née et bien rentée d’être surprise à s’encanailler et, bien qu’un matelot ne soit pas un domestique et que Lopez fût fait comme un prince--cela, il fallait le reconnaître--Marie était fort humiliée en songeant que Van den Brooks pouvait l’avoir aperçue dans les bras de l’Espagnol. Au fond, elle regrettait cette aventure. Elle songea un instant à la porte secrète par où une princesse illustre faisait passer ses amants dans une éternité qui la mettait à l’abri des soupçons et des commérages. Elle aimait, comme toutes les femmes, les solutions expéditives et, pendant cinq minutes, elle eût volontiers envoyé vers les prairies d’asphodèles où vaguent les mânes amoureux, Lopez, Van den Brooks et même--par contre-coup--le pauvre Helven qu’elle croyait d’ailleurs paisiblement endormi d’un sommeil peuplé de son image.
Il y avait encore à cette heure, à bord du _Cormoran_, un homme--ou quelque chose d’approchant--qui songeait, lui aussi, aux méthodes expérimentales par lesquelles on peut arracher le plus promptement possible un ennemi ou un rival à un univers turbulent de passions et de folies. Ces méthodes peuvent se justifier--non seulement par l’argument grossier qui est la force et l’intérêt de celui qui les applique--mais encore par le bien même du sujet à qui l’on évite de la sorte une multitude de déboires à venir. C’est pourquoi l’amant tué par un jaloux comprend, une fois parvenu sur les rives du Styx, tout ce qu’il doit à son meurtrier.
Des considérations d’un altruisme aussi subtil ne pouvaient d’ailleurs traverser le front étroit de Tommy Hogshead qui, pareil dans l’ombre à un esclave de Michel-Ange, accroupi sur un rouleau de cordes, roulait de ténébreuses pensées.
Les meilleurs principes de M. Taine ne sauraient qu’imparfaitement nous faire pénétrer dans l’esprit du nègre et nous éclairer l’obscure genèse de sa passion. La race d’abord. Il était né dans la jungle africaine, parmi les lianes géantes, les fleurs qui se nourrissent d’insectes, les marécages grouillant de serpents et d’araignées monstrueuses, d’une mère au nez percé d’un gris-gris en os. Rien, en dehors des bordées hasardeuses d’escales, ne pouvait être pour lui une suffisante préparation à l’esthétique des blancs. Pourtant, du jour où la Russe mit le pied sur le plancher du _Cormoran_, le nègre vécut dans son sillage parfumé; il la flairait de loin et surgissait à ses côtés, à l’improviste, roulant ses yeux de porcelaine et grimaçant de toutes ses dents. Marie Erikow parlait parfois en plaisantant de ce simiesque amoureux, mais la brute l’effrayait, d’autant que Tommy, dit le Muid ou Tête de Pourceau, semblait avoir pris de ses frères à la peau laiteuse une certaine crapulerie de manières, laquelle appartient pourtant en propre à notre civilisation. Un jour qu’il ne risquait point d’être surpris, il eut une façon franche et expressive de démontrer ses sentiments à la Russe qu’un pareil cynisme indigna, mais qui n’osa s’en plaindre à Van den Brooks, tant le geste avait été brutal.
Le milieu et le moment contribuent davantage à expliquer cette psychologie moricaude. Marie était la seule femme du navire et les gars de l’équipage n’étaient pas gens à se contenter des délices inventées par l’amant spirituel de Petite Secousse; ils eussent piétiné sauvagement les plates-bandes du jardin de Bérénice. Le vent de mer est chargé d’iode; le whisky et le ginger ale abondent dans les soutes du navire. Seul, le chat à neuf queues, adroitement manié par Hopkins, pouvait maintenir les convoitises des matelots dans les limites d’une délectation tout idéale, laquelle se traduisait, au cours des siestes ou des repos sur le gaillard d’avant, par des propos d’un lyrisme nostalgique et priapesque, des facéties dont le sel, pour n’être point attique, n’était pas moins d’une saveur assez mordante. Le nègre, peu bavard, humait l’odeur féminine qui, de la cabine de Marie, se glissait subtilement à travers les cloisons du navire et il se grisait lentement d’une menaçante ivresse.
Quel flair mystérieux lui fit pressentir en Lopez l’élu et le rival heureux? C’est ce que la méthode de Taine ne nous permet pas de deviner. Sans doute haïssait-il depuis longtemps l’Espagnol, simplement parce que celui-ci était beau, désinvolte et aimé des filles. Sa jalousie atteignit le paroxysme lorsqu’il devina la secrète inclination de la Russe. Les fortes passions sont susceptibles d’affiner les brutes au point de les transformer en des psychologues raffinés, bien plus, de leur donner une intuition que les plus délicats leur envieraient. C’est ainsi que la soif et la faim aiguisent l’odorat des chiens et des tigres. Tommy Hogshead, amoureux, en aurait remontré à Benjamin Constant, à Stendhal et à M. Paul Bourget. Enfin la correction publique, à lui infligée par le bras vigoureux d’Hopkins, épargnée à Lopez par l’arbitraire de Van den Brooks, avait exaspéré sa haine. Il tournait sa fureur non pas contre le maître du navire, car son âme fruste ignorait la justice et ne connaissait que la force: Van den Brooks était le maître et en quelque sorte un Dieu; le nègre battu baisait sa sandale. Mais Lopez? Lopez n’était qu’un matelot comme lui; il n’avait pas subi les verges; il n’avait pas mordu le parquet sous les yeux ironiques de la femme blanche. A cette pensée, une rage folle l’étranglait. Dominé par son idée fixe, il épia les moindres gestes et toutes les allées et venues des partenaires de ce jeu dangereux; c’est ainsi qu’il surprit la rapide génuflexion de Lopez ramassant l’orchidée tombée--juste à propos--des mains de Marie.
* * * * *
Ce jour-là devait être marqué dans l’horoscope de l’Espagnol par une fâcheuse conjonction d’astres.
Je pense qu’aucune gitane, jeune ou vieille, ridée comme une vieille pomme ou lisse comme une orange, des anneaux d’or aux oreilles et flanquée de quelques sacripants en culottes percées, porteurs de guitares ou d’accordéons, je pense qu’aucune de ces prophétesses de carrefour ne lui avait révélé les signes qui présidèrent à sa naissance, à savoir Saturne, Mars et Vénus, funestement conjoints. Il se fût, sans cela, montré plus circonspect.
L’Espagnol aguiché par Marie, dont l’imprudence en semblable jeu ne connaissait pas de bornes, et qui, s’il s’agissait de mettre un homme à ses pieds, fût-ce un prince ou un débardeur, pouvait braver le feu, la flamme et même le ridicule, l’Espagnol crut que l’heure du berger était venue, et berger il se fit, je n’entends point pâtre sentimental, Tyrcis, Corydon ou «Pastor fido», mais vrai chevrier andalou, le sang chaud, la main prompte et la bouche audacieuse. Toutefois, le lieu du rendez-vous était mal choisi, et l’arrivée de Van den Brooks interrompit les ébats où le matelot espagnol se révélait maître et Marie Erikow, humble servante.
Lopez s’esbigna, redoutant le maître du navire; mais lorsqu’il se retrouva seul et qu’il flaira dans l’ombre ses mains où traînait une odeur mêlée de chypre, d’ambre et de santal, le ruffian audacieux et froid, le fourbe luron et l’aventurier sûr de sa force disparurent: il ne resta qu’un pauvre fou.
Avant tout, rattraper sa proie, sentir de nouveau entre ses bras le poids tiède et parfumé de ce corps, sur ses lèvres l’élan de la bouche adverse; briser de caresses cruelles l’aguicheuse, faire pâmer sous une étreinte brutale la belle fierté de la dame et saccager, avec une fureur joyeuse de malandrin, bas de soie et chemises de linon. L’image de Marie nue, haletante et humiliée se dressa devant lui. Désespérant de pouvoir la saisir, il rongeait silencieusement ses poings.
La nuit s’achève. L’aube s’élève de la mer. Les eaux sont plus sombres encore, mais le ciel pâlit à l’horizon.
Lopez surgit. Il tient à la main un filin long de quelques mètres et qui traîne derrière lui. Il s’achemine vers le bastingage et se penche pour repérer exactement l’emplacement d’un certain hublot entr’ouvert par où filtre la lueur d’une lampe. Ce rond lumineux absorbe toute son attention. Il respire fortement comme un chien sur la piste, puis noue d’une main experte son filin à la rampe de cuivre. Le voici qui enjambe le bastingage. Il se laisse maintenant glisser le long de la corde. Ses pieds se balancent dans le vide: ils sont à peu près à la hauteur du hublot... Le roulis du navire le fait osciller comme un pendu...
* * * * *
Marie dormait. Elle avait laissé, comme d’ordinaire, la fenêtre de la cabine entre-bâillée pour permettre à la brise nocturne de caresser son visage et ses mains abandonnées.
Entendait-elle en songe le pincement sourd des guitares, les doigts claquants des danseurs et le refrain des habaneras? Je ne sais...
... Un cri horrible déchira le silence. Marie sursauta, les mains à sa gorge. Mais le silence s’était refermé sur le cri, comme l’eau se referme sur le noyé.
Elle tremblait.
--Un oiseau de mer, pensa-t-elle.
Mais il n’y a point de mouettes et de goélands dans ces parages. Il y a seulement dans le remous du navire--qui suit sa route--une main crispée vers les étoiles, une bouche qu’emplit la mort.
... Et sur le pont, muet et ricanant de tout son ivoire, debout auprès d’un câble tranché, Tommy Hogshead. Le premier rayon d’aurore effleure la lame d’un couteau qui luit, au bout d’un bras sombre, comme un poisson d’argent.
CHAPITRE XVII
LE CRI DE LA VIGIE.
«Les Espagnols et Quiros lui-même coururent de grands dangers sur cette terre qui fut nommée par le pilote _Gente Hermosa_ (la belle nation), mais que les indications trop vagues de sa relation ne désignent pas assez pour que nous lui assignions son nom moderne.»
_Voyages de Quiros_, 1606.
Le matin qui suivit cette nuit, où les principaux héros de cette histoire se sont montrés sujets à des insomnies qui--au moins pour l’un d’eux--influèrent notablement sur le cours de leur destinée, ce matin-là, Leminhac, fort dispos, car il n’avait pas souffert du même malaise, se précipita au-devant de Marie Erikow, dès que celle-ci apparut sur le pont.
--La terre, cria-t-il, en agitant sa casquette.
Van den Brooks entouré d’Helven, du professeur et du capitaine Halifax-le-Borgne, dirigeait sa lorgnette sur un point de l’horizon.
--Est-ce l’île? demanda Marie.
--C’est l’île, répondit le maître du navire, mon île.
--Oh! je veux voir... implora la Russe.
Elle prit la lunette, mais jura qu’elle ne distinguait rien.
--Patience, dit Van den Brooks. Vous aurez le temps de la voir dans tous ses détails, et, à vrai dire, elle ne manque pas de singularités.
--Votre navire, dit Marie, devrait s’appeler Silence et votre île, Mystère; vous-même, n’êtes qu’un gigantesque point d’interrogation. Je vous déteste.
Dans l’excitation de la nouvelle aventure, dans l’attente de cette escale qui s’annonçait si étrangement, Marie oubliait tous les événements de la veille. Helven qui, tout en se rasant consciencieusement, avait rassemblé ses souvenirs de l’Ecclésiaste, des Pères de l’Église, des poètes antiques et modernes, des moralistes, de tous ceux enfin qui ont stigmatisé la fragilité féminine, thème éternel des littératures, Helven, qui s’était fait une âme à l’épreuve de toutes les circonstances, ne se souciait pas de rappeler une mésaventure désagréable pour lui, mais fort peu flatteuse pour elle.
Captain Joë batifolait allégrement sur l’épaule droite du marchand de cotonnades, tandis que Jack-le-Triste, l’ara gris et rouge (qui m’excusera de ne lui avoir fait jouer dans cette histoire qu’un rôle de second plan... ce n’est d’ailleurs que partie remise) élisait la gauche pour perchoir. L’avisé conseiller de Van den Brooks avait dû faire son rapport, car le maître du navire émit une étrange proposition.