Le livre des singularités

Part 24

Chapter 243,904 wordsPublic domain

Nous commençons par déclarer que nous nous serions abstenu de parler de cet usage, si les particularités qu'il renferme n'étaient pas vraiment singulières, et si elles ne nous avaient pas été révélées par le savant et respectable auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde[153]. Il est certain que cet usage, quant à son objet, n'est point propre... à flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées aux suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le dit l'auteur, «pour l'observateur judicieux et éclairé, les actions les plus communes de la vie d'un peuple ne sont point inutiles à connaître.... Et tous ces préceptes minutieux de propreté qui, dans l'Inde, tiennent à cet usage, se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des Hébreux n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue dans les réglements qu'il donna au peuple de Dieu: _Habebis locum extra castra ad quem egrediaris ad requisita naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque sederis, fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus es_.» (DEUTER. XXIII, vv. 12 et 13.) D'après ces considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs en les initiant aux détails relatifs à l'usage en question; ce qui pourra aussi leur être utile si jamais ils voyagent dans l'Inde, comme on le verra par la suite. Sans tourner davantage autour de la question, abordons-la, et exposons le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à satisfaire aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles suivants extraits avec la plus scrupuleuse exactitude des livres sacrés de l'Inde, par M. l'abbé Dubois:

[Note 153: Il est intitulé: MŒURS, _institutions et cérémonies des peuples de l'Inde_; par M. l'abbé J.-A. Dubois, ci-devant missionnaire dans le Meissour, membre de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, de la Société asiatique de Paris, et de la Société littéraire de Madras. _Paris, Merlin_, 1825, _2 vol. in-8º_. Cet ouvrage a été imprimé par autorisation du Roi à l'imprimerie royale.--On doit encore à M. l'abbé Dubois l'ouvrage suivant: EXPOSÉ _de quelques-uns des principaux articles de la théogonie des Brahmes, extrait et traduit des meilleurs auteurs originaux_. Paris, Dondey-Duprey fils, 1825, _in-8º_.

M. l'abbé Dubois a passé trente années dans les diverses provinces de l'Inde.]

«1º Prenant à la main un grand chimbou[154], il ira au lieu destiné à cet usage et qui doit être au moins à un jet de flèche de son domicile.

[Note 154: C'est le nom d'un vase d'airain chez les Indiens.]

»2º Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure, qu'il déposera à une certaine distance, et choisira pour se soulager une place propre sur un terrain uni.

»3º Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer à cela, et qu'on doit par conséquent avoir grand soin d'éviter, sont ceux-ci: l'enceinte d'un temple; le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un étang; un chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre; une terre labourée; un terrain où croît, à peu de distance, l'arbre _Assouata_ ou tout autre arbre sacré.

»4º Le Brahme ne doit point avoir alors sur le corps de toile pure ou nouvellement lavée.

»5º Il aura soin de se suspendre son triple cordon[155] à l'oreille gauche, et de s'entourer la tête de la toile qu'il avait autour des reins.

[Note 155: Ce cordon est une marque distinctive que tous les Brahmes portent en bandoulière, qui descend de l'épaule gauche à la hanche droite, et qui se compose de trois petites ficelles formées chacune de neuf fils. Le coton dont ce cordon est fait doit être cueilli sur la plante, de la propre main d'un Brahme, être cardé et filé par des personnes de cette tribu; afin qu'il ne puisse pas contracter de souillure en passant par des mains impures. Lorsque les Brahmes sont mariés, leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois. (A ce nombre trois se rattache sans doute un sens allégorique, et qui peut avoir rapport aux trois principales divinités de l'Inde, Brahma, Vichnou et Siva.) Les Brahmes et tous les autres personnages qui ont droit de porter ce cordon, y attachent plus de prix et s'en montrent certainement plus fiers que ne le font en Europe les Grands que leur naissance ou leurs services autorisent à porter des décorations analogues à celle-là, quant au nom générique. (Voyez sur l'investiture du cordon, l'ouvrage de M. Dubois, _tom._ I, pp. 218-219.)]

»6º Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un grand péché que de se soulager debout ou seulement à demi incliné; c'en serait un plus grand encore de le faire étant monté sur un arbre ou sur une muraille.

»7º Dans cette posture, il doit avoir une attention particulière, et sous peine de péché capital, à ne fixer ses regards sur aucun des objets que voici: le soleil ou la lune, les étoiles, le feu, un brahme, un temple, une statue, quelques-uns des arbres sacrés.

»8º Il gardera un profond silence.

»9º Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la bouche, ni avoir aucun fardeau sur la tête.

»10º Il doit terminer le plus promptement qu'il lui est possible, et se lever aussitôt.

»11º Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les yeux derrière ses talons, sous peine de péché.

»12º S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit, la fonction dont il s'est acquitté devient un acte de vertu, qui ne sera pas sans mérite; mais s'il a omis quelque chose, c'est une faute qui ne restera pas sans punition.

»13º Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu même, avec l'eau contenue dans le chimbou qu'il a apporté. Puis, prenant ce vase de la main droite, _et sinistra manu virilia tenens_, il ira à la rivière pour se purifier de la souillure grossière qu'il a contractée par cette opération impure.

»14º Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où il se propose de se purifier, il choisira d'abord un endroit convenable pour cela, et il se procurera aussi la terre qu'il doit employer conjointement avec l'eau pour opérer sa purification.

»15º Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de terre propre pour cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs sortes dont on ne peut se servir sans pécher, dans cette circonstance; telles sont la terre soulevée par les fourmis blanches; celle dont on extrait le sel; la terre glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; celle dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise sous un arbre, dans l'enceinte d'un temple, dans un cimetière, dans un endroit où paissent des vaches; une espèce de terre blanchâtre, comme des cendres; celle qui se trouve auprès des trous creusés par les rats ou par d'autres animaux.

»16º Muni de terre convenable, il s'approchera de l'eau sans y entrer, et en puisera avec son chimbou. Il s'éloignera un peu pour se laver de nouveau les pieds et les mains. S'il n'avait pas de vase de cuivre, il creuserait un trou dans le sable avec ses mains sur le bord de la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au même usage, en prenant garde que cette eau n'allât se mêler à celle de la rivière.

»17º Ayant pris une poignée de la terre avec la main gauche[156], il l'imbibera d'eau, et en frottera bien la partie de son corps qui vient d'être souillée[157]. Il réitérera l'opération en employant moitié moins de terre, et ainsi trois fois encore en la diminuant à chaque fois de moitié.

[Note 156: «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée dans cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en général de la main droite quand on touche quelque partie du corps au-dessus du nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui sont au-dessous. Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage qu'il est rare de les voir employer une main pour l'autre.

»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après avoir vaqué à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans toutes les castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier dans la même circonstance, est regardé par tous les Indiens, sans exception, comme une abomination dont ils ne parlent jamais qu'avec horreur. Il en est même qui refusent d'y croire, et pensent que c'est une calomnie inventée en haine des Européens. Je me suis convaincu que lorsque les indigènes s'entretiennent entre eux de ce qu'ils appellent nos sales et grossiers usages, ils ne manquent point de mettre au premier rang celui dont il est ici question et d'en faire le sujet de leurs sarcasmes et de leurs railleries.

»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un mouchoir, et le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner des nausées; mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la plus polie du monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts, puis de les essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)]

[Note 157: Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les essais qu'il prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le chap. XIII du livre I de GARGANTUA.]

»18º Après avoir ainsi purifié cette partie de son corps, il se lavera cinq fois chacune des mains avec de la terre et de l'eau, en commençant par la main gauche.

»19º Il se lavera une fois les _virilia_ avec de l'eau et de la terre glaise mêlées ensemble.

»20º Même opération pour les deux pieds, répétée cinq fois pour chacun avec de la terre et de l'eau, en commençant, sous peine de damnation éternelle, par le pied droit.

»21º Après s'être ainsi lavé les différentes parties du corps avec de la terre et de l'eau, il les nettoiera une seconde fois avec de l'eau claire.

»22º Il doit après cela se laver le visage, puis se rincer huit fois la bouche[158]. Mais quand il fait ce dernier acte, il doit être bien attentif à rejeter du côté gauche l'eau avec laquelle il se gargarise; si, par distraction ou autrement, il avait le malheur de la rejeter du côté droit, il irait bien certainement en enfer.

[Note 158: «On doit se gargariser la bouche après toutes les actions qui sont censées imprimer quelque souillure. La règle est de se gargariser quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après avoir soulagé la nature; douze fois après avoir pris son repas, et seize fois après l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces sages préceptes d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires à l'aide des préjugés.» (N. de M. Dubois.)]

«23º Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois fois un peu d'eau à son intention.»

Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit en dévotion doit observer toutes les fois qu'il va à la selle[159], sous peine, s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, et de courir le risque d'être damné, outre l'énorme scandale qu'il cause si l'on s'est aperçu de la moindre omission. Nous rapporterons à ce sujet une aventure arrivée à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans le Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt, parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses des Indiens et leur cupidité cachée sous le voile de la superstition, et que d'ailleurs elle peut être utile aux voyageurs futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui parle lui-même.

[Note 159: Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M. Dubois, tome 1er, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes sont obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de la maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la nature. Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec un vase plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement regardée avec dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là de la bonne éducation, et est exactement observée.»

L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente; et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux dames du Meissour, cette branche de leur _bonne éducation_.]

»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir dans un village où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y avait aucun lieu public où je pusse loger, mes gens s'adressèrent au chef du village, et lui demandèrent le couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord quelques difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume de faire à mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de rien promettre, se rendit lui-même à l'endroit où j'étais à attendre, et après m'avoir considéré avec attention et en silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me demanda seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, car il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je lui répondis que je n'admettais près de moi ni les uns ni les autres, que tous mes gens étaient des personnes de bonne caste[160].

[Note 160: Le mot _Caste_, qui vient du portugais, est celui par lequel on désigne en Europe, les différentes tribus qui composent les peuples de l'Inde. La division la plus ordinaire et la plus ancienne est celle qui les classe en quatre tribus ou castes principales, savoir:

1º Celle des _Brahmanahs_ ou Brahmes, la plus distinguée de toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses fonctions.

2º Celle des _Kchatrias_ ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la profession militaire dans toutes ses branches.

3º Celle des _Veissiahs_, composée des directeurs de l'agriculture et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux.

4º La classe des _Sudras_, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt garçons de charrue, et des esclaves.

Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres.

Celle des _Pariahs_, qui fait partie de la quatrième (celle des _Sudras_), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante; ce sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent les battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement, que leur simple attouchement est une souillure dont il faut se purifier comme de celui d'un animal immonde.]

»Après quelques moments de réflexion, et ayant toujours les yeux fixés tantôt sur ma barbe, tantôt sur mon costume indien, qu'il paraissait considérer avec complaisance, il me dit: »Vous êtes un Européen; cependant par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en considération de la conduite régulière que vos gens m'ont assuré que vous teniez en vous conformant scrupuleusement aux usages du pays, je vous logerai dans une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et suivez-moi.» J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un endroit propre qu'il m'assigna.

»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon hôte accourut en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux qu'il espérait que je ne souillerais pas sa maison de mes crachats. Je cherchai à le tranquilliser, en lui promettant qu'il n'aurait à me reprocher la transgression d'aucune des règles de la décence indienne. Malgré cette assurance, je m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la commission de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour observer la conduite de mes domestiques.

»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du village pour satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il de retour, que le surveillant qui l'avait épié de loin, courut annoncer à son maître que sa maison était polluée; qu'il y avait admis des gens infames; qu'il avait vu de ses yeux mon domestique, après avoir déchargé son ventre, revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se lève plein de fureur, et avec des gestes et une contenance qui témoignaient son indignation, il me répète ce qu'il vient d'entendre, et termine en s'écriant: «Y a-t-il un péché égal à celui-là! Est-ce donc là la reconnaissance à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir donné l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance me serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans se laver ensuite!! Quel péché! quel scandale! quelle infamie! quelle honte pour ma maison!.... Punissez sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée; payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour la purifier, et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»

»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et dès qu'il eut cessé de parler, je lui répondis d'un ton calme que, si ses plaintes étaient vraiment fondées, il lui était dû une réparation; mais qu'il fallait auparavant constater le fait qui y avait donné lieu. Mon domestique nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il demanda, de son côté, que celui qui l'accusait fût puni comme un vil calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, mais pour satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le délateur affirmait avec d'horribles serments l'exactitude et la sincérité de son rapport. Le Brahme, continuant d'ajouter foi au témoignage de ce dernier, réitérait avec véhémence les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors un ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit qui n'était rien moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre qu'il me donnait de sortir de sa maison, quoiqu'il violât sans motif raisonnable les lois de l'hospitalité, j'étais prêt à m'y conformer, attendu qu'il était maître chez lui; mais que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il me procurât un autre asile pour y passer la nuit.

»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième fois ses exclamations. Peu de temps après, il revint avec du renfort; et les personnes qu'il amena firent encore plus de tapage que lui. Elles exigeaient que je leur livrasse mon domestique pour être sévèrement puni, que je payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle infamie! quel péché! quelle abomination!

»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait pour lui cette affaire, se creusait la cervelle pour y chercher des moyens de justification. Enfin il en trouva un qui eût été décisif devant des juges moins prévenus: «Si je suis coupable du délit dont on m'accuse, dit-il, il doit en rester des traces sur moi quelque part; je demande donc que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; et s'ils ne découvrent aucun indice de souillure récente, il est clair que mon innocence ne sera plus douteuse.» Le Brahme intéressé à trouver un coupable, écarta par de mauvaises raisons cet argument péremptoire.

»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir nous accorder, nous convînmes de part et d'autre d'ajourner la question au lendemain. Je sortis donc de la maison du brahme, et j'allai loger avec mes gens dans une étable à vaches située hors du village, et dans laquelle on me permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.

»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis de l'écurie pour savoir ce qui se passait dans le village, vinrent me rapporter qu'il y régnait beaucoup de fermentation, qu'on s'entretenait partout de cette aventure, qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si nous restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait d'être sévèrement châtié.

»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu de sacrifier quelques roupies, mais je n'aurais jamais consenti à ce que mon pauvre domestique fût exposé à de mauvais traitements pour un pareil délit, qu'il en fût ou non coupable. En conséquence, je crus que le parti le plus prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit, le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil dans un coin de l'étable, je réveillai sans faire de bruit tous mes gens; nous sortîmes à pas de loup, je montai sur ma rossinante, et nous décampâmes en toute hâte. Avant le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du district où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et nous étions par conséquent hors de danger.»

Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien petite et bien sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, surtout quand l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car là, il était question non-seulement de punir sévèrement l'horrible attentat du domestique, mais de faire payer une amende au maître!

DIXIÈME OBJET.

LE CHANT DU ROSSIGNOL; TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE ET TRADUIT EN FRANÇAIS;

PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE DES ANIMAUX, etc.

De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé du rossignol, de ce musicien par excellence dont les chants retentissent au loin avec tant d'éclat sur la lisière de nos bois et dans nos bocages, aucun ne l'a fait d'une manière plus vraie, mieux sentie et plus agréable que l'historien de la nature, notre célèbre Buffon.

«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la voix le dispute à certains égards à celle du rossignol; les alouettes, le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le merle, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait: les uns ont d'aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus doux, d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son ramage; en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute son étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignol; le rossignol charme toujours et ne se répète jamais, du moins jamais servilement; s'il redit quelque passage, ce passage est animé d'un accent nouveau, embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les genres; il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, et de plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature, il commence par un prélude timide, par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, il s'échauffe, et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe: coups de gosier éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant où la netteté est égale à la volubilité; murmure intérieur et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, mais très-propre à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés avec mollesse; sons filés avec art, mais enflés avec ame; sons enchanteurs et pénétrants; vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible une émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans ces tons passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui inspirer, tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de mélodies, concourent si puissamment aux grands effets, etc.»