Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 2
--Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui, d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,--avez-vous compris ce que je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez pas.
Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix douce, l’invite:
--Hervé, venez tantôt à la Maison.
Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul, silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...
V
NAÏK
Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en aurait été fâché, dit-elle.
Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi elle le préfère.
Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde robe des Bretonnes, qui recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville, les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa taille serait longue, mince, un peu carrée et droite.
Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût.
Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte, large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,--un front calme, où beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire.
Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes, tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés sous l’arcade des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là, qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre, plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté merveilleuse que celle-là,--et que n’a peut-être jamais la femme la plus belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait.
Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le vide de celles qui sont tombées,--cette Naïk, quand elle sourit, les lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du cœur,--n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais de la même couleur que ses cheveux; non pas exsangue, mais comme si, les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède.
Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère: par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation; elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon, ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la vénération est près de l’emporter.
Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien, elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes dures[B].» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée et si étrange, qui est la sienne.
Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit; les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne, sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la douceur de l’oraison.
Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu, simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes, parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse, bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait.
Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une paysanne, mariée à un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression.
C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle.
VI
ENTRÉE A BENODET
Fin juillet.
Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant.
Par mer, venant de l’Est, Benodet disparaît dans la verdure. Le temps est doux, un peu sombre. Un ciel agité et pesant, qui présage des grains pour la nuit; et le vent qui fraîchit lance un souffle lourd de menaces. On serre la côte d’assez près; et la vue s’étend au loin sur le couchant, où court la ligne basse de Tudy, et l’arc du littoral, à fleur d’eau, comme une lagune, jusques au coude de Lesconil. On ne distingue pas l’estuaire de l’Odet; mais, par delà, on dirait qu’il pleut sur la rivière. Le blanc de la dune et la noire masse des feuillages s’étagent sous la tour trop haute du phare en terre. En vain le sait-on: on ne croirait pas qu’une rade s’ouvre au pied de ces hauteurs boisées, tant elle est fermée et tant elle se cache.
Bientôt, on approche. Les deux rives, lentement, se séparent comme des lèvres qui se descellent. Le feu rouge du phare en mer saigne au bord du long crépuscule. Le ciel est d’un velours gris, tramé de reflets jaunâtres, qui ont la couleur de la fumée au-dessus des usines. Sur ce petit pays, l’espace a de la grandeur; les nuages ont du mouvement et du trouble... L’agitation d’un ciel passionné prête une âme nouvelle à la baie rustique, qui n’avait que du charme. Le ciel fait la pensée des pays marins, et leur caractère.
On entre: sur les deux bords, comme une végétation de monstres, les rocs couverts de goémons jaunes. La rivière est large plus qu’un fleuve, miroitante, soyeuse. Le courant joue entre les eaux de la marée, comme s’il ne s’y mêlait pas, et qu’il coulât, laiteux, dans un lit élevé sur le lit plus sombre des eaux marines. Une charmante maison trempe dans la mer et disparaît sous les fougères. Un petit bois de pins retient les restes de la lumière, et une ferme très basse, dans le milieu du bois posée, semble un tombeau de chaume, sous les ombres violettes d’un lieu consacré.
Partout on a la sensation de l’eau profonde, un vertige familier pour les yeux. Les courbes de la rivière se dessinent, molles et gracieuses comme des baigneuses couchées: elles se croisent, penchant leurs couronnes d’arbres verts, et prolongent la perspective en lointains pleins de mystère et de rêve. Ces grands bois se déroulent à perte de vue, crête feuillue des collines. A mi-chemin de la hauteur qui fait face à la petite rade, une prairie en forme de cirque s’étale sur la pente, et cinq ou six chevaux y broutent, pareils à des jouets bruns sur l’herbe verte et froide.
Dans le port, des voiles au mouillage, de petits yachts blancs comme le plâtre dans l’ombre plus épaisse. Prêt à glisser le long du câble, le bac est plein de paysans et de femmes: le vieux passeur, maigre, noir, à la barbe pointue, qui a l’air d’un homme en bois, moins les yeux vifs sous les sourcils touffus, regarde s’il ne laisse personne. Et voici une bonne vieille, sur la rive, qui tout en ramenant les lacets de sa coiffe, crie qu’on l’attende, en brandissant un large parapluie de coton rouge.
Le long du mur opposé à la cale, un peuple goguenard et violent de pêcheurs, le plus souvent silencieux, sont debout adossés à la muraille noire, où ils se tiennent, dirait-on, à sécher. Un long voile nuageux glisse sur la forêt du Cos-Ker, comme une écharpe de soie grise...
Et grise, la petite église entre les larges arbres.
VII
LES VIEUX
Sur la place, à l’île Tudy.
Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus, les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes, cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers.
Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche lente, sur un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les vaches.
La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse, à la voûte branlante et noircie.
Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le regret des pères.
Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit; elles font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour, elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi.
Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents.
Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles. Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le baromètre. On compare; et l’on discute. _Les vents sont hauts... Les vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison..._
Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les maladies et pour la cuisine. Car _un marin sait tout faire_, et tirer parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: _Le poisson veut être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe..._
Ils savent ce qui est bon.
Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages; et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864, ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre 1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët[C]: l’eau entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un livre de bord.
Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans toute la vie que l’expérience d’un fait.
Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés, n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans le même temps, à la même lumière.
Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré «saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les pleurs d’enfants.
Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père interrogeant, crie: _Bonne pêche?_ Les fils répondent: _Oui_ ou _Non_, brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.
Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases, ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui qu’il couvre.
Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout, enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le large, où ils ne vont plus.
VIII
TRIOMPHE DES BARBARES
Au Pont-l’Abbé. En septembre.
Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent, patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la place herbeuse.
Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,--celles-ci non moins semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même regard, et peu s’en faut même costume:--deux palefreniers secs et glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes, violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche; je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes, ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes l’Amérique...--Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal, lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses efforts.
Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés, disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi, disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper. Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux... Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;.. il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la dynamite...»
Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?--En eux, l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui s’y installent.