Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Part 1
LE LIVRE
DE
L’ÉMERAUDE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
A. SUARÈS
LE LIVRE
DE
L’ÉMERAUDE
-- EN BRETAGNE --
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
Amico Meo
MAVR. POTTECHER
LOTTHARIG.
HVNC SVVM LIBRVM
GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV.
ANDR. SVAR. BRITT.
D. P. Q. E.
DIE VII A. ID. DEC. ANN.
MCM
DÉDICACE
ENN ESKOPTI AR GERNE, WAR VORDIK AR MOR GLAZ[A]...
Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit.
On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait choix d’où il est?--Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène. Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas.
Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un tout de la race,--cette forme abstraite.
La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes. L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu à la suite de ce qui avait été.
Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de l’ordre est tempérée par l’adoption.
La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle entre, sans suffire à la faire.
Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,--quand même ils ne sont pas des dieux pour tous les hommes,--ont osé montrer par l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens.
Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?--Et le grand César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe.
* * * * *
Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,--je veux dire l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les États-Unis,--dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé sous une médiocrité impitoyable.
La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain, elle sera riche Peut-tre,--illustre à la manière des gueux d’âme,--après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus. Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne.
Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée, elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique. Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine.
Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu, qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus.
19 novembre 1900.
LE LIVRE DE L’ÉMERAUDE
I
VERS L’OUEST
De Paris à Plou-Gastel. En juin.
Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.
Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait, énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette multitude.
Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible, s’arrêtait le souffle trouble de la ville.
Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait, et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher, pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent, toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et, comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.
Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide, comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.
Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un visage maigre le regard paisible.
Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on croit déjà lire le regret de la vie.
Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.
Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en loin; et le murmure même n’était pas continu.
Déjà, c’était la Bretagne.
* * * * *
Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la nuit, sous le ciel noir et pourpre.
L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve. Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares. La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans lune,--la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs, de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une, comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel pacifié.
L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise. L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et lourde de la fièvre.
La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence: la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une tristesse auguste.
Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.
* * * * *
Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.
L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée sur l’heure occidentale...
* * * * *
Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.
Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait une chère contrée.
Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur fortune.
Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil levant.
Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.
Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées semble une porte, où la petite fille va entrer...
Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle, le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe. Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...
Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes, les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et, descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les arbres, quand on les aime...
Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.
II
DE LA FENÊTRE
A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.
Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver, y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée contre ces chaudes murailles.
La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite, au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières: les grandes marées vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon vert!
La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés, comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste.
Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un arbre, lui fait comme un pied de sinople.
Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir, comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie.
III
LA PAIX DE KERGOAT
En Loc Ronan. Juillet.
Journée délicieuse, où j’ai rencontré la paix, comme une blonde vierge, étendue sous les arbres, au détour d’une route, dans un pays secret.
Le soleil lançait de haut sa pluie d’or sur la baie, et la campagne était couchée dans la joie. Une vive langueur, où la jeunesse de l’année se sentait encore, possédait toutes choses, comme un rêve léger. Le rire ardent du magnifique été planait sur la terre sonore: la lumière était suspendue, comme un aigle d’azur et d’or. La brise de mer sentait la violette; et la contrée amoureuse exhalait de toutes parts l’odeur des roses.
Je me trouvai bientôt dans une retraite plus calme et plus heureuse qu’un jardin d’amour. C’était un petit bois, aux branches claires, brillantes de feuillage et de verdure. Les grands chênes levaient la tête, et le ciel bleu leur souriait. La pluie d’or tombait sur la terre brune, en feuilles blondes, comme la fable-conte que le dieu jouait avec Danaé. Et, sous les chênes, posées comme des mains tranquilles sur les genoux, méditaient les blanches tombes.
Elles brillaient, ces pierres de granit, plus égales et moins vieilles que les roches, où se fixe le goémon. Elles étaient sans pensée, sans regret et même sans mémoire: mais elles jouaient en silence avec le soleil et les feuilles, qui jouaient avec elles. Quelques-unes étaient sans nom, et par là plus paisibles.
Au delà des chênes, dans le ciel bleu, la tour de la chapelle; et les noirs martinets dansaient leurs rondes autour des hautes fenêtres, fleuries de lys... On entend bruire le moindre frisson de branches; et la mouche qui bourdonne sur une fleur a des échos dans l’air qui vibre. Les oiseaux, ravis de plaisir, pépient dans les arbres; et l’on voit, sur les pierres tombales, leur ombre qui fuit, quand ils passent de branche en branche.
Un vieux mendiant, aux traits graves, courbé sur son bâton, au bout de l’allée me regarde: il est des pèlerins qui déjà remplissent le pays, pour le prochain Pardon. Ses yeux d’eau pure me parlent. Il me croit ici pour les miens, et m’en sait gré. Il a peut-être reconnu l’empreinte de mes genoux... Et son regard me propose des prières.
Priez donc, vieil homme. Il s’agenouille. Il est très doux de faire ployer les genoux, sans violence, au vieil enfant chenu qu’est l’homme. Il est très doux de faire prier ce passant pour cette jeune femme, que la terre couvre, et ce marin inconnu...
La fauvette s’égosille en chansons dans le grand chêne. Il me semble entendre le soupir profond de la mer... O calme retraite, dans la lumière!... O paix de Kergoat!
IV
LE FOL ET LA SŒUR BLANCHE
A Pen-Ker... En juillet.
La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme, courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses larges manches. Elles s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui, cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur, comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît... car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté et d’autre...
--Précisément, dit la Religieuse.--Il est venu, une heure avant l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à ce qu’on l’ouvrît...
--Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!...
Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt.
Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre, voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir, vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt ans, il en a les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre; et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point qu’on la rudoie.
Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las.
--Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le Corre, d’un ton sérieux.
--Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle? Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous savez bien qu’elle était fermée...
La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et qui semble découpée au ciseau.
Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement...
Passe un vieil homme, qui salue et qui dit:
--Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon chrétien...
Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte.