Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 2

Chapter 23,860 wordsPublic domain

Jusqu’alors, la fortune avait constamment souri aux entreprises de Twain. On le citait--avec envie--comme un exemple de littérateur millionnaire qui dédaigne les efforts des débutants pauvres et ne se soucie plus de ce qu’on peut dire ou ne pas dire de lui. Mais, à ce moment commencèrent des spéculations malheureuses, qui finirent par emporter tout le fruit de son pénible labeur et le laissèrent chargé de dettes contractées par d’autres. En 1885, il avait commandité la maison d’édition Charles L. Webster et Cⁱᵉ à New-York. Les affaires de cette maison commencèrent brillamment. Elle édita les _Mémoires du Général Grant_, dont six cent mille exemplaires se vendirent en peu de temps. Le premier chèque reçu par les héritiers de Grant fut de 150.000 dollars, et quelques mois après, ils en reçurent un autre de 200.000 dollars. C’est, croyons-nous, le chèque le plus considérable qui ait jamais été payé pour un seul ouvrage. Pendant ce temps, M. Clemens dépensait de fortes sommes à la fabrication d’une machine typographique qui devait faire merveille. A l’essai, cette machine fonctionna très bien, mais elle était trop compliquée et coûteuse pour devenir d’un usage courant, et, après avoir dépensé toute une fortune entre 1886 et 1889 à réaliser ce rêve, Mark Twain dut y renoncer. Après cela, la maison Webster, mal dirigée, fit faillite; Twain sacrifia encore 65.000 dollars pour essayer de la sauver. Il n’y réussit pas et se trouva enfin engagé pour 96.000 dollars dans le passif de cette maison.

En 1895 et 1896, il fit le tour du monde, et son récit de voyage, _Following the Equator_, paya toutes les dettes dont il avait assumé la responsabilité. De 1897 à 1899, il parcourut l’Angleterre, la Suisse et l’Autriche. Il se plut beaucoup à Vienne, où on voulait le retenir. Il y fut témoin de quelques événements intéressants. Il se trouvait au Reichsrath autrichien en cette séance mémorable qui fut violemment interrompue par l’arrivée de soixante agents de police venus pour arrêter seize membres de l’opposition. Il paraît que cet événement, unique dans les annales parlementaires, l’impressionna vivement.

Après être demeuré plusieurs années en Amérique, Mark Twain, septuagénaire, revint encore en Europe: c’était pour être solennellement reçu docteur de l’Université Anglaise, en même temps que Rudyard Kipling. En 1909, la mort de sa fille l’affecta beaucoup, et depuis lors, souffrant d’une maladie de cœur, que l’abus du cigare ne contribuait pas à guérir, Mark Twain languit et s’éteignit enfin, à l’âge de soixante et quinze ans, le 20 avril 1910.

Nous laissons aux critiques autorisés le soin d’apprécier comme il convient l’œuvre littéraire de Mark Twain: nous nous sommes bornés à donner ici une esquisse biographique du célèbre humoriste, mais, pour conclure, nous demandons la permission de protester contre les jugements hâtifs portés par plusieurs auteurs des notices nécrologiques consacrées à Mark Twain: est-il vrai que Mark Twain n’a été qu’une sorte de bouffon grossier et sans art, qu’un pince-sans-rire flegmatique, brutal amateur de lourdes plaisanteries?

Oui, Mark Twain a été cela, au début de sa carrière littéraire, et il faut se rappeler qu’alors il venait d’être pilote sur le Mississipi, et qu’il s’adressait à un public de pionniers et de rudes fermiers. Mais à mesure que les années passaient, le talent de Twain s’affinait, son gros rire s’atténuait, sa sensibilité, plus cultivée, vibrait chaque jour davantage, et le joyeux conteur de bonnes farces était devenu, vers soixante ans, un psychologue averti et un peintre attendri des plus fines nuances du sentiment. Nous pourrions citer ici, à l’appui de ces affirmations, plusieurs nouvelles toutes pénétrées de pitié et de tendresse, telles que _Mémoires d’une Chienne_, _Enfer ou Paradis?_ etc... Dickens ou Daudet auraient pu signer ces pages émouvantes, mais le génie de Twain s’est élevé plus haut encore, et dans _le Journal d’Ève_, qui est un recueil des toutes premières impressions d’Ève au paradis terrestre, il a atteint la perfection d’Homère ou de La Fontaine. Ce petit chef-d’œuvre (qui mériterait d’être édité à part avec les suggestives illustrations qui l’accompagnent dans le texte anglais) est une merveille de grâce et d’esprit. Tout y est souple, aisé, souriant, léger et tendre, et nous ne croyons pas exagérer en disant qu’après avoir lu le _Journal d’Ève_, c’est à Voltaire ou à Anatole France que l’on se sent contraint de comparer le spirituel humoriste américain. Joignons-nous donc de tout cœur à ses compatriotes pour déplorer la perte de ce grand homme.

RIGHT MICHEL EPUY.

LE LEGS DE 30.000 DOLLARS

Lakeside était un gentil petit village de trois à quatre mille habitants; on pouvait même le qualifier de joli pour un village du Far-West. Les facilités religieuses eussent été assez nombreuses pour une ville de trente-cinq mille âmes. C’est toujours ainsi dans le Far-West et dans le Midi où tout le monde est religieux et où toutes les sectes protestantes sont représentées par un édifice particulier. A côté de cela, les différentes classes sociales étaient inconnues à Lakeside, inavouées en tout cas; tout le monde connaissait tout le monde et son chien, et la sociabilité la plus aimable y régnait.

Saladin Foster était comptable dans un des principaux magasins et le seul de cette profession à Lakeside qui fût bien salarié. Il avait trente-cinq ans et était dans la même maison depuis quatorze ans. Il avait débuté la semaine après son mariage, à quatre cents dollars par an. Depuis quatre ans, il avait régulièrement obtenu cent dollars de plus chaque année. Après cela, son salaire était resté à huit cents dollars--un joli chiffre vraiment--et tout le monde reconnaissait qu’il en était digne.

Electra, sa femme, était une compagne capable, quoiqu’elle aimât trop (comme lui) à faire de beaux rêves et à bâtir des châteaux au pays des songes. La première chose qu’elle fit après son mariage, tout enfant qu’elle fût, c’est-à-dire à dix-neuf ans à peine, ce fut d’acheter un carré de terrain sur les limites du village et de le payer comptant, vingt-cinq dollars, soit toute sa fortune. (Saladin, lui, n’avait que dix dollars à lui à ce moment-là.) Elle y créa un jardin potager, le fit travailler par le plus proche voisin avec qui elle partagea les bénéfices et cela lui rapporta cent pour un par an. Elle préleva sur la première année le salaire de Saladin, trente dollars qu’elle mit à la Caisse d’épargne, soixante sur la seconde année, cent sur la troisième et cent cinquante sur la quatrième, le traitement de son mari étant alors de huit cents dollars. Deux enfants étaient arrivés qui avaient augmenté les dépenses; néanmoins, depuis ce moment-là, elle mit de côté régulièrement ses cent cinquante dollars par an. Au bout de sept ans, elle fit construire et meubla confortablement une maison de deux mille dollars au milieu de son carré de terrain. Elle paya tout de suite la moitié de cette somme et emménagea. Sept ans plus tard, elle s’était entièrement acquittée de sa dette et elle possédait plusieurs centaines de dollars tous bien placés.

Depuis longtemps elle avait agrandi son terrain et en avait revendu avec profit des lots à des gens de commerce agréable qui désiraient construire. De cette façon elle s’était procuré des voisins sympathiques. Elle avait un revenu indépendant en placements sûrs d’environ cent dollars par an. Ses enfants grandissaient et jouissaient d’une florissante santé. Elle était donc une femme heureuse par ses enfants, comme le mari et les enfants étaient heureux par elle.

C’est à ce moment que cette histoire commence. La plus jeune des enfants, Clytemnestra, appelée familièrement Clytie, avait onze ans; sa sœur, Gwendolen, appelée familièrement Gwen, avait treize ans. C’étaient de gentilles petites filles et assez jolies. Leurs noms trahissaient une teinte romanesque dans l’âme des parents, et les noms des parents indiquaient que cette teinte était héréditaire. C’était une famille affectueuse, d’où vient que ces quatre membres avaient des petits noms. Le petit nom de Saladin était curieux et pas de son sexe, on l’appelait Sally. Il en était de même d’Électra, on l’appelait Aleck. Du matin au soir, Sally était un vaillant comptable et un bon vendeur. Du matin au soir, Aleck était une bonne mère, une incomparable ménagère et une femme adroite et réfléchie. Mais, le soir venu, dans la douce intimité de la chambre commune, ils mettaient tous deux de côté le monde et son trafic pour aller vivre dans un autre monde plus idéal et plus beau. Ils lisaient des romans, ils faisaient des rêves d’or, ils frayaient avec les rois et les princes, avec les grands seigneurs hautains et les dames majestueuses dans le tumulte, la splendeur et l’éblouissement des merveilleux palais et des très vieux châteaux.

II

Alors survint une grande nouvelle, une nouvelle étonnante et joyeuse, en vérité. Elle arriva d’un district voisin où vivait le seul parent que possédaient les Foster. C’était un parent de Sally, une vague espèce d’oncle ou de cousin au second ou au troisième degré. Il s’appelait Tilbury Foster. C’était un célibataire de soixante-dix ans réputé à son aise et par conséquent aigri contre le monde et misanthrope acharné. Autrefois Sally avait essayé de renouer avec lui, par lettres, mais il n’avait pas recommencé. Mais un beau jour, Tilbury écrivit à Sally disant qu’il allait mourir prochainement et qu’il lui laisserait trente mille dollars en espèces. Cela, non pas par affection pour lui, mais parce qu’il devait à l’argent toutes ses peines et tous ses soucis et qu’il désirait le placer là où il avait bon espoir de le voir continuer son œuvre nuisible. L’héritage serait confirmé dans son testament, etc., et lui serait intégralement payé le lendemain de son décès. Cela _à condition_ que Sally puisse prouver aux exécuteurs testamentaires _qu’il n’avait parlé du legs à personne, ni de vive voix, ni par lettre, qu’il n’avait fait aucune enquête concernant la marche du moribond vers les régions éternelles et qu’il n’avait pas assisté aux funérailles_.

Dès qu’Aleck se fut remise de l’émotion intense causée par la lettre, elle écrivit à la ville où résidait son parent pour s’abonner au journal local. Le mari et la femme prirent ensuite l’un devant l’autre l’engagement solennel de ne jamais divulguer la grande nouvelle à qui que ce fût pendant que leur parent vivrait. Ils craignaient que quelque personne ignorante ne rapportât ces paroles au lit de mort de Tilbury en les dénaturant et en laissant croire qu’ils étaient reconnaissants de l’héritage et que, malgré la défense qui leur en avait été faite, ils le disaient et le publiaient.

Pendant le reste de la journée, Sally ne créa que trouble et confusion dans ses livres et Aleck ne put s’appliquer à ses affaires, elle ne put prendre un pot de fleurs, un livre ou un morceau de bois sans oublier immédiatement ce qu’elle pensait en faire... car ils rêvaient tous deux aux «Tren...te mille dollars!»

Toute la journée, la musique de ces mots inspirateurs chanta dans la tête du joyeux couple. Depuis le jour de son mariage, Aleck avait tenu une main ferme sur la bourse et Sally avait rarement connu le privilège de gaspiller un centime pour des choses inutiles...

«Tren...te mille dollars!»

La chanson continuait toujours. Une énorme somme! Une somme impossible à concevoir. Du matin du soir, Aleck fut absorbée par des projets de placement et Sally fit des plans sur la manière de dépenser cet argent.

On ne lut pas de roman ce soir-là. Les enfants se retirèrent de bonne heure, car les parents étaient silencieux, distraits et étrangement préoccupés. Les baisers du soir furent donnés dans le vide et ne reçurent aucune réponse, les parents ne les avaient même pas sentis et les enfants étaient partis depuis une heure quand les parents s’en aperçurent. Deux crayons avaient travaillé pendant cette heure-là à faire des plans et prendre des notes. Ce fut Sally qui le premier rompit le silence. Il s’écria tout transporté:

--Ah! ce sera magnifique, Aleck! Avec les premiers mille nous aurons cheval et voiture pour l’été et un traîneau avec une couverture en fourrure pour l’hiver.

Aleck répondit avec décision et fermeté:

--Avec le CAPITAL? Pas du tout! Même si c’était un million!

Le désappointement de Sally fut grand et la lumière s’éteignit dans ses yeux.

--Oh! Aleck, dit-il sur un ton de reproche, nous avons toujours tant travaillé et nous avons été si serrés; maintenant que nous sommes riches, il semble bien que...

Il n’acheva pas; il avait vu s’attendrir le regard de sa femme; son air suppliant l’avait touchée. Elle dit sur un ton de douce persuasion:

--Il ne faut pas que nous touchions au capital, mon chéri, ce serait trop imprudent. Avec le revenu...

--Cela suffira, cela suffira, Aleck! Que tu es bonne et généreuse! Nous aurons un beau revenu et si nous pouvons le dépenser...

--Pas tout, mon ami, pas tout, mais seulement une partie, une raisonnable, une petite partie. Mais tout le capital, chaque centime du capital doit être employé en de bons placements. Tu trouves bien cela raisonnable, n’est-ce pas?

--Mais... oui... oui, bien sûr. Mais il nous faudra attendre si longtemps--au moins six mois--avant de toucher les premiers intérêts.

--Oui, même plus, peut-être.

--Attendre plus, Aleck? Pourquoi? Est-ce qu’on ne paie pas les intérêts par semestres?

--A certains placements, oui, mais je ne placerai pas de cette façon-là.

--De quelle façon alors?

--A de gros intérêts.

--Gros? Voilà qui est bien. Continue, Aleck, explique-toi.

--Charbon; les nouvelles mines... Je compte y mettre dix mille.

--Par saint Georges! Voilà qui sonne bien, Aleck! Les actions vaudraient combien alors? Et quand?

--Au bout d’un an environ; elles rapportent dix pour cent, et vaudront trente mille. Je suis toute renseignée. L’annonce est dans le journal de Cincinnati.

--Juste ciel! Trente mille pour dix mille en une année! Mettons-y tout le capital et nous aurons quatre-vingt-dix mille dollars au bout d’un an. Je vais écrire et souscrire tout de suite. Demain il pourrait être trop tard.

Il courait déjà vers sa table à écrire, mais Aleck l’arrêta et le remit sur sa chaise en lui disant:

--Ne perds pas ainsi la tête; nous ne pouvons souscrire avant d’avoir l’argent, ne le sais-tu pas?

Sally se calma un peu, mais à la surface seulement...

--Mais, Aleck, nous l’aurons, tu sais, et bientôt. Ses peines sont probablement terminées à l’heure qu’il est. Je parierais gros qu’en ce moment on creuse sa tombe.

Aleck dit en frissonnant:

--Comment _peux-tu_ agir ainsi, Sally? Ne parle pas de la sorte; c’est tout à fait scandaleux.

--Ah! bien, mets qu’on prépare son auréole, si tu veux. Je me soucie fort peu de tout l’attirail; je parlais tout simplement. Ne peux-tu pas laisser parler les gens?

--Mais comment peux-tu trouver un plaisir quelconque à parler d’une façon aussi légère? Aimerais-tu qu’on dise cela de toi avant même que tu sois glacé dans la tombe?

--Il n’y a pas de danger, de quelque temps, je pense, surtout si ma dernière action avait été de faire cadeau de ma fortune à des gens dans le seul but de leur faire du mal. Mais ne nous inquiétons pas de Tilbury, Aleck, et parlons de choses plus terre à terre... Il me semble vraiment que cette mine est le meilleur placement pour toute la somme... Quelle est ton objection?

--Tous les œufs dans le même panier, voilà l’objection.

--Très bien, si tu juges ainsi. Et pour les autres vingt mille? Que comptes-tu en faire!

--Rien ne presse. Je vais regarder autour de moi avant d’en rien faire du tout.

--Très bien, si tu es décidée, soupira Sally qui resta quelque temps plongé dans ses méditations.

--Il y aura donc, dit-il enfin, vingt mille de revenu sur les dix mille engagés dès l’année prochaine. Nous pourrons dépenser cela, n’est-ce pas?

Aleck fit un signe négatif:

--Non, non, mon chéri, dit-elle. Cela ne se vendra pas bien jusqu’à ce que nous ayons touché le dividende semestriel. Nous pourrons en dépenser une petite partie...

--Une pacotille, pas davantage? Et toute une année à attendre... Peste! Je...

--Sois patient, je t’en prie! Sais-tu que cela pourrait même être versé au bout de trois mois? C’est tout à fait dans le domaine des choses possibles.

--Oh! bonheur. Oh! merci.

Sally bondit pour aller embrasser sa femme avec reconnaissance.

--Nous toucherions trois mille alors! Pense, trois mille! Et combien pourrons-nous en dépenser, Aleck? Sois généreuse, va, tu seras une si gentille petite femme!

Aleck se trouva flattée, si flattée qu’elle céda et abandonna mille dollars, ce qui, selon elle, était une folie. Sally l’embrassa une bonne douzaine de fois et n’arrivait pas à témoigner toute sa gratitude et toute sa joie. Cette nouvelle marque d’affection fit franchir à Aleck les limites de la prudence et avant qu’elle ait pu se reprendre, elle avait fait une autre concession à son heureux époux en lui accordant deux mille dollars sur les cinquante ou soixante mille qu’elle comptait retirer au bout d’une année des vingt mille restant de l’héritage. Les yeux remplis de larmes de joie, Sally s’écria:

--Oh! je veux te serrer bien fort!

Et il le fit. Il reprit ensuite son bloc-notes et se prit à marquer, pour les premiers achats, les objets qu’il désirait acheter tout d’abord: cheval, voiture, traîneau, couverture de fourrure, souliers vernis, chien, chapeau de soie, dentier...

--Dis-moi, Aleck?

--Eh bien?

--Tu fais des comptes, n’est-ce pas? Voilà qui va bien. As-tu trouvé le placement des vingt mille maintenant?

--Non. Ça ne presse pas. Il me faut chercher et réfléchir encore.

--Mais, je te vois faire des chiffres... Que combines-tu alors?

--Mais il faut bien que je trouve l’emploi des trente mille qui viennent des mines, n’est-ce pas?

--Bonté divine! Quelle tête! Je n’y aurais jamais songé. Comment t’en tires-tu? Où en es-tu arrivée?

--Pas très loin encore. Deux années ou trois. J’ai placé l’argent deux fois, une fois dans les huiles, une fois dans les blés.

--Mais, Aleck, c’est splendide. Et à combien arrives-tu maintenant?

--Je crois... Eh bien, pour être sûre de ne pas me tromper... à environ cent vingt-quatre mille net... mais ce sera probablement plus.

--Grand Dieu, comme c’est beau! La chance a tourné de notre côté après tant de labeur! Aleck?

--Eh bien?

--Je vais compter au moins trois cents dollars pour les œuvres des missions en pays païens. Nous n’avons pas le droit de ne penser qu’à nous-mêmes.

--Tu ne pouvais faire une plus noble chose. Voilà bien ta nature, mon généreux ami!

A cette louange, Sally tressaillit de joie, mais étant juste et honnête, il se dit que le mérite en revenait plus à Aleck, qu’à lui-même, puisque sans elle il n’aurait jamais eu tout cet argent.

Ils montèrent se coucher et, dans leur délirant bonheur, ils laissèrent la bougie allumée au salon. Ils n’y pensèrent que lorsqu’ils furent déshabillés. Sally alors fut d’avis de la laisser brûler; ils pouvaient s’accorder cela maintenant, même s’il y avait eu mille bougies allumées. Tel ne fut pas l’avis d’Aleck: elle descendit pour l’éteindre et ce fut même une excellente chose, car, en route, elle trouva tout à coup une combinaison qui lui permettait de convertir immédiatement ses cent quatre-vingt mille dollars en un demi-million.

III

Le petit journal auquel Aleck s’était abonnée paraissait le jeudi. Il devait faire douze cents kilomètres avant d’arriver du village de Tilbury et on ne pouvait le recevoir que le samedi. La lettre du Tilbury était partie un vendredi, plus d’un jour trop tard pour que le bienfaiteur ait pu mourir et que la nouvelle paraisse dans le numéro de cette semaine-là, mais c’était largement à temps pour que cela ait la possibilité de paraître la semaine suivante. Donc, les Foster furent obligés d’attendre presque une semaine entière avant de savoir s’il leur était arrivé quelque chose de satisfaisant ou non. Ce fut une bien longue semaine et l’attente fut très douloureuse. Ils auraient à peine pu la supporter s’ils n’avaient eu de nombreuses pauses de diversion. Nous avons vu qu’ils savaient en trouver. La femme empilait des fortunes sans discontinuer. Le mari les dépensait ou du moins en dépensait la partie dont sa femme voulait bien lui permettre de disposer.

Enfin arriva le samedi et en même temps le _Sagamore hebdomadaire_. Mme Eversby se trouvait là. C’était la femme du pasteur presbytérien et elle «travaillait» les Foster pour obtenir d’eux des contributions aux œuvres charitables. A l’arrivée du journal, la conversation s’arrêta net--du côté des Foster. Mme Eversby s’aperçut bientôt que ses hôtes n’écoutaient plus un mot de ce qu’elle disait; elle se leva aussitôt et s’en alla étonnée et indignée au plus haut point. Dès qu’elle fut hors de la maison, Aleck déchira avec impatience le bande du journal et elle parcourut hâtivement des yeux la colonne des décès. Déception! Tilbury n’était nulle part mentionné!

Aleck était chrétienne depuis son berceau. Le devoir et la force de l’habitude lui imposèrent donc une fausse attitude. Elle se raidit et dit avec une pieuse joie forcée:

--Soyons humblement reconnaissants qu’il ait été épargné et...

--Au diable sa sale carcasse! Je voudrais...

--Sally, quelle honte!

--Je m’en moque! repartit l’homme furieux. Tu penses la même chose et si tu n’étais pas si immoralement pieuse, tu serais honnête et tu dirais la même chose.

Sur un ton de dignité blessée, Aleck répondit:

--Je ne sais pas comment tu peux dire des choses si injustes et si blessantes. La piété immorale n’existe pas!

Sally eut un remords. Il voulut le cacher en essayant confusément de se disculper et pour cela il chercha à changer la forme de ses paroles. Il avait le tort de croire qu’il pourrait apaiser son experte moitié en abandonnant la forme pour retenir le fond.

--Je ne voulais pas dire quelque chose de si affreux que cela, Aleck. Je ne voulais pas dire de la piété immorale... Je voulais dire seulement... seulement... eh bien, la piété conventionnelle, tu sais... la piété d’église; le... la... mais tu sais ce que je veux dire, Aleck; le... quand on donne un article plaqué pour du vrai métal, tu sais, sans penser à mal mais par habitude invétérée, manière apprise, coutume pétrifiée, loyauté envers... envers... peste! Je ne trouve pas les bons mots, mais, encore une fois, _tu sais_ ce que j’ai voulu dire, Aleck, et je n’y vois pas de mal en somme. Je vais t’expliquer; tu vois, c’est comme si une personne...

--Tu en as tout à fait assez dit, dit Aleck froidement, laisse tomber le sujet.

--Moi, je veux bien, répondit Sally avec ferveur en s’épongeant le front. Et une grande reconnaissance qu’il ne savait exprimer se lisait en ses yeux.

Vaincu selon toute apparence, il était désormais convenablement maté et soumis, aussi lut-il son pardon dans les yeux d’Aleck.

Le grand sujet, leur intérêt suprême revint immédiatement sur le tapis. Rien ne pouvait le retenir bien longtemps dans l’ombre. Le couple examina ensemble le problème que posait l’absence de l’avis de décès de Tilbury. Ils l’examinèrent dans tous les sens, avec plus ou moins d’espoir, mais ils furent obligés d’en revenir par où ils avaient commencé, c’est-à-dire de reconnaître que la seule explication raisonnable de l’absence de cet avis était décidément que Tilbury n’était pas mort. Il y avait là quelque chose d’un peu triste, même d’un peu injuste peut-être, mais la vérité était là et il fallait l’accepter. Ils furent d’accord là-dessus.

A Sally, la chose parut être une dispensation insondable, plus insondable que de raison, pensait-il. C’était bien là une des choses les plus inutilement insondables qu’il pût se remettre dans l’esprit. Il exprima cette idée avec quelque sentiment, mais s’il espérait par là «faire marcher» Aleck, il n’y réussit point. Si elle avait une opinion, elle la garda pour elle.