Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 1

Chapter 13,508 wordsPublic domain

LE LEGS DE 30.000 DOLLARS

DU MÊME AUTEUR

CONTES CHOISIS, traduits par Gabriel de Lautrec et précédés d’une étude sur l’humour 1 vol.

EXPLOITS DE TOM SAWYER DÉTECTIVE ET AUTRES NOUVELLES, traduits par François de Gail 1 vol.

UN PARI DE MILLIARDAIRES, ET AUTRES NOUVELLES, traduits par François de Gail 1 vol.

LE PRÉTENDANT AMÉRICAIN, roman traduit par François de Gail 1 vol.

PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMÈS, traduit par François de Gail 1 vol.

LE CAPITAINE TEMPÊTE, ET AUTRES CONTES, traduits par Gabriel de Lautrec 1 vol.

LES PETERKINS, ET AUTRES CONTES, traduits par François de Gail 1 vol.

MARK TWAIN

Le

Legs de 30.000 dollars

_ET AUTRES CONTES_

TRADUITS ET PRÉCÉDÉS D’UNE ÉTUDE SUR L’AUTEUR

PAR

MICHEL EPUY

CINQUIÈME ÉDITION

PARIS MERCURE DE FRANCE XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMXIX

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

MARK TWAIN

(SAMUEL CLEMENS)

En 1835, toutes les régions situées à l’ouest du Mississipi ne possédaient guère plus de cinq cent mille habitants blancs au lieu des vingt-deux millions qui s’y trouvent aujourd’hui. Dans ces espaces immenses et à peu près inexplorés, les États-Unis ne comptaient que deux «États» organisés et policés, la Louisiane et le Missouri; tout le reste était «territoire» sans limite fixe et sans gouvernement. Deux villes seulement, la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, groupaient quelques milliers d’habitants, et si l’on excepte la Nouvelle-Orléans, qui est d’ailleurs à l’Orient du fleuve, on peut dire qu’il n’y avait dans ces vastes régions qu’une seule ville, Saint-Louis, qui fut longtemps la Métropole, la reine, le Paris de ces pays... Or Saint-Louis n’avait alors que 10.000 habitants.

C’est dans ces solitudes, en un petit hameau perdu (Florida, du district de Missouri), que naquit Samuel Langhorne Clemens, le 30 novembre 1835. Ses parents s’étaient aventurés jusque-là pour profiter des grandes occasions qui devaient fatalement se produire en ces pays neufs, mais le hasard déjoua tous leurs plans, et, soixante ans après leur séjour à Florida, le hameau ne comptait pas plus de cent vingt-cinq habitants. Quand nous entendons parler de villes qui se fondent et se peuplent de vingt mille habitants en quelques mois, quand nous lisons les récits de ces miraculeuses fortunes réalisées dans ce Far-West en moins de dix ans, il semble que tous ceux qui s’y rendirent autrefois auraient dû arriver inévitablement à quelque résultat... Mais il n’en fut pas ainsi, et les parents de Mark Twain paraissent avoir passé à côté de toutes les merveilleuses occasions qui se multipliaient en vain sous leurs pas. Ils auraient pu acheter tout l’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville de Chicago pour une paire de bottes. Ils auraient pu élever une ferme à l’endroit où s’est formé le quartier aristocratique de Saint-Louis... Au lieu de cela, ils vécurent quelque temps à Columbia, dans le Kentucky, dans une petite propriété que cultivaient leurs six esclaves, puis se rendirent à Jamestown, sur un plateau du Tennessee. Quand John Marshall Clemens prit possession de 80.000 acres de terres sur ce plateau, il crut que sa fortune était faite... mais les chemins de fer et les villes semblaient prendre plaisir à éviter les possessions de la famille Clemens. Elle émigra encore, alla d’abord à Florida,--qui semblait appelé à de grandes destinées au temps de la Présidence de Jackson;--puis enfin en un autre hameau qui s’appelait Hannibal.

Si Samuel Clemens naquit dans une famille pauvre, il hérita du moins d’un sang pur. Ses ancêtres étaient établis dans les États du Sud depuis fort longtemps. Son père, John Marshall Clemens, de l’État de Virginie, descendait de Gregory Clemens, un des juges qui condamnèrent Charles Iᵉʳ à mort. Un cousin du père de Twain, Jérémiah Clemens, représenta l’État d’Alabama au Congrès, de 1849 à 1853.

Par sa mère, Jane Lampton (ou mieux Lambton), le jeune Twain descendait des Lambton de Durham (Angleterre), famille qui possède la même propriété depuis le douzième siècle jusqu’aujourd’hui. Quelques représentants de cette famille avaient émigré de bonne heure en Nouvelle-Angleterre, et, leurs descendants s’étant aventurés toujours plus loin dans les terres inexplorées, Jane Lampton était née dans quelque hutte en troncs d’arbres du Kentucky. Cet État passait alors pour une pépinière de jolies filles, et tout porte à penser que la jeune maman de Mark Twain joignit de grandes qualités de cœur et d’esprit à sa remarquable beauté.

John Marshall Clemens avait fait des études de droit en Virginie et il exerça pendant quelque temps les fonctions de juge de comté (juge de paix) de Hannibal. Ce fut le seul maître du jeune Samuel, et lorsqu’il mourut, en mars 1847, Twain cessa d’étudier. Il avait été jusqu’alors assez chétif et son père n’avait pas voulu le surmener, bien qu’il eût été fort désireux de donner une solide instruction à ses enfants. Ce fut assurément une bonne chose pour Twain de ne pas subir l’empreinte uniforme de la culture classique. Ce sont les hommes, les livres, les voyages et tous les incidents d’une vie aventureuse qui ont formé son esprit, et c’est par là sans doute qu’il acquit ce tempérament si unique, personnel et original.

Après la mort de son père, il entra dans une petite imprimerie de village où son frère aîné Orion dirigeait, composait et fabriquait de toutes pièces une petite feuille hebdomadaire. L’enfant de 13 ans fut employé un peu dans tous les «services» et, en l’absence de son frère, il se révéla journaliste de race en illustrant ses articles au moyen de planches de bois grossièrement gravées à l’aide d’une petite hachette. Le numéro où parurent ces illustrations éveilla l’attention de tous les lecteurs du village, mais «n’excita nullement leur admiration», ajouta son frère en racontant l’incident.

Dès son jeune âge, Samuel avait témoigné d’un tempérament fort aventureux. Avant d’entrer à l’imprimerie de son frère, il fut retiré trois fois du Mississipi et six fois de la Rivière de l’Ours, et chaque fois il avait bien manqué y rester: mais sa mère, douée d’une imperturbable confiance en l’avenir, avait simplement dit: «Les gens destinés à être pendus ne se noient jamais!»

Vers dix-huit ans, le jeune Clemens commença à se trouver trop à l’étroit dans ce petit village d’Hannibal. Il partit et alla d’imprimerie en imprimerie à travers tous les États de l’Est. Il vit l’exposition de New-York en 1855, visita Boston et d’autres villes, vivant de rien, travaillant quelques semaines dans les imprimeries où il parvenait à s’embaucher. A la fin, à bout de ressources, il rentra chez lui, travailla dans quelques autres imprimeries à Saint-Louis, Muscatine et Keokuk jusqu’en 1857. Ce fut à ce moment qu’il changea de métier pour la première fois: il obtint de son ami Horace Bixby la faveur de devenir son élève... Horace Bixby était pilote sur le Mississipi. Le charme de cette existence paresseuse sur les eaux tranquilles du fleuve attirait le jeune homme et il en devait garder toute sa vie une empreinte indélébile. Dans _Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _La Vie sur le Mississipi_, Twain a abondamment parlé de ce beau métier rendu inutile maintenant par les progrès de la civilisation.

Assurément, les grands traits innés d’un caractère se développent toujours et malgré toutes les circonstances, mais on est en droit de se demander ce que serait devenue la gaieté communicative et gamine de Twain s’il avait été élevé à Ecclefechan au lieu de l’être à Hannibal, et en quoi se serait métamorphosée la gravité de Carlyle s’il avait passé sa jeunesse à Hannibal et non à Ecclefechan...

Il y a cinquante ans, un pilote sur le Mississipi était un grand personnage. D’une habileté consommée, il était maître absolu du bord, et à ce moment-là un vice-président des États-Unis ne gagnait pas plus que lui. C’était une très haute position, mais fort difficile à acquérir; et Samuel Clemens dut s’imposer un incroyable labeur, un travail auprès duquel la préparation au doctorat en philosophie n’est rien. Pour apprécier à sa juste valeur l’éducation d’un pilote, il faut lire toute _la Vie sur le Mississipi_... mais peut-être ce petit extrait pourra-t-il donner une faible idée d’un des éléments de cette éducation: la culture intensive de la mémoire:

«Il y a une faculté qu’avant tout autre un pilote doit posséder et développer d’une façon intense, c’est la mémoire. Il n’est pas suffisant d’avoir une bonne mémoire, il faut l’avoir parfaite. Le pilote ne saurait avoir la moindre défaillance du souvenir ou le moindre doute sur tel ou tel point du métier, il lui faut toujours _savoir_ clairement et immédiatement. Quel mépris aurait accueilli le pilote d’autrefois s’il avait prononcé un faible «Je crois» ou «Peut-être» au moment où il fallait une décision prompte et une assurance résolue! Il est très difficile de se rendre compte du nombre infini de détails qu’il faut avoir présents à l’esprit quand on conduit un bateau le long du fleuve encombré, à travers des passes instables et par des fonds mouvants. Essayez de suivre une des rues de New-York en observant les détails de chaque maison, la disposition, la couleur, la nature des murs, des portes, des fenêtres, le caractère de chaque magasin, l’emplacement des bouches d’égout, etc., etc. Tâchez de vous souvenir de tous ces détails au point d’être capable de les retrouver immédiatement par la nuit la plus noire... Imaginez maintenant que vous faites la même étude pour une rue de plus de 4.000 kilomètres de longueur, et vous aurez une idée encore très atténuée de tout ce que doit savoir un pilote du Mississipi. De plus, il faut se dire que chacun de ces détails change constamment de place suivant une certaine loi et suivant certaines conditions climatériques... Vous comprendrez peut-être alors ce que peut être la responsabilité d’un homme qui doit connaître tout cela sous peine de mener un bateau et des centaines de vies à la perdition.

«Je crois, continue Mark Twain, que la mémoire d’un pilote est une merveille. J’ai connu des personnes capables de réciter l’Ancien et le Nouveau Testament d’un bout à l’autre, en commençant par l’Apocalypse aussi bien que par la Genèse, mais je proclame que ce tour de force n’est rien relativement au travail que doit déployer à chaque instant un bon pilote.»

Le jeune Clemens s’exerça et étudia longtemps; il reçut enfin son brevet de pilote, eut un emploi régulier et se considérait comme établi lorsque éclata la guerre civile qui brisa cette jeune carrière. La navigation commerciale sur le Mississipi cessa complètement, et les petits bateaux de guerre, les canonnières noires, remplacèrent les grands paquebots blancs dont les pilotes avaient été les maîtres incontestés. Clemens se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque la Louisiane se sépara des autres États; il partit immédiatement et remonta le fleuve. Chaque jour son bateau fut arrêté par des canonnières, et pendant la dernière nuit du voyage, juste en aval de Saint-Louis, sa cheminée fut coupée en deux par des boulets tirés des baraquements de Jefferson.

Élevé dans le Sud, Mark Twain sympathisait naturellement avec les Esclavagistes. En juin, il rejoignit les Sudistes dans le Missouri et s’enrôla comme second lieutenant sous les ordres du général Tom Harris. Sa carrière militaire ne dura que deux semaines. Après avoir échappé de peu à l’honneur d’être capturé par le colonel Ulysse Grant, il donna sa démission, prétextant une trop grande fatigue. Dans ses œuvres, Twain n’a jamais parlé de cette courte expérience qu’avec ironie et il l’a présentée souvent comme un épisode burlesque, mais si l’on en croit les rapports officiels et la correspondance des généraux Sudistes, il se serait très valeureusement conduit... Ce n’est donc pas le courage qui lui manqua... Il vaut mieux penser que ses sympathies esclavagistes n’étaient que superficielles et qu’en lui se cachaient des sentiments de justice et d’humanité auxquels il se décida à obéir. C’est du reste ce qui lui est arrivé constamment durant tout le reste de sa vie: jamais il ne consentit à avouer les élans de son grand cœur et il cacha constamment ses bonnes actions sous le voile de son ironie, masquant le sanglot par le rire...

Mais revenons à la biographie. Son frère Orion, étant _persona grata_ auprès des ministres du Président Lincoln, réussit à se faire nommer premier secrétaire du territoire de Névada. Il offrit aussitôt à son cadet de l’accompagner en qualité de secrétaire privé, avec «rien à faire, mais sans traitement». Les deux frères partirent ensemble et firent un magnifique voyage à travers la Prairie.

Pendant toute une année, Mark Twain parcourut en explorateur et chasseur les territoires avoisinant les mines d’argent de Humboldt et d’Esmeralda. C’est à ce moment qu’il fit ses premiers débuts d’écrivain. Il envoya quelques lettres au journal de la ville la plus proche, à l’_Entreprise Territoriale_ de Virginia City. Cela attira l’attention du propriétaire du journal, M. J. T. Goodman, qui lui demanda une correspondance régulière. Les lettres du jeune Clemens firent une certaine sensation... Il ne s’agissait alors que de l’organisation de ces contrées incultes et non policées, mais dans ses lettres hebdomadaires, Samuel Clemens disait si rudement leur fait aux législateurs et aux aventuriers que, à chaque séance du Conseil d’État, un nouveau scandale éclatait, chaque député se voyant véhémentement accusé de quelque énormité... Voyant cela, le correspondant de l’_Entreprise Territoriale_ redoubla ses coups et se décida à signer ses chroniques; il adopta comme pseudonyme le cri par lequel on annonçait autrefois la profondeur des eaux en naviguant sur le Mississipi: _Mark three! Quarter twain! Half twain! Mark twain!_[A].

A cette époque le duel était fort répandu, et toujours sérieux. L’arme était le revolver de marine Colt. Les adversaires étaient placés à quinze pas et avaient chacun six coups; ils se blessaient presque toujours mortellement. Or, Mark Twain, dont les articles suscitaient beaucoup de colères, eut une querelle avec M. Laird, directeur du journal l’_Union_ de Virginia City, et une rencontre fut jugée nécessaire. Aucun des deux combattants n’était bien fort au revolver; aussi se mirent-ils tous deux à s’exercer activement. Mark Twain tiraillait dans les bois, sous la direction de son second, lorsqu’on entendit les coups de feu de l’adversaire, qui s’exerçait non loin de là. Le compagnon de Twain lui prit alors son arme et à trente mètres abattit un oiseau... L’adversaire survint alors, vit l’oiseau, demanda qui l’avait tué. Le second de l’humoriste déclara que c’était Twain... et M. Laird, après quelques instants de réflexion, offrit des excuses publiques.

Cet incident eut des conséquences importantes. Les duellistes étaient pourchassés avec rigueur, et, apprenant qu’il était recherché par la police, Twain dut fuir jusqu’en Californie. A San-Francisco, il trouva un poste de rédacteur au _Morning Call_, mais ce travail routinier ne lui convenait pas et il alla tenter la fortune auprès de mines d’or. Il ne découvrit heureusement aucun filon précieux, et sut échapper à la terrible fascination qui retient tant de milliers d’hommes dans les abominables baraquements des placers. De retour à San-Francisco, trois mois après, il écrivit encore quelques lettres à son ancien journal de Virginie, puis accepta d’aller étudier la question de la culture de la canne à sucre à Hawaï pour le compte du journal l’_Union_ de Sacramento. Ce fut à Honolulu qu’il accomplit son premier exploit de journaliste. Le clipper _Hornet_ avait fait naufrage et arrivait à Honolulu avec quelques survivants qui avaient vécu de quelques boîtes de conserves pendant quarante-trois jours. Mark Twain leur fit raconter leurs aventures, travailla toute le nuit et envoya dès le lendemain à son journal un merveilleux récit du naufragé. Ce récit arrivé le premier à San-Francisco, fit sensation, et l’_Union_ en témoigna sa reconnaissance à Mark Twain en décuplant ses honoraires ordinaires.

Après avoir passé six mois dans les îles Sandwich, Mark Twain revint en Californie et fit sur son voyage quelques conférences qui furent bien accueillies. En 1867, il se rendit dans l’Amérique Centrale, traversa l’isthme de Panama, revint dans les États de l’Est et accepta d’accompagner un pèlerinage de Quakers en Terre-Sainte, en qualité de correspondant de l’_Alta California_ de San-Francisco. Il visita alors les principaux ports Méditerranéens et la Mer Noire. C’est de ce voyage qu’est née la principale inspiration des _Innocents à l’Étranger_, le livre qui assura la célébrité de Mark Twain. Il avait déjà écrit, il est vrai, la _Grenouille Sauteuse_, cette histoire d’une bonne farce bien yankee, mais ce fut cette peinture des _Innocents à l’Étranger_ qui éveilla l’attention. Un critique digne de foi affirme que les cent mille exemplaires--auxquels rêve tout romancier--se vendirent en un an.

Les quatre années suivantes furent consacrées à des tournées de conférences: travail désagréable, mais lucratif. Mark Twain a toujours eu horreur de s’exhiber sur une plate-forme quelconque, et cependant c’est à cet exercice qu’il dut de gagner si vite la faveur du public. Il fit partie, avec Henry Ward Beecher, d’un petit groupe d’hommes que chaque municipalité de petite ville recherchait à tout prix et dont le nom seul assurait la réussite d’une série de conférences.

La tournée qui comprenait la Cité des Quakers eut un résultat heureux et important. Par son frère, qui faisait partie de la bande, M. Samuel Clemens fit la connaissance de Miss Olivia L. Langdon, et il en résulta, en février 1870, le plus gentil mariage que l’on puisse rêver. Quatre enfants naquirent de cette union. Le premier ne vécut que deux ans. Le second, une fille, Suzanne-Olivia, douée d’une intelligence remarquable, mourut à l’âge de vingt-quatre ans. Deux autres filles naquirent en 1874 et en 1880. L’une d’elles, qui avait toujours vécu avec son père, est morte dans son bain en 1909, moins d’un an avant Mark Twain lui-même.

Après son mariage, Twain résida d’abord à Buffalo, dans une propriété que M. Langdon avait donnée à sa fille en cadeau de noces. Il acheta une part d’administrateur dans un journal quotidien, l’_Express de Buffalo_, auquel il collabora activement. Mais ce travail au jour le jour ne lui convenait pas et ce fut là sa dernière incursion dans le domaine du journalisme. Au bout d’une année, il renonça à ses fonctions; désormais assuré de gagner tout l’argent qu’il voudrait en écrivant à sa fantaisie, il se vit libre de choisir le moment et le lieu de ses travaux.

Il y avait alors à Hartford un petit milieu littéraire très intéressant. Cette petite ville, fort pittoresque et très tranquille, avait attiré auprès d’elle quelques hommes d’élite, et son charme captiva le célèbre humoriste. Il s’y établit en octobre 1871 et bientôt après y bâtit une maison dont on parla beaucoup aux États-Unis. C’est qu’elle avait été bâtie selon des plans tout nouveaux et qu’elle devait servir de protestation contre le mauvais goût de l’architecture domestique en Amérique. Pendant plusieurs années, cette maison fut un objet d’étonnement pour le touriste ingénu. Le simple fait que ses chambres fussent disposées pour la commodité de ceux qui devaient les occuper, que ses fenêtres, ses vérandas, ses tourelles fussent construites en vue du confort et de la beauté, eut le don de réveiller l’apathie des critiques et de causer de grandes discussions dans tous les journaux et dans toutes les revues des États-Unis, à propos de ce qu’on appelait «la nouvelle farce de Mark Twain».

Mais avec le travail et le succès, le tempérament littéraire de Mark Twain achevait de se développer. Il publia _Roughing It_, qu’il avait écrit en 1872 et dont le succès égala presque celui des _Innocents_. C’était encore un simple récit humoristique des expériences personnelles de l’auteur, mais il y ajoutait cette fois de brillantes descriptions. Avec l’_Age d’Or_ qui parut la même année et qu’il avait écrit en collaboration avec Charles Dudley Warner, l’humoriste commença à se transformer en philosophe. _Tom Sawyer_, qui parut en 1876, est une piquante étude psychologique, et le roman qui lui fait suite, _Huckleberry Finn_ (publié neuf ans plus tard), est une étude fort émouvante du développement progressif d’une âme inculte et fruste. _Le Prince et le Pauvre_ (1882), _Un Yankee à la Cour du Roi Arthur_ (1890) et _Pudd’nhead Wilson_ (1893) sont tout vibrants de sympathie, de tendresse et de délicate sentimentalité, l’humour y occupe une place inférieure, et c’est ce qu’on ne sait pas assez en France, bien que Mark Twain n’ait jamais écrit un livre d’où l’humour fût totalement absent.

En 1894 et 1895 parut en périodique un livre anonyme intitulé: _Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc_. La plupart des critiques l’attribuèrent à M. X. ou à M. Y... Aucun ne songea à Mark Twain, et pourtant ce livre était bien caractéristique, à chaque page se manifestait cette tranquille audace du grand homme qui savait si bien parler en riant des choses les plus respectables et les plus tristes sans jamais tomber dans la trivialité. Cette œuvre marque une date dans la vie littéraire de Mark Twain, il y fait preuve d’une puissance d’émotion qu’on n’aurait jamais soupçonnée chez l’auteur de la _Grenouille Sauteuse_. Dans les _Innocents_ même Twain n’avait que de l’esprit, maintenant il a du cœur, il a de l’âme.

Et à côté de ce développement moral, se manifeste aussi un développement intellectuel. Le Mark Twain des _Innocents_ avait le regard perçant et observateur; il savait trouver des mots drôles et des saillies spirituelles, mais il avouait franchement qu’il ne savait pas «ce que diable pouvait bien être la Renaissance». Après les _Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc_, l’humoriste bruyant des premières années est devenu un lettré accompli et un écrivain à qui l’Europe ne peut plus guère offrir de surprises.

En 1873, Mark Twain passa plusieurs mois en Écosse et en Angleterre, et fit quelques conférences à Londres. Il revint en Europe en 1878, et y passa un an et demi. A son retour, il publia, presque coup sur coup: _Une promenade à l’Étranger_, _le Prince et le Pauvre_, _la Vie sur le Mississipi_ et _Huckleberry Finn_. Il faut noter que ce dernier livre, qui est d’une très haute portée morale, fut d’abord mal accueilli, sinon par le public, du moins par les libraires, qui le déclarèrent immoral.