Le Legs de 30.000 dollars et autres contes
Part 15
J’avais remarqué en d’autres langues étrangères que les verbes vivent en famille et que les membres de chaque famille ont des traits de ressemblance qui leur sont communs et qui les distinguent des membres des autres familles. J’avais noté que cette marque de famille ne se voit pas sur le nez, ni sur les cheveux--pour ainsi parler--mais sur la queue du mot, sur sa terminaison--et que ces queues les distinguent parfaitement, à tel point qu’un expert peut toujours dire s’il a affaire à un Plus-que-parfait ou à un Subjonctif sur simple examen de sa queue, tout comme un _cowboy_ distingue un cheval d’une vache. Naturellement, je ne parle que de ces verbes légitimes que, dans l’argot des grammairiens, on appelle réguliers. Il y en a d’autres--je ne cherche pas à le cacher--qu’on appelle irréguliers, qui sont nés hors mariage, de parents inconnus et qui sont naturellement dépourvus de toute marque de famille, de tout trait de ressemblance avec d’autres, leurs queues ne signifiant rien. Mais de ces bâtards je n’ai rien à dire. Je ne les approuve pas, je ne les encourage pas; je suis un délicat et sensible puriste et je ne permets pas qu’on les nomme en ma présence.
Mais, comme je l’ai dit, je décidai d’attraper un bon verbe et de le disséquer à fond. Un suffit. Une fois familiarisé avec les formes de sa queue, vous êtes avertis, et, après cela, aucun verbe régulier ne saurait vous cacher sa parenté et vous ne pourrez plus confondre le passé ou le futur avec le conditionnel--sa queue vous renseignera toujours.
Je choisis le verbe _amare_, aimer. Ce ne fut pour aucune raison personnelle, car les verbes me laissent tout à fait indifférents. Je ne me soucie pas plus d’un verbe que d’un autre, et, pris dans leur ensemble, je les respecte fort peu, mais enfin, dans les langues étrangères, il faut toujours commencer avec le verbe «aimer». Pourquoi? Je ne sais pas. C’est une simple habitude, je suppose. Le premier grammairien le choisit: Adam ne fit pas la grimace, et aucun professeur n’eut assez d’originalité d’esprit pour choisir un autre verbe. Il n’en manque pas, cependant; tout le monde l’admet. Mais les grammairiens n’aiment pas l’originalité; ils n’ont jamais émis une idée nouvelle et sont tout à fait incapables de répandre un peu de fraîcheur et de vie dans leurs tristes, sombres et ennuyeuses leçons. Le charme, la grâce et le pittoresque leur sont étrangers.
Je savais donc qu’il me fallait veiller moi-même à rendre mon étude intéressante; j’envoyai donc chercher le _facchino_ et lui expliquai mon désir. Je lui dis de rassembler quelques _contadini_ en une compagnie, de leur donner des costumes et de leur distribuer leurs rôles. Je lui enjoignis d’exercer sa troupe et d’être prêt au bout de trois jours! Chaque division de six hommes, représentant un aspect du verbe, devait être commandée par un sergent, un caporal ou quelque chose comme cela; chacune d’elles devait avoir un uniforme différent, afin que je puisse distinguer un parfait d’un futur sans être obligé de regarder dans mon livre; le bataillon tout entier devait être sous les ordres du _facchino_ avec le grade de colonel. Je payai les frais.
* * * * *
Alors, je m’enquis des mœurs, formes et autres idiosyncrasies du verbe _amare_, aimer, et je fus très troublé d’apprendre qu’il était capable de prendre cinquante-sept apparences. Cinquante-sept façons d’exprimer l’amour, et encore aucune d’elles n’aurait suffi à convaincre une jeune fille à l’affût d’un titre ou un jeune homme à l’affût d’une dot!
Il me sembla donc qu’étant donnée mon inexpérience il serait fou de ma part de me faire mitrailler par une telle abondance de mots d’amour et j’avertis le _facchino_ d’avoir à me chercher un verbe plus pauvre et plus facile à distribuer dans sa troupe. Je voulais quelque bon vieux verbe, pas trop méchant, bien en main et propre à tous usages, quelque chose enfin de commode pour un débutant qui ne voulait pas ravager tout le pays dès sa première campagne.
Nous cherchâmes en vain. Mon homme fut incapable d’arranger la chose; tous les verbes avaient la même prolixité, tous étaient du même calibre... Mais il dit que le verbe auxiliaire _avere_, avoir, était une gentille petite machine, bien en mains, et moins capable que d’autres de laisser un débutant dans l’embarras. Ainsi, sur sa recommandation, je le choisis et j’ordonnai à mon colonel de préparer et d’entraîner ses troupes: Je lui expliquai ce qu’il avait à faire et il me demanda trois jours de préparation. (Le _facchino_ est indispensable en Italie. Le mien était vétérinaire dans ses bons jours, et il ne manquait pas de talent.)
* * * * *
A la fin des trois jours, le _facchino_-vétérinaire-colonel était prêt. J’étais prêt aussi et pourvu d’un sténographe. Nous nous rendîmes dans la chambre que nous appelions la Corderie. Comme son nom l’indique, c’est une très vaste et longue pièce très commode pour y passer des revues. A neuf heures trente du matin, le colonel fit son entrée, prit place à mes côtés et jeta un ordre bref. Les tambours se mirent à battre, l’officier du grade de lieutenant-colonel entra, suivi des troupes qui défilèrent en bon ordre. Chaque division, en uniforme spécial, était pourvue d’une bannière indiquant son rang verbal: les «Temps présents» venaient les premiers, en bleu de mer et vieil or; les «Passé Défini» étaient en rouge et noir; les «Imparfaits» en vert et jaune; les «Futurs» en uniformes bariolés et étoilés; les «Subjonctifs» en pourpre et argent... et, ainsi de suite, défilèrent cinquante-sept hommes dont plusieurs officiers commissionnés ou non. C’était une parade magnifique, ce fut un émouvant spectacle. C’est à peine si je pouvais chasser les larmes de mes yeux. Mais...
--Halte! commanda le colonel.
--Fixe!
--Repos!
--Un... Deux... Trois... Ensemble... Récitez!
C’était parfait. En un magnifique volume de voix, les cinquante-sept _Avoir_ de la langue italienne furent lancés tous ensemble. Puis vint un ordre:
--Fixe!
--Demi-tour à gauche... En avant, marche!
Et les tambours de battre.
Quand la dernière forme d’_Avoir_ eut disparu, le colonel se tourna vers moi, se déclarant prêt à faire manœuvrer son corps et demandant des ordres.
Je répondis:
--Ils ont dit: _J’ai_, _tu as_, _il a_, et ainsi de suite, mais ils ont négligé de dire _ce qu_’ils avaient. Ce serait une bonne affaire s’ils expliquaient ce qu’ils ont. Il faudrait quelque chose, un objet, n’importe quoi, qui prouve un intérêt personnel aussi bien que grammatical à l’auditeur, comprenez-vous?
Il dit:
--C’est fort bien. Un chien ferait-il l’affaire?
Je répliquai que je n’en savais rien, mais qu’on pouvait toujours essayer avec un chien. Il expédia un aide de camp avec l’ordre d’ajouter un chien.
* * * * *
Les six hommes du «Temps Présent» rentrèrent en rang précédés d’un sergent qui portait la bannière. Ils se formèrent en ligne de bataille et récitèrent l’un après l’autre:
--_Io ho un cane._ J’ai un chien.
--_Tu hai un cane._ Tu as un chien.
--_Egli ha un cane._ Il a un chien.
--_Noi abbiamo un cane._ Nous avons un chien.
--_Voi avete un cane._ Vous avez un chien.
--_Eglino hanno un cane._ Ils ont un chien.
Le silence retomba; les soldats retournèrent au camp, tandis que je me livrais à mes réflexions. Le colonel me dit:
--Il me semble que vous êtes désappointé...
--Oui, répondis-je. Ils sont trop monotones, ils chantent leur leçon; ce n’est pas vivant, ni naturel; ils n’auraient pas cette expression figée et cette élocution déclamatoire dans la vie réelle. Une personne qui annonce qu’elle a un chien en est joyeuse ou triste, elle a un sentiment quelconque et elle ne reste pas immobile et indifférente comme cela... Qu’est-ce que c’est que ces gens-là?
A son avis, la difficulté venait du chien; il dit:
--Ces gens sont des _contadini_, vous savez, et ils ont un certain préjugé contre les chiens, contre les chiens de garde, veux-je dire. Vous savez qu’ici ces chiens que l’on met dans les vignes et les olivettes sont très sauvages et féroces et, par là, ils n’ont pas la sympathie des gens qui pensent trop aux biens d’autrui. Je crois que nos soldats ont quelque chose contre les chiens...
Je compris que nous nous étions trompés en choisissant le chien et qu’il nous fallait essayer quelque chose d’autre, et quelque chose qui éveille si possible l’intérêt de nos hommes.
--Comment dit-on: chat, en italien? demandai-je.
--_Gatto._
--Est-ce un monsieur ou une dame, masculin ou féminin, veux-je dire?
--Masculin, monsieur.
--Qu’est-ce que nos gens pensent de cet animal?
--Eh bien... ils...
--Vous hésitez..., cela suffit. Que pensent-ils des poulets?
Il leva au ciel des yeux tout illuminés de convoitise et de joie: je compris.
--Comment dit-on: poulet, en italien? repris-je.
--_Pollo_, _Podere_ (_Podere_ veut dire: maître. C’est un titre honorifique). _Pollo_, c’est un poulet; quand il y en a assez pour constituer un pluriel, on dit _polli_.
--Très bien; les _polli_ feront l’affaire. Quelle est la division commandée pour le prochain exercice?
--Le «Passé Défini».
--Faites-les avancer avec l’ordre d’employer les poulets. Et faites comprendre aux hommes que nous ne voulons plus de cette attitude froide.
Il transmit l’ordre à un officier à qui il dit encore:
--Tâchez de les amener à penser qu’il s’agit de poulets errants ou perdus dans la campagne.
Puis il se tourna vers moi et, la main à la tempe, il expliqua:
--Cela augmentera leur intérêt pour l’aviculture, monsieur.
Quelques minutes s’écoulèrent. Puis la division s’avança, défila, et, la physionomie toute brillante, le chef de file cria:
--_Io ebbi polli!_ J’eus des poulets!
--Bien! dis-je. Continuez! Au suivant!
--_Tu avesti polli!_ Tu eus des poulets!
--Parfait! m’écriai-je. A l’autre!
--_Egli ebbe polli!_ Il eut des poulets!
--Merveilleux! A l’autre!
--_Noi avemmo polli!_ Nous eûmes des poulets!
--Étonnant! Continuez!
--_Voi aveste polli!_ Vous eûtes des poulets!
--De mieux en mieux! En avant! Le dernier homme, feu!
--_Eglino ebbero polli!_ Ils eurent des poulets!
Alors ils se formèrent en colonnes et par une manœuvre adroite se retirèrent en bon ordre. J’étais enchanté et dis:
--Maintenant, colonel! C’est à peu près ça! Les poulets font merveille, c’est évident. De quelle division est-ce le tour?
--Du «Passé Antérieur».
--Comment est-ce que cela va marcher?
--_Io ebbi avuto_, j’eus eu; _tu avesti avuto_, tu eus eu; _egli ebbe avuto_, il eut eu; _noi avemmo avuto_, nous eûmes...
--Assez! Mais, dites donc, nous venons de les voir les _eu_! Qu’est-ce que vous me débitez là?
--Mais c’est un autre temps.
--Un autre temps? Mais quelque chose qu’on eut on l’a eu! Nous avons assez d’eu comme cela! _Eu_ est _eu_ et votre histoire qui consiste à le répéter comme pour le rendre plus lointain et pour affirmer qu’on l’a eu encore plus qu’on ne l’a vraiment eu ne signifie rien, vous le savez très bien!
--Mais il y a une distinction! Il ne s’agit pas du même passé...
--Comment faites-vous la différence?
--Eh bien, vous vous servez des premières formes quand il s’agit d’une chose que vous eûtes à un moment vague, indéterminé, imprécis; vous vous servez au contraire du redoublement des _eu_ pour indiquer le moment précis où vous avez cessé d’avoir...
--Hein! Colonel, tout cela est pure stupidité, vous le savez très bien vous-même. Écoutez: A supposer que j’aie eu un _eu_ ou que j’aie désiré d’avoir eu un _eu_, ou encore que j’aie été dans la situation voulue pour avoir eu un _eu_ qui eût cette prétention folle d’augmenter la puissance et la force de l’_Eu_, de créer des distinctions stupides parmi des catégories d’_Eu_, de marquer sottement l’ennui que l’on eut d’avoir eu autrefois, dans le passé, et de dire qu’on eût eu une chose à moins que l’on en eût eu une autre... Si vous craigniez que j’eusse eu cette imbécillité, il fallait m’en priver faire mettre tous ces _eu_ dans quelque hôpital lointain d’où ils n’auraient jamais eu l’occasion de s’échapper.
Tous ces raffinements grammaticaux me révoltent; il n’y a là rien de juste, rien d’honorable; c’est du favoritisme pur que de conserver en activité de service un _Eu_ si délicat qu’il ne peut pas marquer en même temps et de toute sa force, comme il faut, le passé que l’on eut.
Et en ce qui concerne cette division que vous avez appelée «Passé antérieur»--comme si un passé pouvait être autre chose qu’antérieur--renvoyez-la, licenciez les hommes, mettez l’officier à la retraite... Je ne veux plus les voir!
--Mais, dit le colonel tout interloqué, vous n’avez pas vu la nuance, c’est...
--Ne vous donnez pas la peine, je vous en prie! Je ne me soucie plus de cela! Je n’ai nulle prétention au trust des _eu_, et, pour moi, le passé est et sera toujours, hélas! le passé. Faites venir une bonne et solide escouade de «Futurs», ou je m’en vais.
... Mais je ne devais pas entendre les hommes crier qu’ils allaient avoir des poulets, car, à ce moment, toutes les cloches de Florence se mirent à sonner ensemble l’heure où, selon la loi, toute _colazione_ (tout rassemblement) doit cesser...
TABLE
Pages.
MARK TWAIN 5
LE LEGS DE 30.000 DOLLARS 29
LE PASSEPORT RUSSE 89
MÉMOIRES D’UNE CHIENNE 127
HOMMES ET PRINCES 151
ENFER OU PARADIS? 177
UNE HISTOIRE DE MALADE 219
MA PREMIÈRE MACHINE A ÉCRIRE 233
UN MONUMENT A ADAM 241
CONSEILS AUX PETITES FILLES 245
SAINTE JEANNE D’ARC 249
UN ARTICLE AMUSANT 263
UNE LETTRE AU MINISTRE DES FINANCES 275
L’ESPRIT DES ENFANTS 277
UN MOT DE SATAN 283
LES CINQ DONS DE LA VIE 287
L’ITALIEN SANS MAITRE 293
L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE 305
4597.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cⁱᵉ
NOTES:
[A] _Troisième marque! Un quart de plus vers la deuxième marque! Moitié de la deuxième marque! Deuxième marque._--Il s’agit de la marque des poteaux pour mesurer l’étiage.
[B] Pour comprendre toute la portée de ce passage, il est nécessaire de se rappeler qu’aux États-Unis comme à Londres, le dimanche est très rigoureusement observé. (_Note du traducteur._)
[C] Les «Tammanistes» sont les membres de _Tammany Hall_, club politique de New York, fondé en 1789 et qui depuis 1865 joue un rôle prépondérant et souvent scandaleux dans l’administration de la ville. (_Note du traducteur._)
[D] L’austérité des puritains--fondateurs des États Unis--est encore très vivace on Amérique, surtout dans les campagnes. Par exemple, il n’y a pas cinquante ans, qu’une loi sévère interdisait encore de fumer à moins de quatre kilomètres d’un endroit habité. (_Note du traducteur._)
[E] William Dean Howells, le célèbre romancier, auteur de _la Fortune de Silas Lapham_, _la Raison d’une femme_, _le Monde des diamants_, _Une séparation et une rencontre_, _etc._ (_Note du Traducteur_).
[F] Bien que Mark Twain ne donne ici sur Jeanne d’Arc que des détails connus de tout le monde en France, il nous a paru intéressant de traduire les pages où le célèbre humoriste américain glorifie l’héroïne française. (_Note du traducteur._)
[G] Il y aurait peut-être lieu de discuter l’affirmation de Mark Twain. Sans doute, l’illustre auteur américain n’a pas eu l’occasion de voir beaucoup des innombrables œuvres d’art que Jeanne d’Arc inspira et dont plusieurs ne méritent pas la critique qu’en fait Mark Twain. (_Note du traducteur._)
[H] La _Saturday Review_ est une revue _anglaise_. (_Note du traducteur._)