Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 14

Chapter 143,512 wordsPublic domain

Permettez-moi de continuer. Ce qu’on a reproché le plus violemment et avec le plus de persistance à M. Rockefeller, c’est que sa fortune est abominablement souillée par ses fourberies--fourberies prouvées devant les tribunaux. _Mais cela me fait sourire!_ Car il n’y a pas dans votre vaste cité un seul riche qui ne fasse chaque année quelques fourberies pour échapper à l’impôt. Ils sont tous fourbes et tous font de faux serments à cet égard. S’il y en a un seul qui échappe à cette règle, je désire l’acheter pour ma collection et je le payerai au prix des ichtyosaures. Direz-vous qu’il ne s’agit pas dans ce cas d’enfreindre la loi, mais simplement d’y échapper?--Consolez-vous avec cette gentille distinction, pour le moment, si vous voulez, mais plus tard, quand vous viendrez séjourner chez moi, je vous montrerai quelque chose qui vous intéressera: un plein enfer de gens qui ont simplement échappé aux lois de leur pays. Il arrive qu’un brave voleur ne vienne pas en enfer, mais ceux qui se bornent à éluder la loi, ceux-là, je les ai toujours!

Revenons-en à mes moutons. Je voudrais que vous sachiez bien que les plus fourbes des riches donnent beaucoup d’argent à l’Assistance: c’est l’argent qu’ils ont pu soustraire à l’impôt, c’est donc le salaire du péché, c’est donc _mon_ argent, c’est donc _moi_ qui remplis les caisses de l’Assistance... et, en fin de compte, c’est comme j’ai dit: Puisque l’on accepte mes dons, pourquoi refuser ceux de M. Rockefeller qui n’est pas plus mauvais que moi, quoi qu’en disent les tribunaux?

RIGHT SATAN.

LES CINQ DONS DE LA VIE

I

Au matin de la vie, la bonne fée arriva avec son panier et dit:

--Voici des dons. Prenez-en un, laissez les autres. Et soyez prudent, choisissez sagement: Oh! choisissez sagement! Car il n’y en a qu’un qui ait de la valeur.

Les dons étaient au nombre de cinq: la Renommée, l’Amour, la Richesse, les Plaisirs, la Mort. Le jeune homme répondit avec empressement:

--Il est inutile d’y réfléchir!

Et il choisit les Plaisirs.

Il alla par le monde et goûta à tous les plaisirs aimés de la jeunesse. Mais chacun à son tour se trouva être de courte durée, plein de déceptions, vide et vain, et tous le raillaient en s’en allant. A la fin, il dit:

--J’ai perdu toutes ces années! Si seulement je pouvais choisir de nouveau, j’agirais sagement!

II

La fée réapparut et dit:

--Il reste quatre dons. Choisissez encore, mais réfléchissez bien! Le temps passe et il n’y a qu’un don de précieux.

L’homme hésita longtemps, puis il choisit l’Amour et il ne vit pas les larmes monter aux yeux de la fée.

Après bien des années, l’homme se tenait auprès d’un cercueil, dans une maison vide. Il songeait en lui-même:

--Un à un ils sont partis et m’ont laissé seul, et maintenant, elle est couchée là, la dernière et la plus chérie. Je suis allé de désolation en désolation et pour chaque heure de bonheur donné par l’Amour, j’ai payé mille heures de souffrance. Du fond le plus intime de mon âme, je le maudis.

III

--Choisissez de nouveau.

C’était encore la fée qui parlait. Elle ajouta:

--Les années ont dû vous enseigner la sagesse. Et il reste trois dons. Un seul est important, souvenez-vous-en et choisissez en conséquence.

L’homme réfléchit beaucoup, puis il choisit la Renommée et la fée s’en alla en soupirant.

Les années passèrent et la fée revint encore se tenir derrière l’homme qui, seul dans le crépuscule, était en proie à d’amères pensées. Et elle savait ce qu’il pensait. Il se disait:

--Mon nom a rempli le monde, sa louange était sur toutes les lèvres... Oui; tout me sembla bon pendant quelque temps, mais comme cela dura peu! Puis vint l’envie, puis la médisance, puis la calomnie, puis la haine et la persécution; ensuite la moquerie et ce fut le commencement de la fin. Enfin vint la pitié qui enterre la Renommée. Oh! l’amertume et la misère de la gloire! Elle ne reçoit que de la boue quand elle brille et de la compassion dédaigneuse quand elle s’éteint.

IV

--Choisissez encore une fois, dit la douce voix de la fée. Deux dons vous restent et ne désespérez pas. Au commencement, il n’y en avait qu’un de bon et il est toujours là.

--La Fortune qui est la puissance! Oh! combien j’étais aveugle! s’écria l’homme. Enfin, maintenant il vaudra la peine de vivre! Je dépenserai, j’éparpillerai mon or, ce sera un éblouissement. Ces moqueurs et ces envieux se traîneront dans la poussière devant moi et je me rassasierai de leur envie. J’aurai tous les luxes, toutes les joies, tous les enchantements de l’esprit et tous les plaisirs du corps si chers à l’homme. J’achèterai, j’achèterai, j’achèterai! J’aurai pour mon argent la déférence, le respect, l’estime, l’adoration, toutes les grâces que ce monde misérable met sur le marché. J’ai perdu beaucoup de temps et j’ai mal choisi jusqu’ici; mais c’est fini; j’étais ignorant et ne pouvais prendre que ce qui me paraissait le meilleur.

Trois courtes années s’écoulèrent et il vint un jour où l’homme songeait en frissonnant dans un grenier. Il était triste, blême, décharné; il était vêtu de haillons et mâchonnait une croûte de pain sec. Il s’écria:

--Maudits soient tous les dons du monde qui ne sont que duperies et mensonges dorés. Tous sont décevants! Ce ne sont pas des dons, mais des prêts! Les Plaisirs, l’Amour, la Gloire, la Fortune ne sont que les déguisements temporaires des réalités éternelles, la Douleur, la Souffrance, la Honte, la Pauvreté. La fée disait vrai: dans son panier, un don seulement était précieux, un seul n’était pas insignifiant. Comme les autres me semblent petits et misérables, comparés à celui que j’ai dédaigné! Comparés à ce bonheur si cher, si doux, si bienveillant qui plonge dans un sommeil sans fin l’âme fatiguée de douleurs, le corps persécuté, le cœur angoissé, l’esprit honteux! Apportez-le! Je suis las, je cherche le repos!

V

La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la Mort, n’y était plus, et elle dit:

--Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé...

--Oh, malheureux que je suis! Que me reste-t-il maintenant?

--Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité: une vieillesse abreuvée d’outrages et de larmes.

L’ITALIEN SANS MAITRE

Il y a presque quinze jours maintenant que je suis arrivé dans cette petite villa de campagne, à deux ou trois kilomètres de Florence. Je ne sais pas l’italien: je suis trop vieux pour l’apprendre, trop occupé aussi, quand je suis occupé, et trop paresseux quand je n’ai rien à faire. On pensera peut-être que cette circonstance m’est désagréable: pas du tout! Les domestiques sont tous Italiens, ils me parlent italien et je leur réponds en anglais. Je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas et par conséquent il n’y a pas de mal et tout le monde est satisfait. Pour rester dans le vrai, je dois ajouter qu’en fait je lance de temps à autre un mot d’italien... quand j’en ai un à ma disposition, et cela fait bien dans le tableau. Généralement je cueille ce mot le matin, dans le journal. J’en use pendant qu’il est encore tout frais dans ma mémoire et cela ne dure guère. Je trouve que les mots ne se conservent guère dans ce climat: ils s’évanouissent vers le soir et le lendemain, ils ont disparu. Mais cela n’a aucune importance, j’en cueille un autre dans le journal avant déjeuner et je m’en sers à ahurir les domestiques tant qu’il dure. Je n’ai pas de dictionnaire et je n’en veux point. Je choisis mes mots d’après leur son ou leur forme orthographique. Beaucoup ont un aspect français, allemand ou anglais et ce sont ceux-là que je prends--le plus souvent, mais pas toujours. Si je trouve une phrase facile à retenir, d’aspect imposant et qui sonne bien, je ne m’inquiète pas de savoir ce qu’elle signifie, je la sers au premier interlocuteur qui se présente, sachant que si je la prononce soigneusement, il la comprendra et cela me suffit.

Le mot d’hier était: _Avanti_. Il a un air shakespearien et veut dire sans doute «Va-t’en!» ou «Allez au diable!» Aujourd’hui, j’ai noté une phrase entière: _Sono dispiacentissimo_. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais cela me semble cadrer avec toutes les circonstances et contenter tout le monde. Bien que d’une façon générale, mes mots et mes phrases ne me servent que pour un jour, il m’arrive d’en conserver parfois qui me restent dans la tête, je ne sais pourquoi, et je les sers avec libéralité dans les conversations un peu longues, de façon à rompre la monotonie des propos échangés. Une des meilleures de ces phrases-là est: _Dov’ è il gatto_. Cela provoque toujours autour de moi une joyeuse surprise, de telle sorte que je garde ces mots pour les moments où je désire soulever des applaudissements et jouir de l’admiration générale. Le quatrième mot de cette phrase a un son français et je suppose que l’ensemble veut dire: «Donnez-lui du gâteau.»

Durant la première semaine que je passai dans cette solitude profonde, au milieu de ces bois silencieux et calmes, je demeurai sans nouvelles du monde extérieur et j’en étais charmé. Il y avait un mois que je n’avais vu un journal et cela communiquait à ma nouvelle existence un charme incomparable. Puis vint un brusque changement d’humeur. Mon désir d’information s’éleva avec une force extraordinaire. Il me fallut céder, mais je ne voulus pas redevenir l’esclave de mon journal et je résolus de me restreindre. J’examinai donc un journal italien avec l’idée d’y puiser exclusivement les nouvelles du jour... oui, exclusivement dans un journal italien et sans me servir de dictionnaire. De cette façon, je serais forcément réduit au minimum possible et serais protégé contre toute indigestion de nouvelles.

Un coup d’œil à la page de la «dernière heure» me remplit d’espoir. Avant chaque dépêche une ligne ou deux en gros caractères en résumaient le contenu; c’était une bonne affaire, car sans cela, on serait obligé, comme avec les journaux allemands, de perdre un temps précieux à chercher ce qu’il y a dans l’article pour découvrir souvent enfin qu’il n’y a rien qui vous intéresse personnellement.

En principe, nous sommes tous très friands de meurtres, de scandales, d’escroqueries, de vols, d’explosions, de collisions et de tout ce qui y ressemble, lorsque nous en pouvons connaître les victimes ou les héros, lorsqu’ils sont nos amis ou nos voisins, mais lorsqu’ils nous sont complètement étrangers, nous ne prenons généralement pas grand intérêt à ces dramatiques faits divers. Maintenant, l’ennui avec les journaux américains, c’est qu’ils ne font aucun choix, ils énumèrent et racontent tous les drames qui se sont accomplis sur la terre entière et il en résulte pour le lecteur un grand dégoût et une immense lassitude. Par habitude, vous absorbez toute cette ration de boue chaque jour, mais vous arrivez vite à n’y prendre aucun intérêt et en réalité, vous en êtes écœuré et fatigué. C’est que quarante-neuf sur cinquante de ces histoires concernent des étrangers, des gens qui sont loin de vous, très loin, à mille kilomètres, à deux mille kilomètres, à dix mille kilomètres. Alors, si vous voulez bien y réfléchir, qui donc va se soucier de ce qui arrive à ces êtres-là? L’assassinat d’un ami me touche plus que le massacre de tout un régiment étranger. Et, selon moi, le fait d’apprendre qu’un scandale vient d’éclater dans une petite ville voisine est plus intéressant que de lire le récit de la ruine d’une Sodome ou d’une Gomorrhe située dans un autre continent. Il me faut les nouvelles du pays où j’habite.

Quoi qu’il en soit, je vis tout de suite que le journal florentin me conviendrait parfaitement: cinq sur six des scandales et des drames rapportés dans ce numéro étaient locaux; il y avait les aventures des voisins immédiats, on aurait presque pu dire des amis. En ce qui concerne les nouvelles du monde extérieur, il n’y en avait pas trop, disons: juste assez. Je m’abonnai. Je n’eus aucune occasion de le regretter. Chaque matin j’y trouvais les nouvelles dont j’avais besoin pour la journée. Je ne me servis jamais de dictionnaire. Très souvent, je ne comprenais pas très bien, quelques détails m’échappaient, mais, n’importe, je voyais l’idée. Je vais donner ici une coupure ou deux de quelques passages afin de bien montrer combien cette langue est claire:

+---------------------------------------------+ | Il ritorno dei Reali d’Italia | | Elargizione del Re all’ Ospedale italiano | +---------------------------------------------+

La première ligne annonce évidemment le retour des souverains italiens--qui étaient allés en Angleterre. La seconde ligne doit se rapporter à quelque visite du roi à l’hôpital italien.

Je lis plus loin:

+------------------------------------------------------+ | Il ritorno dei Sovrani | | a Roma | | ROMA, 24, ore 22,50.--I Sovrani e le Principessine | | Reali si attendono a Roma domani alle ore 15,51. | +------------------------------------------------------+

Retour des souverains à Rome, vous voyez! La dépêche est datée: Rome, le 24 novembre, 23 heures moins dix. Cela paraît signifier: «Les souverains et la famille royale sont attendus à Rome demain à 16 heures et 51 minutes.»

Je ne sais pas comment on compte l’heure en Italie, mais, si j’en juge d’après ces fragments, je suppose que l’on commence à compter à minuit et que l’on poursuit sans s’arrêter jusqu’à l’expiration des vingt-quatre heures. Dans la coupure ci-après, il semble indiqué que les théâtres s’ouvrent à 20 heures et demie. S’il ne s’agit pas de matinées, ore 20,30 doit indiquer 8 heures 30 du soir:

+--------------------------------------------------+ | Spettacoli del di 25 | | | |TEATRO DELLA PERGOLA.--(Ore 20,30)--Opera: | | _Bohème_. | |TEATRO ALFIERI.--Compagnia drammaticá Drago--(Ore | | 20,30)--_La Legge._ | |ALHAMBRA.--(Ore 20,30)--Spettacolo variato. | |SALA EDISON--Grandioso spettacolo Cinematografico:| | _Quo Vadis?_--Inaugurazione della Chiesa | | Russa.--In coda al Direttissimo.--Vedute di | | Firenze con gran movimento.--America: Trasporto | | tronchi giganteschi.--I ladri in casa del | | Diavolo--Scene comiche. | |CINEMATOGRAFO.--Via Brunelleschi, n. 4.--Programma| | straordinario. _Don Chisciotte._--Prezzi | | popolari. | +--------------------------------------------------+

Tout cela m’est parfaitement compréhensible, excepté l’inauguration de ce _Chiesa_ russe: en anglais _cheese_ veut dire fromage... cela se ressemble... enfin je ne comprends pas.

Ce journal n’a que quatre pages et comme il a de longs articles de fond et beaucoup d’annonces, il n’y a pas beaucoup de place pour les crimes, désastres et autres abominations, grâces au ciel! Aujourd’hui je n’y trouve qu’un scandale:

+------------------------------------------------------------------------+ | Una principessa | | | | CHE FUGGE CON UN COCCHIERE | | | | PARIGI 24.--Il _Matin_ ha da Berlino che la Principessa | |Schovenbsre-Waldenbure scomparve il 9 Novembre. | |Sarebbe partita col suo cocchiere. La Principessa | |ha 27 anni. | +------------------------------------------------------------------------+

Vingt-sept ans et décamper (_scomparve_) le 9 novembre avec son cocher! Pauvre Princesse! J’espère que _Sarebbe_ ne s’en repentira pas, mais j’ai peur pour elle. _Sono dispiacentissimo._..

Il y a encore quelques incendies, deux accidents; en voici un:

+---------------------------------------------------------------+ | Grave disgrazia sul Ponte Vecchio | | | | Stammattina, circa le 7,30, mentre Giuseppe Sciatti, | |di anni 55, di Casellina e Torri, passava dal Ponte | |Vecchio, stando seduto sopra un barroccio carico di | |verdura, perse l’equilibrio e cadde al suolo, rimanendo | |con la gamba destra sotta una ruota del veicolo. | | | | Le Sciatti fu subito raccolto da alcuni cittadini, | |che, per mezzo della pubblica vettura n. 365, le trasportarono | |a San Giovanni di Dio. | | | | Ivi il medico di guardia gli riscontrò la frattura | |della gamba destra e alcune lievi escorazioni giudicandolo | |guaribile in 50 giorni salvo complicazioni | +---------------------------------------------------------------+

Cela paraît signifier: «Sérieux accident sur le Vieux-Pont. Ce matin vers 7 h. 30, M. Joseph Sciatti âgé de 55 ans, originaire de Casellina et de Torri, se trouvant assis au sommet d’un tas de verdure (feuilles? foin? légumes?) qui remplissait sa voiture, perdit l’équilibre, tomba et sa jambe droite passa sous une des roues du véhicule.

«Le dit Sciatti fut vite ramassé par quelques citadins, qui, à l’aide de la voiture publique (fiacre?) nº 365, le transportèrent à Saint-Jean-de-Dieu.»

Le paragraphe 3 est un peu plus obscur, mais je crois qu’il y est dit que le médecin arrangea la jambe droite d’une manière assez adroite et que du moment que la gauche n’est pas atteinte, il nous est permis d’espérer que dans cinquante jours le blessé sera tout à fait _giudicandolo guaribile_, s’il n’y a pas de complication.--Au fait, _guaribile_ doit se rapprocher de _guérissable_, mais n’importe.

Il y a un grand charme à lire ces petites nouvelles dans une langue que l’on connaît à peine--c’est le charme qui s’attache toujours à ce qui est mystérieux et incertain. En de telles circonstances, vous ne pouvez jamais être absolument assuré de la signification de ce que vous lisez: c’est comme une proie que vous poursuivez, vous essayez comme ceci, puis comme cela, et c’est ce qui rend l’exercice amusant. Un dictionnaire gâterait tout! Quelquefois un seul mot douteux jettera un voile de rêve et d’incertitude dorée sur tout un paragraphe plein de froides et pratiques certitudes. Vous resterez songeur et chercherez à deviner un adorable mystère dans un récit qui n’est au fond que vulgaire et laid. Serait-ce sage de détruire tout ce charme à l’aide d’un coup de dictionnaire?

Après quelques jours de repos, je me suis remis à chercher chaque jour ma petite pâture d’italien. Je la trouve sans peine dans mon journal. Voici, par exemple, un câblogramme de Chicago à Paris. Tous les mots, sauf un, sont intelligibles à ceux qui ne savent pas l’italien:

+-------------------------------------------------------------+ | Revolverate in teatro. | | | | PARIGI, 27.--La _Patrie_ ha da Chicago: | | | | Il guardiano del teatro dell’ opera di Wallace (Indiana), | |avendo voluto espellere uno spettatore che | |continuava a fumare malgrado il divieto, questo spalleggiato | |dai suoi amici tirò diversi colpi di rivoltella. | |Il guardiano rispose. Naque una scarcia generale. | |Grande panico fra gli spettatori. Nessun ferito. | +-------------------------------------------------------------+

_Traduction_:--«COUPS DE REVOLVER DANS UN THÉATRE. _Paris, le 27._--_La Patrie_ reçoit la dépêche suivante de Chicago. Un gardien de théâtre de l’Opéra de Wallace (Indiana), ayant voulu expulser un spectateur qui continuait à fumer malgré la défense, celui-ci, _spalleggiato_ par ses amis, tira plusieurs coups de revolver. Le gardien riposta. D’où frayeur générale, grande panique parmi les spectateurs. Personne de blessé.»

Je parierais que cette bénigne bagarre qui avait eu lieu à l’Opéra de Wallace (Indiana) ne frappa personne en Europe, excepté moi. Mais j’ai été vivement frappé et ce qui m’a frappé, c’est l’impossibilité où je suis de savoir, de science certaine, ce qui a poussé le spectateur à tirer de son revolver contre le gardien. Je lus ce récit tranquillement, sans émotion et sans étonnement jusqu’au moment où j’arrivai à ce mot _spalleggiato_ qui expliquait tout, mais dont j’ignorais la signification. Vous voyez quelle affaire! et quel riche et profond mystère entourait pour moi tout ce petit drame. C’est là le charme délicieux de l’ignorance. Vous commencez à lire un récit... le mot principal d’une phrase vous échappe, vous voilà livré à vos suppositions, vous êtes libre de vous amuser à votre guise, vous n’avez pas à craindre de voir le mystère se dissiper tout d’un coup. Aucune supposition ne vous fournira la signification exacte du mot inconnu. Tous les autres mots vous fournissaient quelque indice par leur forme, leur orthographe, leur son, celui-là ne vous dit rien, il garde son secret. Que veut dire _spalleggiato_? S’il y a un indice quelque part, une légère ombre d’indice, c’est dans les cinq lettres qui se suivent au milieu du mot, _alleg_... Cela signifierait-il que le spectateur fut _allégé_ par ses amis et que c’est là ce qui le conduisit à faire feu sur le policier? Mais _allégé_? _Volé?_ Je ne vois pas du tout comment il se fait qu’un bonhomme volé par ses amis se soit obstiné à fumer dans un théâtre et se soit mis en état de rébellion contre l’agent de la force publique... Non, je ne saisis pas le lien qui pourrait enchaîner toutes ces circonstances et je suis obligé de penser que le mot _spalleggiato_ demeure pour moi un mot mystérieux. L’incertitude reste donc et avec elle le charme.

S’il existait un guide de conversation vraiment bien fait, je l’étudierais et ne passerais pas tout mon temps à des lectures aussi suggestives; mais les guides de conversation ne me satisfont pas. Ils marchent assez bien pendant un certain temps, mais quand vous tombez et que vous vous égratignez la jambe, ils ne vous indiquent pas ce qu’il faut dire.

L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE

J’avais pensé qu’une personne tant soit peu intelligente pouvait lire très facilement l’italien sans dictionnaire, mais j’ai découvert depuis qu’une grammaire n’est pas inutile en bien des circonstances. Cela parce que, si la personne en question ne connaît pas les temps des verbes italiens, elle fera souvent des confusions regrettables. Elle pourra très bien croire qu’une chose doit arriver la semaine suivante alors qu’elle sera déjà arrivée depuis une semaine. En étudiant la question, je vis que les noms, les adjectifs, etc., étaient de bons mots francs, droits et dépourvus d’artifice; mais c’est le verbe qui prête à la confusion, c’est le verbe qui manque de stabilité et de droiture, c’est le verbe qui n’a aucune opinion durable sur rien, c’est le verbe qui leurre le lecteur ignorant, éteint la lumière et cause toutes sortes d’ennuis.

Plus j’étudiais, plus je réfléchissais, plus je me confirmais dans cette opinion. Cette découverte m’indiqua la voie à suivre pour acquérir la science qui me manquait lorsque je lisais les dernières nouvelles des journaux: il me fallait attraper un verbe et m’en rendre maître. Il me fallait le dépecer jusqu’à ce que j’en connusse le fort et le faible, les mœurs et les habitudes, les formes et les excentricités.