Chapter 7
OLIVIA.--Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer ta propriété. Ne crains point, Césario: prends possession de ta fortune. Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que tu redoutes.--(_Entre le prêtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon père, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l'obscurité, et que les circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui, dites ce que vous savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme et moi.
LE PRÊTRE.--Un contrat d'union éternelle, confirmé par vos mains jointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié par l'échange de vos anneaux: toutes les cérémonies de cet engagement ont été scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon tombeau que de l'espace de deux heures.
LE DUC, _à Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand le temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête? ou ta perfidie grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un autre te feront tomber toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire tes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.
VIOLA.--Seigneur, je vous proteste....
OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu de tes craintes exagérées.
(Entre sir André la tête fendue.)
SIR ANDRÉ.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un à l'instant à sir Tobie.
OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc?
SIR ANDRÉ.--Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage de sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres pour être chez moi.
OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André?
SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l'avions pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarné.
LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario?
SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie! le voilà ici.--Oui, vous m'avez fendu la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par l'instigation de sir Tobie.
VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais je ne vous ai fait aucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet: mais je vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.
SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m'avez blessé; je crois que vous ne faites pas cas d'une tête ensanglantée. (_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il n'avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre manière qu'il n'a fait.
LE DUC.--Eh bien! chevalier, en quel état êtes-vous donc?
SIR TOBIE.--Cela est égal: il m'a blessé, et voilà tout.--(_Au fou._) Sot, as-tu vu Dick le chirurgien? réponds, sot?
LE BOUFFON.--Oh! il est ivre, sir Tobie, depuis plus d'une heure. Ses yeux étaient fermés à huit heures du matin.
SIR TOBIE.--Eh bien! c'est un drôle; et après un _passamezze_ et une pavane[68], ce que je hais le plus, c'est un drôle qui s'enivre.
[Note 68: Danses d'un caractère sérieux.]
OLIVIA.--Qu'on l'emmène. Qui a fait ce dégât sur leurs personnes?
SIR ANDRÉ.--Je vais vous aider, sir Tobie; nous nous ferons panser ensemble.
SIR TOBIE.--Voulez-vous m'aider? Tête d'âne, fat, drôle!... drôle à la face effilée, buse!
(Le bouffon, Fabian, sir André et sir Tobie sortent.)
(Sébastien entre.)
OLIVIA.--Qu'on le mette au lit et qu'on soigne sa blessure.
SÉBASTIEN.--Je suis fâché, madame, d'avoir blessé votre parent; mais eût-il été mon propre frère, je n'aurais pu en faire moins, avec prudence et sûreté. Vous jetez sur moi un regard étrange, qui me fait sentir que je vous ai offensée. Pardonnez-moi, ma bien-aimée, au nom des serments que nous nous sommes mutuellement faits il y a si peu de temps.
LE DUC.--Une même figure, une même voix, un même habillement, et deux personnes! C'est une perspective naturelle qui existe et n'existe pas[69].
[Note 69: «Perspective naturelle.» On appelle perspective naturelle les jeux d'optique où plusieurs traits et objets forment, dans leur ensemble et à un certain point de vue, une figure régulière avec laquelle ils n'ont rien de semblable dans le détail, par exemple le kaléidoscope.]
SÉBASTIEN.--Antonio! ô mon cher Antonio! dans quelles tortures, dans quels cruels tourments j'ai passé les heures qui se sont écoulées depuis que je t'ai perdu!
ANTONIO.--Êtes-vous Sébastien?
SÉBASTIEN.--Crains-tu le contraire, Antonio?
ANTONIO.--Comment t'es-tu partagé? Une pomme, coupée en deux, ne donne pas deux moitiés plus semblables que ces deux créatures. Lequel est Sébastien?
OLIVIA.--Cela tient du prodige!
SÉBASTIEN.--Suis-je présent ici, ou non? Jamais je n'ai eu de frère, et je ne possède pas dans mon essence le privilège de la Divinité, d'être à la fois ici et partout. J'avais une soeur, que l'aveugle fureur des flots a engloutie. (_A Viola._) Par charité, quelle parenté avez-vous avec moi? Êtes-vous mon compatriote? Quel est votre nom, votre famille?
VIOLA.--Je suis de Messaline: mon père s'appelait Sébastien: j'avais aussi pour frère un Sébastien: telle était sa physionomie, tels étaient ses habits, lorsqu'il est descendu dans sa tombe humide. Si les esprits peuvent revêtir la forme et les vêtements des vivants, vous venez pour nous effrayer.
SÉBASTIEN.--Je suis un esprit en effet, mais revêtu de ces dimensions matérielles que j'ai puisées dans le sein de ma mère. S'il était vrai que vous fussiez aussi une femme, je laisserais couler mes larmes sur vos joues, et je dirais: Sois trois fois la bienvenue, Viola, la noyée.
VIOLA.--Mon père avait un signe sur le front.
SÉBASTIEN.--Et le mien aussi.
VIOLA.--Et il est mort le jour même que Viola comptait treize années depuis sa naissance.
SÉBASTIEN.--Oh! ce souvenir est vivant dans mon âme! Il finit en effet le cours de sa vie mortelle le jour qui compléta les treize années de ma soeur.
VIOLA.--Si nul autre obstacle ne s'oppose à notre bonheur mutuel que cet habillement d'homme et ce costume usurpé, ne m'embrasse qu'après t'être convaincu que chaque circonstance des lieux, des temps et de la fortune s'accorde et concourt à prouver que je suis Viola: et pour te le confirmer, je vais te conduire au capitaine qui est dans cette ville, et chez qui sont déposés mes vêtements de fille. C'est par son généreux secours que j'ai été sauvée pour servir cet illustre comte; et depuis ce moment, tous les événements de mon histoire se sont passés entre cette dame et ce seigneur.
SÉBASTIEN, _à Olivia_.--Il résulte de là, madame, que vous vous êtes méprise; mais la nature a suivi en cela son instinct. Vous vouliez vous unir à une fille; sur ma vie, vous ne vous êtes pas trompée, et vous êtes fiancée à la fois avec une fille et avec un homme.
LE DUC, _à Olivia_.--Ne restez point confondue: son sang est noble. Si tout cela est vérité, comme le montrent jusqu'ici les apparences, j'aurai ma part dans cet heureux naufrage.--(_A Viola_.) Jeune homme, tu m'as dit mille fois que tu n'aimerais jamais une femme autant que tu m'aimes.
VIOLA.--Je confirmerai par mes serments ce que je vous ai dit; et je garderai aussi fidèlement dans mon coeur tous ces serments, que ce globe garde le feu qui sépare le jour de la nuit.
LE DUC.--Donne-moi ta main; et que je te voie avec tes habits de femme.
VIOLA.--Le capitaine qui m'a amenée sur le rivage a mes vêtements de fille; il est maintenant en prison pour quelque affaire à la requête de Malvolio, gentilhomme attaché au service de madame.
OLIVIA.--Il le fera élargir: qu'on fasse venir ici Malvolio. Et pourtant, hélas! je me souviens qu'on dit que ce pauvre gentilhomme est en démence. (_Entrent Fabian et le bouffon avec une lettre._) Un accès de folie des plus violents, que j'ai éprouvé, a banni tout à fait de ma mémoire l'idée de la sienne.--Comment est-il, drôle?
LE BOUFFON.--En vérité, madame, il tient Belzébuth à bout de bras, autant qu'un homme dans son état puisse le faire: il vous a écrit ici une lettre que je devais vous rendre ce matin; mais comme les épîtres d'un fou ne sont pas paroles d'Évangile, il importe peu en quel temps elles sont remises à leur adresse.
OLIVIA.--Ouvre-la, et lis-la.
LE BOUFFON.--Attendez-vous donc à être édifiée, quand le fou remet la lettre d'un insensé.--(_Lisant._) «_Par le Seigneur, madame....._»
OLIVIA.--Comment, es-tu fou?
LE BOUFFON.--Non, madame: je ne fais que lire de la folie. Si vous voulez qu'elle soit lue comme il faut, vous pouvez lui prêter vous-même une voix.
OLIVIA.--Je t'en prie, lis-la en homme qui jouit de sa raison.
LE BOUFFON.--C'est ce que je fais, madame. Pour représenter en lisant l'état de son esprit, il faut le lire comme je fais: ainsi attention, ma princesse, et prêtez l'oreille.
OLIVIA, _à Fabian_.--Lis-la, toi, maraud.
FABIAN _prend la lettre et lit_.--«Par le Seigneur, madame, vous me faites injure, et le monde en sera instruit; quoique vous m'ayez fait mettre dans les ténèbres, et que vous ayez donné à votre ivrogne d'oncle l'empire sur moi, cependant je jouis de mes facultés aussi bien que vous, madame. Je possède votre propre lettre qui m'a excité à prendre le maintien que j'ai emprunté, et cette lettre me servira, j'en suis certain, ou à me faire rendre justice, ou à vous couvrir de honte. Pensez de moi ce qu'il vous plaira. J'oublie un peu le respect que je vous dois, pour ne songer qu'à l'affront que j'ai reçu.
«MALVOLIO, _qu'on a traité en insensé_.»
OLIVIA.--Est-ce bien lui qui a écrit cette lettre?
LE BOUFFON.--Oui, madame.
LE DUC.--Cela ne sent pas trop la folie.
OLIVIA.--Fabian, voyez à ce qu'on le mette en liberté: amenez-le ici. Seigneur, laissons ces soins à d'autres temps, et daignez me vouloir autant de bien comme soeur que comme épouse; qu'un seul et même jour couronne cette double alliance, ici dans mon palais, et à mes frais.
LE DUC.--Madame, je suis très-disposé à accepter votre offre. (_A Viola._) Votre maître vous tient quitte; et pour les services que vous lui avez rendus, si opposés au caractère de votre sexe, si au-dessous de votre éducation et de votre naissance, et, en récompense de ce que vous m'avez appelé si longtemps votre maître, voilà ma main: vous serez désormais la maîtresse de votre maître.
OLIVIA.--Ma soeur? Oui, vous l'êtes.
(Fabian amène Malvolio.)
LE DUC.--Est-ce là le fou?
OLIVIA.--Oui, seigneur, c'est lui-même.--Eh bien! Malvolio?
MALVOLIO.--Madame, vous m'avez fait un outrage, un insigne outrage.
OLIVIA.--Moi, Malvolio? Non.
MALVOLIO.--Vous, madame, vous-même, je vous en prie, lisez cette lettre. Vous ne pouvez pas nier que ce ne soit là votre écriture. Écrivez autrement, si vous le pouvez, soit pour le caractère, soit pour le style; ou dites que ce n'est pas là votre cachet, ni votre ouvrage; vous ne pouvez rien dire de tout cela. Allons, convenez-en donc, et dites-moi, sans blesser votre honneur, pourquoi vous m'avez donné tant de marques irrécusables de faveur, pourquoi vous m'avez recommandé de vous aborder en souriant, et en jarretières croisées, de mettre des bas jaunes, de montrer un front grondeur à sir Tobie et aux gens de bas étage; pourquoi, lorsque l'espoir de vous plaire m'a fait remplir ce rôle par obéissance, vous avez souffert qu'on m'emprisonnât dans une maison ténébreuse, où j'ai reçu la visite du prêtre, et suis devenu la dupe et le jouet le plus ridicule dont la malice se soit jamais amusée? Dites-moi pourquoi?
OLIVIA.--Hélas! Malvolio, cette lettre n'est pas de moi, quoique, je l'avoue, cette écriture ressemble beaucoup à la mienne: mais, sans aucun doute, c'est la main de Marie; et, en ce moment je me le rappelle, c'est elle qui m'a dit la première que vous étiez devenu fou: et aussitôt après je vous ai vu venir le sourire sur les lèvres, et mis de la manière qu'on vous indiquait ici dans cette lettre. Je vous en prie, apaisez-vous; c'est un bien méchant tour qu'on s'est permis de vous jouer là: mais quand nous en connaîtrons les motifs et les auteurs, vous serez, je vous le promets, juge et partie dans votre propre cause.
FABIAN.--Daignez, madame, m'écouter un moment, et ne permettez-pas qu'aucune querelle, aucune discorde vienne troubler la joie de cette heure fortunée, dont les aventures m'ont rempli d'admiration. C'est dans l'espérance que vous ne le permettrez pas, que je vous avoue franchement que c'est moi-même et sir Tobie, qui avons comploté cette farce contre Malvolio que voilà, pour nous venger de certains procédés incivils et brutaux que nous avions endurés de lui: c'est Marie qui a écrit la lettre, pressée par les importunités de sir Tobie; et en récompense, il l'a épousée. Toutes les malignes plaisanteries qui en ont été la suite méritent plutôt d'exciter le rire que la vengeance, si l'on veut bien peser avec justice les torts réciproques dont les deux parties ont à se plaindre.
OLIVIA.--Hélas! pauvre homme, comme ils se sont moqués de toi!
LE BOUFFON.--Quoi! _il est des hommes qui naissent dans la grandeur, d'autres qui parviennent à la grandeur, et d'autres que la grandeur vient chercher d'elle-même (A Malvolio.)_ J'ai fait un rôle, monsieur, dans cet intermède; oui, j'ai fait un certain messire Topas, monsieur: mais qu'est-ce que cela fait?--_Par le Seigneur, fou, je ne suis pas insensé._ Mais vous rappelez-vous ce que vous disiez: «_Madame, pourquoi riez-vous des platitudes de ce fou? Si vous ne riiez pas, il aurait un bâillon dans la bouche._» C'est ainsi que les pirouettes du temps amènent les vengeances.
MALVOLIO.--Je me vengerai de toute votre meute.
(Il sort.)
OLIVIA.--Il a été cruellement joué!
LE DUC.--Courez après lui, et engagez-le à faire la paix. Il ne nous a encore rien dit du capitaine; quand ceci sera connu et que l'heure dorée nous rassemblera, nos tendres coeurs s'uniront par un noeud solennel.--En attendant, chère soeur, nous ne sortirons pas d'ici.--Césario, venez, car vous serez toujours Césario, tant que vous serez un homme; mais dès que vous apparaîtrez sous d'autres habits, vous serez la maîtresse d'Orsino, et la reine de ses volontés.
(Ils sortent.)
LE BOUFFON.
Quand j'étais un petit garçon Et hi, et ho, au vent et à la pluie, Toutes nos folies Passaient pour enfantillage, Car la pluie tombe tous les jours.
Mais lorsque je devins grand, Et hi, et ho, le vent et la pluie; Les gens ferment leurs portes contre les filous et les voleurs, Car la pluie tombe tous les jours.
Mais quand je vins à prendre femme, Et hi, et ho, le vent et la pluie, Je ne pus faire fortune en faisant le brave, Car la pluie tombe tous les jours.
Mais quand j'allais au lit, Et hi, et ho, le vent et la pluie, Je me grisais avec des ivrognes, Car la pluie tombe tous les jours.
Il y a longtemps que le monde a commencé, Et hi, et ho, le vent et la pluie, Mais, n'importe, la pièce est finie, Et nous tâcherons de vous plaire tous les jours.
(Il sort.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.