Part 2
Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant à grands flots comme le rêve des hommes, battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent leur travail et essaient de faire autre chose. Débarrassée du soleil, la ville se délecte de sa propre lumière. Enfin on peut se regarder. Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche encore le génie et l’amour et mon soin dévisage des millions de passants.
Rien ne résiste à la complicité lascive que je sécrète de toutes parts. Il n’y a que l’épaisseur d’une glace: le trésor des devantures est offert à tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de la richesse. C’est en vain qu’on bâtit des murs autour des fenêtres: on ne peut rien cacher.
Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. J’en suis le prisonnier sur parole. J’ai de l’argent dans mes poches, tous les fils du téléphone assurent mes relations, on fait bon accueil dans tous les cercles de la société au soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce qu’il hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa poche que des allumettes. Mais impossible de les joindre, impossible d’user de cet argent qui pourrait me donner des amis et des femmes. J’erre dans la foule aussi dénué que ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans notre temps de travail et de diligence dormir sur les bancs, ayant assommé leurs appétits d’un kilo de vin rouge.
A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la femme naît. Pour mettre au point ce joujou d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. Manucure et pédicure ont poli la corne.
Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. Le travail continuera de lui-même jusqu’à demain matin. Pendant le sommeil blanc de la journée, on a encore donné ce coup de pouce qui suffit pour que se prolonge la routine. Après des millions d’années, nous jouissons de la vitesse acquise.
Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. Dans les garçonnières, les lampes se renversent, les travailleurs font l’amour et repassent aux femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs c’est le royaume des oisifs: les tantes s’accordent de faibles faveurs, les gousses poursuivent leurs complots pleins de râles, la petite lampe de l’opium s’avive dans un clair-obscur de menues pratiques idolâtres.
J’ai vu une femme marcher dans la rue: son visage s’éclairait du but dont elle s’approchait, ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait comme une inquiétude au coin de ses paupières. Mais soudain ce fut une complète illumination: l’homme était à l’angle de la rue Royale. Ils s’en allèrent ensemble, ayant saisi sur ma face le reflet de leur triomphe.
Mais voici que les nations se préparent à manger. Elles s’habillent partout. Elles s’avancent vers les tables. Il est encore une foule de domestiques pour servir la démocratie.
Je dîne seul dans un restaurant, car en dépit de mon argent je n’ai pu trouver d’appartement. Et si j’avais un appartement, je n’aurais pas de domestiques. Et si j’avais des domestiques, j’irais dîner au restaurant.
Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors la foule se met à penser dans les théâtres.
Je surprends sur le mur un couple enlacé. Je le suis jusqu’au music-hall. Le couple est bien là, comme sur tous les murs de la ville. Il est sur la scène. Animé par mille courroies de transmission, il s’enlace. Baiser gluant de fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de fatigue.
Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, du point de vue de Sirius, je regarde en bas le combat de boxe. Sur un plateau, deux petits hommes se cognent. Les projecteurs, qui tiennent cruellement dans leur lumière ce drame minuscule, pendent du plafond céleste comme la douzaine d’yeux d’un monstrueux savant nocturne, penché sur son microscope. La foule, énorme et lubrique, s’échauffe: elle voit deux armées. A bon compte, elle hume un vieux fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable d’être à l’abri des coups.
Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver encore, et plus à leur aise. Contre la paroi de l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre côté, c’est la liberté. Non, c’est le passé. On regarde un film comme sa jeunesse. Assis sur les genoux des ténèbres, ils ressassent leur quotidien: amours et enterrements. Ils n’osent tuer et incendier qu’en rêve.
Voir Melbourne et mourir. «Allo! Donnez-moi mon antipode. Remplissons notre devoir jusqu’au bout. Allo! Sidney? Mr. Brandbury? Avez-vous passé une bonne nuit? Il tombe un soir charmant sur Paris. Et vos moutons? Cet incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, pouvez-vous le circonscrire? Allons, tant mieux. Mes hommages à Mrs. Brandbury.» Toutes les semaines je retrouve ce cavalier et son galop immobile, comme le facteur, au coin de la rue.
Des secrétaires, sourds-muets, rapportent au propriétaire des journaux ce que l’homme a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec le monde entier: ô puissance catholique. Regardez-le, coiffé de ses antennes, ce pape. Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense ce que pensera demain l’homme dans la rue, la femme, le chien, le perroquet. D’heure en heure, la pensée rattrape l’événement. Mais non, les journaux sont imprimés à l’avance. Tout se passe comme il est écrit.
Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool me gonfle, je suis un gros ballon, je suis le monde, plein de moi-même. Quelque chose flambe, bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. J’éternue, je voudrais expulser par les narines un peuple de visionnaires.
Pour nous délivrer, essayons encore de l’amour. Mais la femme est une présence qu’on ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je suspends un geste qui devient honteux.
Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à toute vitesse vers le passé.
Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me retrouve devant ma glace, balançant des poids, jongleur d’étoiles.»
* * * * *
Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je mangeais, je buvais, je faisais l’amour brutalement, je dormais. Au fond d’une animalité irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait sa liberté intime.
Mais je geignais, j’avais peur de ma licence de loisir. Pour m’en excuser, on vient de voir que je dénonçais la gêne de mon époque. Je dénonçais mon époque, seulement mon époque, jamais la vie, jamais je ne m’en prends à la vie.
Ces années sur lesquelles je charbonnais mon nom entre mille autres, comme sur un mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, cet arrêt de ma jeunesse? Était-ce elles, cette fadeur dans ma bouche, cet automatisme croissant de toute chose autour de moi, cette immobilité?
J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord ce qui était au plus près de moi me gênait plus que tout. Mon histoire personnelle recoupe à tout coup ce que je pourrai vous dire des difficultés qui nous sont communes.
Pendant cette période de naissance de la paresse, il se fit dans mon cœur sur le sens de ces symptômes un malentendu extrêmement grave.
Donc je me demandais: «Pourquoi est-ce que tu es déporté loin des choses et des gens? Qui travaille en toi à cette destruction lente de ton personnage social? Que signifient cet irrémédiable retard de ta langue, de ta main, ce silence, cette solitude?»
Alors je répondais: «Je crois bien savoir de quoi il retourne. Il y a longtemps que cette étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. Voici: je me cache dans un coin parce qu’il faut que mijote quelque chose dans ma tête, dans cette marmite en évidence sur un feu lent. Il y a quelque chose qui me tracasse, qui m’a toujours tracassé».
C’est ainsi que se noua mon erreur car, parlant de la sorte, je ne croyais pas faire allusion à cette poussée obscure de mon être que je ne savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui je désigne de son nom magnifique qui est paresse, mais je voyais seulement dans mon inertie le signe avant-coureur de la réapparition dans ma conscience de penchants anciens que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation qui depuis toujours me suivait pas à pas, dissimulée dans mon ombre, fomentant contre moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon sang, se manifesta alors ouvertement et je pus croire que c’était son complot qui faisait le mystère tortueux de mon ralentissement.
* * * * *
Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. Je quittais les enfants et je courais m’enfermer dans ma chambre avec un livre.
L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement des hommes aux idoles. Les idoles étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce qu’on appelle adorer, c’était exercer de la sorte par la pulpe sensible du bout des doigts un commerce nourrissant avec l’esprit qui anime les choses qu’on dit maintenant inanimées.
Je lisais donc, je tournais les pages. Mais dès lors, j’enchaînais mes premiers désirs, abondants et vagues comme ma salive et ma chevelure. Je lisais fort mal, en glouton; j’avalais, sans mâcher, mais déjà je laissais la vie me dépasser, croyant au contraire la devancer par mes pratiques de petit sorcier.
Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça encore plus dans le fauteuil de la bibliothèque. Auparavant je n’avais nourri en moi qu’une vision presque blanche du monde; maintenant je m’essayais à l’art plus précis de susciter des apparitions.
Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher aux livres, ce fut quelque chose pris dans les livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition, d’action, de jouissance: je les fermai donc et songeai à gagner le monde.
Comme j’étais ramené par l’empire de l’habitude à mes premiers jouets, je prenais peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant plus que dans les livres mêmes, circulait la rumeur que les livres sont mauvais.
Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce à l’argent. Ma mère me paya des autos et des voyages, des maîtresses et des camarades. Tout s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais seul et ce fut une nouvelle habitude, contraire mais agréable, facile, que d’être dorénavant toujours occupé par des images de chair et d’os.
Je ne pouvais en être quitte à si bon compte. Le venin qui était resté dans mes veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. Après la lecture, ce fut l’écriture.
Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas pris garde que, gagné par cette fureur qui veut que le blanc soit noirci, j’avais souvent griffonné dans la marge des livres, des exclamations, des balbutiements. Ce n’était d’abord qu’un geste qui m’échappait, une mimique du corps qui me débordait comme une foule outrepasse la police pour voler au devant d’un spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant inconscient, nous ne le demeurons pas sur le même point. Ce qui, quelques jours, n’avait été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau matin, une ambition dont tous les objectifs étaient déjà calculés.
Avec quel air important je trempais ma plume dans l’encre. Les livres écartés, je posais devant moi une rame de papier blanc. J’allais écrire. Mais comment écrit-on? Bah! J’avais bien appris à marcher, à faire l’amour. Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais faire aux autres.
Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais de refermer un livre, quand je venais de voir écrire un autre homme, pris dans le rythme de son pas, je m’avançais pendant quelques lignes. Mais soudain je suis au milieu de ce papier blanc comme au milieu d’une immense place vide, dans une ville hostile, toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil blanc est écrasée cette place blanche.
«Ah oui! J’oubliais. Hier, en me promenant, telle pensée m’est montée au cerveau comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout congestionné. Mais voilà! Où a-t-elle passé? Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la langue. J’y suis. Non.»
J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais épuisé. Je n’en continuais pas moins à attendre, car c’était beaucoup de papier qu’il fallait noircir.
Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, une bienheureuse frivolité me ramenait à mes plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un regret, bientôt mué en remords, me courait après, me rattrapait. Je ne m’en débarrassais qu’en lui promettant de me donner plus de mal le lendemain pour satisfaire à un désir qui, chimérique, s’orientait sur une jouissance de plus en plus éloignée et improbable.
Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments contraires, au milieu desquels j’ai mis bien du temps à me débrouiller entièrement: tantôt je voulais écrire, tantôt je voulais vivre. Je voyais ces mots-là comme deux bornes opposées contre lesquelles je me butais tour à tour.
Quelquefois le tic qui me ramenait à l’encre et au papier s’accompagnait d’une telle chaleur dans tout mon corps que je devais proclamer alors qu’écrire c’est vivre autant qu’on peut. Mais, après quelques instants, ma pensée faisait long feu; ma main, abandonnée, tâtonnait vainement. Je retombais dans le dépit, puis m’envoyais promener. Peu à peu à mon insu, le manège s’établissait.
Pendant le temps de mes aventures, entre 1912 et 1922, je crus bien que j’étais guéri. A peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, dans un court égarement qui passa inaperçu, gribouillé une assez longue oraison qui était un adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à une pureté de jeune bête.
Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, échoué comme un bateau désarmé au fond d’un bassin, cette mollesse qui, certaines heures, me paraissait délicieuse, cette exquise fainéantise qui me semblait comme les samedis de Long-Island, une convalescence de mes facultés épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas à cette hébétude louche, à cette distraction anxieuse, signes indéniables du reflux de mon ancienne hantise?
* * * * *
En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me revenait, modeste, sournoise, comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière frivolité me retint longtemps, avant que j’en vinsse à reconnaître dans mon âme une pente plus hardie que ce petit penchant.
L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. J’eus des relations de plus en plus difficiles avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, les affaires me parurent impliquer des gestes à quoi ne pouvait plus fournir ma personne sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal nourri. Mon sang pâlissait. Pourtant je ne suis pas de ces hommes qui peuvent écrire seulement avec de l’encre.
Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur autre chose que sur soi-même. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez qui me fascinait. Je restais inerte comme si toutes mes facultés avaient été absorbées dans le spectacle du monde; pourtant je ne regardais ni les choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en moi de plus particulier, de plus palpitant, de plus précieux, de plus éphémère que je voulais surprendre mais, à cause de cette attention même, rien en moi ne bougeait plus. Donc, plus je m’interrogeais, plus la vie m’échappait; ma plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais dans un cercle vicieux jusqu’à être mortel. Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait que je la cherchais, je ne la vivais plus.
Et autour de moi immobile sous mon regard vague et distrait, tout le monde peu à peu s’immobilisait.
Peut-être mon époque contribuait-elle à cet arrêt, mais j’avais l’impression que toute la défaillance était en moi.
Cependant, je songeai que pendant plusieurs années j’avais vécu, j’avais échappé à mon vice, je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces années d’action un nouveau secours contre mon mal? Ne pouvais-je raconter mon passé? Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il me fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi écrire et ne resterais-je plus, la plume en l’air, dans une transition qui n’en finissait pas.
D’abord le souvenir de mes années d’action ne fit qu’ajouter à ma paralysie: quand je comparais mon ancienne fureur à ma présente neutralité, je n’étais que plus consterné. Mais un jour, je me rappelai ces pages que j’avais griffonnées sur le bateau qui m’emmenait en Amérique, déserteur des tranchées européennes. Je les retrouvai facilement, car je les avais mises à l’abri avec soin. Alors je fus réconforté par l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes veines. Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi j’inventai un être entièrement distinct de moi: il m’était permis de créer quelque chose puisque je pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait parce que je m’en faisais l’idée la plus étroite, parce que je le confondais avec mon individualité sociale.
Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de me dérober ainsi à la terreur de cette solitude qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais m’enfoncer comme un saint: je cédai tout à coup éperdument à la peur d’être oublié, muré vif dans la passion qui, derrière ces prétextes, s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations extérieures du monde. Je prétendais conjurer la lente montée du silence.
Pourtant dans le mouvement qui étendait mon bras au-dessus du papier, je reconnaissais quelque chose qui ressemblait à une passion: cette fureur des reins qui veut faire éclater aux yeux du monde son évidence; cette bienveillance qui accueille et déballe d’une main cursive la nouvelle figure des choses qui arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse; et même ce puissant cabotinage qui vous fait ouvrir la fenêtre et crier, gesticuler, et enfin vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un quelquefois qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre.
Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. C’était tout de même amusant de déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, par exemple, collé à sa table et qui tirait la langue en faisant sa page d’écriture: lui pousser le coude. Plaf! Un gros pâté, enfin un peu de pittoresque au milieu de ces alignements grammaticaux.
Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais dire que ce serait doux de réciter à un ami qu’on admire quelques pages écrites avec du vrai sang, et il admirerait. Quelle chaleur! On serait trop content; on croirait que c’est arrivé.
J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude et obscur que firent mes belles années perdues dans les foules et les continents.
Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout dit, j’aurais pu encore en raconter, mais je n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient de l’œil comme à un malin. Cependant Dieu sait que c’était torché et bâclé.
Non, je n’étais pas un écrivain.
* * * * *
Je retombai bientôt dans le marasme. Alors je me demandais pourquoi ce contentement de bête qui rumine un peu puissamment ne me durait pas. Je découvris que je n’avais pas écrit sur moi-même mais sur mon passé. Or j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire sur moi-même, sur cet être exsangue que je continuais de promener par les rues, parce que je pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, avec son sang. Je voulais donner mon sang dans l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les guerres, les révolutions et les amours, en brutal, en primitif, directement. J’ignorais l’art des transpositions, l’art de délivrance qui ne s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle vous contraint peu à peu au renoncement.
Eh bien! J’y suis parvenu à la longue, à la longue. Et quand, bien plus tard, j’eus fini ces cent pages, voici ce que je notai tristement:
«Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit n’est fait que de l’exploitation de ma misère. Je suis la maquerelle de mes charmes défaits.
«J’attends depuis deux ans sans rien faire. Et maintenant sournois je me réjouis parce que quelque chose s’est fait de ce que je ne faisais rien. Duplicité. Je laissais le temps se perdre, bien sûr qu’un dépôt en resterait dans mon encrier.
«Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie de rien? Mais on ne fait jamais entièrement rien; on peut faire peu de choses. C’est de ce peu que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, l’encre goutte à goutte est tombée sur le papier, il s’est formé des signes. Pour écrire je n’ai pas vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui je puis écrire seulement que je n’ai pas vécu.
«Il ne fait pas bon me regarder vivre: ni fakir, ni joli-cœur; ni orateur ni macérateur de paroles secrètes; ni pieux ni impie; ni courageux ni lâche. Eh bien! De quoi me plaindre? Il semble au lecteur que voilà un personnage; il le voit s’épaissir suffisamment entre deux portes. Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je suis un pitre, je ne veux pas en tirer argent et considération. Et je ne puis me faire un pouvoir sur le monde avec le résidu de ma destinée.
«Certes j’ai des patrons dans ce métier louche de contrebandier sur la frontière du rêve et de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que de répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui n’aviez que vos journées étroites, analystes qui vous contentiez d’une si mince tranche de cœur sur votre pain sec de vieux enfants, vous n’alliez pas loin dans ce pays dangereux qu’était votre moi: pas plus loin que ne va le chien au bout de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été exemplaires: je ne vous pardonne pas que l’on puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi bon tenir la beauté sous sa main, si l’on n’est pas le premier à en profiter, si l’on ne peut pas s’en armer contre tout!»
Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes mes forces et ma maladresse était plus cruelle que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon être, par ailleurs, continuait de croître et de se préparer comme un don magnifique à des compréhensions plus heureuses de ma conscience. La paresse qui était bien le contraire de mon impuissance du moment continuait de s’insinuer partout. Tandis que j’avais l’air de n’être que la victime trop contente de la littérature, la paresse se développait comme une chose nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce qui barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était pas cette lippée que je continuais toujours, où semblaient s’épaissir mes sens: beuveries, luxures, musardises de toutes sortes, éternel sommeil, mais ce sentiment de lucre et d’avarice qui me faisait écrivain. Voilà ce qui interrompait le cours sauvage, obscur et innocent de ma pensée pour la détourner dans de petits canaux qui devaient arroser des jardins parcimonieux où je songeais à cultiver des fleurs banales comme je voyais tant d’hommes aux doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute écrire est nécessaire pour penser, mais il y a beau temps que les hommes ne pensent plus que quand ils écrivent.
Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez fortes pour me faire cesser d’écrire. Il sembla qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait la façon absurde selon laquelle je m’acharnais à écrire, je renonçais volontiers à cet exercice après tant d’autres. «Je laisse enfin, m’écriais-je, une jeune plante croître et se nourrir de tout l’humus obscur. Maintenant je deviens un peu noble, je pense pour penser.»
Mais la peur me revenait par moments. Je me voyais arraché au monde. Et je tournais encore cette peur en reproche contre moi-même. Je me lamentais: «Je ne suis bon à rien.»
Je regretterai toujours cette parole sordide, refus au plus bel éclat de la vie en moi. Comment alors n’ai-je pas su crier: «Je ne suis bon qu’à moi-même?» Ce cri n’aurait déjà plus été la glorification d’un égoïsme. Car ce qui commençait de m’intéresser en moi, ce n’était plus l’individu social, c’était le fondement de mon âme, un royaume souterrain beaucoup plus large que tout ce qui, dans le monde des hommes, paraissait sous mon nom.
Je n’en avais pas moins découvert que l’envie d’écrire, c’était le reste de mon long abandon à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé. Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais voulu faire le soldat, l’homme d’affaires, le moine, le commissaire du peuple.