Part 3
Dans le patio où des sièges ont été disposés, les musiciens aveugles préludent au concert. Quatre danseuses, les plus célèbres de Tunis: Salouh’a, Aïcha Srira, Fazouna et Zarzis, l’étoile, sont affalées sur un divan, et croquent des radis en promenant sur l’assemblée des regards bestialement mornes. Je les ai vues maintes fois danser en de semblables occasions, je sais qu’elles ne sortiront pas de leur torpeur avant minuit, et je quitte la fête, malgré les instances de la princesse Bederen’nour. Mais le lendemain matin je ne manque pas de me rendre au palais de Si Abd el Karim, pour _l’exposition de la mariée_. Des joueurs de flûte et de tambour font rage devant la porte, et toutes les femmes qui passent peuvent entrer contempler la nouvelle épouse. Elle est assise au milieu du patio, sur un siège extrêmement élevé, les pieds reposant sur un coffre d’argent ciselé.
Ses diamants et ses pierreries étincellent à la claire lumière du matin, à peine tamisée par le grand velum protecteur, disposé spécialement pour les noces. Tout alentour, les invitées somptueusement vêtues lui font une cour splendide, et causent en regardant les danses. La princesse Zobéïda, dans son attitude hiératique, les mains allongées sur les genoux et les yeux baissés, semble plus que jamais une petite idole merveilleuse, mais sans vie.
Hélas! quelles angoisses je devine derrière cette façade conventionnelle! C’est ce soir même que l’époux rentrera au logis dont il a été chassé par les fêtes nuptiales, et prendra possession de sa femme...
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Si Abd el Karim est un noble et généreux personnage. Il a respecté l’effarouchement de cette petite vierge dont il est devenu le maître. Mabrouka la négresse n’a pas manqué d’en faire la confidence à Chedlïa, et je sais ainsi que la princesse Zobéïda n’a point encore laissé approcher son mari, depuis quinze jours qu’ont eu lieu les noces.
--Par la tête de Sidi Ahmed el Tijani! Si Abd el Karim est un homme patient! on voit bien que l’âge l’a refroidi. Le caïd Mansour et Si Chedli n’en ont point fait autant, et dès le premier soir...
La princesse Bederen’nour me demande, par l’intermédiaire de sa servante, d’aller voir sa sœur dont la résistance et la tristesse persistantes inquiètent toute la famille. Et je me souviens que la petite princesse Zobéïda m’avait fort instamment priée de venir après le mariage.
--Tu comprends, je serai si malheureuse dans cette grande maison étrangère! et toi seule pourras me faire visite.
Aussi m’accueille-t-elle avec une vraie joie. Elle porte un adorable costume en satin abricot lamé d’argent, mais son visage maquillé avec art la rend presque méconnaissable.
Chaque jour, durant le premier mois, la jeune épouse doit revêtir une nouvelle toilette de son trousseau. D’après ce que j’ai vu, la princesse Zobéïda pourra prolonger cette règle jusqu’au «rass el aam[11]». La hennena vient nous rejoindre. Elle ne peut quitter sa cliente qu’après la consommation du mariage, dont elle porte aussitôt le témoignage au chef de famille. Alors seulement elle touche son salaire. Et comme ici, les choses traînent en longueur, la hennena Homeïna est de fort méchante humeur. Elle exhorte la princesse devant moi, sans aucune discrétion:
[11] Jour de l’an arabe.
--Je ne peux pas, dit Zobéïda, j’ai trop peur!
--Par mon Maître! tu n’es pas autrement que toutes les femmes, et ce qu’elles font tu peux bien le faire aussi. Vois comme Si Abd el Karim est bon avec toi, et prends garde de le lasser.
--O Allah!--soupire Zobéïda, en s’adressant à moi,--que les Françaises sont heureuses! elles restent filles si cela leur plaît. Nul ne leur impose un époux...
J’essaie de donner à la conversation un tour plus gai, mais la princesse a visiblement l’esprit ailleurs, et la hennena impatiente ne manque pas de placer son mot à chaque occasion en lui rappelant son devoir.
Des fleurs superbes ornent la chambre, et, quand je pars, la princesse veut me les donner toutes. Je proteste:
--Mais non, il ne faut pas t’en priver.
--Oh!--répond la hennena,--ne crains rien. Elle a «quelqu’un» pour lui en offrir matin et soir.
En sortant du palais, je croise Si Abd el Karim. Il a une belle et fibre allure, mais son regard est très doux. La princesse Zobéïda a tort de se plaindre...
--Louange à Dieu!--s’est écriée Mabrouka la négresse, quelques jours plus tard, en venant voir Chedlïa.--Louange à Dieu! Le mariage est consommé. L’avant-dernière nuit Si Abd el Karim a pénétré chez sa femme pendant son sommeil... La princesse Bederen’nour et toute la famille sont dans la joie. Louange à Dieu!
--Et la princesse Zobéïda,--demandai-je?
--Une femme est toujours heureuse dans les bras de son époux. Louange à Dieu! Il n’y a de Dieu que lui!
IV
UNE PETITE AZIZA EST NÉE...
Une petite Aziza est née hier chez mes voisines. Depuis deux jours Mah’bouha criait et se lamentait sur la «chaise à enfanter» sans parvenir à se délivrer.
La hennena-accoucheuse a déclaré que la patiente avait de mauvais esprits dans le ventre. Elle lui a fait prendre une tisane de céleri, et maintenant, grâce à Dieu! la jeune femme repose très pâle à côté de son enfant. Devant la maison, les joueurs de tambour et de flûte donnent à l’accouchée leur concert frénétique, en implorant les bénédictions d’Allah pour sa nouvelle servante.
Elle est minuscule, très laide, et ne cesse de pleurer. Pourtant la hennena n’a pas manqué de suspendre, au-dessus du lit, un œuf vide, un oignon et des piments rouges, pour éloigner de l’enfant les «chitanes» malins; et elle lui a passé au cou un collier sauvage d’amulettes: coquillages, osselets, pointes de corail, mains de Fathma et petits sachets de cuir renfermant des prières.
Les parentes, amies et voisines viennent en bande féliciter la jeune femme.
--Louange à Dieu pour le salut de ta délivrance!
--Bénie celle qui t’a été ajoutée!
A chaque nouvelle arrivée, Mah’bouha relève les couvertures et les linges du petit paquet geignant, et la visiteuse dépose une pièce d’argent sur le bébé, en cadeau de bienvenue.
La maman a le front ceint d’un bandeau noir, et une paillette brillante collée entre les deux sourcils. Elle semble très lasse, ses joues se colorent à présent de rougeurs trop vives, et ses mains brûlent... Les femmes continuent à bavarder autour d’elle, quelques-unes cuisent des aliments sur un petit «canoun»; des enfants jouent et se disputent dans la pièce trop bien close, et dehors le tambour et la flûte aiguë font toujours rage...
La fièvre monte,... on commence à s’inquiéter autour de la malade. Mes voisines anxieuses me font appeler.
Mais je ne suis pas médecin, pas même infirmière de la Croix-Rouge... Pourtant mon simple conseil fait miracle:
--Ouvrez la fenêtre pour donner un peu d’air, et surtout qu’on vide la chambre de Mah’bouha, et la laisse tranquillement reposer!
... Peu à peu la respiration de la jeune femme se régularise. La température devient normale, et la septième nuit après ses couches je la retrouve vaillante et guérie pour la fête des relevailles.
Elle est accroupie sur le lit auprès de son bébé. Ses belles-sœurs ont pris soin de la parer, et ont orné la chambre de rideaux en chebka[12] et de coussins neufs. Des parfums brûlent dans les «canouns».
[12] Dentelle arabe.
Les invités arrivent en grandes toilettes: satins brodés, rubans, paillettes, fleurs artificielles... On leur sert un repas sur une longue table basse chargée de couscous, méchouis, crèmes et pâtisseries. Dans un coin, les musiciens aveugles accordent leurs instruments. Il y a un violoniste, un joueur de luth, un chanteur et un joueur de darbouka.
Si Omar, le jeune père, a bien fait les choses pour la naissance de son premier-né, malgré sa grosse déception que ce ne soit pas un fils, mais simplement une petite Aziza...
Après le festin, les femmes s’accroupissent autour de la pièce sur les divans et des matelas, et toute la nuit elles restent là, causant et écoutant le concert dont les rythmes mélancoliques s’enchaînent sans répit. De temps à autre une invitée se lève sur la prière de ses voisines et se met à danser.
Ses hanches et son ventre ondulent lentement, son cou se désarticule en un curieux mouvement giratoire, et sa gorge opulente sautille sous la gebba, tandis qu’elle se voile le visage de ses deux mains...
Les enfants se sont endormis dans tous les coins, et malgré leur plaisir les femmes sentent la fatigue alourdir leurs membres et leurs paupières. Mais l’aube pointe, et le dernier acte de la fête ranime les invitées très lasses.
Mah’bouha, l’heureuse maman, est revêtue d’un superbe costume bleu pâle, brodé d’or. Une «taguïa» étincelante coiffe sa chevelure comme au jour des noces, son visage est plus fardé qu’à l’habitude, et l’on charge de bijoux ses bras, ses doigts et son cou.
Elle rayonne de fierté. Plus rien ne manque à son bonheur: Si Omar est un excellent époux, et son commerce prospère de jour en jour. Louange à Dieu!
Depuis six ans qu’ils sont mariés, aucun dissentiment n’a troublé leur union. Ils attendaient l’enfant sans trop d’impatience, car Mah’bouha savait bien qu’il avait été conçu deux mois après les noces. Mais «il s’était endormi» et ne s’est réveillé que cette année... Qu’Il soit exalté!
La hennena prend dans ses bras la petite Aziza, affublée de satins et de rubans, et, un grand couteau à la main, pour éloigner de l’enfant les esprits malins, les maladies et les accidents, elle se met à la tête du cortège. Mah’bouha vient ensuite, encore chancelante, puis des fillettes portant des cierges allumés, et enfin toutes les femmes. Le défilé pénètre successivement dans les différentes pièces du logis, et s’arrête au vestibule, tandis que la hennena franchit la porte, ramasse une pincée de poussière, et la dépose sur le front du bébé, bien armé maintenant contre les périls de l’existence.
--S’il plaît à Dieu,--répètent les invités,--nous assisterons à ses noces!
V
LA PRISON DES ÉPOUSES
Lella Salouh’a serait la plus heureuse des musulmanes si un tourment secret ne lui dévorait le cœur.
Dans sa jeunesse, elle a connu la gêne, presque le dénûment, au logis paternel et ruiné du vieux général Si Chedli ben Amor. Mais depuis son mariage avec Si Mustapha Boubakker, rédacteur à l’Ouzara, elle ne manque plus de rien. Ses armoires sont remplies de costumes, et ses coffres des mille ustensiles nécessaires à la toilette féminine. Elle habite une jolie maison, pas bien grande à la vérité, mais propre, commode, garnie de faïences au quart de hauteur, et ensuite soigneusement blanchie à la chaux. Elle ne sort jamais à pied, et se rend au hammam et aux mariages en voiture close, comme une dame. Enfin la petite négresse Mena, spécialement attachée à son service, lui épargne les ouvrages ennuyeux.
Le doux Mustapha adore son épouse, si grasse, aux larges yeux de vache, à la peau blanche et bien fardée. Ils ont deux petits garçons, vigoureux, dont l’aîné, s’il plaît à Dieu! sera bientôt circoncis.
Les voisines et les parents envient le bonheur de Lella Salouh’a.
Et pourtant elle n’est point heureuse.
Il arrive parfois qu’un ver rongeur mine les plus beaux fruits.
J’ai deviné le tourment de Lella Salouh’a: elle habite, suivant la coutume, avec Si Salah, frère de Si Mustapha, et son épouse Lella Zeïna. Quand je vais voir ces dames, elle font assaut de grâces et d’amabilité pour moi. Le sourire est sur leurs lèvres, mais «la haine est dans leurs cœurs», et je sais par les racontars des terrasses que des scènes éclatent journellement entre elles, et que les voisines entendent leurs criailleries et les injures dont elles s’accablent.
Je vais m’asseoir, d’abord sur le divan de Lella Zeïna, puis sur celui de Lella Salouh’a. Les conversations y sont également banales, et les chambres se ressemblent: longues, étroites, un grand lit à chaque extrémité, une étagère chargée de verreries au-dessus du sofa; deux armoires à glace flanquent la porte.
Mais chez Lella Zeïna il y a en outre un vieux piano Louis-Philippe, acheté jadis par le beau-père, Si Mohamed Boubakker, à sa première épouse: ce piano, aux cordes cassées, pourries par l’humidité, ne produit plus qu’un seul son, un sol épargné par hasard, et qui suffit à faire l’orgueil et la joie de Lella Zeïna. Chaque fois que je viens, elle tapote ostensiblement la note frêle, au timbre presque usé.
Et c’est en surprenant les regards plus haineux de Lella Salouh’a, que j’ai deviné la jalousie dont elle est incendiée.
Malgré son amour et sa déférence aux caprices de sa femme, Si Mustapha ne saurait lui payer un piano, lui qui gagne quatre-vingts francs par mois à l’Ouzara.
Je le rencontre souvent, revenant de son travail, un petit paquet à la main contenant des bonbons, une tacrita de soie, une babiole...
--C’est pour Salouh’a,--me dit-il avec un bon rire,--les femmes aiment les sucreries et les parures.
Ces attentions ne calment point l’envie de Lella Salouh’a. Elle est plus jeune, plus belle, plus comblée que sa belle-sœur, dont le mari est indifférent et coureur. Mais Lella Zeïna possède un piano cassé, au son unique, et Lella Salouh’a n’en a pas...; une guerre farouche s’en est allumée entre les deux femmes. L’une ou l’autre y restera.
Lella Zeïna est petite, boulotte, et brune, avec un nez trop court et une bouche sensuelle dans la face ronde. Malgré la défense de son mari, elle passe des journées entières penchée au moucharabié du premier étage, surveillant l’impasse où jouent les chats et circulent rarement les humains.
Il n’est pas séant qu’une femme s’intéresse ainsi aux choses extérieures, et Lella Salouh’a ne manque pas de le faire remarquer méchamment au vieux beau-père, Si Mohamed, et à l’époux, Si Salah.
Ce n’est point qu’elle-même dédaigne ces distractions, mais, plus avisée, elle sait ne pas se laisser surprendre en faute.
Elle a fini par découvrir que Lella Zeïna se penchait plus volontiers à la fenêtre aux heures où Si Beji, le fils du voisin, rentre chez lui. La jeune femme fait alors entendre un sifflement très doux, un refrain de chanson, pour l’unique plaisir de voir se tourner vers elle le visage mâle qui la devine, sans l’apercevoir.
Et depuis lors, Lella Salouh’a ne s’est plus précipitée sur sa belle-sœur en l’accablant des pires injures, mais elle a un sourire perfide.
Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les dames Boubakker, mais je vais chez elles de temps à autre, afin de ne point contrister notre ami, le doux Mustapha.
Or, cette fois, je suis accueillie par Lella Salouh’a toute seule, plus grasse et nonchalante que jamais, et la face épanouie.
Dès l’entrée, j’aperçois dans sa chambre un objet insolite: le piano... le vieux piano muet. Et je soupçonne aussitôt un drame.
--Lella Zeïna n’est pas ici? Serait-elle malade?
--Non,--répond la belle-sœur d’un air apitoyé sous lequel perce un secret triomphe. Son mari, l’ayant surprise en conversation avec le voisin, l’a fait enfermer au Dar el Joued.
L’envieuse ne dit pas, mais je le devine, qu’elle-même a, sournoisement, amené Si Salah, au moment où la jeune femme poursuivait son innocente idylle. Et tout de suite elle ajoute, incapable de contenir sa joie:
--Tu vois, j’ai le piano. Si Mohamed me l’a donné!
Lella Salouh’a, radieuse, tourmente le sol au son fêlé. Elle est pleinement satisfaite, tranquille, sans remords...
En rentrant chez moi, je dis à Chedlïa:
--Savais-tu que Lella Zeïna Boubakker fût au Dar el Joued?
--Oui, je l’ai appris par ma sœur Douja qui habite son quartier. Il paraît que ça a été épouvantable pour l’emmener. Elle criait, s’accrochait aux meubles...; son mari l’a portée dans la voiture en lui mettant de force un soufsari sur le visage. Il y a de cela trois semaines.
--Je voudrais aller la voir.
--C’est difficile! Sais-tu si elle est prisonnière ou en «observation»?
--Qu’est-ce que cela?
--Tu ne peux comprendre, ce sont des choses à nous: quand un mari met sa femme au Dar el Joued, le cheikh cadhi prononce une sentence. Si les torts ne sont pas prouvés, elle est à «l’observation», elle a sa chambre à part; ses parents peuvent la voir et son mari, s’il le désire, couche toutes les nuits avec elle. Mais si elle a fait une faute grave, elle est «prisonnière» dans une pièce commune, n’a le droit de recevoir personne, et son époux ne doit venir qu’une nuit par semaine. Enfin il y a les «écrouées», enfermées directement par le cadhi pour avoir volé, juré, fait du scandale, et qui ne voient même pas leurs maris. Je m’informerai pour Lella Zeïna.
Le lendemain Chedlïa savait tous les détails sur l’internement de la jeune femme.
--Elle est à «l’observation» au Dar el Joued d’Halfaouine; c’est une chance, car je connais la «moulaye[13]» de la maison, et pourrai t’y faire entrer. C’eût été impossible autrement.
[13] La directrice.
Chedlïa se voile et nous partons.
Cette prison des épouses est située dans une petite rue calme derrière la place. Nous parlementons assez longtemps à travers la porte avant de la voir s’ouvrir. Chedlïa, fertile en ruses, raconte je ne sais quelle histoire pour motiver notre visite...
Un assez grand patio est rempli de femmes. Il y a des bédouines pouilleuses, des «mamoussa» au visage effronté, des citadines en foutas de cotons, d’autres vêtues de soie et parées de bijoux. Une grosse négresse étire de la laine; quelques mères allaitent leurs bébés: l’une d’elles ne paraît pas plus de quinze ans.
Toutes ces femmes entourent Chedlïa et lui demandent les nouvelles du dehors. Le vieux Si Mohamed ben Salah et son épouse Fatima dirigent la maison, contrôlent la conduite des «observées» dont ils font un rapport, d’après lequel le cadhi rend ensuite son jugement. Ils touchent dix ou quinze sous par jour de chaque mari pour l’entretien des prisonnières.
Chedlïa ayant fait miroiter la promesse d’un bon pourboire, ils s’empressent à me renseigner et à me montrer les chambres. Il y en a sept ou huit. Les lits sont rares; la majorité des femmes couchent sur des paillasses, des nattes ou des chiffons, suivant la générosité de l’époux.
Une petite pièce est réservée aux maris qui viennent une fois par semaine passer la nuit avec leurs femmes.
--Mais,--dis-je étonnée,--elles consentent à supporter ceux qui les mettent ainsi en prison?
--En général,--répond la «moulaye» avec un gros rire,--elles en sont heureuses, et espèrent apitoyer leur époux et se faire ramener chez elles. Pourtant quelques-unes se refusent sauvagement. C’est le cas de Lella Zeïna que tu vas voir. Elle a conçu pour Si Salah une haine farouche. Chaque fois qu’il vient, ce sont des scènes. C’est bien fâcheux pour la maison... et pour elle aussi du reste, car nous avons fait notre rapport au cadhi qui ne manquera pas de la faire passer parmi les prisonnières.
--La malheureuse! Ce n’est pourtant pas bien grave de résister à un mari qui l’a fait enfermer ici.
--O Allah!--s’exclamèrent Chedlïa et la «moulaye» scandalisées,--mais c’est un des plus grands péchés pour une femme!
--Y a-t-il parfois des dames de la haute société?
--Très rarement. Il faut que le mari veuille infliger un châtiment exceptionnel. Les gens aisés mettent plutôt leurs femmes en pension chez des vieillards approuvés par le cadhi. Quelques-uns même louent une maison où l’épouse punie vit avec ses gardiens.
--Combien de temps les femmes restent-elles ici?
--Cela dépend du mari. Parfois quatre ou cinq jours, parfois des années.
--Il y en a une vingtaine, me semble-t-il?
--Vingt-huit. C’est peu. Pendant le Rhamadan, nous en avons eu jusqu’à cent cinquante. On ne pouvait plus se remuer.
--Pourquoi plutôt à cette époque-là?
--Parce que le jeûne rend les gens irritables, et alors les disputes éclatent pour un rien. Veux-tu voir le premier étage où sont logées les femmes à l’«observation»?
Il y avait quatre ou cinq chambres plus propres que celles du rez-de-chaussée. Des faïences garnissaient les murs par endroits et les plafonds avaient été peints. La maison, dégradée par la négligence et l’humidité, avait dû être jolie autrefois.
Lella Zeïna fut très étonnée de me voir:
--Comment as-tu pu pénétrer ici? Ce n’est pas facile... ni d’en sortir,--ajouta-t-elle avec tristesse.--Cette chienne de Salouh’a est arrivée à ses fins. Car c’est elle qui m’a trahie, j’en suis sûre.
La chambre de Lella Zeïna était sommairement meublée d’un lit, un coffre, une table, apportés du domicile conjugal.
--Je m’ennuie, dit la jeune femme, la nourriture est mauvaise, la maison sale, il y a des punaises et des poux. Quand donc serai-je libre?
--Mais tu as de nombreuses compagnes, vous pouvez causer...
--Elles ont toutes l’esprit resserré naturellement. Souvent aussi on se dispute. As-tu vu la petite Fathma?
--Celle qui est si jeunette, avec un bébé?
--Oui, elle est mariée depuis onze mois, et il y en a dix qu’elle est enfermée. Elle a eu son enfant ici la semaine passée. Pauvre petite!... Et la grosse Mah’bouha qui a eu trois maris et a été emprisonnée puis répudiée par chacun d’eux. Et Habiba que son époux remet ici chaque fois qu’il s’enivre, c’est-à-dire constamment. Et Mnena qui ne cesse de pleurer... O Miséricordieux! O Prophète!
--S’il plaît à Dieu, tu rentreras bientôt chez toi.
--S’il plaît à Dieu!... Tu as été à la maison,--me dit-elle enfin,--quoi de nouveau? Ma chambre est-elle toujours pareille?
Devant l’angoisse de ses regards, je compris qu’elle songeait au vieil instrument, cause initiale de son malheur.
Et je n’osai point lui révéler que le piano cassé trônait maintenant chez Lella Salouh’a!...
VI
FATHMA LA DÉLAISSÉE
--Je vais t’apprendre une chose étonnante: Fathma se remarie,--me dit Habiba.
--Fathma? Quelle Fathma? Il y en a mille.
--Fathma bent Tahar, ma sœur.
--Pas possible!
--Sur la tête de Sidi, je ne mens pas. Interroge mon père.
Baba Tahar me confirme la nouvelle:
--Par mon Maître! la parole d’Habiba est solide. Fathma désire un mari; du reste il n’est pas bon qu’une femme reste seule.
--Mais comment a-t-elle fait pour en trouver un? Est-ce toi qui t’en es occupé?
--Non, Lella, je ne suis pas mêlé à cette affaire. Fathma s’est adressée à la vieille Khdija qui s’occupe de ces choses-là.
--Et qui lui a-t-elle déniché?
--Un palefrenier, Mohamed ben Sadok, qui n’est pas bien riche et veut prendre femme. Il l’a payée trente francs.
--C’est peu.
--Une répudiée comme Fathma ne vaut pas davantage.
--Connais-tu le fiancé? Est-il jeune ou vieux?
--Vingt-trois ou vingt-quatre ans.
--Mais ta fille en a le double! Elle est folle!
--Dieu est puissant!
Ainsi Fathma la simple, toujours tremblante et apeurée, affronte, de propos délibéré, ce redoutable inconnu d’un mariage avec un garçon qu’elle n’a jamais vu, et dont elle pourrait être la mère... Elle est plus âgée que Chedlïa, la dernière femme du vieux Tahar, ayant déjà dépassé vingt ans lorsqu’il épousa celle-ci, toute jeunette. Et voici près d’un quart de siècle qu’elle-même fut répudiée par son mari, Azouz, dont elle a deux enfants: Aïcha, déjà maman, et Othman, un gamin de vingt ans, poussé comme une mauvaise herbe.
Fathma grand’mère se remarie!
Je lui dis:
--Tu n’étais pas malheureuse ici avec ton père. N’as-tu pas peur de cet homme que tu ne connais pas?
Naïve et fataliste, elle ne sait que répondre:
--C’est écrit!... Je suis dans la main d’Allah!
Les noces eurent lieu sans fête, ainsi qu’il convient pour une pauvre répudiée. En dévoilant son épouse, Mohamed le palefrenier eut une vilaine surprise... S’il n’était point assez riche pour se payer une vierge, du moins espérait-il une femme avenante et jeune. L’entremetteuse Khdija lui avait tracé un portrait flatteur de sa fiancée:
--Elle est mince et brune, ses traits sont réguliers et ses yeux très noirs.
Tout cela est parfaitement exact, mais elle avait omis d’ajouter:
--Elle n’est plus jeune, et commence à se rider.