Part 2
Sur la terrasse..., à l’heure où les ombres sont délicieusement pâles et longues. Les murailles encore éclairées se dorent d’un éblouissement de soleil; puis elles deviendront abricot et rose, avant de s’éteindre dans le mauve, et de s’ensevelir dans le bleu des nuits transparentes, où l’on a toujours l’impression d’un clair de lune, même lorsqu’il n’y en a pas...
Les hirondelles tracent des méandres rapides, et le vol lourd des pigeons bariole un instant les murs d’ombres vertes et fugitives. Un pépiement d’oiseaux agite les mûriers de la place Halfaouine dont le bourdonnement monte jusqu’à moi. La mosquée arrondit ses dômes bleuissants, des minarets s’élancent vers le ciel, un palmier ou un eucalyptus jaillit entre deux murailles; et l’on aperçoit très loin, au delà de la ville, la colline de Sidi Bou Saïd où les riches Carthaginois avaient bâti leurs demeures, le golfe couleur turquoise, et la chaîne de montagnes presque irréelles, dominée par le Bou Kornine, mont de Tanit et de Salammbô.
Les terrasses commencent à s’animer: c’est l’heure où les femmes du peuple montent des maisons pour plier le linge étendu, surveiller les tomates qui sèchent et se contractent douloureusement tout le jour sous le grand soleil, et surtout afin de s’assembler entre voisines et de babiller en respirant l’air frais.
Quelques silhouettes se penchent au-dessus des patios béants pour héler les retardataires.
Habiba et Zoh’rah, mes petites servantes, sont accroupies près de moi.
Habiba chantonne et s’accompagne de la derbouka. Son profil égyptien aux lignes droites et pures, s’enlève sur le ciel doré du couchant. Ses cheveux étroitement serrés dans une sorte d’étui en soie noire, petite queue raide et comique, descendent jusqu’à la taille. Elle porte un tricot bleu, une tacrita[3] verte, un boléro jaune brodé de violet sombre et une fouta[4] rayée mauve et blanc. Habiba a douze ans. C’est une fillette toute en bronze aux traits menus, aux longs yeux noirs et langoureux dans un ovale parfait. Je m’amuse parfois à la parer d’étoffes somptueuses, de bijoux anciens, de broderies d’or aux reflets atténués. Habiba, la petite servante, devient alors une idole énigmatique, une princesse de légende aux regards pleins de rêve, dont le secret affolerait les hommes.
[3] Foulard de soie noué sur la tête.
[4] Pièce d’étoffe nouée à la taille.
Et moi, je sais que, malgré cette étrange beauté, Habiba n’a rien de fatal. C’est une simple gosse, ni très sage ni bien intelligente, menteuse, poltronne, et sans aucun attrait mystérieux, mais douce et caressante.
Depuis longtemps déjà, ses parents l’ont «donnée» à un grand gaillard demi-nègre qu’elle n’a jamais vu et qui ne la connaît pas. Cet hiver ils comptaient célébrer les noces! Mais nous nous y sommes opposés, et la volonté des maîtres fait loi. Habiba, fillette frêle, jouera quelques années encore à la poupée, s’il plaît à Dieu!
La petite Zoh’rah n’a que huit ans. Toute noiraude et pas jolie avec son bout de nez drôle et ses cheveux crépus, elle est vive et maligne comme un singe, travailleuse, bavarde, n’ayant peur de rien. Elle sait faire le couscous et le ménage, chercher l’eau à la fontaine, laver le sol, servir à table et... casser la vaisselle...
--Vois, Lella, comme je suis mauvaise! Je viens encore de briser ce verre,--me dit-elle avec son air futé, nullement contrit.
--Eh bien, Zoh’rah, que mérites-tu?
--Je dois manger du bâton.
--C’est juste, arrive ici.
Zoh’rah reçoit stoïquement quelques claques sur le derrière, des claques de rien du tout, pour la forme, dont ensuite les petites rient entre elles en racontant, non sans un certain mépris, que «Sidi et Lella[5]» ne savent pas battre, et que Lella surtout «tape comme un poulet».
[5] Monsieur et madame.
Habiba et Zoh’rah sont deux pauvres bédouines abandonnées, que Chedlïa adopta, n’ayant pas d’enfant. Habiba avait quelques jours au plus, lorsque le vieux Baba[6] Tahar, mon serviteur, l’a trouvée au coin d’une rue «comme un petit chat» et rapportée à sa femme. Mais il y a deux ans à peine que Chedlïa au cœur maternel recueillit Zoh’rah, nouvellement orpheline. Et la petite se souvient fort bien de sa première existence chez les nomades, lorsqu’elle dormait dans une «chambre de crins[7]» et entendait, la nuit, le cri des chacals et le ricanement des hyènes, errant autour du douar.
[6] Père Tahar.
[7] Une tente.
En ce moment, Zoh’rah est en grande conversation avec mon mari. Elle est excessivement bavarde et nous amuse.
--Oui, Sidi,--raconte-t-elle, avec ses yeux brillants et son air de ouistiti,--lorsque le «serviteur[8]» est mort, il voit l’Élevé, et reste au Paradis plein de roses et de parfums. Mais s’il a été mauvais, Allah lui dit: «Qu’ai-je à faire avec toi?» et il tombe dans la géhenne remplie de serpents, de scorpions, de couteaux et de flammes, où les «chitanes[9]» le font rôtir comme un agneau.
[8] L’homme.
[9] Diables.
--Toi, Zoh’rah, où iras-tu?
--Qui le sait?... mon Maître... au Paradis, s’il plaît à Dieu! Mais si je suis méchante, si je jure le nom d’Allah, si je mens, si je casse les assiettes, si je dis: «Ne me bats pas!» quand je l’ai mérité, ou si je pleure quand on me fouette, j’irai dans la géhenne avec les «chitanes».
Malgré cette terrible perspective, les yeux de Zoh’rah pétillent de malice et de gaieté. Je doute fort que la crainte de l’enfer préserve ma vaisselle.
... Mes voisines m’appellent. Elles montent à leur terrasse à l’insu des maris, car elles sont de petite bourgeoisie, et il ne sied pas qu’elles imitent les femmes du peuple en toutes leurs libertés. Elles se font une gloriole de ne jamais sortir à pied, et seulement en voitures closes, aux grandes occasions, comme des dames.
Mais la curiosité l’emporte sur le soin de leur dignité, et elles se penchent volontiers aux treillis protecteurs des moucharabiés pour épier la rue, ou grimpent aux terrasses dont l’attrait est si tentant, le soir, lorsque les hommes sont absents.
Je les trouve toutes quatre, Mah’bouha, Cherifa, Fatma et Manoubia la fiancée, en grand conciliabule avec les femmes des patios environnants, colporteuses de nouvelles. Elles se réjouissent des noces prochaines de Manoubia, et celle-ci exulte sous l’air de pudeur qu’il convient d’affecter.
Pourtant elle ignore tout de sa future existence, et c’est à peine si elle a entr’aperçu derrière ses volets la silhouette de Si Ahmed, lorsqu’il passait dans la rue. Mais il y a la joie des toilettes, des pantalons de satin, des boléros et des vestes brodées qu’on prépare, des bijoux d’or et des fêtes nuptiales. Et aussi les voluptés amoureuses dont les femmes arabes parlent très volontiers.
Elle est petite, boulotte et pas jolie. Ses vingt ans n’ont épargné ni son teint qui se fane, ni son cou qui s’empâte, ni ses dents qui se gâtent. Et j’imagine la surprise de Si Ahmed, au jour des noces, lorsque pour la première fois il la dévoilera...
D’autres voisines les rejoignent encore, ainsi que Chedlïa ma servante et ses sœurs Douja et Fatma, installées chez moi en visite de quelques jours. La plupart de ces femmes, précocement envahies par la graisse, ont cette pâleur spéciale des citadines trop recluses. Pourtant il leur arrive de sortir dans le quartier, deux par deux, bien emmitouflées dans leur «soufsari» de laine blanche, et le visage soigneusement couvert de cet affreux masque en crêpe noir des Tunisiennes. Elles vont au souk faire les provisions, au hammam parfois, et surtout de maison en maison, chez les parentes, amies et connaissances, pour apprendre et raconter toutes les nouvelles.
... Des yous-yous et des chants arrivent de la rue. C’est un trousseau de fiancée que l’on transporte chez l’époux, à dos de mules, et toutes les femmes aussitôt s’avancent curieuses et furtives au bord de la terrasse, en se voilant par précaution d’un pan de fouta ou d’une tacrita défaite. Elles examinent et discutent en connaisseuses les coussins brodés, les matelas, les flacons d’eau de rose et de fleur d’oranger serrés dans une corbeille, et les armoires à glace de la future épouse.
--C’est bien, et va-t’en avec le salut!
Expression intraduisible, dont les mots «quelconque» ou «médiocre» ne rendent pas la saveur, décide Chedlïa, ma servante.
Ses jugements sont fort écoutés dans ce petit cercle, car Chedlïa est une grande gaillarde au verbe haut, d’intelligence prompte et déliée. La dernière et la plus jeune des cinq femmes, répudiées ou mortes, du vieux Tahar ben Abd el Malek, c’est elle qui le fait vivre maintenant par son travail, après les années de quasi-opulence où il dépensa follement l’héritage paternel.
Car nul ne songerait à rémunérer les services du pauvre Baba Tahar, bon tout au plus à faire des commissions, n’était son épouse, Chedlïa la très experte.
Cette matrone de quarante ans, sage, avisée, apte à tous les progrès, dégagée des grossières superstitions de son milieu, n’a qu’une faiblesse. Elle est restée femme, et femme arabe de la pointe des pieds à celle des cheveux, par son amour immodéré de la parure. Tout ce qui brille, tout ce qui est chiffon, la transporte.
Baba Tahar dit, avec un retour de jouissance, en parlant de son argent enfui:
--J’ai tout mis dans mon ventre, Sidi!
Chedlïa, elle, mettrait volontiers tout ce qu’elle gagne sur son dos et celui de ses fillettes.
Le cercle des femmes accroupies vient de s’augmenter encore d’une recrue, Mbarka, dont l’œil poché, la face tuméfiée, révèlent les sévices du mari. Mais pour l’instant elle oublie ses infortunes conjugales, toute à l’extraordinaire nouvelle, le fait du jour colporté de terrasse en terrasse, qu’elle répète: «Si Mokhtar el Gafsi a surpris sa femme, Lella Saïda, en flagrant délit avec son cocher, le nègre Chaïd Turki, et vient de la faire enfermer au Dar el Joued».
Au Dar el Joued!... Lella Saïda, fille d’un cheikh cadhi, avec les femmes de basse classe, les bédouines et les prostituées: Lella Saïda, la très fière et la très noble!
Voilà bien de quoi passionner et apitoyer les musulmanes de Tunis, riches et pauvres, avec ce petit frisson d’angoisse du châtiment auxquelles toutes elles sont sujettes... car un mari peut toujours faire emprisonner sa femme si cela lui convient. Ce soir, d’un bout à l’autre de la ville, les commentaires vont bon train.
... La nuit est tombée peu à peu sur les groupes de babillardes, et les patios s’éclairent de tous côtés, creusant des trous roses dans l’ombre bleue.
Un long cri mélancolique et rythmé retentit soudain dans le ciel, au-dessus des femmes attardées, des rues bruyantes et des rumeurs lointaines. Du minaret voisin, la muezzin jette sa prière aux quatre coins de l’horizon.
--Allah! Allah est le plus grand et Mohamed est le prophète d’Allah!
III
NOCES PRINCIÈRES
La princesse Bederen’nour m’avait dit:
--Ma sœur Zobéïda se marie dans un mois, tu devrais aller la voir.
Je trouvai la petite princesse bouleversée à la pensée des noces prochaines.
--Je n’en dors plus la nuit, et ma peur s’augmente à mesure que passent les jours,--m’avoua-t-elle.
--Ton père tient donc tellement à cette union qu’il t’y contraint malgré ta répugnance?
--Oui, Si Abd el Karim est d’une haute et ancienne famille et sa situation de mufti est des plus importantes. Du reste il ne peut me déplaire plus qu’un autre, je ne le connais pas... C’est le mariage que je redoute. Alors, tu comprends, c’est inutile d’importuner mon père. Je sais bien qu’il est grand temps de me marier, j’ai dix-neuf ans... A cet âge mes sœurs avaient déjà des enfants.
--Pourquoi te tourmenter? Les jeunes filles attendent généralement leurs noces avec impatience. Si Abd el Karim sera sans doute ton esclave et te comblera de présents.
--O Allah! j’ai si peur!...
--Mais, voyons, un mari n’est pas un ogre.
--Je ne sais pas ce que c’est qu’un homme!...
--Pourtant le prince Ibrahim?
--Mon père! ce n’est pas la même chose... et lui non plus, je ne le connais guère, il est toujours absent. Quand il revient, tout le monde tremble en sa présence. Je n’ai ni frère ni cousin, je n’ai jamais vu un seul homme, et on va me livrer à celui-là! O Miséricordieux!...
La petite princesse frissonne... C’est une enfant nerveuse et impressionnable à l’excès. Toute jeune, elle faillit mourir de chagrin, quand le prince Ibrahim répudia sa mère, et maintenant encore, elle est ébranlée de sanglots ou de fous rires à la moindre chose. Malgré son éducation strictement recluse, elle a des aspirations étranges pour une musulmane. Le sort d’odalisque, destinée au bon plaisir de l’époux, qui est celui de toutes les femmes arabes, la révolte. Elle ne peut admettre qu’on dispose ainsi de sa personne.
--Bêtises de jeune fille,--dit Lella Lejiha, sa tante,--la vie se chargera de les dissiper.
Je demande à voir ses toilettes pour la distraire des pensées angoissantes. La princesse Zobéïda est coquette, un sourire détend aussitôt son visage, et elle me montre les costumes splendides dont elle se parera bientôt. Il y en a de toutes couleurs, en moire, en satin, en velours, en brocart, alourdis de broderies, rehaussés de paillettes, lamés d’or et d’argent. Et des petites mules précieuses comme celles de Cendrillon, des taguïas[10] étincelantes, de grands haïks en souple soie blanche, pour s’envelopper dans les carrosses, plus tard, bien plus tard, car trois années entières après les noces, la jeune épouse ne peut sous aucun prétexte sortir du domicile conjugal.
[10] Calottes à longs glands.
--Par mon Maître! comme il te trouvera belle, et comme il t’aimera!--s’exclame Hanifa, la vieille servante, en maniant les étoffes.
Le visage de la princesse se rembrunit:
--Tais-toi,--crie-t-elle avec colère.--Je t’ai défendu de me parler de lui, et toute la journée tu m’en emplis les oreilles.
--O Lella, pardonne-moi! Par la tête de notre Seigneur Mohamed, tu sais bien que je t’aime plus que mon père, plus que mes enfants. Si tu veux, j’arracherai mes yeux et je te les donnerai.
--Bien, bien!--dit la princesse,--range ces vêtements et laisse-nous en paix... Voilà,--reprit-elle, quand nous fûmes sorties,--ce que j’entends du matin au soir. Ma tante, mes sœurs, les servantes, ne savent parler que de Si Abd el Karim. J’ai bien le temps d’y penser: toute ma vie! Ne peut-on me laisser tranquillement jouir de mes derniers jours ici?
Mais, d’elle-même, au bout de quelques instants, elle revient à ce sujet, le seul dont, malgré tout, son esprit soit hanté.
--Tu as vu ma sœur Bederen’nour? Que dit-elle de mes noces?
--Elle s’en réjouit fort, et m’a chargée de ses salutations et de ses vœux, en attendant le jour prochain où elle viendra.
--Cependant elle n’ignore pas que je suis malheureuse.
--Elle pense que Si Abd el Karim saura bien rafraîchir ton cœur.
--Le mariage ne lui a pourtant pas apporté un grand bonheur.
--Elle ne m’en a jamais rien dit. Mais je crois en effet que le caïd Mansour n’est pas un époux modèle...
--Si Abd el Karim n’est plus jeune,--reprit la princesse rêveuse,--il a dépassé cinquante ans. On dit que les vieux maris sont les meilleurs.
--Sans doute. Ils ne songent pas à tromper leurs femmes, et leur témoignent encore plus d’amour que les jeunes gens.
--L’amour me fait peur!--déclare la petite princesse farouche.
* * * * *
La semaine des noces fut vite arrivée. Le palais du prince Ibrahim devint une ruche bruyante; les servantes couraient à travers la maison, portant des étoffes et des paquets; les invitées s’étaient installées dans toutes les pièces avec leurs coffres, et la célèbre hennena Homeina ne quittait plus la fiancée.
--Tu viendras le cinquième jour,--m’avait dit la petite princesse.--C’est celui où l’on transportera mes affaires chez Si Abd el Karim. Tu ne me verras pas, mais ma sœur Bederen’nour sera là pour te recevoir.
Je n’eus garde de manquer à l’invitation, et je tombai en pleine effervescence. Les négresses installaient dans le grand patio les malles remplies de linge, la literie, les courtines et les coussins en satin brodé, les coffres d’argent ciselé contenant les ustensiles de toilette, les armoires à glace venues de Paris, les corbeilles où se pressaient les flacons de parfum et les bouteilles d’eau de rose, d’atterchïa et de fleur d’oranger, toutes choses données par le père à la fiancée. Le reste du mobilier, lustres et parures, attendait la princesse au domicile de l’époux.
Je fus reçue par la princesse Bederen’nour et présentée aux autres parentes. On me fit admirer en détail les merveilles du trousseau, puis une servante m’apporta du sirop de violette mauve et parfumé comme un bouquet, et des confitures au miel.
--Le premier jour, m’expliqua la princesse, on a teint en noir les cheveux de Zobéïda, et la seconde nuit nous avons toutes pris le hammam. La fiancée s’est alors reposée pendant trois jours. Hier on lui a mis le henné et ce soir, c’est le «lilt el outiia», la fête des jeunes filles. Il y en a une trentaine d’invitées; elles habilleront la mariée et lui remettront du henné. Après le dîner, les aoueds joueront toute la nuit pour elles. Demain la hennena épilera la mariée et l’accompagnera au hammam. Enfin, le septième jour, nous conduirons Zobéïda chez son mari.
Une rumeur courut à travers le patio, les porteurs réunis dans le vestibule s’apprêtaient à enlever le trousseau. Les femmes se précipitèrent dans les salles environnantes dont on ferma les portes; mais les servantes curieuses regardaient par les fentes et les serrures, et elles saluèrent de yous-yous frénétiques le départ du mobilier.
On empila les matelas, les coussins et les corbeilles sur des mules brillamment harnachées. Il y en avait quarante; un cavalier montait chaque bête, surveillant le chargement et scandant la marche de chants joyeux et de battements de mains. Les meubles suivaient à dos d’hommes, recouvrant d’une énorme carapace les porteurs ployés en deux. Le défilé se déroula le long des rues, attirant à tous les moucharabiés les femmes émerveillées...
* * * * *
Le soir des noces, j’arrivai peu de temps avant le départ du cortège. La mariée déjà prête est assise dans le grand salon au milieu d’une foule splendide. L’électricité incendie tous les lustres, et se joue en mille reflets parmi les satins et les pierreries. Je ne reconnais pas la princesse Zobéïda aux fins sourcils arqués, à la physionomie expressive. Elle est devenue _la mariée musulmane_, cet être impersonnel et muet au visage impassible.
Son teint ambré disparaît sous le fard. Le dessin de sa bouche a été rectifié et avivé de carmin; ses cheveux noircis au henné tombent en longues boucles de chaque côté de son visage; de larges sourcils noirs et droits barrent son front; ses yeux obstinément baissés sont allongés de kohol. Depuis le début des fêtes nuptiales et durant huit jours encore, elle ne doit plus parler, ni sourire, ni regarder aucune chose, _elle a honte_.
Poupée luxueusement parée, aux gestes rituels.
Elle porte un costume éblouissant d’or, dont le satin blanc se devine à peine sous les lourdes broderies.
Une taguïa d’or, couverte de bijoux en diamants, la couronne d’un diadème royal; et les colliers de perles énormes et rares, aux plaques ciselées, incrustées de brillants, ruissellent sur sa gebba. Ses bras sont chargés de bracelets, et ses mains étincelantes de bagues.
La petite princesse Zobéïda n’est plus qu’un seul et miraculeux joyau: on oublie vraiment que c’est une créature humaine, sensible et apeurée...
Les carrosses attendent au dehors; le prince Ibrahim donne le signal du départ. Lella Lejiha et la hennena s’approchent de la mariée et la guident à travers les pièces de ce palais qu’elle doit quitter pour toujours. Aussitôt les servantes se mettent à pousser des yous-yous aigus.
La princesse s’avance impassible; mais soudain, de grosses larmes glissent de ses yeux baissés, et ses jeunes sœurs sanglotent dans un coin, car elles ne peuvent suivre Zobéïda au domicile conjugal, et l’heure de la séparation définitive a sonné... Tandis que les invitées s’enveloppent de leurs haïks un voile d’or est jeté sur la princesse Zobéïda, fantôme éblouissant qui s’en va.
Après un long trajet dans la nuit, nous atteignîmes le palais de Si Abd el Karim, aux environs de la ville. Un escalier de marbre conduisait au premier étage, et des négresses s’échelonnaient sur les marches, portant des torches allumées. Les parentes du marié, foule brillante, saluèrent de yous-yous l’arrivée de la princesse. Dès l’entrée, elle trempe le bout de sa mule d’or dans un bassin plein d’eau, afin que son cœur soit rafraîchi en pénétrant chez l’époux. Puis on la conduit à sa chambre, on la débarrasse du voile et elle est quelques minutes enfermée derrière les rideaux de satin du grand lit. Une nouvelle court tout à coup de bouche en bouche:
--Le marié vient! le marié vient!
Les femmes se retirent dans une pièce voisine, et je reste seule au salon, avec la mère et les sœurs de Si Abd el Karim qui peuvent être vues par lui sans inconvénient.
Deux sièges ont été placés vis-à-vis l’un de l’autre, on amène la princesse Zobéïda voilée d’une dentelle à lourdes broderies d’or. Le marié s’avance, tout de blanc vêtu, la figure couverte de son capuchon. D’un geste brusque il rejette le burnous, puis s’étant assis en face de son épouse, il la dévoile, et pour la première fois, il connaît son visage...
Suivant les rites, la princesse garde ses yeux baissés et son attitude impassible. Mais elle a pâli sous le fard, et sa respiration haletante, le tremblement de ses genoux, révèlent l’intense émotion dont elle est bouleversée.
Si Abd el Karim se lève, prend la main de sa femme, et la guide vers la chambre nuptiale. Les portes sont refermées sur eux. Des yous-yous retentissent, plus exaspérés et perçants que jamais. Après quelques minutes, l’époux sort précipitamment et disparaît du logis.
Il était temps, la princesse Zobéïda s’évanouit... On la transporte sur le lit, où jusqu’au matin elle doit reposer, tandis que les invitées festoient et se divertissent. Et pendant plus d’une heure, la pauvre petite mariée reste secouée de frissons.
--Comment trouves-tu l’époux?--me demande la princesse Bederen’nour.
--Très bien. Il est grand, vigoureux et ne paraît pas âgé. Du reste, tu le connaîtras bientôt.
--Mais non, tu sais que nous ne pouvons voir les hommes.
--Pourtant je croyais que vos beaux-frères étaient assez proches parents pour être admis auprès de vous.
--Les frères de nos maris, oui, mais non les époux de nos sœurs. Naturellement les femmes de notre rang seules s’astreignent à ces règles sévères.
--En effet, car ma servante Chedlïa étend fort loin le degré de parenté lui permettant la société masculine.
--Oui, comme toutes les femmes du peuple.
Nous passons dans une grande salle où l’on a préparé un festin somptueux. Des corbeilles de fleurs et des fruits ornent la table, immense, et surchargée de plats contenant les viandes, les poissons, les crèmes, les pâtisseries. Un couvert et une assiette sont disposés devant chaque convive; les vieilles dames inhabituées aux fourchettes préfèrent se servir de leurs doigts, tandis que les jeunes femmes se conforment aux nouvelles coutumes. Mais les unes et les autres piquent de-ci de-là, sans ordre, parmi les couscous et les sucreries. Au sortir de la salle, des servantes porteuses d’aiguières et de parfums purifient les mains des invitées.