Le grizzly

Part 8

Chapter 83,964 wordsPublic domain

Les chiens aboyaient maintenant comme des fous. Ils avaient la gueule écumante, leur poil dur se hérissait comme une brosse et leurs crocs aigus étaient découverts jusqu’aux gencives rouges.

De plus en plus ils s’approchaient de lui, le défiant de rester, de leur sauter dessus, de les attraper s’il pouvait. Dans leur ardeur, ils mirent dix mètres d’espace découvert derrière eux.

Tyr mesura cet espace comme il avait mesuré l’espace qui le séparait du caribou quelques jours auparavant.

Et puis, sans même un grognement d’avertissement, il s’élança sur ses ennemis avec une soudaineté qui les prit au dépourvu.

Tyr ne s’arrêta pas.

A l’endroit où le rocher formait bastion, la piste n’avait que cinq pieds de large et Tyr avait tenu compte de ce fait aussi bien que de la distance.

Les chiens, qui se bousculaient pour sauver leur vie, ne pouvaient y passer de front.

Il attrapa le dernier d’entre eux. Il le broya sous sa patte et, tandis qu’il le déchirait, l’airdale émit des cris perçants d’agonie, qui atteignirent les oreilles de Bruce et de Langdon.

Les deux chasseurs, essoufflés, haletants, se hâtaient de gravir la pente à la sortie de la courbe.

Tyr s’était laissé choir sur le ventre au milieu de la piste rétrécie et, tandis que les chiens ralliés recommençaient à donner de la voix, il continua de déchirer sa victime, éparpillant sur le roc les entrailles et les viscères.

Il se remit alors sur pattes et chercha de nouveau Muskwa. L’ourson s’était recroquevillé en boule frissonnante au fond de la crevasse, profonde de deux pieds.

Tyr s’imagina certainement qu’il avait continué de gravir la montagne, car il se dépêcha cette fois de quitter le champ de bataille. Bruce et Langdon transpiraient fort et le vent lui avait porté leur odeur âcre, détestée.

Pendant dix minutes, Tyr n’eut cure des huit chiens qui jappaient à ses talons. C’est à peine s’il s’arrêta de temps en temps en balançant la tête.

A mesure qu’il battait en retraite, les airdales s’enhardissaient. Finalement, l’un d’eux bondit, en avant des autres et planta ses crocs dans la jambe du grizzly.

Cette audace faillit lui être fatale.

Avec un nouveau rugissement, Tyr fit demi-tour et poursuivit la meute sur une cinquantaine de mètres. Il perdit ainsi dix précieuses minutes avant de continuer à gravir l’épaulement de la montagne.

Si le vent avait été dans une autre direction, la meute aurait triomphé; mais chaque fois que Langdon et Bruce gagnaient du terrain, le vent avertissait Tyr en lui apportant l’odeur chaude de leur sueur.

Et le grizzly prenait soin de toujours garder le vent en poupe.

Il eût pu gagner le sommet de la montagne plus rapidement et plus facilement, mais le vent n’eût plus été en sa faveur et il ne voulut pas s’y risquer.

Tant qu’il tenait le vent, il n’avait rien à craindre, à moins que les chasseurs ne cherchassent à déjouer sa méthode échappatoire en faisant un détour et en lui coupant la route.

Il lui fallut une demi-heure pour gagner les dernières crêtes rocheuses. A partir de là, il lui faudrait parcourir deux cents mètres en terrain découvert, pour gagner l’épine dorsale de la montagne.

Lorsque Tyr quitta brusquement l’abri protecteur de rochers, il déploya une telle vitesse que les chiens perdirent du coup une cinquantaine de mètres sur lui.

Pendant deux ou trois minutes, il se détacha nettement sur le fond de la montagne et, pendant la dernière d’entre elles, il se profila merveilleusement sur un tapis immaculé de neige blanche sans un buisson, sans un rocher pour le cacher aux yeux des chasseurs.

Bruce et Langdon le virent à cinq cents mètres et ouvrirent le feu.

Juste au-dessus de sa tête, Tyr entendit la plainte déchirante de la première balle et, l’instant d’après, lui parvenait le claquement de la carabine. Un second projectile fit jaillir un jet de neige à cinq mètres devant lui et il eut un brusque écart à droite. Il présentait ainsi le flanc aux tireurs.

Tyr entendit le troisième coup de feu et ce fut tout. Tandis que les détonations se répercutaient de cime en cime, il reçut un coup formidable à la base du crâne, à cinq centimètres au dessous de l’oreille.

Ce fut comme si une massue s’était abattue sur lui du haut du ciel et il dégringola comme une masse.

La balle avait ricoché sur l’os épais. Elle ne le fit presque pas saigner, mais pendant un instant il fut assommé littéralement, mis _knock-out_ comme un homme peut l’être par un _swing_ à la mâchoire.

Avant qu’il ait pu se relever, les chiens étaient déjà sur lui, lui déchirant la gorge, le cou et le ventre.

Avec un rugissement farouche, il se releva d’un bond et secoua la grappe acharnée.

Dix fois, il frappa sauvagement; Langdon et Bruce l’entendaient beugler, tandis que, le doigt sur la détente, ils attendaient, pour l’achever, que les chiens s’éloignassent suffisamment.

Mètre par mètre, à reculons, Tyr gravissait la pente abrupte, grinçant des dents et défiant la meute frénétique, défiant l’odeur de l’homme, l’étrange tonnerre, l’éclair brûlant, la mort elle-même.

Et, à cinq cents mètres au-dessous, Langdon sacrait furieusement, car les chiens, accrochés à l’ours, l’empêchaient de placer une balle.

Jusqu’au sommet de la montagne, la meute hurlante protégea Tyr et lui servit de bouclier.

Il disparut, toujours lentement, par delà la crête du mont.

Les chiens, acharnés à ses trousses, le suivirent sur les talons.

Et leurs aboiements s’atténuèrent tandis que le puissant grizzly, fuyant la menace des hommes les entraînait dans une longue course dont beaucoup ne reviendraient pas.

CHAPITRE XV

A LA RECHERCHE DE TYR

Dans sa cachette, Muskwa entendit les derniers échos de la bataille sur la corniche.

La crevasse était en forme de V et il s’y était enfoncé aussi loin qu’il l’avait pu.

Il vit passer Tyr devant l’ouverture de son refuge après la mort du quatrième chien. Il entendit décroître le _click-cluk-click_ de ses griffes sur la piste et il comprit enfin qu’il était parti et que ses ennemis le suivaient.

Cependant il avait encore peur de sortir. Ces étranges poursuivants qui étaient venus de la vallée l’avaient rempli d’une frayeur mortelle. Pipoonaskoos ne lui avait pas fait peur. Le grand ours noir même que Tyr avait tué ne l’avait pas terrifié autant que ces étrangers aux lèvres rouges et aux crocs blancs.

Il demeura donc au fond de sa crevasse, recroquevillé sur lui-même et tassé comme une bourre au fond d’un canon de fusil.

Il entendait encore les aboiements des chiens lorsque d’autres sons plus proches l’inquiétèrent.

Langdon et Bruce contournaient le contrefort rocheux.

A la vue du cadavre des airdales, ils s’arrêtèrent et le romancier poussa une exclamation d’horreur.

Ils n’étaient pas à plus de vingt pieds de Muskwa.

Pour la première fois de sa vie, celui-ci entendit des voix humaines; pour la première fois, l’odeur de la sueur des hommes lui emplit les narines, et sa terreur nouvelle lui coupa la respiration. Puis l’un des chasseurs passa devant sa crevasse, et il _vit_ son premier homme. L’instant d’après, ils avaient disparu à leur tour.

Un peu plus tard, il entendit les détonations, puis l’aboiement des chiens décrut de plus en plus. Le silence complet s’établit.

Il était aux environs de trois heures, l’heure de la sieste en montagne, et le calme régnait en maître.

Pendant longtemps, Muskwa s’abstint de bouger. Il écoutait. Il n’entendit rien.

Une autre crainte naquit en lui. Il avait peur de perdre Tyr. De tout son cœur, il souhaita son retour.

Pendant une heure, il demeura incrusté entre les parois rocheuses.

Puis il entendit un _cheep-cheep-cheep_, et une petite gerboise rayée parut sur la corniche, dans le champ de sa vision, et se mit à examiner prudemment le cadavre d’un des airdales.

Cette apparition rendit courage à Muskwa.

Il dressa un peu ses oreilles, il gémit doucement pour solliciter l’amitié de cette petite créature susceptible de lui tenir compagnie en cette heure de solitude et de crainte.

Centimètre par centimètre, il se traîna sur le ventre hors de sa cachette. Enfin se petite tête ronde et crêpue sortit du trou et il regarda autour de lui.

La piste était vide et il s’avança dans la direction de la gerboise. Avec un cri aigu, la bestiole rayée se précipita vers sa propre forteresse et Muskwa fut de nouveau seul.

Il mit quelques instants à se décider, flairant l’air lourd de l’odeur du sang, de celle des hommes, de celle de Tyr. Puis il se mit à gravir la montagne.

Il savait que Tyr avait pris cette direction-là, et, si Muskwa possédait une âme, il n’avait qu’un seul désir: rejoindre son grand ami, son protecteur.

La crainte des chiens et celle des hommes, éléments inconnus dans sa vie jusqu’à ce jour, étaient surmontées par celle qu’il avait d’avoir perdu Tyr.

Il n’eut pas besoin de ses yeux pour suivre la piste. Elle était chaude sous son nez et ce fut avec ardeur et de toute sa vitesse qu’il reprit l’ascension en zigzag de la montagne.

Il y avait des endroits où il lui était très difficile de progresser à cause de ses jambes trop courtes; mais il continua vaillamment et plein d’espoir, encouragé par le fumet très net de Tyr.

Il lui fallait une bonne heure pour atteindre l’espace découvert qui s’étendait entre les derniers éboulis, la ceinture de neige et la crête.

Il était donc environ quatre heures lorsqu’il entreprit de parcourir les derniers trois cents mètres qui le séparaient du sommet de la montagne.

Là-haut, il s’imaginait trouver Tyr, mais il avait peur et il continua de gémir doucement tout en enfonçant ses petites griffes dans la pierraille.

Il ne leva pas les yeux vers la crête après s’être remis en route. Il lui eût fallu, pour ce faire, s’arrêter et tourner la tête de côté, car l’ascension était ardue.

C’était ainsi qu’il ne vit pas Langdon et Bruce franchir la crête de la montagne comme il en était encore à cent cinquante mètres. Il ne pouvait pas non plus les sentir, car le vent était en leur faveur.

Inconscient de leur présence, il parvint à la ceinture de neige; joyeusement il flaira les énormes empreintes de Tyr et il les suivit.

Au-dessus de lui, Bruce et Langdon attendaient, accroupis, leur fusil posé sur le sol. Tous deux s’étaient dépouillés de leurs épaisses chemises de flanelle et ils les tenaient toutes prêtes en leurs mains.

Lorsque Muskwa fut à moins de vingt mètres d’eux, ils se précipitèrent sur lui comme une avalanche.

L’ourson ne se ressaisit suffisamment pour bouger que lorsque le guide se trouva sur lui.

Il vit et comprit le danger dans le dernier cinquième de la dernière seconde et, comme Bruce se précipitait en avant, la chemise étendue comme un filet, Muskwa se précipita de côté.

S’étalant sur la figure, Bruce ramassa une pleine chemise de neige et la serra contre sa poitrine croyant qu’il avait capturé l’ourson.

Au même instant, Langdon trébucha sur les longues jambes de son ami et roula en cabriolant sur la pente de la montagne.

Muskwa, pour sa part, détalait de toute la vitesse de ses petites jambes dans le direction de la vallée.

L’instant d’après, Bruce s’élançait derrière lui et Langdon suivait à dix mètres.

Soudain Muskwa fit un brusque crochet et l’élan de Bruce l’entraîna à cinquante pieds au-dessous.

Le montagnard dégingandé ne réussit à s’arrêter qu’en se laissant choir en arrière, en se retenant des talons, des mains, des coudes et des épaules. Langdon avait obliqué et gagnait sur Muskwa.

Il se jeta en avant, la chemise étendue, à l’instant même où l’ourson faisait un autre crochet et, lorsqu’il se releva, la figure égratignée, ce fut pour cracher une bonne bouchée de saletés et de pierraille.

Malheureusement pour Muskwa, son deuxième crochet le jeta tout droit dans les jambes de Bruce.

Avant d’avoir pu se reconnaître, il se trouvait dans l’obscurité, mi-suffoquant, tandis qu’une clameur de triomphe exaltante l’assourdissait.

--Je le tiens! avait crié Bruce.

A l’intérieur de le chemise, Muskwa se mit à griffer, à mordre, à grogner, si bien que Bruce avait fort à faire lorsque Langdon accourut avec la deuxième chemise.

Peu de temps après, Muskwa était ligoté comme un saucisson.

Ses pattes et son corps étaient tellement serrés qu’il ne pouvait bouger. Sa tête n’était pas recouverte.

C’était la seule partie de lui qui fût visible, la seule qu’il pût bouger. Il avait l’air si drôle et si comiquement effaré que, pendant une minute ou deux, Langdon et Bruce, oublieux de leurs désappointements et de leurs pertes de l’après-midi, rirent à gorge déployée.

Puis Langdon s’assit d’un côté de Muskwa et Bruce de l’autre et ils remplirent et allumèrent leurs pipes.

Muskwa n’avait même pas la ressource de gigoter en guise de protestation.

--Nous sommes de fameux chasseurs! dit alors Langdon: partis pour descendre un grizzly et revenir avec ça!

Il considéra l’ourson.

Muskwa le regardait d’un air si grave que Langdon l’observa pendant un instant avec un étonnement manifeste, ôta sa pipe de la bouche et étendit la main.

--Petit, petit, petit, petit! cajola-t-il doucement.

Les petites oreilles de Muskwa pointèrent en avant. Ses yeux brillants semblaient de verre tant le regard en était fixe.

Bruce, derrière sa main repliée, riait silencieusement comme dans l’attente d’une bonne blague.

--Gentil petit, gentil petit! continuait le romancier... là, là... petit... pas lui faire mal!

L’instant d’après, un cri aigu réveillait l’écho de la montagne. Les quenottes de Muskwa s’étaient enfoncées dans un des doigts de Langdon. Les hurlements de porc de Bruce eussent effarouché le gibier à un demi-mille.

--Sacré petit bougre! grogna Langdon, et puis, tout en suçant son doigt blessé, il se mit à rire avec le guide.

--Il n’a pas la frousse, ajouta-t-il. By George! Bruce... J’ai envie d’un ourson comme ça depuis que je cours la montagne et je le ramènerai chez moi... Regarde-moi ça, cette bonne bille!

Muskwa précisément tournait la tête, la seule partie de son corps qui fût mobile, et se mettait à étudier Bruce.

Langdon se leva et se tourna vers la crête de la montagne. Il avait les sourcils froncés et l’air dur en ce faisant.

--Quatre chiens, dit-il comme se parlant à lui-même. Trois là-dessous et un là-haut.

Il se tut pendant un instant et puis reprit:

--Je n’arrive pas à comprendre ça, Bruce... Cela fait plus de cinquante ours que la meute nous arrête, et jusqu’ici nous n’avions pas perdu un chien!

Bruce passait une courroie de cuir autour du milieu du corps de Muskwa en guise de poignée afin de pouvoir le porter comme il eût porté un seau d’eau.

Il se leva et Muskwa se balança au bout de la courroie.

--C’est que nous avons affaire, cette fois, à un tueur, dit-il. Et un grizzly mangeur de viande est l’animal le plus terrible qui soit au monde quand il est acculé.

Les chiens ne sont pas de taille, Jimmy. Ils ne le retiendront jamais et, s’il ne fait pas noir bientôt, il n’en reviendra pas un seul de la meute... Ils abandonneront la poursuite dès qu’il fera noir, s’il en reste.

Le vieux rossard nous a sentis et tu peux être sûr qu’il sait ce qui l’a mis _knock-out_ sur la neige... Il se hâte et pas qu’un peu. Il sera à vingt milles de là lorsque nous le reverrons.

Langdon alla chercher les fusils et, lorsqu’il revint, les deux hommes se mirent à redescendre la montagne.

Bruce marchait en tête, porteur de Muskwa. Ils s’arrêtèrent sur la corniche tachée de sang où Tyr avait tenu tête à ses assaillants.

Langdon se pencha sur le chien décapité par le grizzly.

--C’est le pauvre Biscuit, dit-il... et nous qui pensions qu’il était le seul poltron de la bande... Les deux autres sont Jane et Tader... Cela fait quatre de nos meilleurs chiens avec le pauvre vieux Fritz, qui gît éventré là-haut.

Bruce, qui étudiait les profondeurs du précipice, désigna soudain quelque chose.

--Il y en a un autre là, tu vois, auprès de ce buisson... émit-il la voix un peu rauque... Jimmy, ça fait le cinquième!

Les poings de Langdon se serrèrent lorsqu’il regarda dans l’abîme. Un sanglot rauque lui échappa.

Bruce comprenait cette douleur.

Ils apercevaient nettement une tache noire sur le pelage du chien déjà raidi, à deux cents pieds au-dessous d’eux.

Il n’y en avait qu’un dans la meute de marqué comme cela, le favori de Langdon.

--C’est ma pauvre Dixie! souffla-t-il.

Pour la première fois, il se sentit balayé par une vague de colère.

--J’ai plus d’une raison maintenant pour tenir à la peau de ce grizzly, mon vieux Bruce. Des chevaux sauvages ne m’arracheraient pas de cette montagne avant que je l’aie tué. Je resterai jusqu’à l’hiver s’il faut. Je jure que je le tuerai s’il ne se sauve pas!

--Il ne se sauvera pas, sois tranquille! répartit Bruce un peu sèchement... Et il se remit en marche toujours porteur de Muskwa.

Jusqu’ici, l’ourson avait été trop abruti pour songer à la révolte et il s’était d’ailleurs rendu compte de son impuissance.

Il avait tendu tous ses muscles pour essayer de remuer pied ou patte, mais il était aussi bien ficelé que la momie de Ramsès.

Il lui vint cependant peu à peu à l’esprit qu’il avait encore l’usage de ses dents. Le balancement imprimé par la marche le mettait justement souvent en contact avec la jambe de son ennemi.

Il guetta l’occasion.

Elle vint comme Bruce s’asseyait pour descendre d’un rocher. Une fraction de seconde le corps de Muskwa reposa sur la pierre plate.

Rapide comme l’éclair, il mordit.

Il avait mordu profondément et si, tout à l’heure, la clameur de Langdon avait troublé le silence à un mille à la ronde, celle de Bruce l’excéda cette fois en profondeur et en volume.

Jamais Muskwa n’avait entendu de rugissement aussi épouvantable, l’aboiement des chiens ne l’avait pas terrifié à ce point-là, et il eut si peur qu’il lâcha prise.

Une fois de plus, il fut stupéfait. Les étrangers bipèdes ne prenaient même pas la peine de se venger.

Celui qu’il avait mordu sautillait sur un pied d’une manière extraordinaire en se tenant la fesse.

L’autre, assis sur un rocher, se balançait d’avant en arrière, les mains appuyées sur le ventre, et, la bouche grande ouverte, émettait un bruit étrange et strident.

Le premier cessa bientôt de sautiller et se mit à émettre le même bruit curieux.

Muskwa ne savait pas qu’ils riaient. Mais il se convainquit d’une vérité.

De deux choses l’une: ou bien ces monstres à l’allure grotesque n’osaient pas le combattre, ou bien ils étaient d’un naturel paisible et ne lui voulaient pas de mal.

Bruce et Langdon se montrèrent plus circonspects par la suite et, dès qu’ils eurent atteint la vallée, ils passèrent un fusil dans la poignée de cuir et le portèrent entre eux deux.

L’obscurité était presque tombée lorsqu’ils arrivèrent à un boqueteau de pins.

Un feu rougissait au milieu de la clairière. C’était le premier feu que voyait Muskwa. Il vit aussi ses premiers chevaux, des monstres à l’aspect terrifiant encore beaucoup plus grands que Tyr.

Un troisième homme, Metoosin, l’Indien, sortit du sous-bois et vint à leur rencontre.

Muskwa fut jeté sur le côté et, tandis qu’il était aveuglé par la réverbération du feu, l’un de ses capteurs le tint par les deux oreilles tandis que l’autre lui passait autour du cou une sangle en guise de collier.

A l’anneau de cette sangle fut passée une grosse corde et le bout de cette corde fut attachée à un arbre.

Pendant ces opérations, Muskwa grogna et grinça des dents tant qu’il put.

L’instant d’après, il était délivré de l’étreinte des chemises, et bien qu’il se tînt à grand’peine sur ses pattes engourdies, complètement impuissant à fuir, il montra ses petits crocs et grogna aussi férocement que possible.

A son complet ahurissement, cette manifestation combative ne produisit aucun effet sur l’étrange compagnie, si ce n’est que les trois hommes, y compris l’Indien, ouvrirent la bouche et émirent ce bruit incompréhensible qu’il avait déjà entendu émettre par l’un d’eux lorsqu’il avait mordu la jambe de l’autre.

CHAPITRE XVI

MUSKWA SE CIVILISE

Au grand soulagement de Muskwa, les trois hommes ne tardèrent pas à s’éloigner de lui pour s’employer autour du feu.

Il pensa que c’était là une occasion unique de leur échapper et il tira sur la corde au point de s’étrangler à moitié.

Finalement, désespéré, il abandonna la partie et, se recroquevillant au pied d’un sapin, il se mit à observer le camp.

Il n’était pas à plus de trente pieds du feu.

Bruce se lavait les mains dans une cuvette de toile. Langdon s’essuyait le visage avec une serviette.

Metoosin était agenouillé auprès du feu et de la large poêle qu’il tenait au-dessus des tisons montait une odeur de grillade, l’odeur la plus appétissante qu’eût jamais connue Muskwa.

L’air autour de lui était chargé de l’arome de bonnes choses.

Lorsque Langdon eut fini de s’essuyer la figure, il ouvrit une boîte de lait condensé sucré.

Il en versa le contenu blanc dans un poêlon et s’approcha avec de Muskwa.

L’ourson, qui n’avait pas réussi à fuir sur le sol, se mit à grimper à l’arbre.

Il se déplaça si vite le long du tronc lisse que Langdon en fut étonné.

Tandis que le romancier déposait le récipient au pied du sapin, Muskwa ne cessa de gronder et de cracher dans sa direction.

Il demeura cramponné au tronc au bout de sa corde et, pendant longtemps, les chasseurs ne firent plus attention à lui.

Il les voyait manger et il les entendait parler, élaborer un nouveau plan de campagne contre Tyr.

--Il s’agit de l’avoir par surprise après ce qui s’est passé aujourd’hui, déclara Bruce; plus la peine de le pister dorénavant, Jimmy. Nous pourrions le pister jusqu’à la Saint-Sylvestre, il nous éventerait toujours.

Il s’arrêta de parler et écouta un instant.

--Curieux que les chiens ne reviennent pas, dit-il... Je me demande...

--Impossible! s’exclama celui-ci en devinant la signification du coup d’œil de son compagnon.

--Bruce... tu ne prétends pas que l’ours nous les ait tous tués?

--J’ai chassé pas mal de grizzlys dans ma vie, répliqua tranquillement le montagnard, mais je n’en ai jamais chassé de plus malin que celui-ci. Jimmy, c’est dans une embuscade qu’il a fait tomber nos chiens, sur la corniche... C’est par ruse qu’il a eu celui-ci sur le pic... Il est parfaitement capable de les acculer dans un coin, et dans ce cas-là...

Il haussa les épaules significativement.

Langdon écouta de nouveau.

--S’il en restait de vivants à la tombée du jour, ils ne tarderont pas à paraître, émit-il. Je regrette maintenant... je regrette de n’avoir pas laissé la meute à la maison.

Bruce éclata d’un rire un peu âpre!

--C’est la fortune de la guerre, Jimmy, dit-il... On ne chasse pas le grizzly avec des chiens d’appartement. Il faut s’attendre tôt ou tard à en perdre. Nous nous sommes attaqués à plus fort que nous, voilà tout! Il nous a battus.

--Battus!

--Il nous a battus en jouant franc jeu encore! et nous avons été idiots de risquer les chiens.

Tiens-tu assez à la peau de cet ours pour tâcher de l’avoir à ma façon?

Langdon fit un geste d’assentiment.

--Quel est ton plan?

--On ne peut pas toujours employer des moyens très propres, commença Bruce... surtout quand on tombe sur un tueur! Tu peux être sûr que, jusqu’à l’hivernage, ton grizzly s’arrangera pour avoir le vent en sa faveur... Comment? Il fera des détours! Je te parie que, s’il y avait de la neige sur le sol, on découvrirait qu’il revient sur ses pas... tous les deux ou trois milles pour s’assurer qu’il n’est pas suivi... Et il ne se déplacera guère que la nuit... De jour, il se tiendra peinard dans les rochers des cimes.

Si tu tiens à tirer beaucoup... il n’y a plus qu’une chose à faire: avancer et trouver d’autres ours.

--Je m’y refuse absolument... Dis-moi plutôt comment faire pour avoir celui-ci.

Bruce se tut pendant quelques instants avant de répondre.

--Nous sommes fixés sur l’étendue de son domaine. Il commence au premier col que nous avons franchi et se termine à l’endroit où nous sommes entrés dans cette vallée. Une vingtaine de milles aller et retour.