Part 7
Tyr, lorsqu’il était amoureux, était plus ou moins comme un homme, c’est-à-dire qu’il était idiot.
Plus rien d’autre ne comptait pour lui.
Ses habitudes inamovibles prenaient des vacances complètes. Il en oubliait même la faim, et les marmottes et les loirs n’avaient rien à craindre de lui.
Il était infatigable. Il errait le jour et la nuit en quête de sa bien-aimée.
Il est tout naturel qu’à pareil moment il eût presque complètement oublié Muskwa.
Au moins dix fois avant le coucher du soleil, il traversa et retraversa le ruisseau. L’ourson dégoûté et sur le point d’abandonner la partie, se noyait à moitié à chaque fois pour le suivre.
A la douzième édition, il se révolta, et continua d’avancer sur la rive où il était.
Le grizzly ne tarda d’ailleurs pas à le rejoindre.
Ce fut au moment où le soleil se couchait que se produisit l’inattendu.
La brise très légère tourna brusquement à l’Est et, des contreforts de l’Ouest, parvint à Tyr une odeur qui l’immobilisa pendant une demi-minute.
L’instant d’après, il s’élançait à l’assaut, l’allure la plus comique qui soit, surtout chez un ours grizzly.
Muskwa roula derrière lui comme une balle, se hâtant de toutes ses forces, mais perdant du terrain à chaque bond. Sur cette longueur d’un demi-mille il aurait complètement perdu Tyr de vue si le grizzly ne s’était arrêté au pied de la seconde pente pour s’orienter à nouveau.
Lorsqu’il se mit à gravir le deuxième contrefort, Muskwa l’aperçut et, avec un cri qui le suppliait d’attendre un peu, il se précipita sur ses traces.
Deux ou trois cents pieds plus haut, une courbe se creusait au flanc de la montagne et, dans cette courbe, flairant l’air comme Tyr l’avait flairé, se trouvait l’ourse splendide de par delà les monts, accompagnée d’un des oursons de l’année précédente.
Tyr était à cinquante mètres d’elle lorsqu’il franchit la crête. Il la considéra un instant, et Iskwao, la femelle, le considéra à son tour.
Alors commença une cour en règle à la manière des ours!
Toute hâte, tout empressement, tout désir semblait avoir quitté Tyr, et si Iskwao avait été ardente et amoureuse, elle était devenue soudain profondément indifférente.
Pendant deux ou trois minutes, Tyr jeta des regards dédaigneux autour de lui.
Ceci donna le temps à Muskwa d’arriver et de se percher auprès de lui. Il s’attendait à une autre bataille.
Tout comme si Tyr avait été à des centaines de milles de sa pensée, Iskwao retourna un rocher plat et se mit à gober des larves et des fourmis.
Pour ne pas se laisser dépasser dans ce match d’indifférence, Tyr arracha une touffe d’herbes et l’avala.
Iskwao fit un ou deux pas, Tyr avança également d’un pas ou deux, et, comme par hasard, ces quelques pas les rapprochèrent d’autant.
Muskwa, du coup, fut intrigué. Le manège intriguait d’ailleurs tout autant l’autre ourson, bien qu’il fût plus âgé et trois fois plus gros.
Tyr et Iskwao mirent cinq minutes à se rejoindre et puis, selon l’étiquette, ils se flairèrent le nez cérémonieusement.
Sur ces entrefaites, l’ourson d’un an eut la malencontreuse idée de vouloir se joindre au cercle de famille.
Les Indiens l’auraient appelé _Pipoonaskoos_, un nom fort long qui signifie «quatre saisons».
Il s’en vint hardiment jusqu’à Tyr et à sa mère.
Pendant un instant, Tyr ne parut pas s’apercevoir de sa présence, puis sa patte droite se détendit tout à coup en un _upper-cut_ qui le lança rudement en l’air et l’envoya tourbillonner à quelques mètres de Muskwa.
La mère ne fit aucune attention à cette élimination de son rejeton et continua de se frotter amoureusement le nez contre celui de Tyr.
Muskwa, par contre, considéra cet incident comme les préliminaires d’un autre combat et, avec une clameur de défi, il s’élança le long de la pente et se rua sur Pipoonaskoos.
Pipoonaskoos était un de ces oursons qui s’obstinent à suivre leur mère au cours de la deuxième saison, au lieu de se débrouiller par eux-mêmes. Il n’était pas encore complètement sevré et sa mère continuait à le gaver de bons morceaux.
Il était gros, mou et sans endurance.
D’un autre côté, les leçons de Tyr avaient profité à Muskwa et, bien qu’il fût beaucoup moins gros que Pipoonaskoos, qu’il eût mal aux pattes et mal au dos, il se rua sur l’autre ourson comme un bolide.
Encore étourdi par le coup de revers de la patte de Tyr, Pipoonaskoos se mit à hurler au secours.
Il ne s’était jamais battu. Il roula tout de suite sur le dos et sur le côté, gigotant, griffant et criant, tandis que les dents aiguës de Muskwa s’enfonçaient dans sa peau tendre.
L’instant d’après, Muskwa lui happait le nez, le mordait profondément et s’accrochait à lui avec l’énergie du désespoir.
Du coup, Pipoonaskoos en eut son compte.
Émettant une série de cris aigus pour prévenir sa mère qu’on l’assassinait, il parvint à se débarrasser de son adversaire et, le museau saignant, s’enfuit à toutes jambes.
Iskwao, très occupée à flairer Tyr, ne prêta d’ailleurs aucune attention à ses plaintes de porc égorgé.
Muskwa s’élança sur les traces du fuyard.
A deux reprises, ils firent le tour du bassin et, malgré qu’il eût les jambes plus courtes, Muskwa gagnait du terrain.
En jetant un regard effrayé en arrière, Pipoonaskoos se heurta contre un rocher et s’étala.
L’instant d’après Muskwa était sur lui et l’eût continué à mordre et à griffer jusqu’à l’épuisement de ses forces s’il n’avait vu Tyr et Iskwao disparaître par delà la crête dans la direction de la vallée.
Aussitôt il oublia son ardeur combative et demeura les yeux écarquillés.
Comment! Tyr, au lieu de déchirer cette autre ourse, s’éloignait paisiblement avec elle!
Pipoonaskoos s’assit sur son derrière afin de se remettre de ses émotions et regarda à son tour.
Alors Muskwa considéra Pipoonaskoos et Pipoonaskoos considéra Muskwa.
L’ourson à la frimousse brune se lécha les babines.
Il ne savait pas trop si son devoir consistait à rosser Pipoonaskoos ou bien à suivre Tyr.
L’autre ourson le tira d’embarras.
Émettant une série de gémissements plaintifs, il s’élança sur les traces de sa mère.
Les heures qui suivirent furent pleines d’intérêt pour les deux oursons.
Pendant toute la nuit, Tyr et Iskwao s’isolèrent dans les fourrés du bord de l’eau.
Pipoonaskoos essaya bien de se glisser jusqu’à sa mère, mais Tyr d’un coup de revers l’envoya s’étaler au milieu du ruisseau.
Muskwa en déduisit sagement que les aînés n’étaient pas d’humeur à tolérer la présence des oursons, du moins pour l’heure, et il s’ensuivit entre lui et Pipoonaskoos une sorte de trêve armée qui dura jusqu’au matin.
Tyr et Iskwao ne se déplacèrent guère dans le courant de la nuit et Muskwa en profita pour se reposer; mais il ne dormit guère cependant que d’un œil, pour être prêt à suivre son protecteur si le grand grizzly s’en allait.
Le jour suivant, Tyr et Iskwao demeurèrent de compagnie dans leur retraite au fond des taillis.
Dès le petit matin, Muskwa, qui avait faim, se mit en quête de nourriture.
Il aimait l’herbe tendre, mais ce n’était pas très nourrissant.
A plusieurs reprises, il vit que Pipoonaskoos creusait le sol aux abords immédiats du ruisseau.
Il le chassa d’un trou commencé, afin de se rendre compte par lui-même de ce qu’il faisait.
Après avoir creusé un peu plus avant, il découvrit une racine blanche bulbeuse et tendre qui lui parut la chose la plus savoureuse qui fût au monde, meilleure encore que le poisson.
C’était le plus fin morceau de tout ce qu’il mangerait jamais, que cette racine de la _Beauté du Printemps_. Les _Beautés du Printemps_ poussaient en abondance autour de lui, et il continua de creuser jusqu’à ce qu’il n’eût plus faim.
Tyr fut cause d’une autre bataille entre Muskwa et Pipoonaskoos.
Vers la fin de l’après-midi, les ours adultes reposaient, côte à côte au fond d’un taillis, lorsque, sans raison apparente, Tyr ouvrit une gueule énorme et émit un rugissement sourd et continu qui rappelait celui qu’il avait poussé sur le cadavre de l’ours noir.
Iskwao leva la tête et l’imita de bon cœur.
Tous deux étaient, au demeurant, de la meilleure humeur du monde et fort satisfaits l’un de l’autre.
On ne sait pas pourquoi les ours se livrent, après l’accouplement, à ces duos épouvantables. Eux seuls en pourraient expliquer la raison mystérieuse.
Le concert dura deux minutes, et, pendant ces deux minutes, Muskwa fut convaincu que l’heure était enfin venue où Tyr allait châtier la mère de Pipoonaskoos.
Malheureusement pour lui, ledit Pipoonaskoos se montra justement à l’issue d’un buisson. Muskwa ne lui donna pas le temps de poser de questions.
Il se rua sur lui et Pipoonaskoos s’affala comme un gros bébé. Pendant quelques minutes ils mordirent et griffèrent à qui mieux mieux. Muskwa conservait l’avantage.
Finalement, Pipoonaskoos se releva et prit la fuite.
Muskwa le poursuivit à travers les buissons jusqu’au ruisseau, sur la pente.
A la fin, il était si fatigué qu’il se laissa choir sur son petit ventre pour se reposer.
L’instant d’après, Tyr émergea seul des buissons. Pour la première fois depuis longtemps, il parut prendre conscience de la présence de Muskwa.
Alors il flaira le vent en amont et en aval de la vallée et, aussitôt après, il se dirigea vers les pentes lointaines qu’ils avaient descendues l’après-midi précédente.
Muskwa était à la fois satisfait et perplexe. Il avait envie d’aller arracher des lambeaux de peau de l’ours mort qui devait se trouver dans les taillis et il avait envie d’achever Pipoonaskoos.
Après quelques instants d’hésitation, il courut après Tyr et, de nouveau, se mit à le suivre sur ses talons.
Ainsi finit la journée d’amour de Tyr et la première journée de bataille de Muskwa.
Et tous deux ils se dirigèrent à nouveau vers l’Est, pour faire face au danger le plus terrible qui eût jamais menacé les bêtes de la montagne, danger implacable, danger auquel nul ne pouvait échapper.
Peu après, Iskwao sortait à son tour des fourrés et flairait le vent comme Tyr l’avait fait.
Après quoi, elle se dirigeait tout droit vers le soleil couchant, suivie par Pipoonaskoos.
CHAPITRE XIV
LA VENUE DES CHIENS
Lorsque Tyr arriva à la pente qui conduisait au col franchi la veille, il se dirigea au Sud, vers l’endroit où il avait tué l’ours noir, à vingt milles de là.
Il semblait à Muskwa que Tyr avait dit adieu pour de bon à la mère de Pipoonaskoos.
A vrai dire, Tyr n’avait fait que goûter aux premières joies de sa lune de miel.
Il avait quitté sa compagne pour méditer et se refaire.
Iskwao, de son côté, n’était pas partie pour rentrer chez elle.
Le surlendemain, si la Destinée n’intervenait pas, ils se rencontreraient de nouveau, passeraient ensemble une nuit ou une journée, puis se sépareraient une fois de plus.
Leurs amours continueraient de la sorte pendant trois ou quatre semaines, puis Iskwao ferait preuve d’une soudaine froideur et regagnerait son domicile par delà les monts, non sans avoir administré à Tyr quelques bourrades pour calmer ses dernières ardeurs.
Mais l’homme et les ours proposent. C’est la Destinée qui dispose.
Et la Destinée s’avançait à grands pas dans l’autre vallée.
Au cours de la nuit qui suivit leur séparation d’avec Iskwao et Pipoonaskoos, le grand grizzly et l’ourson à la frimousse brune errèrent sans sommeiller sous les étoiles étincelantes.
Tyr ne songeait pas à chasser le gros gibier.
Il gravit une pente abrupte, descendit prudemment un éboulis et parvint à une prairie verte où poussaient à profusion les violettes dent-de-chien, dont les racines bulbeuses constituent un mets savoureux. Il passa donc la nuit à creuser et à manger.
Muskwa, qui s’était bourré de racines de _spring beauty_, n’avait pas faim et, comme il s’était reposé au cours de la journée, en somme, il trouva la nuit délicieuse.
La lune se leva vers dix heures. Jamais, au cours de sa courte vie, Muskwa n’avait contemplé lune aussi énorme, aussi rouge et aussi belle.
Lorsqu’elle commença de paraître par delà les pics, on eût dit un incendie de forêt.
Elle ne tarda pas à baigner toute la montagne d’une lumière harmonieuse.
La courbe dans laquelle ils se trouvaient et qui contenait environ dix acres de prairie était illuminée comme en plein jour.
Le petit lac au pied de la montagne scintillait comme une plaque d’argent dépoli et le petit ruisseau qui l’alimentait, né de la fonte des neiges éternelles à quelque mille pieds au-dessus, semblait, avec ses cascades brillantes, une rivière de diamants.
Autour de la prairie s’érigeaient des touffes de buissons, quelques pins balsamiques et quelques sapins d’un bel effet décoratif.
Sans s’éloigner beaucoup de Tyr, Muskwa se mit à explorer les buissons, et l’ombre des arbres, et les rives du petit lac.
Il y découvrit une mare de boue moelleuse qui calma le lancinement de ses plantes douloureuses.
A vingt reprises, au cours de la nuit, il s’en revint au bain de boue.
Même après la venue de l’aube, Tyr ne parut pas fort pressé de quitter l’agréable courbe.
Il continua d’errer lentement à travers la prairie, broutant l’herbe tendre et déterrant de temps en temps une racine.
Muskwa était enchanté. Il déjeuna aux dépens des violettes dent-de-chien.
Une chose l’intriguait, cependant. Il se demandait pourquoi Tyr ne faisait pas jaillir des truites du petit lac. Il lui restait encore à apprendre que tous les lacs ne sont pas poissonneux.
A la fin, il se décida à aller pêcher lui-même et réussit à attraper, pour tout potage, un cancrelat d’eau à carapace dure, qui lui pinça le nez violemment et lui arracha un cri de douleur.
Aux environs de dix heures, la courbe baignée de soleil devint comme un four surchauffé pour le grizzly au poil épais; aussi Tyr chercha-t-il parmi les rocs, aux alentours de la cascade, un coin frais. Il le découvrit.
C’était une grotte en miniature dont les parois poreuses suintaient.
Tyr aimait cette température de vieille cave au mois de juillet, lors de la chaleur méridienne. Mais Muskwa s’ennuya bientôt dans cette obscurité humide.
Aussi, au bout de quelque temps, quitta-t-il son grand compagnon et s’en fut-il faire connaissance avec les bords de la cascade.
Au commencement, tout alla bien, mais il s’engagea, l’imprudent, sur une surface d’ardoise verdie, en pente douce, sur laquelle s’écoulait une mince nappe d’eau.
L’eau coulait sur cette surface depuis des siècles et des siècles et l’ardoise était aussi lisse que la surface d’une perle polie, aussi glissante, pour le moins qu’un mât de cocagne bien graissé.
Les pattes de Muskwa chassèrent sous lui si vite qu’il ne sut pas ce qu’il lui arrivait.
L’instant d’après, il dégringolait vers le lac à une centaine de pieds au-dessous.
Il pirouetta, repirouetta, fit rejaillir l’eau peu profonde en un chapelet de petites vagues, rebondit comme une balle en caoutchouc par-dessus des cascades en miniature. Il avait perdu le souffle; il était étourdi et aveuglé par l’eau et par le choc, et la vitesse de sa chute s’accélérait de plus en plus.
Il avait réussi à émettre quelques cris terrifiés au début, et ces cris avaient attiré l’attention de Tyr.
A l’endroit où l’eau des pics se déversait dans le lac, il y avait une chute de dix pieds.
Muskwa rebondit par-dessus la dernière barrière rocheuse, troua violemment la surface et disparut sous l’eau glacée.
Il coula d’abord, suffoqué; puis la ceinture de sauvetage dont l’avait doué la nature sous forme de graisse le ramena à la surface et il se mit à nager désespérément.
C’était son tout premier plongeon et la première fois qu’il avait à nager pour sauver sa vie, et lorsqu’il parvint enfin à gagner la terre, il était épuisé, à bout.
Alors qu’il reprenait lentement et son souffle et ses esprits, Tyr réussit à le rejoindre au bas de l’éboulis des rocs.
La mère de Muskwa lui avait donné une bonne gifle lorsqu’il s’était enfoncé le piquant de porc-épic dans la patte.
Elle l’avait giflé chaque fois qu’il lui était arrivé un accident parce qu’elle croyait à la vertu des gifles, méthode d’éducation très répandue chez les ours.
Elle l’eût corrigé sérieusement après cette mésaventure. Mais Tyr ne fit que le flairer. S’étant rendu compte qu’il n’avait rien, il se mit à déterrer une violette dent-de-chien.
Il n’avait pas fini d’en croquer la racine, lorsqu’il s’immobilisa soudain.
Pendant une demi-minute, il parut transformé en statue. Muskwa bondit et se secoua, puis il écouta.
Un son leur parvenait à tous deux.
D’un mouvement lent et gracieux, le grizzly se dressa de toute sa hauteur.
Il fit face au Nord, les oreilles pointées en avant, les narines frémissantes.
Il ne sentait rien, mais il entendait.
De par delà les pentes qu’ils avaient gravies au cours de la nuit leur parvenait confusément un bruit nouveau pour lui, un bruit qu’il n’avait jamais connu de sa vie.
C’était l’aboiement des chiens.
Pendant deux minutes, Tyr s’accroupit sur son train de derrière.
Pas un muscle de son grand corps ne frémissait, si ce n’est ceux qui commandaient aux narines.
Il se rendait compte que, dans cette courbe au pied de la montagne, le son ne pouvait lui parvenir qu’atténué, et il se dépêcha de gravir une pente orientée à l’Est, au sommet de laquelle un troupeau de moutons avait dormi pendant la nuit.
Muskwa se hâta de le suivre.
A mi-hauteur de la pente, Tyr s’arrêta et fit demi-tour. De nouveau il se dressa face au Nord et Muskwa l’imita.
Une brusque rafale en retour leur apporta clairement l’aboiement des chiens.
A moins d’un demi-mille, la meute de Langdon, la meute d’airdales aguerris donnait furieusement de la voix en suivant la piste encore chaude.
Les aboiements surexcités indiquaient aux deux hommes alertes qui suivaient à un quart de mille qu’ils touchaient au but... que la proie désirée était toute proche.
Ce fut l’instinct, encore une fois, qui avertit Tyr du danger, qui lui dit que d’autres assaillants avaient envahi son domaine.
Non qu’il eût peur, mais cet instinct conseillait de battre en retraite, et il continua de monter jusqu’à l’endroit où la montagne devenait rugueuse, crevassée.
Cette fois, il attendit encore,
La menace, quelle qu’elle pût être, se rapprochait de plus en plus avec la vitesse du vent. Ils l’entendaient gravir les pentes qui séparaient la petite courbe de la vallée où Iskwao avait fait l’amour avec Tyr.
Les crêtes de cette pente étaient à peu près au niveau de l’œil de Tyr et, tandis qu’il regardait, le meneur de la meute apparut sur le sommet de ladite crête et sa silhouette se détacha sur le ciel.
Les autres suivirent rapidement et, pendant trente secondes peut-être, ils demeurèrent rigides sur le rebord de la coupelle qui se creusait à leurs pieds, à flairer l’odeur chaude et lourde dont elle était emplie.
Pendant ces trente secondes, Tyr observa ses ennemis sans bouger, tandis qu’aux cavernes de sa poitrine se répercutait un grondement de tonnerre.
Il ne continua à battre en retraite que lorsque la meute se rua sur la coupelle en redonnant de la voix. Il ne fuyait pas, il n’avait pas peur.
Il continuait parce qu’il lui _fallait_ continuer.
Il ne cherchait pas d’histoires. Il n’avait même pas le désir de défendre sa possession de la prairie et du petit lac au pied de la montagne. Il y avait d’autres prairies et d’autres lacs et il n’était pas particulièrement désireux de se battre. Mais il était quand même prêt à la bataille.
Il continua de gronder sourdement et une rage lente et obscure se mit à brûler en lui.
Il s’enfonça au milieu des rochers. Il suivit une corniche avec Muskwa sur ses talons.
Il gravit un énorme éboulis de rochers et zigzagua parmi des blocs aussi énormes que des maisons.
A chaque passage difficile, il s’arrêtait et s’assurait que Muskwa pouvait bien le suivre.
Une fois même qu’il s’était hissé d’une corniche sur un rocher, il se rendit compte que Muskwa ne serait pas capable de l’y joindre et redescendit aussitôt emprunter un autre chemin.
L’aboiement des chiens avait cessé de réveiller les échos de la courbe.
Il semblait porté sur des ailes tant il montait rapidement et Tyr comprit que la meute gravissait la pente verte.
Il s’arrêta de nouveau et, cette fois, le vent lui apporta l’odeur des chiens, forte et chaude.
Cette odeur lui raidit tous les muscles et des feux étranges firent rage en lui.
C’est que l’odeur des chiens se mêlait à l’odeur de l’_homme_.
Il se hâta peut-être davantage cette fois. L’hallali féroce et joyeux des chiens ne résonnait guère à plus de cent mètres lorsqu’il pénétra dans une sorte de cirque ménagé par la nature au milieu du chaos des rochers. A droite, un mur perpendiculaire en demi-cercle s’élevait du côté de la montagne; à gauche, la corniche s’arrêtait brusquement au-dessus d’un précipice.
Derrière, le passage était bloqué par des blocs mégalithiques tombés de l’épaulement de la montagne. A peine subsistait-il entre eux un passage de la largeur des épaules de Tyr.
Le grand grizzly conduisit l’ourson jusqu’à ce passage et fit brusquement tête à queue, afin que Muskwa fût derrière lui.
En face d’un péril analogue, une mère ourse eût mis en sûreté son petit au fond d’une crevasse étroite de la paroi rocheuse, mais Tyr agit différemment. Il fit face au danger qui venait et se dressa sur ses pattes de derrière.
A vingt pieds de lui, la piste qu’il avait suivie contournait à angle droit une sorte de bastion rocheux et Tyr observa complaisamment, avec des yeux rouges et terribles, l’embuscade préparée par lui.
La meute aboyait à pleine gorge.
A cinquante mètres par delà le bastion rocheux, les chiens accouraient épaule contre épaule, et, l’instant d’après, le premier d’entre eux se rua dans l’arène que Tyr s’était choisie.
Le gros de la meute suivait de si près que les premiers chiens trouvèrent la mort avant d’avoir pu même se reconnaître.
Tyr s’était rué sur ses assaillants. D’un brusque revers de sa patte droite, il en rassembla pêle-mêle sous lui, broyant une échine d’un coup de mâchoire, arrachant une tête de ses griffes aiguës; il mit la panique chez ses ennemis qui, mal ressaisis encore, s’arrêtèrent, non sans qu’un troisième eût été lancé au fond de l’abîme, dans le précipice.
Tout s’était passé en trente secondes.
Les airdales de Langdon étaient courageux. Ils descendaient tous d’une race batailleuse. Bruce et Metoosin les avaient dressés au point qu’ils pouvaient se laisser suspendre par les deux oreilles sans pousser un cri.
La destinée tragique de leurs trois congénères ne les effraya pas plus que leur poursuite n’avait effrayé Tyr.
Rapides comme l’éclair, les neuf survivants avaient encerclé Tyr.
Appuyés sur leurs pattes de devant, ils étaient prêts à bondir de côté ou en arrière pour éviter une brusque attaque et ils donnaient maintenant ensemble ce jappement rapide et féroce qui avertit le chasseur que le gibier fait tête.
Ils avaient pour mission de harasser et de tourmenter, de retarder la fuite, de forcer la proie à s’arrêter jusqu’à l’arrivée des maîtres.
La lutte est loyale et honorable entre les chiens et l’ours, mais l’homme qui vient y mettre fin avec son fusil est un assassin.
Si les chiens connaissaient leur affaire, Tyr n’ignorait pas la sienne.
Après trois ou quatre tentatives vaines au cours desquelles les chiens l’évitèrent, grâce à leur vitesse supérieure, il battit lentement en retraite vers le grand rocher derrière lequel Muskwa s’aplatissait, et, comme il reculait, les chiens avancèrent.
Leurs aboiements plus aigus et l’inefficacité évidente des efforts de Tyr pour les mettre en fuite ou les mettre en pièces terrifièrent Muskwa, et soudain il perdit la tête et se précipita au fond d’une fissure ouverte dans le rocher derrière lui.
Tyr continua à reculer jusqu’à toucher la pierre de ses larges hanches.
Puis il tourna rapidement la tête pour voir où était Muskwa.
L’ourson avait disparu.
A deux reprises, Tyr tourna la tête. Après quoi, s’imaginant que Muskwa avait profité de la diversion pour prendre de l’avance, il continua de battre en retraite jusqu’à bloquer le passage étroit qui était son unique porte de sortie.