Part 9
Il ne se passa rien du tout, du moins rien de ce qu’on attendait. Après de longs pourparlois diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la sénilité, la mauvaise foi chinoise, et l’astuce enfantine du collège des Lamas, les troupes du colonel Younghusband, composées surtout de Sikhs et de Gurkhas, encadrés d’Européens, se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées et sur ces hauts plateaux glacés, désolés et inhabitables de l’Himalaya, les plus âpres du monde, elles eurent à surmonter des difficultés inouïes et dans des défilés qu’une poignée d’hommes bien commandés eût rendus inexpugnables, se heurtèrent plus d’une fois à la résistance inhabile et courageuse des soldats du Dalai-Lama, fanatisés par les «mantras» et les charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils à mèche et de mauvais canons indigènes. Les Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les abbés des grands monastères, affolés, durant cinq jours, maudirent solennellement l’envahisseur, mirent en mouvement des milliers de moulins à prières, eurent recours aux suprêmes incantations; inutilement. Le 4 août, le colonel Younghusband fit son entrée dans la capitale du Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence de Dieu: la Potala, immense et fantastique édifice qui s’élance au-dessus des masures de la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses toits plats, ses bastions, à une forteresse, à une superposition de villas italiennes, à une caserne aux fenêtres innombrables et à certains gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama, la treizième incarnation de la divinité, le pape du Bouddhisme, le père spirituel de six cent millions d’âmes, avait honteusement pris la fuite et ne fut jamais retrouvé. On explora les couvents et les sanctuaires où grouillaient plus de trente mille moines résignés et indifférents et on n’y découvrit que les restes de la plus haute religion que connurent les hommes, achevant de se décomposer dans de puériles superstitions, dans le mécanisme des moulins à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie. Ainsi s’effondra le suprême asile du mystère et furent livrés aux profanes les derniers secrets de la terre.
LES GNOSTIQUES ET LES NÉO-PLATONICIENS
I
Laissant de côté Platon et son école dont les théories sont trop connues pour qu’il soit utile de les rappeler ici, nous quittons maintenant les eaux relativement claires des religions primitives pour entrer dans les remous confus qui en dérivent. A mesure que se perdaient les notions grandioses et simples que leur altitude même dérobait aux regards, celles qui leur succédaient et qui n’en étaient que des reflets déformés ou brisés, s’obscurcissaient et se multipliaient. Il suffira de les passer assez rapidement en revue; car après ce que nous savons, ou plutôt après ce que nous savons ne pouvoir savoir, elles n’ont plus grand chose à nous apprendre et ne font qu’embrouiller et compliquer sans fruit l’aveu de l’inconnaissable et les conséquences qui en découlent.
Avant la lecture des hiéroglyphes et la découverte des livres sacrés de l’Inde et de la Perse, jusqu’aux travaux de nos métapsychistes scientifiques, les seules sources de l’occultisme étaient la Kabbale et les écrits des gnostiques et des néo-platoniciens d’Alexandrie.
Il est assez difficile de situer chronologiquement la Kabbale. Le Sefer Yezirah, tel que nous le connaissons, qui en est le portique, semble avoir été écrit vers l’an 829 de notre ère, et le Zohar qui en est le temple, vers la fin du XIIIe siècle. Mais une partie des doctrines qu’elle enseigne remonte beaucoup plus haut, c’est-à-dire jusqu’à la captivité de Babylone et même jusqu’au séjour des Hébreux en Égypte. Il faudrait donc, à ce point de vue, la placer avant les gnostiques et les néo-platoniciens; mais d’autre part, elle a fait à ceux-ci tant d’emprunts, ils ont exercé sur elle une telle influence, qu’il est presque impossible d’en parler avant qu’on ait fait connaître ceux à qui elle doit le meilleur et le pire de ses théories.
II
Il est vrai que de leur côté, ces traditions juives mêlèrent leurs flots abondants à ceux des autres religions orientales qui du Ier au VIe siècle envahirent la théosophie et la philosophie grecque et romaine et firent qu’on remit en question et qu’on se reprit à étudier de plus près les croyances et les théories sur lesquelles on avait vécu. Il y eut alors, dans le monde intellectuel, et surtout à Alexandrie où confluaient toutes les races et toutes les doctrines, une étrange fièvre de curiosité, d’inquiétude et d’activité. Pour la première fois,--elle le croyait du moins,--la philosophie hellénique se trouvait directement en contact avec les religions et les philosophies orientales, audacieuses, grandioses, abyssales, que jusqu’alors elle ne connaissait que par ouï-dire ou par bribes parcimonieuses. Les Gnostiques apportaient entre autres les doctrines de Zoroastre; les énigmatiques Esséniens, théosophes et théurgistes, venus des bords de la Mer Morte, qui disparurent assez mystérieusement, bien qu’au temps de Philon ils fussent au nombre de 40.000, ou finirent par se confondre avec les Gnostiques, représentaient sans doute plus directement l’élément hindou; les Kabbalistes d’avant la Kabbale écrite ravivaient les enseignements de la Perse, de la Chaldée et de l’Égypte, les Chrétiens s’éveillaient entre la Bible et les légendes de l’Inde, les Néo-platoniciens qu’on pourrait plus justement appeler les Néo-orphiques ou Néo-pythagoriciens, revenaient aux vieux philosophes du VIe siècle avant notre ère et s’efforçaient d’y retrouver des vérités trop longtemps méconnues que les révélations orientales remettaient brusquement en lumière.
Nous n’avons pas à étudier ici cette effervescence qui est une des crises les plus intenses et, à certains égards, les plus fécondes que l’on constate dans l’histoire de la pensée humaine. Pour ce qui nous intéresse en ce moment, il suffit de noter qu’au point de vue de l’idée de Dieu, de la cause première, de l’esprit pré-cosmique, ou de la réalité absolue qui précède tout être manifesté ou conditionné, comme au point de vue de l’origine, du but, de l’économie de l’univers et de la nature du bien et du mal, elle ne nous apprend rien que nous n’ayons trouvé dans les religions et les philosophies antérieures. Les manifestations de l’Inconnaissable, la division de l’Unité primordiale, la descente de l’esprit dans la matière sont attribuées au _Logos_ et changent de nom sans changer de ténèbres. Pour tenter d’expliquer les contradictions insolubles entre un dieu immobile et un univers sans cesse en mouvement, entre un dieu inconnaissable qu’on finit par connaître dans tous ses détails, entre un dieu bon qui crée, veut ou permet le mal, on imagine d’abord une triple hypostase, puis une foule de divinités intermédiaires, démiurges ou dédoublements de Dieu, Éons, facultés ou attributs divins personnifiés, anges et démons. Dans le remous de ces spécialisations, de ces distinctions, de ces subdivisions ingénieuses, subtiles et inextricables, le simple et immense aveu de l’Inconnaissable est bientôt submergé d’un tel flot de paroles qu’on ne l’aperçoit plus. On ne tarde pas à l’oublier complètement, on n’y fait plus allusion, et l’Inconnu suprême engendre tant de divinités secondaires et si bien connues, qu’il n’ose plus rappeler aux hommes qu’ils ne le connaîtront jamais. Naturellement, plus il y a de mots et d’éclaircissements, plus les vérités primitives sur lesquelles on travaille s’effacent et s’obscurcissent; si bien qu’après avoir atteint ou regagné dans Philon, et surtout dans Plotin, les plus hauts, sommets de la pensée et être descendu d’une part aux élucubrations du casse-tête chinois qu’est le fameux «Pistis-Sophia» attribué à Valentin et de l’autre aux prétendues révélations de Jamblique sur les mystères égyptiens, révélations qui ne révèlent rien du tout, tout ce mouvement gnostique et néo-platonicien finit, avec les successeurs de Valentin et les continuateurs de Porphyre et de Proclus, par sombrer dans la plus puérile logomachie et la plus vulgaire sorcellerie.
Il est donc inutile d’insister; non que l’étude de cette effervescence soit sans intérêt; au contraire, il est peu de moments dans l’histoire où l’intelligence ait eu à affronter des problèmes aussi nouveaux, aussi complexes, aussi ardus; où elle ait fait preuve de plus de puissance, de vitalité et d’enthousiasme. Mais ce que j’en ai dit suffit à mon dessein qui est simplement de montrer que les occultistes de la Grèce et surtout ceux du Moyen âge qui nous intéressent particulièrement parce qu’ils sont plus près de nous et que leur souvenir est demeuré plus vivace, n’ont rien à nous apprendre d’essentiel que nous ne connaissions déjà par l’Inde, l’Égypte et la Perse.
LA KABBALE
I
Nous arrivons enfin à la Kabbale qui est en quelque sorte le nœud vital de l’occultisme tel qu’on l’entend communément.
Ce mot de Kabbale, qui couvre des doctrines en général très peu ou très mal connues, demeure pour les uns chargé de prestiges et de mystères qui les inquiètent et les font presque frissonner comme s’ils y voyaient un reflet de flammes infernales; tandis que pour d’autres, il n’évoque qu’un illisible fatras de superstitions absurdes, de sornettes, de bizarres formules à prétentions diaboliques, d’énigmes enfantines, d’élucubrations périmées qui ne valent plus un examen sérieux.
Bien qu’il répugne d’employer à son propos une expression que l’usage a rendue aussi fruste, la vérité c’est que la Kabbale ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. D’abord, il y a deux Kabbales, la Kabbale proprement dite ou Kabbale théorique, la seule dont nous ayons à nous occuper, et la Kabbale pratique qui n’est qu’une sorte de dermatose sénile qui peu à peu envahit les parties les moins nobles de la première et dégénéra en imbéciles pratiques de magie noire et de basse sorcellerie auxquelles il est impossible de s’intéresser.
L’étude philosophique, critique et scientifique de la Kabbale, comme celle du Védisme, des hiéroglyphes, du Mazdéisme, date d’hier. Avant les travaux d’Ad. Franck, on ne connaissait la Kabbale que par l’œuvre de Knorr von Rosenroth, la _Kabbala denudata_, publiée en 1677, qui ne considérait dans le Zohar que le «Livre des Mystères» et «La Grande Assemblée», c’est-à-dire ses parties les plus obscures et négligeant les textes ne donnait que des extraits, mal entendus, de commentateurs. Ad. Franck, dans sa _Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux_, parue en 1842, reproduit pour la première fois les textes complets et authentiques, les traduit et les commente. Joël et Jellinek poursuivent ses recherches, discutent ses conclusions, rectifient ses erreurs; et le dernier en date des interprètes de ces livres mystérieux, S. Karppe, dans son _Étude sur les origines et la nature du Zohar_, reprenant la question de plus haut et remontant aux sources du mysticisme juif, nous donne en 1901 une étude qui permet de s’aventurer sans crainte sur ces terres suspectes et dangereuses.
La Kabbale, de l’hébreu «Kaballah» qui, comme vous l’apprendront tous les dictionnaires, signifie tradition, a la prétention d’être un enseignement occulte, en marge ou plutôt au-dessus de l’enseignement de la Bible, ou des doctrines orthodoxes de la Thora c’est-à-dire du Pentateuque, transmis oralement depuis Moïse, qui les aurait reçus directement de Dieu, jusqu’à une époque qui va du IXe au XIIIe et XIVe siècle de notre ère, où ces secrets murmurés de bouche à oreille, comme on disait entre initiés, furent enfin fixés par écrit. Il est impossible de savoir si cette prétention est plus ou moins fondée, car au delà d’un ou deux siècles avant J.-C., les traces historiques qui rattacheraient la tradition que nous connaissons à une tradition antérieure font absolument défaut. Nous devons donc nous borner à prendre les deux livres de la Kabbale, le _Sefer Yerizah_ et le _Zohar_, tels qu’ils se présentent, et examiner ce qu’ils contenaient au moment où ils furent écrits.
Le _Sefer Yerizah_ ou «Livre de la Création», qu’on attribua d’abord assez puérilement au patriarche Abraham, puis, sans certitude, à Rabbi Akiba, est somme toute l’œuvre d’un auteur inconnu qui le rédigea entre le VIIIe et le IXe siècle de notre ère.
Pour donner une idée de cette œuvre, il suffira de transcrire ici quelques paragraphes du chapitre premier:
«Par 32 voix merveilleuses de sagesse, Yah, Yehovah Zebaoth, Dieu vivant, Dieu fort élevé et sublime, demeurant éternellement, dont le nom est saint (il est sublime et saint) a tracé et créé son monde en trois livres: le livre proprement dit, le nombre et la parole.
«Dix Sephiroth sans rien et 22 lettres dont 3 lettres fondamentales, 7 lettres doubles et 12 lettres simples.
«Dix Sephiroth sans rien, selon le nombre de 10 doigts, 5 en face de 5. Et l’alliance de l’Un est adaptée juste au milieu par la circoncision de la langue et la circoncision de la chair.
«Dix Sephiroth sans rien; 10 et non 9, 10 et non 11. Comprends avec sagesse et médite avec intelligence, examine et creuse-les. Rapporte la chose à sa clarté et mets son auteur à sa place.
«Dix Sephiroth sans rien, leur mesure est le 10 sans fin: profondeur de commencement et profondeur de fin; profondeur de bien et profondeur de mal; profondeur de haut et profondeur de bas; profondeur d’Orient et profondeur d’Occident; profondeur de Nord et profondeur de Sud; un maître unique, Dieu, roi fidèle, règne sur tous du haut de sa demeure sainte et éternelle.
«Dix Sephiroth sans rien; leur aspect est comme l’éclair, mais leur fin n’a pas de fin. Son mot sur eux est qu’ils courent et viennent, et selon sa parole ils se précipitent comme la tempête et se prosternent devant son trône.
«Dix Sephiroth sans rien; leur fin fixée à leur commencement et leur commencement à leur fin, comme une flamme attachée au charbon. Le maître est unique et il n’a pas de second. Or devant l’Un que comptes-tu?»
Et cela continue ainsi, longuement, s’enfonçant dans une sorte d’incompréhensible superstition de lettres et de nombres, considérés comme des puissances abstraites. Il est certain que l’on fait dire à de tels textes tout ce qu’on veut et qu’on en tire ce qu’on désire. On y rencontre pour la première fois la notion des _Sephiroth_ que le _Zohar_ développera amplement; et on y démêle un système de création où «le Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu, en exprimant les lettres _alef_, _mem_, _schin_, comme l’explique S. Karppe, l’un des plus savants commentateurs du livre énigmatique, donne naissance aux trois éléments, et, en produisant par ces lettres six combinaisons, il donne naissance aux six directions, c’est-à-dire donne aux éléments la faculté de se répandre dans tous les sens. Puis, imprimant dans ces éléments les 22 lettres de l’alphabet, y compris les 3 lettres, _alef_, _mem_, _schin_ (non plus en tant qu’éléments substantiels, mais formels), et en exprimant toute la variété de mots qui résultent de ces lettres, il produit toute la multiplicité des choses[48].»
[48] S. KARPPE, _Études sur les origines et la nature du Zohar_, p. 159 et 163.
Tout cela, on le voit, ne révèle rien de bien important; et je ne me serais pas arrêté à ces charades solennelles, si le _Sefer Yerizah_ ne jouissait chez les occultistes d’une réputation qui semble assez usurpée quand on y regarde de près, et s’il ne servait de point de départ et d’appui au Zohar qui s’y réfère constamment.
Les occultistes ont essayé de nous donner des clefs du Sefer; mais j’avoue humblement que ces clefs ne m’ont rien ouvert. Somme toute, il est assez vraisemblable, comme le dit Karppe, que ce livre abscons est tout simplement le travail d’un pédagogue préoccupé de quintessencier en un manuel très court, toutes les connaissances scientifiques élémentaires relatives à la lecture et à la grammaire, à la cosmologie et à la physique, à la division du temps et de l’espace, à l’anatomie et à la doctrine juive; et qu’au lieu d’être l’œuvre d’un mystique c’est plutôt une sorte d’aide-mémoire ou d’Enchiridion mnémotechnique.
II
Le _Zohar_,--qui signifie l’_Éclat_,--comme le _Sefer Yerizah_, est le fruit d’une longue fermentation mystique qui remonte à une époque où le Talmud n’était pas encore clôturé, c’est-à-dire antérieure au VIe siècle de notre ère, et surtout à la période appelée Gaonique. Après une assez longue éclipse, ce mysticisme recommence environ 820 ans après J.-C., et se continue dans les écrits des grands théologiens juifs, Ibn Gabirol, Juda Hallévi, Abn-Ezra, et principalement dans ceux de Maïmonide. Ensuite, préparant directement la Kabbale, viennent l’École d’Isaac l’Aveugle qui est avant tout métaphysique, «abstraction des abstractions néo-platoniciennes», comme on l’a définie, où brille notamment Nachmanide, puis l’École d’Éléazar de Worms qui s’applique spécialement au mystère des lettres et des nombres, et l’École d’Abulafia qui développe la contemplation pure.
Nous arrivons ainsi au Zohar proprement dit. Comme la Bible, comme les Védas, l’Avesta et le Livre des Morts égyptien, ce n’est pas un travail homogène, mais le produit d’une lente incubation, œuvre de collaborateurs anonymes et nombreux, incohérente, décousue, souvent contradictoire, où l’on trouve de tout, le meilleur comme le pire, les spéculations les plus hautes et les divagations les plus extravagantes et les plus puériles, le recueil, le réservoir ou plutôt le bazar où s’accumule pêle-mêle tout ce qui n’a pu trouver place dans la religion officielle, parce que trop hardi, trop élevé, trop bizarre ou trop étranger à l’esprit juif.
Il n’est pas facile de fixer la date d’une œuvre de ce genre. Franck, pour faire valoir son antiquité, invoque sa forme chaldéenne; mais beaucoup de rabbins du Moyen âge écrivaient l’araméen chaldaïque. Ensuite on a soutenu qu’il était l’œuvre du Tanaïte Simon ben Jochaï (vers 150 après J.-C.), mais rien n’est venu confirmer cette attribution. On ne trouve aucune trace certaine de son existence avant la fin du XIIIe siècle. Le plus probable, et l’érudit S. Karppe arrive à cette conclusion après avoir longuement et minutieusement discuté toutes les hypothèses, est que Moïse de Léon, qui vécut au commencement du XIVe siècle, fut à coup sûr mêlé à la composition du Zohar; et s’il n’en fut pas l’auteur principal, ramassa dans un même tout un certain nombre de fragments mystiques, commentaires de l’Écriture, issus, comme tant d’autres œuvres de la littérature juive, de la collaboration d’écrivains multiples. En tous cas, il est certain que le Zohar tel que nous le connaissons est relativement moderne.
III
Au Jéhovah de la Bible, dieu unique, personnel, anthropomorphe et créateur direct de l’univers, le Zohar substitue ou plutôt superpose ou présuppose le _En-sof_, c’est-à-dire l’infini, le _Ayin_, c’est-à-dire le néant, l’Ancien des anciens, le Mystérieux des mystérieux, le Long Visage. L’En-Sof, c’est Dieu en soi, aussi inconnaissable, aussi inconcevable que la Cause sans cause ou l’Esprit suprême des Védas, dont il n’est qu’une réplique modifiée par le génie juif. Il est même plus près du néant que l’esprit suprême des Hindous, sa première manifestation, la première Séfirah, la «Couronne» est encore le néant; il est l’Ayin de l’Ayin, le néant du néant. On ne l’appelle même pas «Cela» comme dans l’Inde. «Lorsque tout était encore enveloppé en lui, dit le Zohar, Dieu était le mystérieux parmi les mystérieux. Alors, il était sans nom. Le seul terme qui lui convînt eût été l’interrogatif: Qui[49]»?
[49] _Zohar_, II, 105.
On ne peut en donner que des descriptions négatives et contradictoires. «Il est séparé puisqu’il est supérieur à tout, et il n’est pas séparé. Il a une forme et il n’a pas de forme. Il a une forme en tant qu’il établit l’univers et il n’a pas de forme en tant qu’il n’y est pas enfermé[50].»
[50] _Zohar_, III, 288-a.
Avant le développement de l’univers, il n’était pas ou n’était qu’un point d’interrogation dans le néant. Nous retrouvons donc ici, au départ, l’aveu d’une ignorance absolue, invincible, irréductible. L’En-Sof n’est qu’un agrandissement illimité de l’Inconnaissable; le Dieu de la Bible est absorbé et disparaît dans une immense abstraction; de là la nécessité du secret.
Mais cette négation inconcevable, impénétrable, immobile, éternelle, il fallait, comme la Cause suprême des religions de l’Inde, la faire sortir de son néant et de son immobilité, la faire passer de l’infini au fini, de l’invisible au visible, et c’est ici que commencent les difficultés. Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant tout, comment, à côté de l’En-Sof, l’infini, y a-t-il place pour le Sof, le fini? Le Zohar est visiblement embarrassé et ses explications l’égarent loin de l’humble et grandiose simplicité de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer son ignorance, il veut rendre compte de tout et, tâtonnant dans l’Inconnaissable, s’embrouille en des interprétations souvent inconciliables et, quand le sol manque sous ses pas, a recours à des allégories et à des métaphores pour masquer l’impuissance de la pensée ou donner une issue apparente à l’impasse où il s’est engagé. Il se demande un moment s’il admettra la création _ex nihilo_, en étendant à ce premier acte le caractère incompréhensible de la divinité; puis il paraît se raviser et se rallie à la doctrine de l’émanation qu’il a trouvée dans l’Inde, dans le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens. Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la complique à l’extrême, sans parvenir à l’éclaircir.
Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar, est en effet étrangement obscure, incertaine, hétéroclite et tombe à chaque instant dans l’anthropomorphisme.
Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait tout se concentre, et dans l’espace laissé libre irradie sa pensée et extériorise une partie de lui-même. Cette première émanation ou irradiation c’est la première Séfirah, «La Couronne». Elle représente l’infini ayant fait un pas vers le fini, le Néant ayant fait un pas vers l’Être, la substance première. De cette première Séfirah, presque encore le néant, mais un néant plus accessible à notre esprit, émanent en évoluant deux nouvelles Séfiroth, la Sagesse, principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle; c’est-à-dire qu’à partir de la «Couronne», apparaissent les contraires, la première différenciation des choses. De l’union de la Sagesse et de l’Intelligence naît la Science; nous avons ainsi l’Idée pure, la Pensée extériorisée et la Voix ou la Parole qui relie la première à la deuxième. A cette première trinité de Séfiroth en succède une autre: la Grâce ou Grandeur, la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice la Beauté. Enfin les Séfiroth confondues dans la Beauté évoluent encore et produisent un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement, et enfin la Séfirah Empire ou Royauté qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers visible.
L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part le mystérieux Adam Kadmon, l’homme supérieur, l’homme primordial, dont les occultistes nous parleront abondamment et qui lui-même représente l’univers.